Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le mardi 19 mai 2009 @ 12:45:11 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
GrèveBibliothèque socialiste n° 33 — 1905

INTRODUCTION

I. — Qu'est-ce que la grève générale ?

II. — La grève générale et le mouvement syndical

III. —La grève générale et les partis politiques

IV. — Les méthodes de réalisation
I. La grève préparée
II. La période de réalisation
III. Après la grève

V. — Les tentatives ; aperçu historique

 



Cet ouvrage n'a — on le verra — rien d'anarchiste, ni même d'anarcho-syndicaliste ou de syndicaliste révolutionnaire, ni dans son développement, ni dans ses conclusions. C'est d'un beau et gras socialisme politicard, qui aurait peut-être plus à faire dans la bibliothèque d'un Besancenot... encore qu'il y a là-dedans un ou deux développements sur l'insurrection violente nécessaire qui pourraient l'effrayer...
Néanmoins, il nous a semblé intéressant de le (re)faire connaître, ne serait-ce que parce que le débat auquel il fait référence — la grève générale — semble n'être pas moribond... et puis... chacun est assez grand, etc...
(Note L'Idée Noire)
 
 

INTRODUCTION



C'est une pratique dont on retrouve la trace assez loin dans l'histoire des peuples civilisés que celle par laquelle les classes productrices de la société cherchent à exercer une pression sur les pouvoirs publics ou les classes dirigeantes en suspendant momentanément tout travail1 . La vie sociale, quel qu'en soit le degré de civilisation, dépend de la production économique et des échanges. Si ces deux formes d'activité, ou l'un d'elle seulement, viennent à cesser, il en résulte un malaise social d'autant plus accentué qu'il dure longtemps.

La pression que les corporations de l'ancienne France exerçaient localement sur les autorités féodales ou patronales par l'arrêt du travail, le prolétariat moderne voulut à son tour l'exercer contre le patronat, et par extension contre l'État, organisme central de la puissance capitaliste.

Mirabeau, dans un curieux pressentiment de l'avenir, s'adressant aux privilégiés de son temps, s'était écrié : «Prenez garde ! N'irritez pas ce peuple qui produit tout et qui, pour être formidable, n'aurait qu'à rester immobile» (citation faite par Jaurès). Il traçait ainsi en une définition lumineuse la théorie de la grève générale.

Ce n'est qu'au XIXe siècle, avec le développement et la centralisation de la grande industrie, que l'idée de grève généralisée se fit, et, détail curieux à noter, la tactique suivie par beaucoup de patrons à l'égard des grèves partielles paraît en avoir été l'une des principales origines.

Le lock-out, c'est-à-dire la fermeture générale de toutes les usines d'une ou de plusieurs industries dans un même district a eu pour effet d'étendre les grèves partielles : répondant à la grève, le lock-out avait pour objet de déterminer dans la classe ouvrière un malaise profond par la généralisation du chômage, et de déprécier ainsi aux yeux des ouvriers l'arme dont ils espéraient tant de bien. Mais cette mise face à face du patronat et du prolétariat fit comprendre à ce dernier l'importance que pourrait avoir pour lui la grève généralisée, le jour où il en serait le maître et où il pourrait s'en servir avec la durée et la précision nécessaires.

A la fermeture généralisée des usines, au chômage forcé, les prolétaires répondraient par l'arrêt généralisé du travail et par le chômage volontaire ; idée simple et lumineuse, facile à saisir dans sa conception théorique.

Elle fut indiquée en mars 1869, par le journal l'Internationale, organe de l'Association internationale des travailleurs, en une phrase heureuse qui a conservé sa valeur :

«Lorsque les grèves s'étendent, se communiquent de proche en proche, c'est qu'elles sont bien près de devenir une grève générale ; et une grève générale, avec les idées d'affranchissement qui règnent aujourd'hui, ne peut qu'aboutir à un grand cataclysme qui ferait faire peau neuve à la société.»

Sans entrer ici dans le détail de son développement, disons seulement que l'idée fit depuis trente-cinq ans des progrès considérables. L'Internationale, au début, consacra à sa propagation d'importants efforts. Depuis la disparition de cette association, certains groupes politiques d'une part, certains groupements syndicaux d'autre part l'adoptèrent comme le principal, parfois même l'unique moyen d'émancipation prolétarienne, et trouvèrent en elle un ferment d'agitation particulièrement actif.

Elle est à l'ordre du jour du Parti socialiste ; le Congrès international d'Amsterdam (août 1904) en a recommandé l'examen et la discussion dans tous les pays.

Il est en effet de toute nécessité que l'idée de la grève générale soit profondément examinée par le prolétariat socialiste, car jusqu'à une époque récente elle n'a consisté qu'en une formule brève et inexpliquée, qui avec «la révolution sociale» résumait pour beaucoup de prolétaires l'espérance mystique en un avenir libérateur. La marche rapide des idées et des événements fit comprendre au Parti socialiste combien il lui était nécessaire de définir son attitude à l'égard d'une entreprise aussi grosse de conséquences importantes : la Grève Générale représentait peut-être l'action libératrice finale. Il lui fallait d'ailleurs prendre position dans cette discussion qui, s'il y restait étranger, risquait de détourner de lui un grand nombre d'adhérents. La propagande passionnée des antiparlementaires et des syndicats libertaires pouvait, par la simplicité de ses moyens et l'attrait de ses promesses, réunir de nombreux suffrages parmi les ouvriers.

On se mit donc courageusement à l'ouvrage : au Congrès de Lille du Parti socialiste de France (août 1904), au Congrès socialiste international d'Amsterdam (août 1904), au Congrès de Brème de la Sociale-démocratie allemande (nov. 1904), au cours de la campagne électorale en Italie, la question a déjà été longuement agitée. Elle fait l'objet d'études et d'enquêtes nombreuses à l'heure actuelle ; elle figure à l'ordre du jour des prochains congrès socialistes, celui de la Démocratie suisse en particulier.

