Une étude sur l'historiographie
de l'anarchisme comporte, en préliminaire, la définition
de quelques problèmes de méthode. Tout d'abord celui résultant
du rapport entre la recherche de l'objectivité historique d'une
part, et l'inévitable orientation idéologique de toute analyse
historiographique de l'autre ; ensuite, la question de la délimitation
du thème, que ce soit dans l'espace ou dans le temps ; enfin, celui
de la définition des motivations théoriques et idéologiques
à la base de la recherche elle-même.
Pour ce qui est du premier point, nous estimons
que l'objectivité historique au sens absolu du terme n'existe pas.
Chaque historien et chaque historiographe forge ses normes selon les critères
scientifiques les plus divers et les plus disparates. En ce qui concerne
notre orientation, nous n'indiquerons pour le moment que le thème
général auquel nous nous attacherons, à savoir la
confrontation continuelle entre le domaine propre à l'idéologie
et celui des faits. Seule cette méthode nous dira dans quelle mesure
la première s'est faite histoire dans les seconds.
A propos du second point, nous ne chercherons
pas tant à délimiter à priori un espace thématique
général qu'à choisir, cas par cas, des exemples qui
renferment et expriment par leur nature exemplaire une expérience
de caractère général.
Ensuite, le troisième point est dans un
certain sens lié au premier dans la mesure où les impératifs
de notre orientation idéologique et historiographique ne sont pas,
évidemment, qu'une méthode et un critère de recherche,
mais aussi l'exigence d'un lien entre l'expérience significative
du passé et les problèmes actuels, de manière à
ce que l'enseignement d'hier serve aux luttes de demain.
Si les trois points rapidement évoqués
ci-dessus font référence aux conditions préliminaires
à une introduction à l'historiographie de l'anarchisme, ils
indiquent également les limites irréductibles de cette recherche
qui finit avec le passage du domaine de l'histoire à celui de l'idéologie.
A notre avis, on ne peut séparer une appréciation d'ordre
historiographique d'une appréciation idéologique, non seulement
pour les raisons évoquées plus haut mais aussi parce que
le domaine de l'une empiète automatiquement sur celui de l'autre.
Aborder l'anarchisme d'un point de vue historiographique c'est, en dernière
analyse, discuter de son idéologie. Il ne faudra donc pas s'étonner
si, au cours de l'analyse, nous prenons en considération quelques
arguments qui ressortissent en réalité au domaine idéologique.
Deux mots maintenant pour ce qui concerne la disposition
du présent travail. Celui-ci se divise grosso modoen deux
parties. Dans la première, nous analyserons et discuterons quelques
jugements d'interprétation sur l'histoire de l'anarchisme qui sont
communs à diverses écoles. Ces jugements sont regroupés
ici selon un critère d'homogénéité spécifique,
c'est-à-dire faisant abstraction des diverses orientations idéologiques
qui les sous-tendent. Dans la seconde partie, au contraire, nous essaierons
de formuler et de suggérer les hypothèses interprétatives
que nous estimons correctes et conformes au présent sujet.
COMPLEXITÉ
ET MULTIPLICITÉ DES INTERPRÉTATIONS
La première remarque d'ordre général
concerne la série simultanée, complexe et disparate de jugements
et d'interprétations relatifs à l'idéologie et à
l'histoire de l'anarchisme. Certains points de vue, bien qu'émanant
parfois de la même école idéologique, sont si contradictoires
entre eux qu'ils s'annulent réciproquement, alors que d'autres,
même s'ils ne sont pas opposés, sont de toute façon
assez différents. Une telle diversité rend toute analyse
de synthèse extrêmement difficile : la matière est
vaste et recouvre des horizons politiques et culturels très hétérogènes.
En outre, si la multiplicité de jugements est l'indice d'une difficulté
objective contenue dans la matière — de par son étendue et
sa complexité — elle démontre d'autre part que les jugements
se ramènent tous de leur aspect scientifique à celui, plus
significatif et concret, des motivations idéologiques.
Il n'y a qu'un point commun
à ces diverses positions, c'est celui relatif au caractère
«utopique» de l'anarchisme. Dans l'hétérogénéité
des interprétations, c'est le seul fil conducteur, la seule matrice
où se regroupent les différentes conceptions et interprétations
de départ. Marxistes et conservateurs, radicaux et réactionnaires,
libéraux et progressistes sont tous d'accord pour assigner avant
tout à l'anarchisme une dimension utopique. Il s'ensuit que si l'histoire
humaine a été jusqu'ici histoire du pouvoir, l'histoire de
l'anarchisme a été une anti-histoire. Sa négation
de l'État, donc de la disposition historico-politique de la civilisation
moderne, le fait de dénier toute validité révolutionnaire
«à la façon même dont se présente la révolution
socialiste» (1), sa nature d'élément
permanent de subversion et de perturbation de l'ordre institué —
que ce soit l'ordre capitaliste ou l'ordre «socialiste» —,
tout cela complique à l'extrême la tâche des historiographies
du pouvoir.
