Bibliothèque socialiste n° 33 — 1905
INTRODUCTION
I. — Qu'est-ce que la grève générale ?
II. — La grève générale et le mouvement syndical
III. —La grève générale et les partis politiques
IV. — Les méthodes de réalisation
I. La grève préparée
II. La période de réalisation
III. Après la grève
V. — Les tentatives ; aperçu historique
Cet ouvrage n'a — on le verra — rien d'anarchiste, ni
même d'anarcho-syndicaliste ou de syndicaliste révolutionnaire,
ni dans son développement, ni dans ses conclusions. C'est d'un beau
et gras socialisme politicard, qui aurait peut-être plus à
faire dans la bibliothèque d'un Besancenot... encore qu'il y a là-dedans
un ou deux développements sur l'insurrection violente nécessaire
qui pourraient l'effrayer...
Néanmoins, il nous a semblé intéressant
de le (re)faire connaître, ne serait-ce que parce que le débat
auquel il fait référence — la grève générale
— semble n'être pas moribond... et puis... chacun est assez grand,
etc...
(Note L'Idée Noire)
INTRODUCTION
C'est une pratique dont on retrouve la trace assez loin dans l'histoire
des peuples civilisés que celle par laquelle les classes productrices
de la société cherchent à exercer une pression sur
les pouvoirs publics ou les classes dirigeantes en suspendant momentanément
tout travail1 . La vie sociale, quel
qu'en soit le degré de civilisation, dépend de la production
économique et des échanges. Si ces deux formes d'activité,
ou l'un d'elle seulement, viennent à cesser, il en résulte
un malaise social d'autant plus accentué qu'il dure longtemps.
La pression que les corporations de l'ancienne France exerçaient
localement sur les autorités féodales ou patronales par l'arrêt
du travail, le prolétariat moderne voulut à son tour l'exercer
contre le patronat, et par extension contre l'État, organisme central
de la puissance capitaliste.
Mirabeau, dans un curieux pressentiment de l'avenir, s'adressant aux
privilégiés de son temps, s'était écrié
: «Prenez garde ! N'irritez pas ce peuple qui produit tout et qui,
pour être formidable, n'aurait qu'à rester immobile»
(citation faite par Jaurès). Il traçait ainsi en une définition
lumineuse la théorie de la grève générale.
Ce n'est qu'au XIXe siècle, avec le développement et la
centralisation de la grande industrie, que l'idée de grève
généralisée se fit, et, détail curieux à
noter, la tactique suivie par beaucoup de patrons à l'égard
des grèves partielles paraît en avoir été l'une
des principales origines.
Le lock-out, c'est-à-dire la fermeture générale
de toutes les usines d'une ou de plusieurs industries dans un même
district a eu pour effet d'étendre les grèves partielles
: répondant à la grève, le lock-out avait pour objet
de déterminer dans la classe ouvrière un malaise profond
par la généralisation du chômage, et de déprécier
ainsi aux yeux des ouvriers l'arme dont ils espéraient tant de bien.
Mais cette mise face à face du patronat et du prolétariat
fit comprendre à ce dernier l'importance que pourrait avoir pour
lui la grève généralisée, le jour où
il en serait le maître et où il pourrait s'en servir avec
la durée et la précision nécessaires.
A la fermeture généralisée des usines, au chômage
forcé, les prolétaires répondraient par l'arrêt
généralisé du travail et par le chômage volontaire
; idée simple et lumineuse, facile à saisir dans sa conception
théorique.
Elle fut indiquée en mars 1869, par le journal l'Internationale,
organe
de l'Association internationale des travailleurs, en une phrase
heureuse qui a conservé sa valeur :
«Lorsque les grèves s'étendent, se communiquent
de proche en proche, c'est qu'elles sont bien près de devenir une
grève générale ; et une grève générale,
avec les idées d'affranchissement qui règnent aujourd'hui,
ne peut qu'aboutir à un grand cataclysme qui ferait faire peau neuve
à la société.»
Sans entrer ici dans le détail de son développement, disons
seulement que l'idée fit depuis trente-cinq ans des progrès
considérables. L'Internationale, au début, consacra à
sa propagation d'importants efforts. Depuis la disparition de cette association,
certains groupes politiques d'une part, certains groupements syndicaux
d'autre part l'adoptèrent comme le principal, parfois même
l'unique moyen d'émancipation prolétarienne, et trouvèrent
en elle un ferment d'agitation particulièrement actif.
Elle est à l'ordre du jour du Parti socialiste ; le Congrès
international d'Amsterdam (août 1904) en a recommandé l'examen
et la discussion dans tous les pays.
Il est en effet de toute nécessité que l'idée de
la grève générale soit profondément examinée
par le prolétariat socialiste, car jusqu'à une époque
récente elle n'a consisté qu'en une formule brève
et inexpliquée, qui avec «la révolution sociale»
résumait pour beaucoup de prolétaires l'espérance
mystique en un avenir libérateur. La marche rapide des idées
et des événements fit comprendre au Parti socialiste combien
il lui était nécessaire de définir son attitude à
l'égard d'une entreprise aussi grosse de conséquences importantes
: la Grève Générale représentait peut-être
l'action libératrice finale. Il lui fallait d'ailleurs prendre position
dans cette discussion qui, s'il y restait étranger, risquait de
détourner de lui un grand nombre d'adhérents. La propagande
passionnée des antiparlementaires et des syndicats libertaires pouvait,
par la simplicité de ses moyens et l'attrait de ses promesses, réunir
de nombreux suffrages parmi les ouvriers.
On se mit donc courageusement à l'ouvrage : au Congrès
de Lille du Parti socialiste de France (août 1904), au Congrès
socialiste international d'Amsterdam (août 1904), au Congrès
de Brème de la Sociale-démocratie allemande (nov. 1904),
au cours de la campagne électorale en Italie, la question a déjà
été longuement agitée. Elle fait l'objet d'études
et d'enquêtes nombreuses à l'heure actuelle ; elle figure
à l'ordre du jour des prochains congrès socialistes, celui
de la Démocratie suisse en particulier.