Disons tout de suite que les échanges de vues des divers partis sur la question n'ont eu jusqu'ici pour résultat que de préciser les diverses conceptions, mais aucune entente générale ne peut être même indiquée pour le moment.
 
 

 


I
QU'EST-CE QUE LA GRÈVE GÉNÉRALE ?
DÉFINITION



La grève générale, dans son acception la plus large, dans son sens étymologique, peut se définir : la cessation de tout travail ouvrier dans toutes les branches de l'activité économique — industrielle, agricole ou commerciale — d'une nation. C'est là sa définition d'origine. Mais les mots gardent rarement un sens unique, surtout en matière politique ou sociale. Et c'est ainsi que l'expression grève générale désigne aujourd'hui, suivant ceux qui l'emploient et les cas auxquels elle s'applique :

a) La cessation de tout travail ouvrier dans tous les pays, ou dans un seul pays;

b) La cessation de tout travail ouvrier, dans une province d'un pays, ou dans une seule localité ;

c) La cessation du travail ouvrier dans une ou plusieurs industries ou commerces, de tous les pays, d'un seul pays, d'une province, ou d'une ville.

L'expression étant à la mode, on l'emploie volontiers dans tous ces divers cas ; et c'est ainsi qu'on a parlé indifféremment, de la grève générale de Hollande, de Belgique ou d'Italie ; de la grève générale des mineurs du bassin du nord ; de la grève générale des cochers parisiens, etc. A vrai dire et pour parler exactement, il conviendrait de réserver le mot de grève générale pour la cessation de tout travail ouvrier dans un pays, ou dans tous les pays, ou même dans une province ou dans une ville ; et de désigner les grèves de certaines industries ou commerces par les mots de grève généralisée ou de grève corporative générale.

La variété des acceptions de l'expression grève générale a apporté parfois un peu de confusion dans les discussions relatives à ce mode d'action prolétarienne. Les théoriciens politiques parlent plutôt de la grève générale dans son sens d'origine, alors que les théoriciens syndicaux en parlent souvent comme de la grève généralisée corporative, parfois au cours d'une même discussion, dans les deux sens successivement.

Il serait désirable pour la clarté et l'utilité des discussions que l'on s'entende exactement sur le sens des mots, afin d'éviter les erreurs d'interprétation.

La discussion du Parti Socialiste ne doit pas porter indistinctement sur tous les cas de grèves énumérés ci-dessus, car les uns ont un caractère et une portée politiques ou révolutionnaires, tandis que les autres, simples manifestations locales ou régionales en vue de la défense d'intérêts économiques particuliers, ne sont pas du ressort du Parti et dépendent des organisations syndicales. C'est le cas de la plupart des grèves corporatives généralisées.
Cependant, pour certaines industries qui occupent une place importante dans la vie contemporaine, une grève corporative généralisée peut acquérir un caractère politique et même une portée révolutionnaire, dans certaines circonstances. Une grève généralisée des chemins de fer peut avoir comme objet exclusif le relèvement des salaires ou l'amélioration des conditions du travail ; mais elle peut aussi avoir en vue de créer des difficultés à l'État. La grève internationale des mineurs, préconisée par des organisations importantes du bassin de la Ruhr, à Essen en particulier, pourrait avoir pour objet une modification de la situation des ouvriers mineurs ou une transformation sociale. Dans ces deux cas d'ailleurs l'arrêt de tout travail, quel qu'en soit le motif, aura une portée générale et ses effets se feront sentir dans tout le corps social.

Ce double caractère économique et politique des grèves généralisées dans les industries centralisées se retrouve plus nettement encore dans la grève générale proprement dite ; et c'est ainsi que parmi ses partisans se sont formées deux écoles qui assignent à la grève générale des objets différents. Pour l'une, l'arrêt de tout travail salarié est le seul moyen efficace dont dispose le prolétariat pour agir contre le capital et c'est en lui que doit être placée «la nouvelle espérance» de la classe ouvrière. Pour l'autre, au contraire, «l'idée d'affamer par la grève générale la société bourgeoise est ridicule» ; sa mise en pratique conduirait sûrement à la défaite, tandis que la pression, à la fois économique et morale, que peut exercer sur l'État le brusque arrêt de toute production est une arme que le «parti socialiste doit faire sienne». «Comprenez bien tout son prix, et notre Parti sera prêt à tout.» — La première de ces conceptions est celle de la grève générale révolutionnaire, préconisée par les anarchistes, et par certains socialistes révolutionnaires, la deuxième est la grève politique, chaudement recommandée par un groupe important de socialistes.

La différence de ces conceptions ne réside que dans l'objet qu'elles fixent à la grève ; mais le moyen employé est le même dans les deux cas : c'est toujours l'arrêt général du travail. Les objections que l'on oppose à la mise en pratique de l'une sont donc également valables au sujet de l'autre.

La grève politique elle-même, toujours dirigée contre l'État, peut avoir, d'après les théoriciens, tantôt le caractère d'une démonstration, tantôt celui d'une pression. Dans le premier cas, la classe ouvrière cesse momentanément tout travail pour manifester son sentiment ; dans le second, pour exercer une pression directe sur l'État. Cette distinction paraît plus formelle que réelle, car une démonstration n'a d'utilité que si elle est suivie d'un résultat, et ce résultat ne peut être obtenu que si l'État y a été contraint par la manifestation populaire. Une démonstration ouvrière sans résultat atténuerait le prestige de la grève générale tant aux yeux de la classe ouvrière qu'à ceux des gouvernants.
 