Pour expliquer cette anti-histoire,
les historiens du pouvoir ont échafaudé explications sur
explications. Quelques-unes sont en partie acceptables pour ce qui concerne
une reconstitution dynamique des faits, mais elles sont toutes très
éthérées et évanescentes sous le profil de
l'explication INTERNE du sujet historique examiné. Du reste, il
ne pouvait pas en être autrement. Si l'anarchisme est une anti-histoire,
son autonomie n'existe pas ; les raisons de son existence sont à
chercher ailleurs. D'où l'enchevêtrement confus et contradictoire
des interprétations : l'anarchisme devient à la fois expression
des masses paysannes, de la petite bourgeoisie, du sous-prolétariat,
des formes primitives de rébellion sociale, des artisans en lutte
contre l'industrialisation, du banditisme social, des émigrés
marginalisés, de la classe ouvrière non organisée,
des intellectuels bohème fin de siècle, de terrorismes à
plusieurs versions, etc. Chacune de ces définitions, en ne privilégiant
que des aspects sociologiques partiels de l'anarchisme, C'EST-A-DIRE LIÉS
A DES ÂGES ET DES ASPECTS PARTICULIERS DE CELUI-CI, a élevé
à valeur d'interprétation historique la partie pour le tout
(2).
Pour réparer les dégâts d'un tel massacre, il faut
ramener l'anarchisme à son extension spatiale multiforme qui s'identifie
avec son caractère internationaliste particulier, en le réexaminant
d'autre part en perspective dans l'arc global de son développement
historique ; c'est-à-dire qu'il faut lui restituer les caractères
spatio-temporels qui lui sont propres.
GENÈSE
ET NATURE DE CLASSE DE L'ANARCHISME
Une bonne partie de l'historiographie
concorde pour assigner une cause précise à la genèse
de l'anarchisme. Cette cause est généralement repérée
en un double moment : d'une part l'arriération socio-économique,
qui fait humus, de l'autre le contexte historico-dynamique qui voit le
passage de l'économie précapitaliste à la forme moderne
d'industrialisation. Ce contexte, qui concerne une grande partie des pays
européens, constitue le cadre naturel de l'anarchisme. Celui-ci
est donc «un produit du dix-neuvième. Il est, en partie, le
reflet de l'affrontement entre les machines de la révolution industrielle
et une société artisanale et paysanne» (3).
Il en découle une conception du monde et de l'histoire caractéristique
des classes sociales tournées vers le passé plutôt
que vers l'avenir. Les anarchistes, en effet, «trouvèrent
du succès surtout dans ces classes sociales qui, incapables de s'adapter
à la tendance historique dominante. étaient en train de perdre
influence et consistance» (4). L'anarchisme
devient ainsi «un mouvement de déshérités, d'éléments
repoussés aux marges de l'histoire du progrès matériel
du dix-neuvième siècle» (5).
Toutes ces interprétations
résument en un certain sens exemplairement l'opinion de tous ceux
qui ont une lecture mythique, archaïque. voire poétique de
la genèse de la pensée du mouvement anarchiste. Sous cet
aspect, une telle genèse, plutôt qu'une naissance est une
renaissance ou, mieux, un retour impossible. James Joli, par exemple conjuguant
le composant de l'hérésie à celui de la raison comme
causes concomitantes de la naissance de l'anarchisme, reconnaît dans
la première une caractéristique récurrente de ces
mouvements qui appuient «la revendication d'une réforme sociale
sur la foi dans la possibilité immédiate du Millénaire,
combinaison de Jugement dernier et de retour à l'âge l'or
du paradis terrestre» (6). La thèse
est suggestive, mais débile et superficielle dans son argumentation.
Elle est la conséquence d'une lecture élitive et sommaire
de l'idéologie anarchiste. En refusant et en niant la validité
supposée des lois, cette dernière semble aussi nier la complexité
de la vie sociale : un monde sans lois ne peut être qu'un monde structurellement
pauvre, socialement amorphe, culturellement simplet. Ces caractéristiques
sont considérées comme les éléments naturels
et constants de la doctrine libertaire, ce qui révélerait
la perspective maladroite de son optique du pouvoir — l'impossibilité
de concevoir une vie sociale riche et complexe hors de la tutelle dominatrice
des lois (7).
Maintenant, examinons cette
thèse interprétative générale avec une attention
particulière (étant donné son influence sur les historiens
du pouvoir) afin d'en démontrer l'incapacité à expliquer
complètement la genèse de l'anarchisme. Ainsi il s'agit de
voir dans quelle mesure et de quelle façon l'anarchisme est caractéristique
de pays arriérés comme par exemple l'Italie et l'Espagne
à une certaine époque. Entendons nous bien, personne ne peut
nier que l'Italie et l'Espagne d'alors n'aient pas été économiquement
arriérées en comparaison d'autres pays européens ;
nous voulons seulement remettre en question cette assimilation surtout
en ce qui concerne la nature de classe de l'anarchisme. En effet, c'est
justement sur ce thème extrêmement important que l'historiographie
courante se perd dans des contradictions manifestes et insolubles. Si en
Espagne et en Italie, l'anarchisme fut effectivement l'expression de classes
subalternes arriérées par rapport à la forme capitaliste
moderne de production, comment expliquer alors la naissance et la nature
de classe de l'anarchisme en France ? Alors que l'anarchisme italien et
espagnol est l'expression des masses paysannes et sous-prolétaires
(8),
l'anarchisme français se caractérise par une nette dominante
de l'élément urbain et ouvrier (9).
Ces interprétations sociologiques diverses
et contradictoires sur la genèse de l'anarchisme indiquent involontairement
d'une part que CELUI-CI N'EST L'EXPRESSION D'AUCUNE CLASSE EXPLOITÉE
EN PARTICULIER (MAIS DE LEUR PRATIQUE REVOLUTIONNAIRE), tandis que de l'autre
elles confirment indirectement le caractère unilatéral de
toute position historiographique qui ne tient pas compte de son caractère
SIMULTANÉMENT INTERNATIONALISTE ET RÉVOLUTIONNAIRE. Caractère
internationaliste qui s'exprime dans son pluralisme sociologique, idéologique
et organisationnel, caractère révolutionnaire qui s'exprime
dans le dynamisme de la lutte sociale chaque fois que cette lutte est le
produit de diverses classes et strates sociales qui entrent DE FAIT en
lutte ouverte contre l'exploitation économique et l'autoritarisme
étatique.