Disons tout de suite que les échanges de vues des divers partis
sur la question n'ont eu jusqu'ici pour résultat que de préciser
les diverses conceptions, mais aucune entente générale ne
peut être même indiquée pour le moment.
I
QU'EST-CE QUE LA GRÈVE GÉNÉRALE
?
DÉFINITION
La grève générale, dans son acception la plus large,
dans son sens étymologique, peut se définir : la cessation
de tout travail ouvrier dans toutes les branches de l'activité économique
— industrielle, agricole ou commerciale — d'une nation. C'est là
sa définition d'origine. Mais les mots gardent rarement un sens
unique, surtout en matière politique ou sociale. Et c'est ainsi
que l'expression grève générale désigne aujourd'hui,
suivant ceux qui l'emploient et les cas auxquels elle s'applique :
a) La cessation de tout travail ouvrier dans tous les pays, ou dans
un seul pays;
b) La cessation de tout travail ouvrier, dans une province d'un pays,
ou dans une seule localité ;
c) La cessation du travail ouvrier dans une ou plusieurs industries
ou commerces, de tous les pays, d'un seul pays, d'une province, ou d'une
ville.
L'expression étant à la mode, on l'emploie volontiers
dans tous ces divers cas ; et c'est ainsi qu'on a parlé indifféremment,
de la grève générale de Hollande, de Belgique ou d'Italie
; de la grève générale des mineurs du bassin du nord
; de la grève générale des cochers parisiens, etc.
A vrai dire et pour parler exactement, il conviendrait de réserver
le mot de grève générale pour la cessation de tout
travail ouvrier dans un pays, ou dans tous les pays, ou même dans
une province ou dans une ville ; et de désigner les grèves
de certaines industries ou commerces par les mots de grève généralisée
ou de grève corporative générale.
La variété des acceptions de l'expression grève
générale a apporté parfois un peu de confusion dans
les discussions relatives à ce mode d'action prolétarienne.
Les théoriciens politiques parlent plutôt de la grève
générale dans son sens d'origine, alors que les théoriciens
syndicaux en parlent souvent comme de la grève généralisée
corporative, parfois au cours d'une même discussion, dans les deux
sens successivement.
Il serait désirable pour la clarté et l'utilité
des discussions que l'on s'entende exactement sur le sens des mots, afin
d'éviter les erreurs d'interprétation.
La discussion du Parti Socialiste ne doit pas porter indistinctement
sur tous les cas de grèves énumérés ci-dessus,
car les uns ont un caractère et une portée politiques ou
révolutionnaires, tandis que les autres, simples manifestations
locales ou régionales en vue de la défense d'intérêts
économiques particuliers, ne sont pas du ressort du Parti et dépendent
des organisations syndicales. C'est le cas de la plupart des grèves
corporatives généralisées.
Cependant, pour certaines industries qui occupent une place importante
dans la vie contemporaine, une grève corporative généralisée
peut acquérir un caractère politique et même une portée
révolutionnaire, dans certaines circonstances. Une grève
généralisée des chemins de fer peut avoir comme objet
exclusif le relèvement des salaires ou l'amélioration des
conditions du travail ; mais elle peut aussi avoir en vue de créer
des difficultés à l'État. La grève internationale
des mineurs, préconisée par des organisations importantes
du bassin de la Ruhr, à Essen en particulier, pourrait avoir pour
objet une modification de la situation des ouvriers mineurs ou une transformation
sociale. Dans ces deux cas d'ailleurs l'arrêt de tout travail, quel
qu'en soit le motif, aura une portée générale et ses
effets se feront sentir dans tout le corps social.
Ce double caractère économique et politique des grèves
généralisées dans les industries centralisées
se retrouve plus nettement encore dans la grève générale
proprement dite ; et c'est ainsi que parmi ses partisans se sont formées
deux écoles qui assignent à la grève générale
des objets différents. Pour l'une, l'arrêt de tout travail
salarié est le seul moyen efficace dont dispose le prolétariat
pour agir contre le capital et c'est en lui que doit être placée
«la nouvelle espérance» de la classe ouvrière.
Pour l'autre, au contraire, «l'idée d'affamer par la grève
générale la société bourgeoise est ridicule»
; sa mise en pratique conduirait sûrement à la défaite,
tandis que la pression, à la fois économique et morale, que
peut exercer sur l'État le brusque arrêt de toute production
est une arme que le «parti socialiste doit faire sienne». «Comprenez
bien tout son prix, et notre Parti sera prêt à tout.»
— La première de ces conceptions est celle de la grève générale
révolutionnaire, préconisée par les anarchistes, et
par certains socialistes révolutionnaires, la deuxième est
la grève politique, chaudement recommandée par un groupe
important de socialistes.
La différence de ces conceptions ne réside que dans l'objet
qu'elles fixent à la grève ; mais le moyen employé
est le même dans les deux cas : c'est toujours l'arrêt général
du travail. Les objections que l'on oppose à la mise en pratique
de l'une sont donc également valables au sujet de l'autre.
La grève politique elle-même, toujours dirigée contre
l'État, peut avoir, d'après les théoriciens, tantôt
le caractère d'une démonstration, tantôt celui d'une
pression. Dans le premier cas, la classe ouvrière cesse momentanément
tout travail pour manifester son sentiment ; dans le second, pour exercer
une pression directe sur l'État. Cette distinction paraît
plus formelle que réelle, car une démonstration n'a d'utilité
que si elle est suivie d'un résultat, et ce résultat ne peut
être obtenu que si l'État y a été contraint
par la manifestation populaire. Une démonstration ouvrière
sans résultat atténuerait le prestige de la grève
générale tant aux yeux de la classe ouvrière qu'à
ceux des gouvernants.