 

 


II
LA GRÈVE GÉNÉRALE ET LE MOUVEMENT SYNDICAL



La tendance chaque jour plus accentuée du mouvement corporatif à se séparer et à se différencier du mouvement politique, permet de suivre très distinctement la route parcourue par l'idée de grève générale dans le monde syndical et dans le monde politique. Sans doute sur bien des points un accord absolu existe entre les deux ordres d'idées, mais les motifs et les conséquences des attitudes sont suffisamment distincts en général pour permettre de séparer les deux études.

Après la disparition de l'Association internationale des Travailleurs2 , l'idée de grève générale passa pour quelque temps au second plan. Reprise par les anarchistes de Chicago en 1886, elle fut propagée par eux au cours d'une ardente campagne en faveur de la journée de huit heures.

Elle fit en France une réapparition sensationnelle au troisième congrès de la Fédération nationale des Syndicats tenu à bordeaux, puis au Bouscat, près de Bordeaux, en 1888. La résolution qui y fut présentée et votée était conçue en termes simples et d'une apparente logique dont l'adoption s'imposait à une assemblée peu entraînée à des discussions de cet ordre. Voici le texte de la résolution :

«Considérant :

«Que la monopolisation des instruments de travail et des capitaux entre les mains patronales donne aux patrons une puissance qui diminue d'autant celle que la grève partielle mettait entre les mains des ouvriers ;

«Que le capital n'est rien s'il n'est mis en mouvement par le travail ;

«Qu'alors, en refusant le travail, les ouvriers anéantiraient d'un seul coup la puissance de leurs maîtres ;

«Considérant :

«Que la grève partielle ne peut être qu'un moyen d'agitation et d'organisation;

«Le Congrès déclare :

«Que, seule, la grève générale, c'est-à-dire la cessation complète de tout travail ou la Révolution sociale, peut entraîner les travailleurs vers leur émancipation.»

La formule était heureuse et doit être conservée comme type de la profession de foi des partisans de la grève générale. Le congrès du Bouscat l'adopta d'enthousiasme après un rapide échange de vues.

Ce vote qui avait été obtenu d'une assemblée purement corporative, mettait la Fédération des Syndicats en opposition avec les éléments politiques, le Parti ouvrier en particulier. On le vit nettement au congrès du Parti ouvrier tenu à Lille en octobre 1890, lequel repoussa la grève générale comme «exigeant, pour aboutir, un état d'esprit socialiste et d'organisation ouvrière auquel n'est pas arrivé le prolétariat.»

Le 4ème congrès de la Fédération des syndicats (Calais 1890), tenu quelques jours après, fut influence par les décisions votées par l'assemblée politique. «Sans renoncer par des considérants explicites ou théoriques à la résolution de Bordeaux, il se contenta pourtant de voter la grève internationale des mineurs.»

Il faut noter ici qu'en cette même année 1890 le congrès international des mineurs, tenu à Jolimont (Belgique) adopta «le principe de la grève générale pour assurer le triomphe de la journée de huit heures».
 
 

* * *



L'idée de la grève générale, qui avait en 1890 paru perdre un peu de sa belle force vitale à la suite des congrès de Lille et de Calais, témoigna d'une vigueur nouvelle en 1892 : l'attitude du 5e congrès de la Fédération des Syndicats, à Marseille, montra quelle faveur elle avait acquise dans les milieux corporatifs depuis la dernière assemblée. Malgré la présence et l'intervention des chefs du Parti ouvrier qui demandèrent au congrès comme la «renonciation» de la résolution de Bordeaux, le congrès vota le principe de la grève générale, qui fut éloquemment défendu par un camarade encore peu connu dans le Parti : Aristide Briand.

Le lendemain de la fermeture du congrès corporatif s'ouvrait le congrès politique, à Marseille également. Désireux d'éviter les scissions, l'assemblée passa la question de la grève sous silence et vota l'ordre du jour pur et simple. Mais ce n'était pas par un vote ambigu que pouvait se trancher une situation aussi grosse de discussions et de divisions. Ce que le Congrès n'avait pas voulu faire, la force des idées et des passions l'accomplit. Il se trouvait dans le sein du Parti ouvrier, comme parmi les adhérents de la Fédération des Syndicats, des partisans et des adversaires de la nouvelle méthode proposée. Le Parti ouvrier sut conserver son unité grâce aux principes généraux, aux tendances souvent affirmées, à la propagande déjà ancienne qui avaient établi entre ses membres des liens étroits. La Fédération des Syndicats, au contraire, vit une partie de ses membres se séparer d'elle pour adhérer à la Fédération des Bourses et se faire inscrire en même temps au Parti allemaniste, qui avait délibérément adopté la grève générale.

La même année, en septembre, le 11e Congrès du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (allemaniste), dans son Congrès de Saint-Quentin, affirmait sa confiance dans la Fédération des Bourses du travail «qui devait aider dans une large mesure à faire prévaloir les revendications ouvrières», et maintenait «la possibilité dune action révolutionnaire autre que celle résultant de la protestation électorale» : la grève générale devait être l'objet principal et final de l'activité syndicale et politique.

Malgré les déclarations réitérées, malgré ces manifestations théoriques et de tendances, — la grève générale restait une conception vague et sans aucune précision. «Elle séduisait les militants, par sa puissance attractive et rayonnante qui fait d'elle un merveilleux ferment d'agitation ; on aimait sa force régénératrice de solidarité.» Mais on en parlait sans en avoir donné la définition ; son objet exact, ses moyens d'action et de réalisation restaient dans l'ombre. On crut la préciser en la solidarisant étroitement à l'idée de «Révolution sociale». «Mais malgré cela ses partisans ne donnèrent pas l'impression d'une imposante unité de vues.»