Par conséquent les nœuds de la compréhension
historique de l'anarchisme ne peuvent pas être dénoué
par analyse statique de quelques-uns de ses épisodes qui se présentent
à chaque fois sous des jours différents et contradictoires
— par conséquent plus marqués par une dimension tactique
que stratégique — mais par une vision globale de son développement.
En outre ce développement ne se justifie ni ne s'explique s'il n'est
pas interprété à travers une lecture correcte et précise
de la pensée anarchiste.
Ce n'est donc pas la description
géographico-économique qui est la clef de voûte de
tout raisonnement visant à expliquer la consistance ou pas de l'anarchisme,
comme, Santarelli le fait pour l'Italie
(10),
MAIS LA RECONSTITUTION DES MOMENTS RÉVOLUTIONNAIRES QUI CHAQUE FOIS
QU'ILS SE MANIFESTENT, METTENT TOUJOURS L ANARCHISME AU PREMlER PLAN. Sous
cet aspect, la série de luttes sociales qui parcourt l'Europe dans
la seconde moitié du dix-neuvième n'est pas un indice suffisant
pour retracer le parcours historique de l'anarchisme. Sur cette base on
doit fonder l'orientation d'une recherche qui retienne de ces luttes les
moments révolutionnaires, les risques d'affrontement intransigeant
avec le pouvoir (11). Ce n'est que de cette façon
qu'on peut lire et interpréter, par exemple, les mouvements insurrectionnels
des internationalistes italiens et espagnols dans les années 1873-77.
Leur signification authentique et originelle ne doit pas être recherchée
dans l'identification entre «jacquerie» paysanne et anarchisme,
mais dans la situation spécifique potentiellement révolutionnaire
qui caractérisait l'Italie et l'Espagne à ce moment là
(12).
Du reste. cette interprétation est étayée par la présence
simultanée de l'élément urbain et ouvrier dans la
Commune de Paris (13). Mais on voit justement
ici que ce qui est commun à cette dernière et aux mouvements
insurrectionnels italiens et espagnols ce n'est pas le sujet sociologique
qui change selon le contexte historique mais l'explicite lutte révolutionnaire
pratiquée par les classes subalternes.
Ce discours est également
valable pour ce siècle-ci. La Russie, l'Allemagne, les États-Unis
l'Amérique latine, l'Italie et l'Espagne voient différentes
classes sociales exprimer historiquement l'anarchisme : les paysans d'Ukraine
et d'Andalousie ne sont certes pas les ouvriers de la République
bavaroise des Conseils ou de l'I.W.W. La multiformité des luttes
et les contextes historiques particuliers résultent de la diversité
des sujets et vice versa, mais si cette multiformité n'est pas ramenée
aux objectifs idéologiques de l'anarchisme, elle demeure, comme
on dit, ou «histoire sociologique» ou «histoire événementielle»
(14).
Certes, il ne suffit pas de parler d'une situation révolutionnaire
pour qu'il y ait une présence et un développement de l'anarchisme.
Si nous nous référons ici aux pays cités plus haut,
c'est parce que ceux-ci furent soumis avec plus ou moins d'intensité
à cet affrontement ouvert auquel nous avons fait allusion entre
pouvoir et masses opprimées. Et, de plus parce que préfiguraient
dans ces luttes quelques formes libertaires qui étaient l'expression
spontanée des besoins collectifs traduits en termes d'autogestion,
d'action directe, d'expérimentation libre, etc. Pour lire et interpréter
historiquement l'anarchisme il faut donc une vérification et une
confirmation continuelle entre pensée et action, fins et moyens,
théorie et pratique. Voilà donc une première introduction
à une EXPLICATION INTERNE du sujet historique examiné. On
ne peut partir que de là pour effectuer une reconstitution qui comprenne
et explique les liens organiques avec le contexte général.
PENSÉE
ET ACTION: UNE VÉRIFICATION CONTINUE
Ce contexte, élargissant
le point de vue subjectif de l'explication INTERNE, doit être cherché
dans l'aire du mouvement social, surtout ouvrier et paysan, qui constitue
le champ d'action naturel de l'anarchisme. A ce niveau, l'élargissement
du point de vue subjectif à une dimension plus vaste, mais aussi
simultanément plus hétérogène dans sa composition
et dans ses tendances, pose le problème du rapport non seulement
entre pensée et action dans l'anarchisme, mais aussi, parallèlement,
du rapport entre ce dernier et le mouvement social (15).
En ce qui concerne le premier aspect, on peut se demander comment «lire»
ce rapport qui constitue la prémisse fondamentale de notre interprétation.
A notre avis, pour faire ressortir la constante historique de l'anarchisme
— ce qui est le problème de fond — il faut que la vérification
entre praxis et intentions idéologiques SOIT CONFIRMÉE PAR
UN RAPPORT NON CONTRADICTOIRE ENTRE CELLE-CI ET LES FINS ULTIMES DE LA
PENSÉE ET DE L'ACTION , considérés ici comme le reflet
l'un de l'autre.
Ainsi, par exemple, pour comprendre
dans quelle mesure les lignes théoriques du fédéralisme
proudhonien se sont faites histoire dans les formes organisationnelles
anarcho-syndicalistes et plus particulièrement dans la forme française,
on doit effectuer une comparaison qui fasse ressortir de cette traduction
une continuité historique non contradictoire: la décentralisation
et l'autonomie des Bourses du Travail illustrent cette continuité.