II
LA GRÈVE GÉNÉRALE ET LE MOUVEMENT
SYNDICAL
La tendance chaque jour plus accentuée du mouvement corporatif
à se séparer et à se différencier du mouvement
politique, permet de suivre très distinctement la route parcourue
par l'idée de grève générale dans le monde
syndical et dans le monde politique. Sans doute sur bien des points un
accord absolu existe entre les deux ordres d'idées, mais les motifs
et les conséquences des attitudes sont suffisamment distincts en
général pour permettre de séparer les deux études.
Après la disparition de l'Association internationale des Travailleurs2
, l'idée de grève générale passa pour quelque
temps au second plan. Reprise par les anarchistes de Chicago en 1886, elle
fut propagée par eux au cours d'une ardente campagne en faveur de
la journée de huit heures.
Elle fit en France une réapparition sensationnelle au troisième
congrès de la Fédération nationale des Syndicats tenu
à bordeaux, puis au Bouscat, près de Bordeaux, en 1888. La
résolution qui y fut présentée et votée était
conçue en termes simples et d'une apparente logique dont l'adoption
s'imposait à une assemblée peu entraînée à
des discussions de cet ordre. Voici le texte de la résolution :
«Considérant :
«Que la monopolisation des instruments de travail et des capitaux
entre les mains patronales donne aux patrons une puissance qui diminue
d'autant celle que la grève partielle mettait entre les mains des
ouvriers ;
«Que le capital n'est rien s'il n'est mis en mouvement par le
travail ;
«Qu'alors, en refusant le travail, les ouvriers anéantiraient
d'un seul coup la puissance de leurs maîtres ;
«Considérant :
«Que la grève partielle ne peut être qu'un moyen
d'agitation et d'organisation;
«Le Congrès déclare :
«Que, seule, la grève générale, c'est-à-dire
la cessation complète de tout travail ou la Révolution sociale,
peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation.»
La formule était heureuse et doit être conservée
comme type de la profession de foi des partisans de la grève générale.
Le congrès du Bouscat l'adopta d'enthousiasme après un rapide
échange de vues.
Ce vote qui avait été obtenu d'une assemblée purement
corporative, mettait la Fédération des Syndicats en opposition
avec les éléments politiques, le Parti ouvrier en particulier.
On le vit nettement au congrès du Parti ouvrier tenu à Lille
en octobre 1890, lequel repoussa la grève générale
comme «exigeant, pour aboutir, un état d'esprit socialiste
et d'organisation ouvrière auquel n'est pas arrivé le prolétariat.»
Le 4ème congrès de la Fédération des syndicats
(Calais 1890), tenu quelques jours après, fut influence par les
décisions votées par l'assemblée politique. «Sans
renoncer par des considérants explicites ou théoriques à
la résolution de Bordeaux, il se contenta pourtant de voter la grève
internationale des mineurs.»
Il faut noter ici qu'en cette même année 1890 le congrès
international des mineurs, tenu à Jolimont (Belgique) adopta «le
principe de la grève générale pour assurer le triomphe
de la journée de huit heures».
* * *
L'idée de la grève générale, qui avait en
1890 paru perdre un peu de sa belle force vitale à la suite des
congrès de Lille et de Calais, témoigna d'une vigueur nouvelle
en 1892 : l'attitude du 5e congrès de la Fédération
des Syndicats, à Marseille, montra quelle faveur elle avait acquise
dans les milieux corporatifs depuis la dernière assemblée.
Malgré la présence et l'intervention des chefs du Parti ouvrier
qui demandèrent au congrès comme la «renonciation»
de la résolution de Bordeaux, le congrès vota le principe
de la grève générale, qui fut éloquemment défendu
par un camarade encore peu connu dans le Parti : Aristide Briand.
Le lendemain de la fermeture du congrès corporatif s'ouvrait
le congrès politique, à Marseille également. Désireux
d'éviter les scissions, l'assemblée passa la question de
la grève sous silence et vota l'ordre du jour pur et simple. Mais
ce n'était pas par un vote ambigu que pouvait se trancher une situation
aussi grosse de discussions et de divisions. Ce que le Congrès n'avait
pas voulu faire, la force des idées et des passions l'accomplit.
Il se trouvait dans le sein du Parti ouvrier, comme parmi les adhérents
de la Fédération des Syndicats, des partisans et des adversaires
de la nouvelle méthode proposée. Le Parti ouvrier sut conserver
son unité grâce aux principes généraux, aux
tendances souvent affirmées, à la propagande déjà
ancienne qui avaient établi entre ses membres des liens étroits.
La Fédération des Syndicats, au contraire, vit une partie
de ses membres se séparer d'elle pour adhérer à la
Fédération des Bourses et se faire inscrire en même
temps au Parti allemaniste, qui avait délibérément
adopté la grève générale.
La même année, en septembre, le 11e Congrès du Parti
ouvrier socialiste révolutionnaire (allemaniste), dans son Congrès
de Saint-Quentin, affirmait sa confiance dans la Fédération
des Bourses du travail «qui devait aider dans une large mesure à
faire prévaloir les revendications ouvrières», et maintenait
«la possibilité dune action révolutionnaire autre que
celle résultant de la protestation électorale» : la
grève générale devait être l'objet principal
et final de l'activité syndicale et politique.
Malgré les déclarations réitérées,
malgré ces manifestations théoriques et de tendances, — la
grève générale restait une conception vague et sans
aucune précision. «Elle séduisait les militants, par
sa puissance attractive et rayonnante qui fait d'elle un merveilleux ferment
d'agitation ; on aimait sa force régénératrice de
solidarité.» Mais on en parlait sans en avoir donné
la définition ; son objet exact, ses moyens d'action et de réalisation
restaient dans l'ombre. On crut la préciser en la solidarisant étroitement
à l'idée de «Révolution sociale». «Mais
malgré cela ses partisans ne donnèrent pas l'impression d'une
imposante unité de vues.»