Au Congrès national corporatif de Paris de 1893, on sentit si vivement le besoin de préciser ce concept, que la fondation d'un comité fut décidée qui aurait pour mission d'étudier et de propager l'idée de la grève générale.

A son 12e Congrès national, tenu à Dijon en juillet 1894, le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire affirma encore sa foi en la grève générale. Il s'y prépara surtout au Congrès de Nantes qui, en septembre, devait réunir les adhérents de la Fédération des syndicats et où devait avoir Lieu le gros débat sur la grève générale.

De son côté, le Parti ouvrier se réunissait quelques jours avant pour fixer sa ligne de conduite.

Les Allemanistes avaient résolu de présenter une motion tendant à ce que «le Congrès de Nantes, prit l'initiative de la tenue d'un Congrès international à Paris en 1895, ayant pour ordre du jour unique: «De la grève générale». Les Guesdistes au contraire avaient affirmé, une fois de plus, leur hostilité à l'égard de la grève générale.

Le 6e Congrès de la Fédération des syndicats fut, dans ces conditions, extrêmement agité. Les syndicats s'y étaient fait représenter en raison de l'importance des résolutions qui devaient y être prises. Après des discussions très vives et l'intervention de Briand d'une part,  Delcluze, Roussel, Pedron et Lavigne d'antre part, le Congrès vota la grève générale par appel nominal avec une majorité de 28 voix (65 pour, 37 contre, 9 abstentions). La déclaration anarchiste d'un délégué fut le prétexte cherché par une partie de la minorité pour quitter la salle des séances.

«L'ancienne Fédération des syndicats se trouvait ainsi divisée en deux fractions distinctes : l'une restée das la dépendance du Parti ouvrier français, l'autre tombée dans la sphère d'attraction de la Fédération de Bourses.

La première, peu à peu englobée dans le Parti ouvrier même, n'eut plus que sur le papier une existence distincte de celle du parti politique. Le Congrès de Troyes, en 1895, fut sa dernière manifestation indépendante.

Quant à la deuxième, nettement favorable à la grève générale, elle se transforma au Congrès. de Limoges (1895), grâce à l'appui moral de la Fédération des Bourses du travail et du Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (allemaniste), en une organisation syndicale nouvelle «unitaire et collective» composée «des divers, syndicats et groupements professionnels : la Confédération générale du travail».

C'est donc l'idée de la grève générale qui présida à la naissance de la Confédération générale du travail, et cette dernière lui resta toujours fidèlement attachée.

Depuis lors, aux Congrès corporatifs de Toulouse (1897), de Paris (1900), la grève générale fut discutée et approuvée par d'imposantes majorités.

Ces Congrès corporatifs, il faut le signaler, ne représentent pas l'unanimité des organisations ouvrières, et si l'on tient compte, d'ailleurs, de la proportion des travailleurs organisés, comparés à la masse ouvrière, on se fera une idée exacte de l'importance de ces majorités de Congrès. Quoi qu'il en soit, il est indiscutable que l'idée de grève générale est actuellement très répandue. et très appréciée dans un grand nombre de milieux ouvriers en France, en Belgique, en Espagne, en Italie principalement.

Chez nous, les syndicats isolés, à tendances égoïstes et personnelles d'autrefois, se sont groupés peu à peu pour former des organismes solidaires ; ce désir d'une coopération efficace et concertée s'est manifesté par la formation de la Confédération générale du travail et la Fédération des Bourses du travail, à la constitution desquelles une pensée d'intérêt commun a présidé.

A la centralisation des efforts, à la généralisation de la propagande syndicale, devait aussi correspondre un élargissement des moyens d'action. Le syndicat local ou la fédération corporative avaient pour arme la grève partielle ou la grève corporative généralisée. La Confédération générale du travail, organe central de toutes les fédérations corporatives, devait avoir pour arme la grève générale de toutes les corporations du pays. Il y a là une correspondance logique des moyens d'action et des organismes qui les dirigent.

Mais les choses changent ici de caractère : au lieu de se confiner exclusivement dans le domaine syndical et corporatif, la grève générale, par l'influence de ceux qui s'en sont faits les propagandistes, déborde dans le domaine politique. Alors que, théoriquement et logiquement, si l'on peut dire, elle est l'arme économique du prolétariat syndiqué, l'instrument de pression sur le capitalisme industriel, peu à peu elle change de destination et devient pour ses partisans l'instrument de pression sur l'État, et par extension encore elle se confond avec la Révolution sociale elle-même.

«La grève générale est le refus des producteurs, de travailler pour procurer jouissance et satisfaction aux non-producteurs ; elle est l'explosion consciente des efforts ouvriers en vue de la transformation sociale ; elle est l'aboutissement logique de l'action constante du prolétariat en mal d'émancipation ; elle est la multiplication des luttes soutenues contre le patronat... Elle est une étape de l'évolution  marquée et précisée par des soubresauts qui seront des grèves générales corporatives.»

«La grève générale, dans son expression dernière, n'est pas pour les milieux ouvriers le simple arrêt des bras : elle est la prise de possession des richesses sociales mises en valeur par les corporations, en l'espèce les syndicats, au profit de tous.»

Quand et comment ce mouvement gréviste révolutionnaire pourrait-il se produire ? Quels motifs profonds permettent à ses propagandistes d'en recommander l'emploi avec espoir de succès ?

Aucune indication ne nous est fournie à ce sujet, car les partisans de la grève générale révolutionnaire n'entendent pas «jouer aux prophètes». Ils se contentent de déclarations vagues, telles que celle-ci : «La révolution entrevue par tous et que le monde ouvrier appelle grève générale, sera elle aussi ce que le travailleur l'aura conçue, saura la créer. L'action se déroulera selon le degré de conscience de l'ouvrier et selon l'expérience et le sens de la lutte qu'il se sera donnés.»