(16).
le sorélisme et le «syndicalisme pur» qui en résulta
la contredisent (17). Ainsi la théorisation
bakouninienne de l'alliance classe ouvrière/masses paysannes doit
être recherchée dans la critique anarchiste de la conception
marxiste de la lutte de classe et donc, sur le terrain historique, dans
les défaites répétées de la classe ouvrière
qui dans le sillage de cette conception, négligeait l'importance
fondamentale de cette liaison (la Commune de Paris et la République
bavaroise n'en sont que les exemple les plus fameux). Comme on le voit,
il ne s'agit pas seulement de quantifier le problème mais aussi
de le qualifier. en ce sens que le rapport entre pensée et action
n'est pas seulement un rapport entre l'idéologie et sa diffusion
sociale mais également un rapport relatif à la façon
dont se produit cette traduction.
Mais que signifie ce discours
? Selon nous, il recouvre simultanément deux aspects. Le premier
concerne l'interprétation historique de ce rapport, lequel se présente
«institutionnellement» non sous la forme de la division entre
mouvement anarchiste spécifique et mouvement social général,
mais par la compénétration du premier dans le second dans
la mesure ou il l'interprète révolutionnairement, annulant
donc toute orientation organisationnelle hiérarchique (sur ce dernier
point, nous verrons aussi le problème des éventuelles «dégénérescences»
à l'espagnole). Le deuxième aspect, au contraire, porte sur
quelques problèmes de technique historiographique et philologique
: il s'agit d'une part de lire «anarchistement» des événements
ou des formes de pensée qui ne se sont pas présentés
«officiellement» comme tels (18),
de l'autre, pour ne pas tomber comme Daniel Guérin
(19)
dans des erreurs d'appréciation, soumettre ces pièces à
une lecture attentive et rigoureuse de l'idéologie et de la théorie
anarchiste
(20).
Pensée et action, avons-nous
dit. Avant tout, essayons d'interpréter ce rapport à l'intérieur
de la dimension spécifique de l'anarchisme. Donc problème
de vérification précise entre doctrine et action — la première
s'expliquant par la seconde et réciproquement — problème
qui selon nous introduit le discours de la reconstitution d'UNE CONSTANTE
HOMOGÈNE A L'INTÉRIEUR DES MANIFESTATIONS PLURALISTES DE
L'ANARCHISME. Celles-ci marquent et confirment justement les limites de
superposition «autoritaire» entre mouvement spécifique
et classes exploitées, en ce sens que le premier n'impose pas aux
secondes un schéma préconstitué — comme c'est par
exemple le cas du marxisme — mais en exprime précisément
les multiples tendances pour autant que celles-ci sont HISTORIQUEMENT révolutionnaires.
Mais comme pour être telles ces tendances doivent émerger
de façon spontanée et libre — c'est-à-dire de manière
autonome — il y a une coïncidence entre celle-ci et l'anarchisme :
coïncidence pratique et théorique parce que ce dernier est
également, comme on le sait, pluralité et autonomie. Nous
ne sommes cependant pas d'accord avec Jean Maitron lorsqu'il définit
ce pluralisme — qui comprend l'antimilitarisme, l'éducation anti-autoritaire,
les expériences de communauté libre, etc. — comme une «dispersion
des tendances» (21), l'imputant au manque
«de cohésion doctrinale de l'anarchisme» (22).
Reste plutôt à savoir jusqu'à quel point certains de
ces courants, spécialement ceux relatifs à l'efflorescence
individualiste de la fin du siècle dernier, ont été
des expressions authentiques de celui-ci.
Mais outre ce dernier problème
en un certain sens marginal, reste toujours ouverte la question relative
à une SUBORDINATION DE FAIT de l'action à la pensée,
considérées ici l'une comme expression du mouvement spécifique
et l'autre comme expression du mouvement social, hiérarchisation
qui s'est quelquefois présentée par exemple en Espagne dans
le rapport FAI/CNT. Maintenant, du moment que le nœud à dénouer
pour comprendre cette SUBORDINATION se trouve dans les conséquences
historiques de la division entre mouvement politique et mouvement économique
— division décidée à la Conférence de Londres
de 1871 —, nous devons analyser ces conséquences pour saisir dans
quelle mesure l'anarchisme les a subies (en les renversant cependant positivement)
Examinons-les donc brièvement en partant de la racine théorique
qui les a engendrées : la conquête du pouvoir politique prônée
par les marxistes. Mais que signifiait cette conquête par rapport
à l'idée et à la pratique internationaliste ? A notre
avis cela signifiait leur total renversement. En effet, pour conquérir
le pouvoir politique les classes inférieures auraient dû effectuer
la lutte À L'INTÉRIEUR des frontières nationales.
Ce n'est que dans ces limites, c'est-à-dire à l'intérieur
de chaque État national, qu'elles pouvaient vraisemblablement conquérir
ce pouvoir. La conséquence était cependant que l'indissociable
binôme de la lutte économico-politique, entendue comme lutte
SIMULTANÉE contre le capitalisme et l'État, était
détruit du fait qu'on privilégiait la seconde par rapport
à la première. Ce qui n'aurait dû être qu'un
moyen (la lutte politique) devenait en fait une fin, et la fin (l'émancipation
économique) devenait un moyen. Conséquences : à l'unité
(au-dessus des États nationaux) des intérêts objectifs
des exploités — intérêts fondés sur la lutte
économique pour l'émancipation de ces derniers — était
substituée l'unité fictive de la lutte politique, avec pour
inévitable résultat que l'initiative révolutionnaire
des exploités restait conditionnée par l'initiative stratégique
des Etats nationaux (23). (Entre parenthèses
: à notre avis. ce sont là les racines historiques de l'impuissance
de la Seconde Internationale face à la Première Guerre Mondiale).
