�Nous n'avons pas beaucoup de temps, mais il faut que nous ralentissions le rythme.� J'ai entendu cette phrase pour la premi�re fois dans un meeting contre la guerre, peu apr�s le d�but des bombardements sur l'Afghanistan. L'organisatrice afro-am�ricaine qui l'avait prononc�e pensait que nous devions marquer une pause pour r�fl�chir sur nos actions � venir et donner la priorit� � ce qui, sur le plan strat�gique, nous permettrait d'utiliser au mieux notre temps et nos ressources limit�es. Nous devions, selon elle, faire preuve de patience au milieu du chaos et ne pas h�siter � prendre le temps de r�fl�chir avant d'agir.
Le besoin de r�pondre aux attaques racistes du gouvernement Bush, aux bombardements am�ricains et au d�mant�lement des libert�s civiques dans ce pays est tr�s r�el. Cependant, on peut mener une activit� fr�n�tique sans rien r�aliser du tout et �tre tr�s occup� sans pour autant mener une action efficace. J'ai l'habitude de ces situations de crise, o� les camarades sont exalt�s, �puis�s et o� le turn-over est tr�s important, o� l'on se sert peu de l'exp�rience du pass� et o� l'on ne planifie gu�re l'avenir, o� les cimes de nos succ�s sont plus rares que les gouffres de nos frustrations. Une action r�fl�chie permet de planifier, de fixer des objectifs, d'apprendre � des individus � en organiser d'autres et � �valuer correctement une situation pour mieux pr�parer des actions futures.
Cet article fait partie d'un projet plus large, men� en commun avec Elizabeth �Betita� Martinez de l'Institute for MultiRacial Justice(Institut pour une justice multiraciale). Nous voulions parler � des militants et des organisateurs actifs dans diff�rents coins du pays afin de conna�tre leurs principales difficult�s et leurs axes de travail dans le mouvement anti-guerre qui se d�veloppe actuellement aux �tats-Unis.
Nous souhaitions conna�tre leur opinion sur la fa�on de construire un puissant mouvement contre la guerre qui puisse affecter toute la soci�t� am�ricaine.
Nous d�sirions aussi savoir comment renforcer le mouvement antiraciste au sein du mouvement anti-guerre. Elisabeth Martinez s'est entretenue principalement avec des organisateurs de couleur, tandis que moi j'ai surtout parl� avec des organisateurs blancs. Nous sommes tous deux guid�s par une conviction (l'espoir d'un changement social � long terme est li� � la croissance de mouvements radicaux multiraciaux) et une constatation communes: il reste encore une longue route � parcourir pour atteindre cet objectif.
Sharon Martinas du Challenging White Supremacy Collective(Collectif contre la supr�matie blanche) de San Francisco d�c�le trois axes d'intervention pour les militantEs blancs anti-guerre :
1. Une formation politique interne portant sur l'antiracisme et l'anti-imp�rialisme. Les mouvements anti-guerre sont depuis longtemps domin�s par les Blancs et marginalisent les individus de couleur. Si l'on veut �viter de r�p�ter les erreurs du pass�, il est indispensable d'�tudier notre histoire et d'examiner comment les privil�ges des Blancs ont min� et minent les mouvements pour un changement social. Il nous faut bien conna�tre le fonctionnement de l'imp�rialisme am�ricain et son impact n�gatif sur les communaut�s et les peuples de couleur, � l'int�rieur et � l'ext�rieur du pays.
2. Apprendre � �couter les autres et � parler avec respect � nos interlocuteurs, en particulier les Blancs favorables � la guerre. Cela suppose de d�velopper notre confiance en nous-m�mes et notre capacit� � discuter avec autrui, d'apprendre � mener des discussions et � �couter ce que les gens ont � nous dire. Les militants doivent faire preuve de modestie r�volutionnaire et ne pas agir comme s'ils d�tenaient la �ligne juste�.
3. D�velopper des relations et des alliances avec les organisations implant�es localement dans les communaut�s de couleur et ayant des r�f�rences politiques proches des n�tres. Leur demander : �De quoi avez-vous besoin en ce moment ?� Il faut d�noncer l'impact local et international de la politique am�ricaine et construire des relations qui renforceront notre projet � long terme. Une grande partie de ce travail consiste � effectuer des t�ches concr�tes et aider les militants blancs � comprendre la signification du mouvement pour une justice raciale.
La plupart des obstacles, des d�fis, des perspectives et des exemples que les organisateurs ont �voqu�s s'int�grent dans les trois cat�gories d�finies par Sharon Martinas.
Sur la formation politique
Pour la majorit� des pr�sents, la formation et l'�ducation politiques, internes et externes, jouent, un r�le essentiel dans le succ�s d'un travail militant. Pour Dara Silverman, organisatrice � Boston de United for a Fair Economy(Mouvement une �conomie �quitable) et du Jewish Call to Justice(Comit� des Juifs pour la justice), la formation politique permet d'�veiller le sens critique et d'attirer l'attention sur le r�le d'Isra�l au Moyen-Orient et le combat du peuple palestinien pour sa lib�ration. La lutte contre l'apartheid isra�lien a �t� au centre des discussions lors de la Conf�rence mondiale contre le racisme organis�e par les Nations unies � Durban, en ao�t 2001. La croissance du mouvement international de solidarit� avec les Palestiniens oblige les progressistes am�ricains � prendre position contre l'occupation isra�lienne. Mais de nombreux militants affirment que la complexit� de la situation politique et de l'histoire du Moyen-Orient, et sp�cialement de la Palestine et d'Isra�l, entrave consid�rablement le d�veloppement du mouvement anti-guerre.
Selon Dara Silverman, certaines personnes se r�fugient derri�re le caract�re confus et complexe des probl�mes pour ne pas prendre position. Pourtant, avec le recul, on peut rep�rer de nombreuses injustices flagrantes dans l'Histoire, injustices qui au moment o� elles furent commises �taient consid�r�es, elles aussi, comme le fruit de probl�mes tr�s compliqu�s et embrouill�s. Par exemple, aujourd(hui tout le monde condamne les camps d'internement o� le gouvernement Roosevelt/Eisenhower enferma les Am�ricains d'origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale.