Ce «degré de conscience», cette «expérience» et ce «sens de la lutte », l'ouvrier les acquerra peu à peu en exerçant lui-même son action, en accomplissant lui-même son effort «pour obtenir des puissances qui le dominent les avantages réclamés». «Par l'action directe, l'ouvrier crée lui-même sa lutte ; c'est lui qui la conduit, décidé à ne pas s'en rapporter à d'autres qu'à lui-même du soin de la libérer.», Cette action directe, «cette pratique journalière va chaque jour croissant jusqu'au moment où, parvenue à un degré de puissance supérieure, elle se transformera en une conflagration que nous dénommons «grève générale et qui est la révolution sociale3 ».

Qu'est-ce, en substance, que cette action directe ? On comprend facilement ce qu'elle pourrait être dans une période de révolution, mais il est difficile d'en saisir la forme dans la pratique quotidienne. Si nous nous reportons aux explications de Griffuelhes, nous voyons qu'il cherche à définir l'action directe, «celle qui est directement exercée par les intéressés.»

Mais il reconnaît lui-même que cette définition théorique ne suffit pas, et il propose des exemples. Il cite d'abord l'agitation en faveur de la mise en liberté du capitaine Dreyfus: «Ce fut la foule soulevée qui fit pression sur les pouvoirs constitués, et la lourde machine judiciaire, mise en mouvement, rendit à la liberté le capitaine.»

« C'est d'ailleurs par une agitation moins vaste, mais, de même caractère, que les pouvoirs ont attenté au droit de propriété des placeurs, en permettant la suppression du privilège de placement», et qu'ils ont, dans un autre ordre d'idées, étendu la juridiction prud'hommale à toutes les catégories de salariés.»

Cet exposé, vraiment un peu court et indéterminé, est complété par les partisans italiens de l'action directe qui, dans l'Avanguardia Socialista, organe de la fraction socialiste révolutionnaire de Milan, s'expriment comme suit :

«La théorie de l'action directe repose sur l'observation que les changements des rapports sociaux, avant d'être exprimés par des lois, sont réalisés dans la société : que de tels changements se résument en droits contractuels que les divers groupes en lutte se reconnaissent réciproquement ; que par le fait des nouveaux droits acquis, un groupe se trouve profiter d'un avantage sur l'autre et réciproquement ; que, au point de vue de la classe ouvrière, les avantages économiques de tout genre se résument en des augmentations de salaires, et que celles-ci s'obtiennent par la lutte économique, sans que l'action parlementaire puisse avoir, à ce point de vue, aucune portée efficace. Quant aux avantages politiques, ils dépendent de la valeur morale croissante de l'ouvrier, de sa plus grande considération sociale, et, par conséquent, de sa plus grande force, qui est le résultat de l'organisation plus complète de la classe ouvrière, de la plus grande perfection de cette organisation même, et des soutiens économiques, comme la coopération, dont elle peut toujours disposer.»

L'action directe doit constituer la méthode pratique de la politique de toute la classe ouvrière parvenue à la conscience de l'antagonisme latent et final de tous ses intérêts avec ceux de la classe capitaliste ; elle a un champ d'action bien autrement vaste que celui des traditionnelles luttes électorales et parlementaires.

«Les militants ne doivent jamais subordonner l'action ouvrière aux forces sociales qui s'agitent autour d'eux. Et ce résultat ne peut être atteint que si la classe ouvrière constitue un organisme formé d'elle et ayant pour unique tâche de lutter pour ses intérêts. Cet organisme, à notre avis, doit échapper à toute influence, soit qu'elle émane des possédants, soit qu'elle émane du pouvoir ; il doit comprendre les institutions et les services qui répondent à chacun des besoins du travailleur, il doit se suffire, pour n'emprunter qu'aux éléments qu'il comprend la force d'agir et de s'imposer».
 
 

* * *

 



Il n'y a évidemment dans cette méthode rien de bien nouveau en soi et ses partisans sont les premiers à le reconnaître. «C'est à peine, disent-ils, s'il y a quelque nouveauté dans la formule, mais elle était nécessaire pour bien distinguer le mouvement syndical du mouvement socialiste qui, un peu partout, est devenu synonyme d'action électorale et de bavardage parlementaire.» Et ainsi s'indiquent les sentiments antiparlementaires des partisans de l'action directe.

La méthode dans son ensemble soulève d'ailleurs de nombreuses questions.

Préconiser une politique d'union de toute la classe ouvrière, c'est certes un beau programme, mais il n'est pas besoin de regarder les choses et les hommes de bien près pour saisir combien nous en sommes loin encore. Dans la pratique, nous voyons presque partout la division : dans le domaine politique, c'est presque une nécessité ; dans le domaine syndical, c'est un fait actuel indiscutable. On nous dit que la communauté d'intérêts doit suffire à unir tous les prolétaires dans une commune action contre le capital. Mais d'abord les intérêts ne sont pas communs : le prolétariat, comme la bourgeoisie se compose de classes dont les intérêts sont différents, parfois même opposés. D'ailleurs, à supposer même la communauté d'intérêts établie, il y a les questions de méthodes. Jamais et nulle part un prolétariat conscient, intelligent et critique n'acceptera à l'unanimité un programme ou une méthode. Les variétés des caractères et des tempéraments sont là qui, pour des raisons inhérentes à la nature même de l'homme, empêcheront sûrement cet accord général.