Si cette interprétation est juste, il devient
donc évident que la SUBORDINATION DE FAIT DE L'ACTION A LA PENSÉE,
pour autant qu'elle s'exprime dans les exemples rapportés plus haut
ou même dans d'autres, a été due à une carence
de la pratique internationaliste de la part de l'anarchisme. En outre,
il devient tout aussi clair qu'en favorisant l'initiative stratégique
des États nationaux, cette carence favorisait simultanément
l'action directement répressive de ceux-ci, avec pour conséquence
que le mouvement révolutionnaire en général et anarchiste
en particulier se substituait et se superposait au prolétariat —
qui dans de tels moments tendait à se mettre sur la défensive
—, donnant lieu ainsi à cette SUBORDINATION.
En tenant compte de cette dimension
— ambivalente, comme nous l'avons dit (24) —
il est maintenant possible de voir dans quelle mesure la diffusion de l'anarchisme
dans les masses permit à ces dernières de le pratiquer dans
ces moments et dans ces formes qui ne se révélèrent
pas «officiellement» comme tels. Avec ce critère nous
entendons regrouper la pratique anarcho-syndicaliste et toutes les pratiques
sociales libertaires. A ce niveau, le travail à effectuer pour retrouver
ces mouvements des classes exploitées devient extrêmement
problématique. Le deuxième aspect de la question posée
au début de ce paragraphe, celui relatif à la GÉNÉRALISATION
DE L'ANARCHISME et à une reconstitution en dehors de ses limites
proprement dites, se livre maintenant tout entier : mouvement social et
mouvement spécifique, lutte de classe et lutte révolutionnaire,
anarchisme et syndicalisme, etc., confluent ici en une structure intégrante
difficile à distinguer dans ses composants. En effet, comment évaluer,
interpréter, définir et reconnaître cette GÉNÉRALISATION
? Réponse: EN LISANT L'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE (LIBERTAIRE
ET ÉGALITAIRE) DES OPPRIMÉS COMME UNE PENSÉE ANARCHISTE
QUI S'EST FAITE HISTOIRE.
Maintenant se pose le problème
de voir dans cette «lecture» aussi bien l'action de l'anarchisme
pris dans sa spécificité que l'action auto-émancipatrice
des classes subalternes. Disons tout de suite que le rapport entre elles
est, sous ce profil, un rapport organique, car en lisant l'action de l'anarchisme
comme pensée, nous voulons lire aussi, dans cette pensée,
celle des opprimés qui s'est faite action. L'exigence d'une telle
orientation n'est pas seulement de caractère strictement exégétique
— consistant dans ce cas précis à passer de l'interprétation
du POURQUOI de l'action à la SIGNIFICATION de celle-ci — à
notre avis, elle est aussi nécessairement inhérente à
la technique historiographique utilisable pour une reconstitution historique
de l'anarchisme. En effet, une des plus grandes difficultés objectives
qui se présente dans toute recherche sur ce sujet résulte
de l'extrême insuffisance du matériel de documentation, qu'il
s'agisse de production directement anarchiste ou de travaux sur l'anarchisme.
Si le manque et la perte parfois irréparable de textes, brochures,
journaux, documents, proclamations, manifestes, etc. dus principalement
à la répression systématique de la part des gouvernements
ainsi qu'à de nombreuses conditions de caractère économique
et logistique, sont l'indice objectif des limites des possibilités
techniques de la recherche — comme on l'a observé récemment
(25)
—, elles dénotent d'autre part que l'absence de «traces»
nécessaires à la reconstitution de l'histoire du mouvement
n'est pas due qu'à ces seules causes mais aussi et surtout à
la part prépondérante que l'action a eue pour les anarchistes
et pour tous les opprimés qui se rassemblèrent autour de
l'anarchisme. Il y a une importante part d'activité, qui fut surtout
le fait de militants anonymes, sur laquelle on n'a pas de documentation
écrite directe bien qu'elle ait eu une action profonde sur le tissu
social de l'époque (26). Pourtant, cette
action a eu parfois des incidences (déterminantes sur le développement
historique global des luttes sociales : ainsi une histoire des organisateurs
ouvriers anarchistes ou de tendance anarchiste reste entièrement
à écrire (27).
Il s'agit ici somme, comme
nous le disions plus haut, de donner DU POINT DE VUE DE L'ANARCHISME une
signification à l'action anarchiste et auto-émancipatrice
des classes subalternes. Et dans ce cas, resignifier l'action de l'anarchisme
signifie non seulement donner une voix et une dignité théorique
aux innombrables initiatives de base qui constituèrent la trame
où l'anarchisme put quotidiennement s'exprimer, mais aussi découvrir
dans cette trame les articulations d'un discours avec son contenu, son
sens, c'est-à-dire y déchiffrer sa grammaire et sa syntaxe.