Cependant, en ce moment m�me, alors que les autorit�s interrogent des milliers de musulmans, d'Arabes, Asiatiques et d'Africains du Nord et qu'elles maintiennent en d�tention plus de 1000 d'entre eux, l'opposition � ces mesures est tr�s faible. De m�me, on a l'impression que tout le monde �tait oppos� � la guerre du Vietnam, � l'apartheid en Afrique du Sud, � l'Holocauste en Europe, lorsque ces �v�nements ont eu lieu, ce qui n'est malheureusement pas du tout le cas. Ceux qui s'oppos�rent � ces crimes furent marginalis�s, attaqu�s, et on les accusa de �ne rien comprendre du tout� � ces probl�mes. L'occupation isra�lienne cessera forc�ment un jour, d�clare Dara Silverman qui esp�re que les militants reconna�tront la n�cessit� d'accorder la priorit� � la lutte des Palestiniens dans le cadre du mouvement anti-guerre. Parmi les Blancs progressistes, les Juifs radicaux ont �t� � l'avant-garde du travail de solidarit� avec la Palestine et continuent � jouer un r�le d�cisif en ces temps de guerre.
Laura Close, dirigeante nationale de l'organisation STARC (Students Transforming And Resisting Corporations Alliance,Alliance �tudiante pour transformer les grandes entreprises et r�sister � leur pouvoir) travaille et discute avec des �tudiants qui se mobilisent contre la guerre un peu partout dans le pays. De ses conversations avec des �tudiants blancs et de couleur, Close conclue qu'il faut distinguer deux axes importants dans la formation politique du mouvement �tudiant, mouvement compos� essentiellement de Blancs : l'analyse du racisme et l'acquisition d'un savoir-faire organisationnel.
Dans son essai Whiteness, Organizing, Allies and Accountability(Blanchitude, organisation, alliances et responsabilit� �), Close �crit : �La blanchitude provoque des ravages dans tous les milieux. Elle est pr�sent�e aux Etats-Unis comme un mod�le d'humanit� : les Blancs sont synonymes de meilleur/juste/normal tandis que les individus de couleur incarneraient le deuxi�me choix/erron�/�tranger. Cela rend des Blancs comme moi tr�s imbus d'eux-m�mes et inconscients de certaines r�alit�s. Nous avons tendance � penser que la fa�on dont nous organisons des manifestations, dont nous construisons l'opposition � la guerre est meilleure/juste/normale alors qu'en fait nous marginalisons et ignorons toutes sortes de gens.� L'universalisation de l'exp�rience blanche est compliqu�e encore par un processus que Laura Close voit se r�p�ter chez les militants �tudiants blancs, en particulier les hommes. Non seulement ils ignorent ce qu'est le travail d'organisation et la fa�on de construire un mouvement d1opposition � la guerre, mais en plus ils ont une attitude arrogante, de Monsieur Je-sais-tout, qui pr�tend d�cider seul de ce qui est r�volutionnaire et ne l'est pas. De nombreux �tudiants blancs, notamment des femmes, manquent de confiance en leurs capacit�s d'organisation. Ces deux processus freinent consid�rablement la construction d'un mouvement anti-guerre sur les campus. Selon Laura Close, il faut absolument mettre en place une formation politique solide qui d�veloppe les capacit�s d'analyse, les talents et la confiance en soi des militantEs tout en remettant en cause les privil�ges des Blancs.
�Les jeunes organisateurs et organisatrices, �crit-elle, ignorent souvent ce que signifie l'organisation. J'ai toujours r�ussi � mener � bien des projets (tenir une r�union, lancer une manifestation, etc.) mais ce n'est que r�cemment que j'ai vraiment compris ce que signifie le verbe organiser. Il ne s'agit pas v�ritablement d'une th�orie mais d'un ensemble d'aptitudes qui sont grosso modoles suivantes (avec beaucoup de variations, bien s�r !). Organiser, c'est changer les relations de pouvoir dans notre soci�t� : construire des r�seaux, des institutions, des organisations avec lesquels les pouvoirs �tablis (le gouvernement) seront forc�s de compter lorsqu'ils voudront mener une politique nocive, comme de s'attaquer aux prestations sociales ou lancer une guerre. Une action (manif, d�l�gation, phone banking,accrochage de banderoles, expos� politique dans une fac, envoi de cartes postales de solidarit� ou de protestation) est bien organis�e lorsqu'elle est men�e en continuit� avec l'�tape ant�rieure et aboutit � son objectif. Dans la p�riode actuelle, nous ne construisons pas un mouvement coordonn�, qui interagit, et a une progression cumulative ; nous menons des initiatives dispers�es. Nous d�pensons beaucoup d'�nergie, c'est s�r, mais nous ne construisons rien de solide parce que nous manquons de savoir-faire. Mais nous pouvons r�soudre ce probl�me.� En tant qu'organisatrice pour STARC, Laura Close parcourt le pays pour rencontrer des groupes d1�tudiants afin de d�velopper leurs capacit�s d'analyse, leur confiance en eux-m�mes et leurs talents.
Rahula Janowski souligne, elle aussi, l'importance de d�velopper les analyses antiracistes et de combattre les privil�ges des Blancs. Militante anarchiste, Rahula nous a racont� ce qui s'est r�cemment pass� lors d1une r�union libertaire contre la guerre, r�union � laquelle assistaient surtout des Blancs. Une partie de la discussion a �t� consacr�e � la fa�on dont les anarchistes doivent consid�rer les attaques contre les libert�s civiques. Selon certains, puisque les anarchistes pensent que l'�tat est une institution ill�gitime, il serait contraire aux principes libertaires d'exiger quoi que ce soit de l'�tat. �Certains des participants, dit-elle, se servaient d'une valeur politique � laquelle ils tiennent �norm�ment � l'ill�gitimit� de l'�tat � pour �viter de participer � un travail de solidarit� antiraciste indispensable : s'opposer aux atteintes � leurs libert�s que subissent les gens de couleur, en particulier les Arabes, les personnes originaires du Proche et du Moyen-Orient ainsi que les musulmans, suite aux attentats du 11 septembre. Si l'extr�me gauche et les anarchistes blancs �taient vis�s, je soup�onne fort qu'ils ne seraient pas oppos�s � riposter.�
Mais il faut tenir compte d'un autre probl�me. On ne d�cide pas toujours de son axe d'intervention. Lorsque les agents du FBI ont commenc� � arr�ter des Asiatiques et des Nord-Africains, les ressortissants de ces communaut�s n'ont pas choisi de s'int�resser aux libert�s civiques, cette question les a frapp�s de plein fouet. Cela ne doit pas nous emp�cher de d�fendre une analyse et une strat�gie r�volutionnaires sur ces questions. Cependant, nous devons examiner de fa�on critique comment certains d�cernent � des luttes un label r�volutionnaire ou r�formiste, et pourquoi ils peuvent se permettre le luxe de tourner le dos aux luttes pour les r�formes. Les positions politiques �pures et dures� sont souvent d�fendues par des militants qui jouissent de privil�ges li�s � leur appartenance ethnique, � leur classe ou � leur genre. Janowski souligne l'importance d1avoir de telles discussions pour soulever ces questions et les creuser, surtout dans une p�riode difficile comme la n�tre.