On nous dit d'ailleurs que la méthode de l'action directe repose sur quelques observations indiscutables: «Les changements des rapports sociaux, avant d'être exprimés par des lois, sont réalisés dans la société.» On en conclut que le Parlement, qui fait les lois, n'est qu'un enregistreur. Cette affirmation n'est pas exacte pour les questions ouvrières ; la loi établissant la responsabilité des patrons en cas d'accidents du travail, ou celle instituant les retraites ouvrières par exemple, ont sensiblement modifié certains rapports sociaux et elles ne sont pas l'expression légale d'une pratique existante. Elles sont dues exclusivement à la pression politique des élus de la classe ouvrière au Parlement.

On nous dit encore que les avantages économiques se résument toujours pour la classe ouvrière en des augmentations de salaires, qui ne s'obtiennent que par la lutte économique (action directe). C'est encore une affirmation très discutable. Les lois dont nous venons de parler, celle qui réduit les heures de travail, sont des avantages économiques ; elles ne se résument pas en des augmentations de salaires et sont dues au Parlement.

Sans insister davantage, il faut reconnaître que le syndicalisme révolutionnaire correspond à un besoin de nouveauté qui se manifeste de temps à autre dans les partis avancés. L'évolution sociale suit généralement des voies dont les socialistes en particulier supportent difficilement les longueurs et qu'ils cherchent à replacer par des chemins plus durs peut-être, mais plus courts. Dans leur ardeur vers le succès rapide, ils risquent souvent d'aller trop brusquement et de compromettre ce qui est acquis.
 
 

* * *



On ne peut parler des rapports des syndicats et de la grève générale sans indiquer les tendances politiques qui ont fait dévier peu à peu la grève générale de son caractère exclusivement économique au début, pour en faire l'équivalent de la révolution sociale. Les partisans de la grève générale attachent aujourd'hui infiniment plus d'importance à ce caractère politique qu'au caractère économique passé au second plan et leur propagande en faveur de la grève générale est accompagnée d'une campagne ardente contre le parlementarisme.

Le Comité de la grève générale déclarait «que la grève générale, parce qu'elle est une arme économique, est autrement féconde en heureux résultats que les efforts tentés par les voies parlementaires pour acculer les pouvoirs publics à une intervention favorable aux exploités». Un autre partisan de la grève générale écrivait dans le même ordre d'idées : «Ne faudrait-il pas conclure du faiblissement électoral du socialisme politique que le suffrage universel n'a pas la valeur dynamique que certains lui ont attribuée et que rien de définitif ne peut être édifié sur le sable mouvant que constituent les masses électorales ?» Ainsi s'affirme et se précise la tendance politique qui guide les partisans de la grève générale. Ce qu'ils n'indiquent que timidement, sous forme interrogative, dans des enquêtes ou des articles, ils l'affirment hautement dans les conversations et dans les conférences de propagande. Pour eux, la grève générale, couronnement de l'action corporative, doit remplacer l'action parlementaire dont ils proclament la faillite. Ils se contentent de critiquer la tactique socialiste des dernières années et la forme gouvernementale actuelle ; ils affirment que la grève générale sera la Révolution, mais ils n'en indiquent ni les modes de préparation, ni les moyens d'action, ni les conditions les plus favorables. Cette absence de toute critique amoindrit sensiblement la valeur de cette théorie, qui est loin d'être devenue encore une méthode d'action.
 
 

* * *



L'attitude des organisations syndicales étrangères est essentiellement différente de celle des associations ouvrières de France et d'Italie. Et la majorité d'entre elles est hostile à la grève générale4 .

Alphonse Octors, le secrétaire de la commission syndicale du Parti ouvrier belge, s'élève avec énergie contre la conception de la grève générale-révolution sociale qui est dans l'état actuel de l'organisation ouvrière une «vaste utopie». Non pas qu'il faille rejeter définitivement cette arme d'émancipation, mais il importe de n'en user qu'à bon escient, lorsque le prolétariat saura s'en servir et qu'il pourra en prévoir tous les effets.

Les militants belges bornent donc leur programme actuel à organiser avant tout la classe ouvrière, à lui donner la conscience de classe. On sait comment par les syndicats et par les coopératives ce prolétariat belge a su constituer un organisme corporatif et économique qui, d'une part, grouper les travailleurs par une discipline consentie. et raisonnée, d'autre part, leur fournit une réserve financière chaque jour grandissante et les prépare peu à peu au rôle de gérants industriels et commerciaux qu'ils auront à remplir dans l'avenir. C'est là une préparation de longue haleine sans doute, dont les militants d'aujourd'hui ne pensent pas voir les résultats. mais ils s'y consacrent avec un dévouement et une prévoyance profondément intelligents.

Il est à noter à ce sujet que les partisans français de la grève générale révolutionnaire ne font qu'à peine mention du rôle éducateur que doivent jouer les coopératives, dans la préparation de la grève générale, ni des réserves importantes qu'elles pourraient lui fournir ; — nouvelle indication de l'importance exagérée qu'aura prise à leurs yeux la considération politique : ils ne mettent qu'en seconde ligne les véritables moyens de préparation économique.

Les syndicats allemands ont sur la question la même manière de voir que les syndicats belges.

Karl Legien, secrétaire de la «Commission générale des syndicats allemands, et chargé du rapport présenté au Congrès socialiste international de 1900 au nom de la Commission de la grève générale, déclarait que «pour la majorité le la Commission, la question de la grève générale n'est pas discutable en ce moment, par cette raison très simple que lorsqu'on veut la bataille il faut d'abord commencer par former les bataillons qui pourront y aller. Aussi longtemps que le prolétariat ne disposera pas de syndicats librement organisés et nombreux, il ne sera pas souhaitable qu'on déclare la grève générale, parce que cette grève générale n'aurait qu'une conséquence, ce serait de livrer le prolétariat à la bourgeoisie, qui le fusillerait et l'affamerait.»