Au Congrès national corporatif de Paris de 1893, on sentit si
vivement le besoin de préciser ce concept, que la fondation d'un
comité fut décidée qui aurait pour mission d'étudier
et de propager l'idée de la grève générale.
A son 12e Congrès national, tenu à Dijon en juillet 1894,
le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire affirma encore sa foi
en la grève générale. Il s'y prépara surtout
au Congrès de Nantes qui, en septembre, devait réunir les
adhérents de la Fédération des syndicats et où
devait avoir Lieu le gros débat sur la grève générale.
De son côté, le Parti ouvrier se réunissait quelques
jours avant pour fixer sa ligne de conduite.
Les Allemanistes avaient résolu de présenter une motion
tendant à ce que «le Congrès de Nantes, prit l'initiative
de la tenue d'un Congrès international à Paris en 1895, ayant
pour ordre du jour unique: «De la grève générale».
Les Guesdistes au contraire avaient affirmé, une fois de plus, leur
hostilité à l'égard de la grève générale.
Le 6e Congrès de la Fédération des syndicats fut,
dans ces conditions, extrêmement agité. Les syndicats s'y
étaient fait représenter en raison de l'importance des résolutions
qui devaient y être prises. Après des discussions très
vives et l'intervention de Briand d'une part, Delcluze, Roussel,
Pedron et Lavigne d'antre part, le Congrès vota la grève
générale par appel nominal avec une majorité de 28
voix (65 pour, 37 contre, 9 abstentions). La déclaration anarchiste
d'un délégué fut le prétexte cherché
par une partie de la minorité pour quitter la salle des séances.
«L'ancienne Fédération des syndicats se trouvait
ainsi divisée en deux fractions distinctes : l'une restée
das la dépendance du Parti ouvrier français, l'autre tombée
dans la sphère d'attraction de la Fédération de Bourses.
La première, peu à peu englobée dans le Parti ouvrier
même, n'eut plus que sur le papier une existence distincte de celle
du parti politique. Le Congrès de Troyes, en 1895, fut sa dernière
manifestation indépendante.
Quant à la deuxième, nettement favorable à la grève
générale, elle se transforma au Congrès. de Limoges
(1895), grâce à l'appui moral de la Fédération
des Bourses du travail et du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire
(allemaniste), en une organisation syndicale nouvelle «unitaire et
collective» composée «des divers, syndicats et groupements
professionnels : la Confédération générale
du travail».
C'est donc l'idée de la grève générale qui
présida à la naissance de la Confédération
générale du travail, et cette dernière lui resta toujours
fidèlement attachée.
Depuis lors, aux Congrès corporatifs de Toulouse (1897), de Paris
(1900), la grève générale fut discutée et approuvée
par d'imposantes majorités.
Ces Congrès corporatifs, il faut le signaler, ne représentent
pas l'unanimité des organisations ouvrières, et si l'on tient
compte, d'ailleurs, de la proportion des travailleurs organisés,
comparés à la masse ouvrière, on se fera une idée
exacte de l'importance de ces majorités de Congrès. Quoi
qu'il en soit, il est indiscutable que l'idée de grève générale
est actuellement très répandue. et très appréciée
dans un grand nombre de milieux ouvriers en France, en Belgique, en Espagne,
en Italie principalement.
Chez nous, les syndicats isolés, à tendances égoïstes
et personnelles d'autrefois, se sont groupés peu à peu pour
former des organismes solidaires ; ce désir d'une coopération
efficace et concertée s'est manifesté par la formation de
la Confédération générale du travail et la
Fédération des Bourses du travail, à la constitution
desquelles une pensée d'intérêt commun a présidé.
A la centralisation des efforts, à la généralisation
de la propagande syndicale, devait aussi correspondre un élargissement
des moyens d'action. Le syndicat local ou la fédération corporative
avaient pour arme la grève partielle ou la grève corporative
généralisée. La Confédération générale
du travail, organe central de toutes les fédérations corporatives,
devait avoir pour arme la grève générale de toutes
les corporations du pays. Il y a là une correspondance logique des
moyens d'action et des organismes qui les dirigent.
Mais les choses changent ici de caractère : au lieu de se confiner
exclusivement dans le domaine syndical et corporatif, la grève générale,
par l'influence de ceux qui s'en sont faits les propagandistes, déborde
dans le domaine politique. Alors que, théoriquement et logiquement,
si l'on peut dire, elle est l'arme économique du prolétariat
syndiqué, l'instrument de pression sur le capitalisme industriel,
peu à peu elle change de destination et devient pour ses partisans
l'instrument de pression sur l'État, et par extension encore elle
se confond avec la Révolution sociale elle-même.
«La grève générale est le refus des producteurs,
de travailler pour procurer jouissance et satisfaction aux non-producteurs
; elle est l'explosion consciente des efforts ouvriers en vue de la transformation
sociale ; elle est l'aboutissement logique de l'action constante du prolétariat
en mal d'émancipation ; elle est la multiplication des luttes soutenues
contre le patronat... Elle est une étape de l'évolution
marquée et précisée par des soubresauts qui seront
des grèves générales corporatives.»
«La grève générale, dans son expression dernière,
n'est pas pour les milieux ouvriers le simple arrêt des bras : elle
est la prise de possession des richesses sociales mises en valeur par les
corporations, en l'espèce les syndicats, au profit de tous.»
Quand et comment ce mouvement gréviste révolutionnaire
pourrait-il se produire ? Quels motifs profonds permettent à ses
propagandistes d'en recommander l'emploi avec espoir de succès ?
Aucune indication ne nous est fournie à ce sujet, car les partisans
de la grève générale révolutionnaire n'entendent
pas «jouer aux prophètes». Ils se contentent de déclarations
vagues, telles que celle-ci : «La révolution entrevue par
tous et que le monde ouvrier appelle grève générale,
sera elle aussi ce que le travailleur l'aura conçue, saura la créer.