Les groupes multiraciaux impulsent de nombreuses manifestations et actions politiques visant � construire une opposition dans des communaut�s diff�rentes. Chantel Ghafari, militant iranien et membre de Power (People Opposing War, Empire and Rulers,Collectif contre la guerre, l'Empire et les dirigeants politiques) nous a d�crit une action r�cente qui s'est d�roul�e � l1universit� d'Irvine, en Californie du Sud. La coalition qui a organis� cette manifestation comprend des associations d'�tudiants musulmans, afghans et iraniens, Academia in Action(Universitaires en lutte) et Act For Global Justice(Agissons pour la justice mondiale). Ils ont install� un camp pour les droits des r�fugi�s. Ce camp se composait de 25 tentes fabriqu�es avec des b�ches de caoutchouc et de plastique, mat�riaux utilis�s g�n�ralement dans ce type d'abris. Une vingtaine de personnes y ont dormi pendant trois nuits. Chaque soir, la coalition organisait un �v�nement diff�rent pour attirer l'attention des �tudiants. Le fait de discuter du probl�me des r�fugi�s a provoqu� d'autres discussions sur le Moyen-Orient et la politique �trang�re am�ricaine. La Rawa (Revolutionary Association of the Women of Afghanistan, Association r�volutionnaire des femmes afghanes) organisait ce jour-l� une exposition de photos consacr�e aux camps de r�fugi�s. La prochaine action de la coalition sera de poser de fausses mines anti-personnel autour de l'universit� pour informer les �tudiants de la situation en Afghanistan. Des actions cr�atives de ce type-l� vont �tre organis�es aux quatre coins du pays.
Construire une opposition dans les communaut�s blanches et au-del�
Les militants blancs ont la responsabilit� de s'adresser aux autres Blancs et de leur parler du racisme. Comme c'est souvent le cas en mati�re d'organisation politique, il est plus facile d'en parler que de le faire. Laura McNeill qui travaille avec JustAct : Youth Action for Global Justice(Agissons : Comit� des jeunes pour la justice mondiale) a pass� beaucoup de temps � discuter avec des Blancs de son entourage.
�En dehors de mes actions pour la justice sociale avec d'autres militants, je pense qu'il est important d'ouvrir un espace de dialogue avec les membres de ma communaut� qui ne partagent pas mes id�es r�volutionnaires. Je vis dans une ville pr�s de Norfolk, en Virginie, o� de nombreuses personnes appr�cient l'arm�e et ce qu'elle a fait pour eux, soit en leur fournissant un salaire leur permettant de se nourrir, soit en leur offrant une chance d'acc�der � l'Universit�. Beaucoup de ces gens m'ont soutenu au cours de ma vie (et continuent � m1aider), contribuant � faire de moi ce que je suis aujourd1hui, aussi je suis partag�e lorsque j'expose mes conceptions antimilitaristes � ces personnes qui me sont tr�s proches. Ma position est difficile car je veux lutter contre la guerre raciste que le gouvernement Bush nous pr�pare. N�anmoins, je pars d'une intuition �l�mentaire : presque tous les �tres humains veulent faire ce qui est �juste�, et n'appr�cient gu�re que l'on ha�sse d'autres personnes ou qu'on leur fasse du mal. Et je crois que, si on leur donne l'occasion de d�velopper une prise de conscience, ils aimeraient aussi comprendre des injustices syst�matiques comme le racisme, l'imp�rialisme am�ricain et la domination mondiale du monde par les multinationales am�ricaines. Ils souhaiteraient red�couvrir leur propre voix, poser des questions et combattre ces injustices.�
Dans ce but, Laura McNeill commence par dialoguer avec les personnes de son entourage et �couter ce qu'elles ont � dire. Elle leur passe ensuite des articles provenant de journaux alternatifs. Et lorsqu'elle pense que le moment est venu, elle d�crit comment elle est devenue une militante et expose ses motivations personnelles. Elle �voque ses points communs avec ses interlocuteurs mais aussi les contradictions dans leurs arguments. Elle explique aussi les diff�rences qui existent entre une famille de New York et une famille afghane, afin de remettre en cause les st�r�otypes qui circulent sur le Proche et le Moyen-Orient.
En agissant ainsi, McNeill a pris conscience que, lorsque les gens lui r�pondent avec col�re, c'est parce qu'elle exprime une position diff�rente et les met au d�fi de penser au-del� de leurs certitudes confortables. �J'ai tendance � penser instinctivement qu'ils sont en col�re � cause de moi, alors que c'est le syst�me d'oppression dans lequel nous vivons qui les rend confus, irritables et dresse une barri�re entre nous. �
Laura souligne aussi la n�cessit� d'inclure nos interlocuteurs dans la discussion. �J'ai d�couvert que les gens sont pouss�s � agir lorsqu'ils sentent qu'ils font eux-m�mes partie de la solution. Pour en arriver � cette prise de conscience, il faut qu'ils aient l'occasion de s'exprimer, de formuler leurs frustrations et de poser des questions. Je dois les �couter, partager avec eux ce que je sais et ce que j'ai v�cu, et leur donner la possibilit� de s'ouvrir � moi.�
Max Elbaum, militant depuis la guerre du Vietnam et auteur notamment d'un livre sur les mouvements contestataires des ann�es 60 et 70 (Revolution in the Air,� para�tre aux �ditions Verso) tient � souligner que nous travaillons sur le long terme. Les coalitions anti-guerre sont importantes parce qu'elles ont des effets relativement rapides et que l'existence d'un courant antimilitariste important dans la soci�t� est essentielle. Cependant, il faut aussi organiser chaque secteur de la population et s'implanter chez des gens qui ne sont pas pr�ts au d�part � manifester dans la rue. A la fin des ann�es 60, les militants qui participaient � des organisations et des projets multiraciaux faisaient de la propagande dans des lieux o� cohabitaient des opprim�s, de diff�rentes origines : travailleurs des h�pitaux, b�n�ficiaires de l'aide sociale, ouvriers d'usine, habitants de quartiers pauvres ayant de petits revenus. L'objectif �tait de lier l'opposition � la guerre aux questions nationales ou locales qui les touchaient directement. Le fait qu'ils militaient dans des organisations de base et sur le long terme avait aussi un autre avantage : ils pouvaient lutter plus efficacement contre les attitudes racistes chez les Blancs et souligner comment les privil�ges accord�s aux Blancs renforcent le pouvoir de ceux qui exploitent les ouvriers et les pauvres de toutes les origines ethniques et nationales. Beaucoup d'organisateurs, qui participaient � des luttes locales dans des quartiers populaires depuis des ann�es, ont pu ainsi remettre en cause le sch�ma destructeur partag� par de si nombreuses personnes dans ce pays : celles-ci se consid�rent seulement comme blanches, voient les gens de couleur uniquement comme des �trangers, incarnation de l'Autre, refusent de traverser la �fronti�re de la couleur�, et s'interdisent de nouer la moindre relation humaine avec les membres d'une autre classe ou d'un autre genre.