Et, sans exclure l'idée d'une grève générale, il rappelait, avec la motion votée par le Congrès socialiste international de Londres, que la condition nécessaire et inévitable du succès, c'est l'organisation syndicale. La Commission du Congrès de 1900 vota d'ailleurs une résolution qui se tenait ainsi:

«Ce qui est immédiatement nécessaire, c'est l'organisation syndicale des masses ouvrières, puisque l'extension de l'organisation dépend de l'extension des grèves des industries entières ou des pays entiers.»

Le dernier congrès des Syndicats allemands à Cologne, en  mai 1905, s'est occupé à fond de la grève générale, et suivant les conclusions du rapporteur, Bömelburg, s'est déclaré nettement opposé à ses applications corporatives, économiques ou politiques. Malgré l'intervention de quelques partisans de la grève politique ou des grèves généralisées — car on a parlé indistinctement de toutes ces applications différentes de l'idée de grève générale — la motion Bömelburg, condamnant la grève générale sous toutes ses formes, a été adoptée à l'unanimité du congrès moins sept voix.

La même opinion est encore soutenue par le Secrétaire de la «Commission générale» des syndicats autrichiens, A Hueber. En quelques lignes très précises, il se déclare partisan des grèves corporatives généralisées, pour les corporations «fortement centralisées» et possédant «un puissant trésor de guerre». Il recommande l'emploi de la grève générale locale, qui constitue une pression sur les pouvoirs publics ou le patronat d'une ville ou d'une région. La grève générale, «envisagée comme moyen d'obtenir des droits politiques ou de défendre les droits déjà conquis, n'est pas à ses yeux une utopie : il pourra se produire certaines circonstances dans lesquelles «le prolétariat devra accomplir sa mission historique.» Mais, «à la question de savoir si la grève générale est bonne pour amener la révolution sociale et par suite le régime socialiste de la production», Hueber répond nettement par la négative. En manière de conclusion, il recommande la création de puissants organismes centraux, la coalition des syndicats avec les coopératives de consommation, l'organisation de la production coopérative ainsi que de l'action politique. «Bref, emparons-nous de toutes les positions qui s'offrent comme utiles et accessibles, et nous aurons de la sorte abattu de la besogne socialiste révolutionnaire en actes et non en paroles.»
 
 

* * *



Ainsi donc, nous trouvons parmi les représentants de la classe ouvrière internationale deux tendances opposées.

La plus importante, celle qui réunit la majorité des suffrages étrangers, voit dans la grève générale une forme lointaine de l'action prolétarienne qui ne pourra être mise en pratique que le jour où l'organisation syndicale, économique, coopérative, sociale du prolétariat sera parvenue à un degré supérieur ; mais cette époque est assez lointaine pour que la préoccupation de l'organisation doive longtemps encore dominer celle de la réalisation.

L'autre tendance, représentée par certaines organisations françaises et italiennes, voit dans la grève générale l'acheminement prochain à la révolution sociale.
 
 

 


III
LA GRÈVE GÉNÉRALE
ET LES PARTIS POLITIQUES



La grève générale est depuis bien des années l'objet de discussions très vives dans les milieux politiques.  La diversité des points de vue signalée dans le chapitre précédent s'accentue encore ici. Les groupes syndicaux en effet n'ont à envisager la grève générale que dans ses rapports avec l'action corporative ; leurs opinions varient suivant la conception qu'ils se font de l'action syndicale et le caractère plus ou moins révolutionnaire qu'ils lui attribuent. Les groupes politiques au contraire doivent, d'une part, se préoccuper du côté syndical de la question, car, quoi qu'on en ait dit, l'action politique ne peut pas se désintéresser aujourd'hui de l'action syndicale ; d'autre part, ils doivent examiner le côté proprement politique de la question, c'est-à-dire les rapports de leur conception politique avec la grève générale.

Les combinaisons des diverses opinions syndicales et politiques ont déterminé parmi les socialistes et les anarchistes internationaux une variété extrême d'attitudes à l'égard du grand problème qui nous occupe. Dans un même parti, dans un même groupe, des personnalités d'opinions généralement voisines. se trouvent séparées sans motifs parfois bien apparents. Les uns sont favorables, les autres opposés par tendance, par sentiment.

Cette diversité extrême des attitudes provient de ce qu'il s'agit ici d'une question encore toute théorique ; même dans les pays où la grève générale a été expérimentée, l'opinion ne peut se baser sur les résultats de tentatives faites toujours jusqu'ici dans des conditions incomplètes et insuffisantes qui ne permettent pas de se prononcer. Les seuls guides de nos investigations sont les règles de la logique et l'ensemble des méthodes déductives et comparatives qui permettent d'apprécier la valeur d'un acte projeté en cherchant à en fixer les conditions nécessaires et à en découvrir les conséquences possibles. Ces méthodes nécessairement approximatives laissent à chacun la latitude d'attacher plus d'importance aux considérations qui confirment sa façon de voir et moins d'importance à celles qui lui sont contraires. Chacun se dirige dans cette investigation, parfois purement imaginative de l'avenir, suivant son tempérament, son degré de culture, son habitude du raisonnement. Aussi y a-t-il pour ainsi dire autant de conceptions de la grève générale que de théoriciens. Dans le détail, les variantes sont infinies. Heureusement certaines grandes lignes communes permettent de les diviser en groupes distincts que l'on pourrait établir conformément à la classification que voici:

I. — Les PARTISANS de la grève générale comprennent les catégories suivantes :

a) Les antiparlementaires.

Pour eux, la grève générale est le grand acte libérateur, c'est la révolution.