Car, DU POINT DE VUE DE L'ANARCHISME, le rapport théorie-praxis
a une valeur égalitaire ; une historiographie anarchiste qui ne
tiendrait pas compte de cette vérité élémentaire
serait impuissante en face d'une EXPLICATION INTERNE du sujet historique
à l'examen (28). Car, toujours DU POINT
DE VUE DE L'ANARCHISME, matérialiser une pensée en rédigeant
des livres ou la matérialiser en «écrivant» des
actions, ce n'est pas exprimer une diversité hiérarchique
mais une diversité factuelle. D'autre part, nous devons toujours
avoir à l'esprit qu'il n'y a pas d'autre moyen pour rechercher la
conscience théorique et idéologique des exploités
que de «lire» leurs actions, car chez eux, la limite de cette
diversité était aussi une limite littéraire : incapables
d'écrire leur propre pensée par la plume, ils le firent par
l'action. C'est dans cette dernière que l'on doit rechercher toute
la dimension du «spontanéisme» anarchiste ou, si l'on
veut, la dimension de la signification authentique des aspirations libertaires
populaires, parce que ce n'est que dans l'action que se libèrent
complètement les besoins sociaux les plus profonds, que les masses
ou les individus ÉCRIVENT l'histoire (29).
On doit également ajouter que la valeur de la spontanéité,
en tant que dimension caractéristique de l'action, se précise
néanmoins dans la détection historique du processus de répression
et de mystification que celle-ci a subie, que ce soit de la part du pouvoir
capitaliste (essayant de l'endiguer) ou du futur pouvoir techno-bureaucratique
(essayant de la manipuler), ce dernier étant contenu dans les organisations
historiques de la classe ouvrière d'inspiration social-démocrate
ou marxiste-léniniste (30).
De la pratique anarcho-syndicaliste
à la «propagande par le fait» — qui est peut-être
la démonstration la plus explicite d'une telle interprétation
—, l'action sociale libertaire des anarchistes et de tous les opprimés
groupés derrière eux tourne toujours autour d'un discours
intelligible capable de s'ouvrir à une recherche de base qui lise,
entre les plis des faits quotidiens la signification logique d'une activité
particulièrement riche et abondante. Ramener à la lumière
la signification originelle de l'action, ce n'est pas, comme certains pourraient
le penser, faire une historiographie idéologique ou, «pire»
encore éthique. C'est au contraire fonder la recherche sur les forces
réelles qui pesèrent dans l'histoire non d'un point de vue
quantitatif (les masses de manœuvre) mais qualitatif, à savoir.
comme nous l'avons dit plus haut, du point de vue des acteurs sociaux qui
traduisirent leur propre conscience théorique en une pratique révolutionnaire
(31).
Sur ce modèle interprétatif
il est en outre possible d'établir un critère de valeur permettant
de distinguer les limites, des tendances contradictoires exprimées
par les classes subalternes, c'est à dire qu'à travers une
lecture de la signification de l'action se révèlent également
les limites de la vieille question du «niveau de conscience»
du prolétariat. Ici la signification de l'action ou bien le poids
de la conscience exprimé en celle ci n'est pas orientée qu'a
partir des seules conditions historiques — cette conscience n'en étant
qu'un reflet automatique —; elle tend à voir dans quelle mesure
elle les anticipe et les dépasse en vertu de l'idéologie
révolutionnaire pratiquée (32).
Tel est l'angle sous lequel il faut lire, dans la lutte de classe, la lutte
révolutionnaire ; telle est la voie pour définir et saisir
dans cette lutte la dimension de l'ACTION DIRECTE ; telle est en fait la
voie à emprunter pour une compréhension de l'intelligence
de l'agent historique qui, à partir de ses multiples formes socio-économiques
(ouvrier, paysan sous-prolétaire, esclave marginal, bref opprimé
de tous temps), tend à la seule forme rendue possible par la pratique
subversive: la forme humaine (33).
TEMPS HISTORIQUES
ET TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES
Le passage que nous venons
d'esquisser et qu'on pourrait définir du point de vue idéologique
comme un dépassement du classicisme en humanisme (34),
essayons maintenant de le transformer en modèle théorique
avant de le traduire en termes historiques. Selon nous, analyser ce passage
signifie opérer une confrontation/affrontement entre TEMPS HISTORIQUES
et TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES. Avec les premiers sont présentes
toutes les conditions DONNÉES par la société du moment,
avec les seconds, au contraire, toutes les conditions POSSIBLES, à
partir de ces données, de la société future. Par conséquent,
à l'intérieur des premiers sont également présentes
toutes les forces historiques de l'ordre constitué ainsi que ces
forces qui, tout en n'acceptant pas cet ordre, en ont théoriquement
et idéologiquement assimilé la représentation formelle
: le pouvoir. C'est pourquoi la représentation du monde — ou des
conditions DONNÉES — n'est pas seulement que le reflet des TEMPS
HISTORIQUES mais aussi de leur représentation autoritaire. L'image
de cette dernière est inévitablement l'image de la réalité
et réciproquement.
De l'autre côté
an contraire, le seul mouvement qui ait nié tout cela — en signifiant
les conditions possibles comme absence de TOUT pouvoir, et donc en cherchant
à superposer aux temps historiques les TEMPS RÉVOLUTIONN
AIRES — a évidemment été l'anarchisme. Non pas dans
le sens d'une vision «chiliaste», c'est-à-dire d'une
conception du monde soustraite au TEMPS et à l'ESPACE comme le voudrait
Karl Mannheim (35), mais d'une représentation
de ceux-ci incluse dans le cours du changement historique révolutionnaire
: en d'autres termes, LE SUJET RECONNAIT LA RÉALITE POUR AUTANT
QU'IL LA TRANSFORME.