L'action se déroulera selon le degré de conscience de l'ouvrier
et selon l'expérience et le sens de la lutte qu'il se sera donnés.»
Ce «degré de conscience», cette «expérience»
et ce «sens de la lutte », l'ouvrier les acquerra peu à
peu en exerçant lui-même son action, en accomplissant lui-même
son effort «pour obtenir des puissances qui le dominent les avantages
réclamés». «Par l'action directe, l'ouvrier
crée lui-même sa lutte ; c'est lui qui la conduit, décidé
à ne pas s'en rapporter à d'autres qu'à lui-même
du soin de la libérer.», Cette action directe, «cette
pratique journalière va chaque jour croissant jusqu'au moment où,
parvenue à un degré de puissance supérieure, elle
se transformera en une conflagration que nous dénommons «grève
générale et qui est la révolution sociale3
».
Qu'est-ce, en substance, que cette action directe ? On comprend facilement
ce qu'elle pourrait être dans une période de révolution,
mais il est difficile d'en saisir la forme dans la pratique quotidienne.
Si nous nous reportons aux explications de Griffuelhes, nous voyons qu'il
cherche à définir l'action directe, «celle qui est
directement exercée par les intéressés.»
Mais il reconnaît lui-même que cette définition théorique
ne suffit pas, et il propose des exemples. Il cite d'abord l'agitation
en faveur de la mise en liberté du capitaine Dreyfus: «Ce
fut la foule soulevée qui fit pression sur les pouvoirs constitués,
et la lourde machine judiciaire, mise en mouvement, rendit à la
liberté le capitaine.»
« C'est d'ailleurs par une agitation moins vaste, mais, de même
caractère, que les pouvoirs ont attenté au droit de propriété
des placeurs, en permettant la suppression du privilège de placement»,
et qu'ils ont, dans un autre ordre d'idées, étendu la juridiction
prud'hommale à toutes les catégories de salariés.»
Cet exposé, vraiment un peu court et indéterminé,
est complété par les partisans italiens de l'action directe
qui, dans l'Avanguardia Socialista, organe de la fraction socialiste
révolutionnaire de Milan, s'expriment comme suit :
«La théorie de l'action directe repose sur l'observation
que les changements des rapports sociaux, avant d'être exprimés
par des lois, sont réalisés dans la société
: que de tels changements se résument en droits contractuels que
les divers groupes en lutte se reconnaissent réciproquement ; que
par le fait des nouveaux droits acquis, un groupe se trouve profiter d'un
avantage sur l'autre et réciproquement ; que, au point de vue de
la classe ouvrière, les avantages économiques de tout genre
se résument en des augmentations de salaires, et que celles-ci s'obtiennent
par la lutte économique, sans que l'action parlementaire puisse
avoir, à ce point de vue, aucune portée efficace. Quant aux
avantages politiques, ils dépendent de la valeur morale croissante
de l'ouvrier, de sa plus grande considération sociale, et, par conséquent,
de sa plus grande force, qui est le résultat de l'organisation plus
complète de la classe ouvrière, de la plus grande perfection
de cette organisation même, et des soutiens économiques, comme
la coopération, dont elle peut toujours disposer.»
L'action directe doit constituer la méthode pratique de la politique
de toute la classe ouvrière parvenue à la conscience de l'antagonisme
latent et final de tous ses intérêts avec ceux de la classe
capitaliste ; elle a un champ d'action bien autrement vaste que celui des
traditionnelles luttes électorales et parlementaires.
«Les militants ne doivent jamais subordonner l'action ouvrière
aux forces sociales qui s'agitent autour d'eux. Et ce résultat ne
peut être atteint que si la classe ouvrière constitue un organisme
formé d'elle et ayant pour unique tâche de lutter pour ses
intérêts. Cet organisme, à notre avis, doit échapper
à toute influence, soit qu'elle émane des possédants,
soit qu'elle émane du pouvoir ; il doit comprendre les institutions
et les services qui répondent à chacun des besoins du travailleur,
il doit se suffire, pour n'emprunter qu'aux éléments qu'il
comprend la force d'agir et de s'imposer».
* * *
Il n'y a évidemment dans cette méthode rien de bien nouveau
en soi et ses partisans sont les premiers à le reconnaître.
«C'est à peine, disent-ils, s'il y a quelque nouveauté
dans la formule, mais elle était nécessaire pour bien distinguer
le mouvement syndical du mouvement socialiste qui, un peu partout, est
devenu synonyme d'action électorale et de bavardage parlementaire.»
Et ainsi s'indiquent les sentiments antiparlementaires des partisans de
l'action directe.
La méthode dans son ensemble soulève d'ailleurs de nombreuses
questions.
Préconiser une politique d'union de toute la classe ouvrière,
c'est certes un beau programme, mais il n'est pas besoin de regarder les
choses et les hommes de bien près pour saisir combien nous en sommes
loin encore. Dans la pratique, nous voyons presque partout la division
: dans le domaine politique, c'est presque une nécessité
; dans le domaine syndical, c'est un fait actuel indiscutable. On nous
dit que la communauté d'intérêts doit suffire à
unir tous les prolétaires dans une commune action contre le capital.
Mais d'abord les intérêts ne sont pas communs : le prolétariat,
comme la bourgeoisie se compose de classes dont les intérêts
sont différents, parfois même opposés. D'ailleurs,
à supposer même la communauté d'intérêts
établie, il y a les questions de méthodes. Jamais et nulle
part un prolétariat conscient, intelligent et critique n'acceptera
à l'unanimité un programme ou une méthode. Les variétés
des caractères et des tempéraments sont là qui, pour
des raisons inhérentes à la nature même de l'homme,
empêcheront sûrement cet accord général.