Pour construire un mouvement anti-guerre efficace aujourd'hui, Elbaum pense qu'il faut absolument mener un travail patient en direction des organisations qui regroupent des gens peu politis�s. �Nous ne pouvons pas nous attendre � ce qu'ils adh�rent directement � des coalitions ou des groupes anti-guerre. Nous devons aller dans les �glises, les syndicats, les associations et les clubs locaux. De tels groupes �volueront peut-�tre plus lentement que nous le souhaitons vers des positions anti-guerre. Mais lorsqu'ils d�cideront de nous soutenir, ils exerceront une grande influence car ils disposent d'une structure aguerrie et de membres pr�ts � agir. Par exemple, il vaut peut-�tre mieux, au d�part, inviter seulement un membre d'un de ces groupes � une conf�rence ou une action, puis demander � cette personne d'amener quelques-uns de ses camarades � la prochaine activit�. Peut-�tre accepteront-ils d'organiser une r�union sp�ciale pour leur groupe. Au cours de ce processus, il est important de soutenir la direction des organisations auxquels appartiennent ces gens et de leur offrir notre soutien. �
Tout en partageant les le�ons qu'il tire de son activit� pass�e, Elbaum souligne aussi la n�cessit� pour les militants plus �g�s de respecter et d'apprendre de l'exp�rience des g�n�rations plus jeunes. Comme dans le pass�, il est capital de saisir le lien intime entre la guerre am�ricaine et le racisme aux Etats-Unis et le r�le des privil�ges accord�s aux Blancs lorsque nous essayons de nous adresser � l'ensemble de la population et � l'int�rieur du mouvement anti-guerre lui-m�me. Mais les formes et les m�thodes concr�tes pour remettre en cause la domination du racisme changent avec le temps. Les jeunes militants sont les mieux plac�s pour choisir les �l�ments les plus valables des exp�riences pass�es et inventer les strat�gies les plus vivantes et efficaces aujourd1hui. Pour construire un mouvement multiracial et antiraciste, il faut non seulement mener une action aux c�t�s des organisations multiraciales, mais aussi un travail de solidarit� avec des groupes majoritairement blancs.
Le travail antiraciste en direction des organisations blanches
Lily Wang, militante de l'Asian and Pacific Islander Coalition Against War(Coalition des Asiatiques et des insulaires du Pacifique contre la guerre), mouvement implant� dans la r�gion de San Francisco, explique que le moment n'est pas forc�ment venu de travailler tous ensemble. Selon elle, il y a tant de choses � faire dans des communaut�s si diff�rentes. �Nous nous demandons comment op�rer dans des dizaines de communaut�s d'immigr�s asiatiques distinctes. Comment pourrions-nous participer � des coalitions multiraciales o� les immigr�s et les militants qui ne parlent pas l'anglais sont souvent marginalis�s ?� Selon elle, les militants blancs devraient s'adresser aux organisations de couleur pour leur demander comment leur donner un coup de main, orient� vers des t�ches pr�cises. C'est � travers de telle actions de soutien que des relations de confiance peuvent se d�velopper.
Lily Wang souligne aussi l'importance de la responsabilit�, pierre angulaire d'un travail de solidarit� efficace. La fa�on dont les militants blancs ont, dans le pass�, entrav� la lutte pour le changement social, ainsi que les manifestations actuelles des privil�ges des Blancs conduisent beaucoup de militants de couleur � �tre m�fiants quant au travail commun avec des militants blancs. Ce probl�me est encore aggrav� par la tendance des militants blancs soit � n�gliger totalement les luttes dans les communaut�s de couleur, soit � les consid�rer comme des luttes limit�es, pour des objectifs cat�goriels, des luttes r�formistes.
Etre responsables, pour les militants blancs, signifie ne pas oublier le poids du pass� et de ces relations difficiles et s'efforcer de changer leur comportement.
La responsabilit� consiste tout simplement � faire ce � quoi vous vous engagez, � accepter que les gens avec lesquels vous travaillez vous demandent des comptes sur votre conduite, vos actions et votre fa�on d'organiser les autres.
Promouvoir la responsabilit� signifie souvent cr�er des relations entre des organisations. Le groupe de San Francisco Food Not Bombs(FNB) voulait t�moigner sa solidarit� aux journaliers du quartier de Mission, pour la plupart d'origine latino-am�ricaine. Ils apportaient de la nourriture aux coins des rues o� ces demandeurs d'emploi poireautaient dans l'attente de trouver du boulot. Food Nod Bombsdistribuait gratuitement de la nourriture tous les lundis mais le groupe n'arrivait pas � r�soudre certains probl�mes. Quel �tait l1impact d'une distribution non sollicit�e de nourriture � des individus �parpill�s ? Quel pouvait �tre l'objectif � long terme d'une telle activit� ? En dehors de la difficult� technique de servir des plats chauds, un autre probl�me se posait : la plupart des journaliers pensaient que FNB �tait un groupe religieux et la communication avec eux ne s'�tablissait pas. FNB d�cida alors de changer de strat�gie et de tenter de soutenir ces travailleurs d'une autre fa�on : en offrant d'amener de la nourriture aux �v�nements organis�s par le Day Laborer Program(DLP, Programme pour les journaliers), un centre ind�pendant, autog�r�, qui offrait toutes sortes de services, de l'assistance m�dicale � l'organisation de groupes femmes. Au d�part, le DLP accepta l'offre de FNB d'apporter de la nourriture, mais leurs militants pr�voyaient toujours suffisamment de nourriture au cas o� FNB ne se pr�senterait pas. Le sentiment frustrant de ne pas �tre indispensables a pouss� les militants de FNB � mieux comprendre comment se construisent lentement des sentiments de responsabilit�, comment na�t et cro�t une confiance mutuelle. Plus FNB participait � des activit�s et montrait son engagement, sa ponctualit�, plus le respect mutuel croissait. Finalement, le DLP a contact� les membres de FNB pour que ceux-ci pr�parent � manger, y compris lors d'�v�nements importants comme les repas pour les journaliers et leurs familles, aux moments des vacances ou des f�tes. FNB a aussi particip� � l'organisation d'une garderie pour les enfants pendant les r�unions du DLP et � des activit�s de porte-�-porte pour solliciter le soutien du voisinage afin de trouver un si�ge d�cent pour le groupe. Au fil du temps, des relations se sont d�velopp�es. Aujourd'hui, � un moment o� le gouvernement s'attaque de plus en plus aux droits des immigr�s, FNB est consid�r� comme un alli�, tandis que le DLP et d1autres organisations d�fendant les droits des immigr�s s'appr�tent � riposter. Ce type de relations ne se construit pas du jour au lendemain, quelles que soient les bonnes intentions de part et d'autre.