Reconstituer la rencontre/affrontement
entre ces deux pôles — TEMPS HISTORIQUES/TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES
(qui dans le mouvement socialiste représentaient respectivement
le courant autoritaire et le courant libertaire) (36),
c'est rechercher historiquement les points les plus hauts atteints par
les masses opprimées dans leur tentative de forcer les premiers
en faveur des seconds. Ces points sont la Révolution Russe et la
Révolution espagnole. Celles-ci se distinguent par l'extension de
la lutte et la qualité de quelques-uns de leurs épisodes
: l'Ukraine et Cronstadt pour la première ; la Catalogne et Barcelone
pour la seconde.
Nous pensons qu'il est nécessaire
d'opérer une confrontation entre ces deux expressions pour mieux
en comprendre la signification. Voyons d'abord en quoi se caractérise
la Révolution Russe. Il faut tout de suite relever qu'elle n'est
pas seulement le résultat d un travail révolutionnaire préparatoire,
mais aussi le produit de certaines contingences historiques comme par exemple
la guerre, lesquelles sont plus la conséquence des contradictions
du système capitaliste mondial que le résultat direct d'un
mouvement subversif visant à les porter à un point de rupture.
Dans son explosion quasi improvisée la Révolution russe anticipe
donc en partie le mouvement révolutionnaire, présentant en
cela une conséquence immédiate, à savoir une dimension
spontanée imprévisible et IDÉOLOGIQUEMENT NON ORIENTÉE
(37).
En effet, à la différence de la Révolution espagnole
qui fut le résultat d'une longue tradition et d'une préparation
anarchiste et anarcho-syndicaliste au sein des masses ouvrières
et paysannes, la Révolution russe n'est que dans une faible mesure
le résultat de ce genre de travail.
Cette RÉFÉRENCE ORGANISATIONNELLE
SPÉCIFIQUE ne prenant pas racine dans les classes subalternes, le
procès révolutionnaire se déroule certes de façon
libertaire et autonome, mais non DANS UNE ORIENTATION libertaire et autonome.
Il en résulte qu'après le coup d'état bolchevique
d'Octobre 17, les masses tombèrent vite sous la dictature marxiste
(à l'exception de cas isolés immédiatement réprimés)
ou, par euphémisme, sous l'hégémonie de la classe
ouvrière. La réalisation du communisme par abolition des
classes et de l'État se plie donc ici aux échéances
des TEMPS HISTORIQUES. Elle ne résulte donc plus des conditions
POSSIBLES mais des conditions DONNÉES, c'est à dire la guerre.
l'encerclement de la Russie par les puissances occidentales, le danger
contre-révolutionnaire intérieur, le faible développement
des forces productives, l'éducation insuffisante des masses, etc.
Les conditions DONNÉES se sont maintenant transformées en
conditions JUSTIFICATIVES : l'émancipation est renvoyée à
plus tard, ou, toujours par euphémisme, à la maturation des
TEMPS HISTORIQUES.
Par contre, l'Ukraine puis
Cronstadt continuent à affirmer dans la Révolution russe
les TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES. Il y a toutefois une différence
entre les deux : tandis que Cronstadt n'est que l'expression de la spontanéité
libertaire IDEOLOGIQUEMENT NON ORIENTEE de la révolution (38),
l'Ukraine au contraire représente une conscience idéologique
précise et donc, à la différence de la première,
une alternative organisée au pouvoir bolchevique. Cronstadt se présente
comme REFUS DE LA GESTION DES TEMPS HISTORIQUES, l'Ukraine comme PROPOSITION
DES TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES. Il s'ensuit que l'anarchisme s'exprime
sur deux plans différents. Dans le premier cas de manière
informelle, dans le second de façon consciente ; Cronstadt représente
l'action comme pensée, l'Ukraine la conscience idéologique
de cette expression (39). De toute manière,
tous deux présentent une faiblesse objective des TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES
de par le manque de ce point de référence spécifique
dont nous avons parlé plus haut : un mouvement anarchiste solidement
organisé et implanté historiquement dans les masses. L'échec
de la révolution ne doit pas pour autant être imputé
à celui-ci, mais à ce désavantage objectif (40).
Le cas de l'Espagne est tout
à fait différent, sinon opposé. Contrairement à
la Première Guerre Mondiale qui est une des causes de la Révolution
russe, le coup d'État fasciste en Espagne n'est que la conséquence
de la pression révolutionnaire des masses opprimées. L'énorme
travail de préparation effectué sur des dizaines d'années,
travail de milliers et de milliers de militants anarchistes anonymes, n'a
pas été sans effet : la dimension de la spontanéité
libertaire de la révolution est aussi le reflet d'une conscience
et d'une orientation idéologique précises. LES PREMIERS MOIS
REPRÉSENTENT L'ECHÉANCE DES TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES.
C'est le point le plus haut atteint par l'homme au cours de sa lutte millénaire
pour l'émancipation. La créativité autogestionnaire
de la Catalogne, les collectivités d'Aragon et du Levant ne sont
pas des épisodes sporadiques, mais l'expression du passage des TEMPS
HISTORIQUES aux TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES. Cette expression, c'est
le peuple en armes, la guerre révolutionnaire, réalisation
IMMÉDIATE des conditions POSSIBLES : en somme, la construction sociale
selon les échéances révolutionnaires (41).