On nous dit d'ailleurs que la méthode de l'action directe repose
sur quelques observations indiscutables: «Les changements des rapports
sociaux, avant d'être exprimés par des lois, sont réalisés
dans la société.» On en conclut que le Parlement, qui
fait les lois, n'est qu'un enregistreur. Cette affirmation n'est pas exacte
pour les questions ouvrières ; la loi établissant la responsabilité
des patrons en cas d'accidents du travail, ou celle instituant les retraites
ouvrières par exemple, ont sensiblement modifié certains
rapports sociaux et elles ne sont pas l'expression légale d'une
pratique existante. Elles sont dues exclusivement à la pression
politique des élus de la classe ouvrière au Parlement.
On nous dit encore que les avantages économiques se résument
toujours pour la classe ouvrière en des augmentations de salaires,
qui ne s'obtiennent que par la lutte économique (action directe).
C'est encore une affirmation très discutable. Les lois dont nous
venons de parler, celle qui réduit les heures de travail, sont des
avantages économiques ; elles ne se résument pas en des augmentations
de salaires et sont dues au Parlement.
Sans insister davantage, il faut reconnaître que le syndicalisme
révolutionnaire correspond à un besoin de nouveauté
qui se manifeste de temps à autre dans les partis avancés.
L'évolution sociale suit généralement des voies dont
les socialistes en particulier supportent difficilement les longueurs et
qu'ils cherchent à replacer par des chemins plus durs peut-être,
mais plus courts. Dans leur ardeur vers le succès rapide, ils risquent
souvent d'aller trop brusquement et de compromettre ce qui est acquis.
* * *
On ne peut parler des rapports des syndicats et de la grève générale
sans indiquer les tendances politiques qui ont fait dévier peu à
peu la grève générale de son caractère exclusivement
économique au début, pour en faire l'équivalent de
la révolution sociale. Les partisans de la grève générale
attachent aujourd'hui infiniment plus d'importance à ce caractère
politique qu'au caractère économique passé au second
plan et leur propagande en faveur de la grève générale
est accompagnée d'une campagne ardente contre le parlementarisme.
Le Comité de la grève générale déclarait
«que la grève générale, parce qu'elle est une
arme économique, est autrement féconde en heureux résultats
que les efforts tentés par les voies parlementaires pour acculer
les pouvoirs publics à une intervention favorable aux exploités».
Un autre partisan de la grève générale écrivait
dans le même ordre d'idées : «Ne faudrait-il pas conclure
du faiblissement électoral du socialisme politique que le suffrage
universel n'a pas la valeur dynamique que certains lui ont attribuée
et que rien de définitif ne peut être édifié
sur le sable mouvant que constituent les masses électorales ?»
Ainsi s'affirme et se précise la tendance politique qui guide les
partisans de la grève générale. Ce qu'ils n'indiquent
que timidement, sous forme interrogative, dans des enquêtes ou des
articles, ils l'affirment hautement dans les conversations et dans les
conférences de propagande. Pour eux, la grève générale,
couronnement de l'action corporative, doit remplacer l'action parlementaire
dont ils proclament la faillite. Ils se contentent de critiquer la tactique
socialiste des dernières années et la forme gouvernementale
actuelle ; ils affirment que la grève générale sera
la Révolution, mais ils n'en indiquent ni les modes de préparation,
ni les moyens d'action, ni les conditions les plus favorables. Cette absence
de toute critique amoindrit sensiblement la valeur de cette théorie,
qui est loin d'être devenue encore une méthode d'action.
* * *
L'attitude des organisations syndicales étrangères est
essentiellement différente de celle des associations ouvrières
de France et d'Italie. Et la majorité d'entre elles est hostile
à la grève générale4
.
Alphonse Octors, le secrétaire de la commission syndicale du
Parti ouvrier belge, s'élève avec énergie contre la
conception de la grève générale-révolution
sociale qui est dans l'état actuel de l'organisation ouvrière
une «vaste utopie». Non pas qu'il faille rejeter définitivement
cette arme d'émancipation, mais il importe de n'en user qu'à
bon escient, lorsque le prolétariat saura s'en servir et qu'il pourra
en prévoir tous les effets.
Les militants belges bornent donc leur programme actuel à organiser
avant tout la classe ouvrière, à lui donner la conscience
de classe. On sait comment par les syndicats et par les coopératives
ce prolétariat belge a su constituer un organisme corporatif et
économique qui, d'une part, grouper les travailleurs par une discipline
consentie. et raisonnée, d'autre part, leur fournit une réserve
financière chaque jour grandissante et les prépare peu à
peu au rôle de gérants industriels et commerciaux qu'ils auront
à remplir dans l'avenir. C'est là une préparation
de longue haleine sans doute, dont les militants d'aujourd'hui ne pensent
pas voir les résultats. mais ils s'y consacrent avec un dévouement
et une prévoyance profondément intelligents.
Il est à noter à ce sujet que les partisans français
de la grève générale révolutionnaire ne font
qu'à peine mention du rôle éducateur que doivent jouer
les coopératives, dans la préparation de la grève
générale, ni des réserves importantes qu'elles pourraient
lui fournir ; — nouvelle indication de l'importance exagérée
qu'aura prise à leurs yeux la considération politique : ils
ne mettent qu'en seconde ligne les véritables moyens de préparation
économique.
Les syndicats allemands ont sur la question la même manière
de voir que les syndicats belges.
Karl Legien, secrétaire de la «Commission générale
des syndicats allemands, et chargé du rapport présenté
au Congrès socialiste international de 1900 au nom de la Commission
de la grève générale, déclarait que «pour
la majorité le la Commission, la question de la grève générale
n'est pas discutable en ce moment, par cette raison très simple
que lorsqu'on veut la bataille il faut d'abord commencer par former les
bataillons qui pourront y aller. Aussi longtemps que le prolétariat
ne disposera pas de syndicats librement organisés et nombreux, il
ne sera pas souhaitable qu'on déclare la grève générale,
parce que cette grève générale n'aurait qu'une conséquence,
ce serait de livrer le prolétariat à la bourgeoisie, qui
le fusillerait et l'affamerait.»