�Soutenir une organisation comme le DLP nous a beaucoup apport�, explique Clare Bayard, militante de FNB. Nous avons �norm�ment appris en observant comment agissent ces organisateurs radicaux, inspir�s et tr�s intelligents. Nous avons tir� profit de leurs capacit�s d'organiser leur communaut� et aussi des informations de grande valeur qu'ils nous ont fournies sur la fa�on dont l'�conomie mondiale affecte les diff�rentes communaut�s ici � San Francisco. Cette activit� commune a renforc� tout le travail que notre organisation m�ne autour de la justice �conomique et des droits de l'homme. Construire des alliances est un travail assez lent ; le DLP a eu raison de ne pas nous accorder sa confiance d�s le premier contact. Notre d�cision de nous investir prioritairement dans la construction d1une relation solide avec eux a enclench� un processus d'�ducation politique interne. Nous avons �t� patients, nous avons d�montr� que nous �tions � la fois fiables et flexibles. Cela nous a permis de soutenir beaucoup plus efficacement les luttes d�cisives des travailleurs immigr�s � San Francisco. Ces gars-l� jouent un r�le essentiel dans la lutte contre le capitalisme international et nous devons trouver le moyen de travailler en solidarit� les uns avec les autres. �
Cependant, en cette p�riode de r�pression croissante, de nouvelles complications viennent entraver la conclusion d'alliances multiraciales. Dan Berger travaille avec un groupe multiracial en Floride qui fait partie d'un r�seau national (Colours of Resistance,Les Couleurs de la R�sistance). Ils ont organis� une conf�rence contre la guerre et le racisme pour �tudier sp�cialement les fa�ons dont la supr�matie blanche op�re sur le plan international et national. A cette fin, ils ont demand� � un �minent professeur r�volutionnaire latino-am�ricain de prendre la parole. Ce dernier leur a donn� les coordonn�es d'un prof r�volutionnaire blanc et leur a expliqu� que, en raison de possibles r�actions racistes, il pr�f�rait ne pas se mettre en avant. Berger se demande : �A une �poque comme la n�tre, comment des Blancs antiracistes comme nous peuvent-ils � la fois �tre conscients de leurs privil�ges et les utiliser pour s'exprimer ?� De nombreux r�volutionnaires de couleur pensent que les Blancs antiracistes doivent prendre la parole, tout en n'oubliant jamais que la supr�matie blanche r�duit d'autres personnes au silence. Sasha Vodnik et Shawn O'Hern d�crivent l'action qu'ils m�nent � Richmond en Virginie. FNB a travaill� avec Parents for Life(Des parents pour la vie) et Stop Police Abuse Now(Arr�tez imm�diatement les brutalit�s polici�res) deux groupes qui organisent la communaut� afro-am�ricaine de Richmond et sont dirig�s par des militants de couleur depuis six mois. �Nous allons � leurs r�unions internes et r�ciproquement, de fa�on irr�guli�re, mais nous avons toujours assist� aux manifestations publiques des deux groupes. FNB et Stop Police Abuse Now ont organis� ensemble, il y a quelques mois, une r�union au cours de laquelle Lorenzo Komboa Ervin (un ex-Black Panther et ancien prisonnier politique) a pris la parole. Nous avons r�uni 50 personnes qui ont �cout� les trois orateurs.� Selon Vodnik, l'un des aspects importants du travail de solidarit� consiste � �couter attentivement la fa�on dont les diff�rentes communaut�s d�finissent les probl�mes. Durant son expos�, Lorenzo Komboa Ervin a d�fendu l'id�e que l'opposition � la guerre devait �tre anim�e par une vision plus large d'un changement social radical. �Une paix qui maintient le status quone nous int�resse pas�, a d�clar� Ervin.
Vodnik explique : �Cela m'a rappel� un truc essentiel : je me suis souvenu qu'il existait des rapports entre les luttes, que le combat contre les brutalit�s polici�res et la racisme, la lutte pour les salaires et un syst�me de sant� universel, etc., ont non seulement leur place dans le mouvement anti-guerre mais que ces mouvements sont organiquement li�s. �
Dans le m�me sens, Brooke Atherton du Challenging White Supremacy Collectived�clare que les militants blancs doivent comprendre ce que signifie respecter la direction des militants r�volutionnaires de couleur. � Ceux qui sont le plus affect�s par l'injustice doivent diriger la lutte pour le changement social�, explique-t-elle. Beaucoup d'id�es confuses circulent sur nos relations avec leurs directions. Il n'est bien s�r pas question que les Blancs suivent aveugl�ment les gens de couleur ou ne leur adressent aucune critique. Beaucoup de militants blancs pensent que le fait de consulter les dirigeants des autres groupes ethniques mine leur propre travail de direction.
Atherton r�pond : �Il ne s1agit pas de s'interdire toute action autonome, mais d'abandonner le besoin de tout contr�ler. Certains Blancs ont l'impression que le fait d'assurer une garderie ou de faire du phone banking n'est pas la meilleure fa�on d'employer leurs talents. Cependant, s'ils m�nent de fa�on cons�quente un travail de soutien, les Blancs peuvent construire des relations et gagner la confiance d'organisateurs r�volutionnaires de couleur. Ils auront l'occasion d'apprendre � soutenir des organisations de couleur d'une mani�re tr�s concr�te. � Ils peuvent commencer par demander � des militants de couleur qu'ils respectent : �Que faites-vous en ce moment et comment pourrions-nous soutenir votre action ?� Ces �tapes posent des jalons pour la construction d'un mouvement r�volutionnaire multiracial � long terme. En dehors du travail de solidarit� antiraciste, beaucoup de Blancs militent dans des groupes multiraciaux. Les questions qui se posent sont diff�rentes mais les intentions sont similaires. Brooke nous rappelle que les capacit�s de direction des militants blancs restent n�cessaires pour organiser d'autres Blancs. Les militants antiracistes blancs ont jou� un r�le important de direction et continuent � le faire dans les mouvements multiraciaux.