On peut alors se demander pourquoi
la Révolution espagnole a échoué. La suprématie
militaire des fascistes et la trahison des staliniens sont-elles des causes
et des explications suffisantes à cet échec ? Pas à
notre avis. Il est exact que les TEMPS HISTORIQUES avaient dans les fascistes
et les staliniens des représentants très qualifiés
et objectivement alliés, les premiers représentant la condition
historique du handicap (supériorité économique et
militaire) et les seconds, la théorisation et la pratique idéologique
de cet handicap (sabotage systématique de la Révolution sociale
pour lutter sur le même plan que l'ennemi — une paille !. Il est
vrai toutefois que le mouvement anarchiste espagnol vivait la possibilité
matérielle de neutraliser ces derniers. Nous savons qu'il ne le
fit pas car une partie de celui-ci finit par subordonner les TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES
aux TEMPS HISTORIQUES. Le choix de la guerre à la place de la révolution
et la militarisation qui s'ensuivit, la subordination au front unique (lire
: aux communistes) accompagnée de la renonciation aux acquis révolutionnaires,
la passivité et l'inertie face au sabotage des collectivités
par les staliniens, l'incroyable abandon des vérités anarchistes
les plus élémentaires sur le rapport moyens fins — autrement
dit l'absurde présence des anarchistes au gouvernement — en somme
la considération selon laquelle il fallait renvoyer à plus
tard la réalisation du projet anarchiste. voilà les échéances
des TEMPS HISTORIQUES qu'une partie du mouvement anarchiste accepta en
refusant de jouer jusqu'au bout la logique des TEMPS RÉVOLUTIONNAIRES
(42).
Si les raisons de l'échec de la Révolution
russe doivent être recherchées dans l'analyse des conditions
objectives du CONTEXTE GÉNÉRAL — puisque l'anarchisme ne
représente qu'une partie de ce contexte (en d'autre termes, le sujet
révolutionnaire ne représentant pas à lui seul toute
l'objectivité de la situation) — les raisons de l'échec de
la Révolution espagnole, au contraire, doivent surtout être
cherchées dans l'anarchisme, celui-ci ayant dramatiquement exprimé
EN SON PROPRE SEIN les deux TEMPS qui, dans la Révolution russe,
se tenaient face à face dans deux camps opposés. Mais que
signifient ces considérations au niveau d'une compréhension
et d'une définition historique de l'anarchisme ? Comment et où
se situent-elles dans notre recherche d'une EXPLICATION INTERNE du sujet
historique à l'examen?
L'ANARCHISME
COMME SUJET HISTORIQUE NON MODIFIABLE
Pour répondre à ces questions, il
faudrait selon nous dégager et éclaircir la NATURE HISTORIQUE
de l'anarchisme. C'est justement de cette apparente contradiction formelle
entre deux termes (la nature exprimant presque une idée de répétitivité
et l'histoire celle du changement), c'est donc de ce jeu de mots contradictoire
qu'il est possible de partir pour une explication utilisant analogiquement
cette expression. A la différence de tout autre mouvement politique
et social, l'anarchisme, au cours de son développement historique,
N'EN EST JAMAIS VENU À MODIFIER OU À REMPLACER SES FINALITÉS
ORIGINELLES. Il a toujours été présent à l'histoire,
c'est-à-dire comme sujet historique non modifiable : en cela réside
tout son «extrémisme». Cela ne l'a pas empêché
de croître et se modifier puisque cette croissance et cette modification
ont surtout concerné son interlocuteur historique. Ayant de tous
temps été l'interlocuteur des masses opprimées, l'anarchisme
a évolué et s'est modifié à mesure que le tissu
historique, social, politique, ethnologique de celle-ci s'est transformé.
Des ouvriers parisiens de la Commune aux artisans suisses du Jura, des
paysans d'Andalousie aux ouvriers catalans, des moujiks russes aux ouvriers
de l'I.W.W., l'anarchisme, alors qu'il évolue HISTORIQUEMENT en
fonction des sujets historiques représentés (d'où
son pluralisme), reste IDÉOLOGIQUEMENT identique à lui-même
quant à l'objectif final (d'où son «utopisme»):
l'émancipation intégrale.
Cette définition peut sembler passablement
schématique, et elle l'est si l'on regarde de près certains
événements (il suffit de penser à l'entrée
de quelques «anarchistes» espagnols au gouvernement), mais
elle reste valable. Si l'on considère globalement le cours du développement
historique de l'anarchisme. Dans ce cas, la continuité apparaît
linéaire. ininterrompue. Du reste, c'est la seule méthode
valable pour une historiographie de l'anarchisme, car c'est la seule à
donner un critère permettant d'évaluer la cohérence
théorique (de ce dernier par rapport à son action historique).
A l'intérieur même de cette dimension, on doit également
mesurer celle relative au rapport entre mouvement anarchiste et contexte
historique général, dans la mesure où ce dernier est
plus un élément permettant de QUANTIFIER la perspective historique,
alors que l'anarchisme au contraire permet de QUALIFIER, dans cette quantification,
les moments répétés de passage des temps historiques
aux temps révolutionnaires. En dernière analyse. le point
de référence reste toujours l'action historique de l'anarchisme.
Et, en vertu de la considération exposée plus haut, il le
reste pour N'AVOIR PAS REMPLACÉ OU MODIFIÉ SES FINALITÉS
ORIGINELLES AU COURS DE SON DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE. En somme pour
avoir proposé, dans la praxis de la POSSIBILITÉ PROJECTUELLE,
l'explication et la réalisation du changement historique en fonction
des besoins des masses opprimées : la libération de toutes
leurs capacités créatrices à travers l'affirmation
que n'est pas protagoniste de l'histoire une classe en particulier, mais
LA PRATIQUE RÉVOLUTIONNAIRE, LIBRE ET ÉGALITAIRE DE CELLE-CI.
En se présentant ces cent dernières années comme un
spectre identique à lui-même, l'anarchisme nous a fait voir
les multiples couleurs de l'exploitation et de l'inégalité
qui se sont réfractées dans sa continuité.