Et, sans exclure l'idée d'une grève générale,
il rappelait, avec la motion votée par le Congrès socialiste
international de Londres, que la condition nécessaire et inévitable
du succès, c'est l'organisation syndicale. La Commission du Congrès
de 1900 vota d'ailleurs une résolution qui se tenait ainsi:
«Ce qui est immédiatement nécessaire, c'est l'organisation
syndicale des masses ouvrières, puisque l'extension de l'organisation
dépend de l'extension des grèves des industries entières
ou des pays entiers.»
Le dernier congrès des Syndicats allemands à Cologne,
en mai 1905, s'est occupé à fond de la grève
générale, et suivant les conclusions du rapporteur, Bömelburg,
s'est déclaré nettement opposé à ses applications
corporatives, économiques ou politiques. Malgré l'intervention
de quelques partisans de la grève politique ou des grèves
généralisées — car on a parlé indistinctement
de toutes ces applications différentes de l'idée de grève
générale — la motion Bömelburg, condamnant la grève
générale sous toutes ses formes, a été adoptée
à l'unanimité du congrès moins sept voix.
La même opinion est encore soutenue par le Secrétaire de
la «Commission générale» des syndicats autrichiens,
A Hueber. En quelques lignes très précises, il se déclare
partisan des grèves corporatives généralisées,
pour les corporations «fortement centralisées» et possédant
«un puissant trésor de guerre». Il recommande l'emploi
de la grève générale locale, qui constitue une pression
sur les pouvoirs publics ou le patronat d'une ville ou d'une région.
La grève générale, «envisagée comme moyen
d'obtenir des droits politiques ou de défendre les droits déjà
conquis, n'est pas à ses yeux une utopie : il pourra se produire
certaines circonstances dans lesquelles «le prolétariat devra
accomplir sa mission historique.» Mais, «à la question
de savoir si la grève générale est bonne pour amener
la révolution sociale et par suite le régime socialiste de
la production», Hueber répond nettement par la négative.
En manière de conclusion, il recommande la création de puissants
organismes centraux, la coalition des syndicats avec les coopératives
de consommation, l'organisation de la production coopérative ainsi
que de l'action politique. «Bref, emparons-nous de toutes les positions
qui s'offrent comme utiles et accessibles, et nous aurons de la sorte abattu
de la besogne socialiste révolutionnaire en actes et non en paroles.»
* * *
Ainsi donc, nous trouvons parmi les représentants de la classe
ouvrière internationale deux tendances opposées.
La plus importante, celle qui réunit la majorité des suffrages
étrangers, voit dans la grève générale une
forme lointaine de l'action prolétarienne qui ne pourra être
mise en pratique que le jour où l'organisation syndicale, économique,
coopérative, sociale du prolétariat sera parvenue à
un degré supérieur ; mais cette époque est assez lointaine
pour que la préoccupation de l'organisation doive longtemps
encore dominer celle de la réalisation.
L'autre tendance, représentée par certaines organisations
françaises et italiennes, voit dans la grève générale
l'acheminement prochain à la révolution sociale.
III
LA GRÈVE GÉNÉRALE
ET LES PARTIS POLITIQUES
La grève générale est depuis bien des années
l'objet de discussions très vives dans les milieux politiques.
La diversité des points de vue signalée dans le chapitre
précédent s'accentue encore ici. Les groupes syndicaux en
effet n'ont à envisager la grève générale que
dans ses rapports avec l'action corporative ; leurs opinions varient suivant
la conception qu'ils se font de l'action syndicale et le caractère
plus ou moins révolutionnaire qu'ils lui attribuent. Les groupes
politiques au contraire doivent, d'une part, se préoccuper du côté
syndical de la question, car, quoi qu'on en ait dit, l'action politique
ne peut pas se désintéresser aujourd'hui de l'action syndicale
; d'autre part, ils doivent examiner le côté proprement politique
de la question, c'est-à-dire les rapports de leur conception politique
avec la grève générale.
Les combinaisons des diverses opinions syndicales et politiques ont
déterminé parmi les socialistes et les anarchistes internationaux
une variété extrême d'attitudes à l'égard
du grand problème qui nous occupe. Dans un même parti, dans
un même groupe, des personnalités d'opinions généralement
voisines. se trouvent séparées sans motifs parfois bien apparents.
Les uns sont favorables, les autres opposés par tendance, par sentiment.
Cette diversité extrême des attitudes provient de ce qu'il
s'agit ici d'une question encore toute théorique ; même dans
les pays où la grève générale a été
expérimentée, l'opinion ne peut se baser sur les résultats
de tentatives faites toujours jusqu'ici dans des conditions incomplètes
et insuffisantes qui ne permettent pas de se prononcer. Les seuls guides
de nos investigations sont les règles de la logique et l'ensemble
des méthodes déductives et comparatives qui permettent d'apprécier
la valeur d'un acte projeté en cherchant à en fixer les conditions
nécessaires et à en découvrir les conséquences
possibles. Ces méthodes nécessairement approximatives laissent
à chacun la latitude d'attacher plus d'importance aux considérations
qui confirment sa façon de voir et moins d'importance à celles
qui lui sont contraires. Chacun se dirige dans cette investigation, parfois
purement imaginative de l'avenir, suivant son tempérament, son degré
de culture, son habitude du raisonnement. Aussi y a-t-il pour ainsi dire
autant de conceptions de la grève générale que de
théoriciens. Dans le détail, les variantes sont infinies.
Heureusement certaines grandes lignes communes permettent de les diviser
en groupes distincts que l'on pourrait établir conformément
à la classification que voici:
I. — Les PARTISANS de la grève générale comprennent
les catégories suivantes :
a) Les antiparlementaires.
Pour eux, la grève générale est le grand acte libérateur,
c'est la révolution.