J'ai r�cemment cherch� un auteur ou un livre qui pourrait m'inspirer des conseils et un peu de sagesse. Les conversations relat�es dans cet article ont �t� pour moi une fa�on de fa�onner ce que l'�crivaine f�ministe Bell Hooks appelle �un espace r�volutionnaire cr�atif qui consolide et soutient notre subjectivit�, qui nous donne un nouveau point d'appui � partir duquel nous pouvons appr�hender le monde�. Cette force est n�cessaire, puisque, comme l'ont not� de nombreux organisateurs et organisatrices durant nos conversations, il n'existe pas de r�ponses faciles � des probl�mes comme la d�finition d'une �ducation politique efficace, l'organisation des communaut�s blanches et le travail de solidarit� antiraciste men� par les Blancs. Mais, aussi paradoxal que cela puisse para�tre, ces questions compliqu�es peuvent guider notre combat.
Cet article est d�di� � Katie Sierra, une jeune fille de 15 ans qui a �t� temporairement exclue de son lyc�e � Charleston, en Virginie, parce qu'elle exprimait son opposition � la guerre et essayait de cr�er un club anarchiste. Son courage lui aussi nous inspire.
Quelques sources d1information sur le Net :
illegalvoices.org/katiesierra (sur le combat juridique de Katie Sierra) et aussi les sites
United For a Fair Economy, GlobalRoots.net, Colorlines, politicaleducation.org et Onward.
Je tiens � remercier les personnes qui ont inspir� mon article : Chris Dixon, Laura McNeill, Dara Silverman, Max Elbaum, Chantel Ghafari, Helen Luu, Dan Berger, Clare Bayard, Rahula Janowski et Sharon Martinas.
Entretien avec Chris Crass
par Yves Coleman
Yves Coleman : Tout d'abord merci d'avoir pris la peine de r�pondre � mes questions. Peux-tu me dire bri�vement quel est ton itin�raire politique et personnel ?
Chris Crass : J'ai commenc� � militer au lyc�e lorsque j1avais 15 ans. Mon meilleur copain, Mike Rejniak, m'a fait d�couvrir la politique et le punk rock. Nous avions un groupe au bahut qui s'appelait l'United Anarchist Front(UAF, Front uni des anarchistes). Nous distribuions des tracts, �ditions un journal et organisions des actions de protestation contre les multinationales et contre la guerre. La guerre du Golfe en 1991 et le tabassage de Rodney King par les flics de Los Angeles nous ont beaucoup influenc�s. J'ai particip� au mouvement �tudiant dans le comt� d'Orange. Nous �tions un groupe multiracial dirig� par des Latino-am�ricain(e)s et nous luttions contre les droits d'inscription trop �lev�s, pour que soit cr�� un d�partement d'�tudes sur les chicanos(les Mexicains-Am�ricains) et pour les droits des immigr�s. Au sein de l'UAF nous avons organis� un atelier de discussion sur le sexisme dans notre groupe et cr�� une section du mouvement Food Not Bombs.J'ai ensuite d�m�nag� � San Francisco o� j'ai continu� � militer avec Food Not Bombs.J'ai �tudi� la science politique, l'histoire des femmes et les questions ethniques. Je me suis consacr� � Food Not Bombspendant huit ans. J'ai particip� � pas mal de projets dans la communaut� anarchiste de la baie de San Francisco. Des soir�es anars dans des caf�s, des rassemblements anarchistes dans les manifs et du travail avec d'autres groupes autour de la d�sob�issance civile.
En 1999, j'ai commenc� � coop�rer avec un groupe d'�tude antiraciste rassemblant des militants blancs pour la justice sociale. Sharon Martinas des CWS (Challenging White Supremacy Workshops)l'avait mis sur pied et m'a invit� � y participer. Apr�s les grandes manifs de Seattle, Sharon et moi avons d�cid� de cr�er des ateliers antiracistes pour �tudier pourquoi le mouvement pour la justice internationale, le mouvement pour une autre mondialisation sont compos�s majoritairement de Blancs. A Seattle, j'ai vraiment �t� impressionn� par la qualit� et le niveau des interventions politiques et j'ai r�fl�chi � l'importance d'avoir un mouvement efficace qui soit fond� sur la participation de tous. Au sein de Food Not Bombs,nous avions souvent discut� de nos besoins d'acqu�rir une formation politique ainsi que certaines comp�tences mais nous n'avions jamais le temps. Beaucoup de groupes se trouvent face au m�me dilemme. Beaucoup de gens, lorsqu'ils commencent � militer, ont le m�me probl�me, mais personne n'a ni le temps ni la capacit� de leur apprendre comment construire un engagement durable pour le changement social. Je pense � des groupes qui font partie du mouvement pour la justice sociale, comme Food Not Bombsou Earth Firstet les groupes �tudiants.
Dans le cadre de CWS, nous avons cr�� un projet, l'ARGJ : Anti-Racism for Global Justice(Anti-racisme pour une justice mondiale). Nous organisons des ateliers de discussion dans tout le pays avec des groupes d'�tudiants, des groupes communautaires locaux, avec la Ruckus Societyet dans le cadre de congr�s. Cette ann�e, j'ai travaill� avec STARC lors d'un stage d'�t� pour les militants �tudiants. Pendant huit semaines, les participants ont milit� dans des groupes communautaires locaux, ont particip� � des ateliers contre l'oppression et ont appris certaines techniques et comp�tences �l�mentaires pour organiser les autres, afin de construire le mouvement �tudiant. Dans le cadre d'ARGJ nous nous int�ressons surtout � la formation politique, � l'apprentissage des capacit�s de direction, au travail de r�seaux, et c'est grosso modo l'essentiel de mon activit� actuellement.
Je participe aussi � Colours of Resistance(Couleurs de r�sistance), un r�seau d'organisateurs antiraciste dirig� par des femmes au Canada et aux Etats-Unis qui cherche � approfondir la politique antiraciste dans le mouvement pour une justice mondiale et � soutenir la direction des �l�ments radicaux de couleur et des femmes dans ce mouvement. Je travaille aussi avec un groupe antiraciste et antiguerre (Heads Up !Relevons la t�te !) et je participe � deux groupes de discussion compos�s d'hommes qui �tudient les privil�ges masculins et le patriarcat.
Y.C. Pourquoi ton texte fait-il syst�matiquement r�f�rence au terme de �race� ? Depuis les ann�es 50, gr�ce notamment au travail d'un groupe de scientifiques issus des sciences humaines et des sciences dures, l'UNESCO a �tabli que ce concept n'a aucune validit� scientifique. Pourquoi l'extr�me gauche am�ricaine continue-t-elle � raisonner en ces termes ?