«Pour l'avenir, la grève générale s'indique comme le seul et unique moyen qu'ait à sa disposition la classe ouvrière pour sortir du salariat et renverser l'ordre capitaliste et gouvernemental.» La grève générale devient à leurs yeux «la révolution décentralisée».

Le parlementarisme est leur grand ennemi ; ils n'en voient que les défauts et aucun des avantages. «Une fausse conception de l'État et surtout une estimation exagérée du parlementarisme ont peu à peu détourné le prolétariat du terrain de la vraie lutte de classes» qui devait avoir pour manifestation exclusive «une action directe avec pleine responsabilité de chacun : grèves, 1er mai, boycottage». «L'idée de grève générale surgit, logiquement et fatalement, quand la classe ouvrière délaisse l'illusion politique pour concentrer ses efforts d'organisation, de lutte et de révolte sur le terrain économique.»

La critique souvent justifiée des formes et méthodes du mouvement ouvrier moderne fournit à ces partisans résolus de la grève générale une ample réserve d'arguments contre les pratiques actuelles Mais les insuffisances ou les faiblesses de l'action de notre parti au cours des dernières années ne constituent pas un fondement légitime de la grève générale et de son adoption à l'exclusion de tous autres modes d'émancipation.

b) Du même avis est le citoyen Briand qui s'est acquis, dans cette question, une situation particulière. Bien que membre du Parti socialiste français, il s'est affirmé nettement partisan de la grève générale. Elle est pour lui la conséquence inévitable de l'organisation, comme le couronnement obligatoire de l'organisation et de l'action syndicales, l'aboutissement nécessaire de Révolution économique, «qui dressera en face du patronat le prolétariat tout entier». Elle sera en un mot la révolution, mais la révolution légale». Elle n'est en effet que l'application d'un «des moyens légaux, inconsciemment mis à la disposition des travailleurs», par l'État bourgeois, moyen qui, «habilement et pratiquement interprété, doit assurer la transformation économique5 ».

c) Si, pour les deux premiers groupes, la grève générale et la révolution ne sont que deux désignations différentes d'un seul et même phénomène, pour certains socialistes révolutionnaires, au contraire, et pour le Parti ouvrier socialiste révolutionnaire (allemaniste) en particulier, ce sont deux phénomènes distincts.

A vrai dire les caractéristiques de cette différence ne sont guère précisées. Mais les affirmations sont très nettes :

 «Des flots d'encre ont été versés pour savoir si la grève générale devait être pacifique ou révolutionnaire. Nous estimons simplement qu'elle doit être la grève générale. La manie de tout étiqueter ne doit pas nous obliger à ajouter quoi que ce soit à ces deux mots. Pas plus que la révolution, la grève générale ne peut se décréter. Peut-être demain, peut-être beaucoup plus tard, il nous faudra agir ; il est donc nécessaire de nous y préparer.»

On paraît donc considérer ici les deux phénomènes comme différents.

II. — Les INDÉCIS.

Il est ensuite tout un groupe de socialistes — réformistes et révolutionnaires — qui, sans condamner nettement la grève générale, ne s'y montrent que peu disposés et lui adressent des critiques de détail nombreuses.

C'est l'attitude généralement adoptée pr la plus grande partie du socialisme international en particulier au dernier Congrès de Amsterdam.

La résolution votée par la majorité du Congrès (36 voix contre 4 et 3 abstentions), s'élève contre la conception simpliste de la grève générale: «Si l'on entend par là la cessation complète de tout travail à un moment donné, elle est inexécutable parce qu'une telle grève rendrait chaque existence, celle du prolétariat comme toute autre, impossible.»

Mais «il est au contraire possible qu'une grève qui s'étendrait soit sur un grand nombre de métiers, soit sur les plus importants d'entre eux au fonctionnement de la vie économique, se trouverait être un moyen suprême de d'effectuer des changements sociaux de grande importance ou de se défendre contre les attentats réactionnaires sur les droits des ouvriers.»

Ici on reconnaît donc l'utilité éventuelle d'une grève générale, dans certaines circonstances économiques et politiques, mais on recommande au prolétariat de ne pas se laisser charmer par les faciles promesses des anarchistes qui détourneront la classe ouvrière de son effort politique syndical et coopératif, sous prétexte de remplacer l'action ouvrière de longue haleine par l'emploi de la grève générale. Alors que les partisans résolus de la grève générale conseillent l'abandon de toute action autre qu'elle-même, la majorité des socialistes internationaux recommande au contraire la continuation de l'action politique et parlementaire, et n'envisage le recours à la grève générale que comme une mesure spéciale qui ne peut être recommandée que dans certains cas seulement.

III. — Les ADVERSAIRES.

Il est enfin de nombreux socialistes — aux nuances les plus variées — qui sont délibérément opposés à la grève générale.

a) D'une part, ce sont les chefs du Parti socialiste de France, Jules Guesde et Lafargue, qui sont très nettement adversaires de la grève générale.

Ils voient surtout en elle l'arme dont se servent les antiparlementaires, et comme telle ils la condamnent. «Dès le commencement, la grève générale est apparue comme un moyen dirigé contre l'action politique du Parti socialiste» ,et plus loin : «Le mot «grève générale» sert d'arme contre toutes les écoles du socialisme, aussi bien contre le P. S. de F. que contre le P. S. F. Actuellement la phrase grève-généraliste fait plus de mal au socialisme que le ministérialisme.» (Jules Guesde, Congrès de Lille, août 1904.)

La grève est d'ailleurs une entreprise d'ordre syndical et non pas d'ordre politique. Comment en conséquence un parti politique pourrait-il mettre tout son espoir en une action exclusivement corporative ? «Nous avons toujours défendu et aidé les grévistes, dit Lafargue, mais nous n'avons jamais pris l'initiative d'une grève.» «Si la gr


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