«Pour l'avenir, la grève générale s'indique
comme le seul et unique moyen qu'ait à sa disposition la classe
ouvrière pour sortir du salariat et renverser l'ordre capitaliste
et gouvernemental.» La grève générale devient
à leurs yeux «la révolution décentralisée».
Le parlementarisme est leur grand ennemi ; ils n'en voient que les défauts
et aucun des avantages. «Une fausse conception de l'État et
surtout une estimation exagérée du parlementarisme ont peu
à peu détourné le prolétariat du terrain de
la vraie lutte de classes» qui devait avoir pour manifestation exclusive
«une action directe avec pleine responsabilité de chacun :
grèves, 1er mai, boycottage». «L'idée de grève
générale surgit, logiquement et fatalement, quand la classe
ouvrière délaisse l'illusion politique pour concentrer ses
efforts d'organisation, de lutte et de révolte sur le terrain économique.»
La critique souvent justifiée des formes et méthodes du
mouvement ouvrier moderne fournit à ces partisans résolus
de la grève générale une ample réserve d'arguments
contre les pratiques actuelles Mais les insuffisances ou les faiblesses
de l'action de notre parti au cours des dernières années
ne constituent pas un fondement légitime de la grève générale
et de son adoption à l'exclusion de tous autres modes d'émancipation.
b) Du même avis est le citoyen Briand qui s'est acquis, dans cette
question, une situation particulière. Bien que membre du Parti socialiste
français, il s'est affirmé nettement partisan de la grève
générale. Elle est pour lui la conséquence inévitable
de l'organisation, comme le couronnement obligatoire de l'organisation
et de l'action syndicales, l'aboutissement nécessaire de Révolution
économique, «qui dressera en face du patronat le prolétariat
tout entier». Elle sera en un mot la révolution, mais la révolution
légale». Elle n'est en effet que l'application d'un «des
moyens légaux, inconsciemment mis à la disposition des travailleurs»,
par l'État bourgeois, moyen qui, «habilement et pratiquement
interprété, doit assurer la transformation économique5
».
c) Si, pour les deux premiers groupes, la grève générale
et la révolution ne sont que deux désignations différentes
d'un seul et même phénomène, pour certains socialistes
révolutionnaires, au contraire, et pour le Parti ouvrier socialiste
révolutionnaire (allemaniste) en particulier, ce sont deux phénomènes
distincts.
A vrai dire les caractéristiques de cette différence ne
sont guère précisées. Mais les affirmations sont très
nettes :
«Des flots d'encre ont été versés pour
savoir si la grève générale devait être pacifique
ou révolutionnaire. Nous estimons simplement qu'elle doit être
la grève générale. La manie de tout étiqueter
ne doit pas nous obliger à ajouter quoi que ce soit à ces
deux mots. Pas plus que la révolution, la grève générale
ne peut se décréter. Peut-être demain, peut-être
beaucoup plus tard, il nous faudra agir ; il est donc nécessaire
de nous y préparer.»
On paraît donc considérer ici les deux phénomènes
comme différents.
II. — Les INDÉCIS.
Il est ensuite tout un groupe de socialistes — réformistes et
révolutionnaires — qui, sans condamner nettement la grève
générale, ne s'y montrent que peu disposés et lui
adressent des critiques de détail nombreuses.
C'est l'attitude généralement adoptée pr la plus
grande partie du socialisme international en particulier au dernier Congrès
de Amsterdam.
La résolution votée par la majorité du Congrès
(36 voix contre 4 et 3 abstentions), s'élève contre la conception
simpliste de la grève générale: «Si l'on entend
par là la cessation complète de tout travail à un
moment donné, elle est inexécutable parce qu'une telle grève
rendrait chaque existence, celle du prolétariat comme toute autre,
impossible.»
Mais «il est au contraire possible qu'une grève qui s'étendrait
soit sur un grand nombre de métiers, soit sur les plus importants
d'entre eux au fonctionnement de la vie économique, se trouverait
être un moyen suprême de d'effectuer des changements sociaux
de grande importance ou de se défendre contre les attentats réactionnaires
sur les droits des ouvriers.»
Ici on reconnaît donc l'utilité éventuelle d'une
grève générale, dans certaines circonstances économiques
et politiques, mais on recommande au prolétariat de ne pas se laisser
charmer par les faciles promesses des anarchistes qui détourneront
la classe ouvrière de son effort politique syndical et coopératif,
sous prétexte de remplacer l'action ouvrière de longue haleine
par l'emploi de la grève générale. Alors que les partisans
résolus de la grève générale conseillent l'abandon
de toute action autre qu'elle-même, la majorité des socialistes
internationaux recommande au contraire la continuation de l'action politique
et parlementaire, et n'envisage le recours à la grève générale
que comme une mesure spéciale qui ne peut être recommandée
que dans certains cas seulement.
III. — Les ADVERSAIRES.
Il est enfin de nombreux socialistes — aux nuances les plus variées
— qui sont délibérément opposés à la
grève générale.
a) D'une part, ce sont les chefs du Parti socialiste de France, Jules
Guesde et Lafargue, qui sont très nettement adversaires de la grève
générale.
Ils voient surtout en elle l'arme dont se servent les antiparlementaires,
et comme telle ils la condamnent. «Dès le commencement, la
grève générale est apparue comme un moyen dirigé
contre l'action politique du Parti socialiste» ,et plus loin : «Le
mot «grève générale» sert d'arme contre
toutes les écoles du socialisme, aussi bien contre le P. S. de F.
que contre le P. S. F. Actuellement la phrase grève-généraliste
fait plus de mal au socialisme que le ministérialisme.» (Jules
Guesde, Congrès de Lille, août 1904.)
La grève est d'ailleurs une entreprise d'ordre syndical et non
pas d'ordre politique. Comment en conséquence un parti politique
pourrait-il mettre tout son espoir en une action exclusivement corporative
? «Nous avons toujours défendu et aidé les grévistes,
dit Lafargue, mais nous n'avons jamais pris l'initiative d'une grève.»
«Si la gr
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