C.C. Lorsque je parle de race, je ne lui donne aucun caract�re scientifique, il s'agit pour moi d'une cat�gorie socialement construite qui a un impact tr�s r�el sur la fa�on dont la soci�t� est structur�e et la mani�re dont le pouvoir fonctionne aux Etats-Unis. J'ai discut� avec des militants blancs antiracistes europ�ens et des organisateurs de couleur en Europe et ils m'ont dit que le probl�me est aussi crucial l�-bas. L'histoire de la colonisation europ�enne est indissociable de l'histoire de la supr�matie blanche, du patriarcat et de l'exploitation �conomique. La forteresse Europe, avec ses attaques actuelles contre les immigr�s et les r�fugi�s de couleur, est un bon exemple de la supr�matie blanche. Les rationalisations biologiques du concept de race sont bien s�r totalement erron�es.
Mais les rapports de pouvoir que les pseudo-th�ories biologiques ont essay� de justifier dans le pass� continuent � se perp�tuer, que la supr�matie blanche ait ou non une base scientifique. Howard Zinn explique tr�s bien l'importance de la question de la race aux Etats-Unis dans son livre L'histoire du peuple am�ricain.
L'oppression des peuples de couleur est ins�parable des privil�ges mat�riels et sociaux des peuples blancs. Aux Etats-Unis les Blancs qui font partie de la classe des opprim�s b�n�ficient �galement de privil�ges qui sont refus�s aux Am�ricains de couleur. Je peux marcher tranquillement dans la rue sans craindre constamment d'�tre arr�t� par la police. En g�n�ral, les Blancs gagnent davantage d1argent que les gens de couleur qui font le m�me boulot qu'eux. En tant que Blanc, j'ai �t� �duqu� dans l'id�e que mon exp�rience avait une valeur universelle. En tant que militant, si je ne remets pas en cause cette conception je serai conduit � avoir des attitudes racistes. Blanc vivant dans une soci�t� qui d�fend la supr�matie blanche, je b�n�ficie du racisme et le perp�tue. En tant qu'antiraciste j'ai le choix : je peux lutter contre le racisme dans la soci�t� o� je vis, tout en continuant personnellement � b�n�ficier du racisme et � le perp�tuer. C'est pourquoi il s'agit � la fois d'un processus de transformation individuelle et d'une transformation sociale. Ne jamais parler de race, �tre color blind(ne pas voir les diff�rences de couleur), c'est nier la r�alit�. Les gens de couleur ne peuvent se permettre ce luxe lorsqu'ils sont harcel�s par la police � cause de la couleur de leur peau. Si je nie la r�alit�, cela nuit � mon activit� militante et sape mon travail pour la lib�ration sociale. Bien s�r, je souhaite que l'on n'utilise plus des cat�gories comme celles de Blanc, Noir, etc., mais ce n'est pas un choix que je peux faire tout seul, cela fait partie de la lutte pour un monde nouveau et proclamer : �Je ne vois aucune diff�rence entre les gens� ne sert � rien. C'est un peu comme si un riche capitaliste claironnait partout qu'il ne croit pas en l'existence des classes sociales. Eh bien, tant mieux pour lui, mais qu'en est-il des ouvriers ou des pauvres ? Ont-ils le choix, eux, de ne plus subir les effets de la domination de classe ?
Y.C. Quelle diff�rence �tablis-tu entre un organisateur et un militant ?
C.C. Je me consid�re � la fois comme un militant et un organisateur. Le militant se concentre sur un objectif particulier ; il cherche � �duquer et organiser les gens autour d'un probl�me sp�cifique. Un organisateur, lui, aide les autres � d�velopper leur analyse du monde, leur vision d'un monde meilleur, les talents et la strat�gie n�cessaires pour lutter contre l'injustice et la lib�ration de l'humanit�. Un organisateur r�fl�chit � la fa�on de construire un mouvement et d'impliquer les gens pour qu'ils r�alisent des changements sociaux dans toute une s�rie de domaines.
Y.C. Un organisateur est donc un petit dirigeant, ce que les l�ninistes appellent un �cadre� de l'organisation ?
C.C. En tant qu'anarchiste, je pense qu'il est fondamental de soutenir et d�velopper une direction. Oui, un organisateur est une sorte de petit dirigeant, � la diff�rence que son objectif est d'aider � cr�er d'autres dirigeants. Ella Baker, une organisatrice du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis a beaucoup � apprendre aux anti-autoritaires sur la fa�on de construire des organisations et de construire un pouvoir du peuple afin que les individus puissent r�ellement se prononcer sur la fa�on dont la soci�t� fonctionne. Ella Baker pense que le principal r�le d'un organisateur est d'aider les autres � trouver leur pouvoir en tant que dirigeants. En tant qu'organisateur, je veux que le maximum de personnes s'expriment sur la fa�on dont le mouvement fonctionne, afin de poser des jalons en direction d'une soci�t� d�mocratique fond�e sur la participation de tous. De plus, cette direction doit �tre exerc�e par les communaut�s opprim�es, les femmes, les gens de couleur, les homosexuels et les lesbiennes, la classe ouvri�re. Etant un Blanc, un petit-bourgeois et un homme, je consacre la plus grande partie de mon temps � lutter contre le racisme parmi les Blancs, le sexisme chez les hommes, et je me pr�occupe des cons�quences de ma position sociale sur mon activit� militante. Les femmes, les gens de couleur, les homosexuel(le)s ont jou� un r�le historique important dans les mouvements de gauche. La supr�matie blanche, le patriarcat et le capitalisme font croire aux militants blancs, aux hommes, aux petits-bourgeois et aux h�t�rosexuels qu'ils sont des dirigeants naturels, ce qui fait que les communaut�s opprim�es se retrouvent marginalis�es. Mon travail d'organisateur consiste aussi � amener des gens aux manif, � faire du phone-bankinget � tenir des r�unions.
Y.C. Qu'est-ce le phone-banking?
C.C. Cela consiste � appeler beaucoup de gens au t�l�phone pour les inviter � participer � une r�union, une manifestation, etc., et/ou les aider � se porter volontaire pour une action. Tu as une liste de 200 personnes que tu veux contacter pour la prochaine manif contre la guerre. Tu divises cette liste entre plusieurs copains, de telle sorte que chacun donnera seulement 20 ou 30 coups de fil. On t'envoie beaucoup d'e-mails mais c'est aussi sympa de recevoir un coup de t�l�phone de quelqu'un qui t'invite � une manif ou te rappelle qu'une r�union importante se tient le lendemain.
Y.C. Pourquoi les dirigeants blancs se sentent-ils menac�s par les dirigeants des autres communaut�s ?
C.C. Les Blancs ont toujours sap� la direction des peuples de couleur et ce de diff�rentes fa�ons. Souvent, les militants blancs ignorent le travail d'organisation men� dans les communaut�s de couleur ou ne reconnaissent pas sa valeur. En g�n�ral, les militants blancs minimisent le pouvoir de la supr�matie blanche. Je travaille avec un groupe qui s'appelle Challenging White Supremacacy Workshops(Ateliers pour lutter contre la supr�matie blanche) et nous d�finissons la supr�matie blanche comme �un syst�me d'exploitation et d'oppression des continents, des nations et des peuples de couleur par les peuples blancs et les nations du continent europ�en, syst�me historique qui se perp�tue � travers de multiples institutions ; son objectif est de maintenir et de d�fendre un syst�me de richesses, de pouvoir et de privil�ges�. Nous ne croyons absolument pas en la notion de race d�finie comme une cat�gorie biologique, mais nous la relions � la fa�on dont le pouvoir op�re dans la soci�t�. Si moi, un militant blanc, je minimise la supr�matie blanche, alors je minimise aussi mon analyse du pouvoir et j'aurai du mal � comprendre les luttes dans les communaut�s de couleur. De m�me, si je minimise le d�veloppement historique et institutionnel du patriarcat, j'aurai du mal � comprendre mes propres privil�ges en tant qu'homme et l'importance de soutenir la direction des femmes.
Y.C. Pourquoi les militants blancs ont-ils une si mauvaise r�putation, notamment en ce qui concerne leur incapacit� � mener des t�ches pratiques ?
C.C. Aux Etats-Unis, les Blancs, particuli�rement les anarchistes et les anti-autoritaires, ont la r�putation de ne pas �tre fiables. Au cours de l'histoire des Etats-Unis, les militants blancs ont tr�s souvent abandonn� des luttes dirig�es par des gens de couleur. Dans le mouvement ouvrier, par exemple, des syndicats dirig�s par des Blancs ont souvent sign� des contrats ou des accords qui excluaient des travailleurs de couleur. Aujourd'hui encore, il arrive souvent que des militants blancs s'engagent dans une activit� pendant un an ou deux, puis arr�tent compl�tement de militer. Les anarchistes blancs ont cette r�putation parce qu'ils entreprennent souvent des actions sans consid�rer l'impact qu'elles auront sur d'autres gens. Ainsi, par exemple, lorsqu'on jette des pav�s dans une vitrine pendant une manif. Si des immigr�s sans papiers participent � la manif, ils risquent d'�tre expuls�s si la police les arr�te. Etre responsable, attentif aux autres, c1est tout simplement faire ce que vous avez promis de faire. C'est important de respecter ces principes si l'on veut construire un mouvement et les militants blancs ont la r�putation de ne pas �tre s�rieux.
Y.C. Dans ton texte tu emploies � plusieurs reprises le terme de responsabilit� (accountability)? Peux-tu le d�finir ?
C.C. Quand je parle de la responsabilit�, je pense � deux niveaux diff�rents.
Le premier, signifie tout simplement faire ce que l'on s1est engag� � faire et accepter d'�tre critiqu� et de rendre des comptes si l'on ne tient pas sa parole. Lorsqu'on s'engage � effectuer une t�che en vue d'une r�union ou que l'on d�clare qu'on sera pr�sent � telle heure, par exemple. Cela ne veut pas dire que l'on doit �tre parfait ou que l'on ne peut jamais �tre en retard, mais que l'on doit s'efforcer d'�tre responsable les uns envers les autres et mettre en application ce que l'on a collectivement accept� de faire.
A un second niveau, la responsabilit�, pour moi en tant que Blanc antiraciste ou en tant qu'homme ou petit-bourgeois luttant pour l'abolition du capitalisme, c'est de m'inspirer de la direction des fractions radicales des opprim�s pour m'aider � d�terminer et �valuer les actions que j'entreprends.
En derni�re analyse, je dois �tre responsable des actions que j'entreprends et de la politique que je d�fends. Penser � la fa�on dont les autres sont touch�s par mes actions et comment mes actions contribuent � la construction du mouvement ou lui nuisent. Pour me d�velopper en tant que dirigeant je dois reconna�tre que mon combat fait partie d'une lutte multidimensionnelle pour la lib�ration men�e par des mouvements dirig�s par des ouvriers et des pauvres, des queers(1), des femmes, des gens de couleur et des peuples indig�nes.
Y.C. Certaines organisations antiguerre s'int�ressent-elles � la classe ouvri�re am�ricaine ?
CC. La propagande anti-guerre dans la classe ouvri�re se m�ne de plusieurs fa�ons. Certains syndicalistes ont r�ussi � faire participer leurs organisations � des coalitions contre la guerre, en menant un travail d'�ducation dans leurs syndicats et en essayant d'amener des adh�rents aux manifs anti-guerre. Sabina Virgo, pr�sidente d'un syndicat de travailleurs de la sant� qui compte deux mille membres en Californie a �t� tr�s active sur ce terrain. Elle a �crit des articles pour les membres de son syndicat afin de leur faire comprendre le lien entre les pr�paratifs actuels de guerre et les coupes dans le budget des services sociaux qui ont un impact direct, et d�sastreux, sur leurs conditions de travail. Elle a aussi pris la parole dans de nombreux meetings et manifs contre la guerre. De plus, de nombreuses personnes militent dans les communaut�s immigr�es : en d�fendant les droits civiques, en d�non�ant les attaques contre les immigr�s, elles s'efforcent de lier ces questions � la guerre men�e contre les travailleurs, � l'ext�rieur du pays comme ici. Dans les communaut�s de couleur, de fa�on plus g�n�rale, les organisations de travailleurs qui s'int�ressent aux droits sociaux, au logement, � la qualit� de l'�ducation essayent de lier ces luttes pour la justice �conomique au combat contre l'imp�rialisme et la guerre. Ceux qui lisent l'anglais pourront trouver de nombreuses informations et analyses � ce sujet sur le site Internet war-times.org.
Notes du traducteur
Pour Chris Crass un radical d�signe �une personne qui lutte contre les racines m�mes de l'oppression et pour un changement complet du syst�me social�. J'ai traduit tant�t par �r�volutionnaire�, tant�t par �d'extr�me gauche�, etc., mais �videmment on peut aussi traduire par �gauchiste�, �contestataire�, voire de gauche, selon le contexte et selon ses positions politiques.
(1) Selon Chris Crass, �le mot queer,aux Etats-Unis, d�signe les homosexuels, les lesbiennes, les bisexuels, tous les gens qui sont n�s biologiquement avec un sexe d'homme et se consid�rent comme des femmes et vice versa, tous ceux qui consid�rent qu'ils appartiennent � plusieurs genres, qu'ils sont tant�t des hommes, tant�t des femmes, ceux qui ne se consid�rent pas comme des h�t�rosexuels et ont une sexualit� et un genre complexes et qui restent � conceptualiser. Queer est un terme utilis� par la gauche am�ricaine pour d�signer plusieurs identit�s, et ce concept s'oppose � l'h�t�rosexisme et au syst�me binaire des genres.