Source : Bibliolib
Le sport est très souvent présenté par ses laudateurs
et ses défenseurs comme un fait universel, un invariant culturel.
Sous des formes certes changeantes, il aurait été pratiqué
à toutes les époques et sous toutes les latitudes. Son omniprésence
dans le temps et dans l’espace ne ferait aucun doute. Dans cette vision
divine, mystique et quasiment céleste, le Sport transcenderait les
hommes, il serait « de partout et de toujours », il apparaît,
dès lors, comme une sorte d’entité supra-naturelle. Phénomène
transhistorique, il serait également au-dessus des batailles politiques,
des luttes de classe et des conflits armés. Il formerait un monde
à part, une sorte de supra-nation, un « gouvernement universel
». Le sport, et plus particulièrement l’olympisme, cette «
ONU sportive » (Jean-Marie Brohm), aurait ainsi une mission humanitaire
à accomplir, une sainte croisade à mener : contribuer à
la paix sur terre, établir et maintenir la cohésion et «
la paix sociale » (De Coubertin), instaurer l’entente cordiale entre
les hommes de bonne volonté (sportive), en les rassemblant, par-delà
leurs convictions (religieuses ou politiques) et leurs origines (sociales
ou raciales), autour d’une même ferveur religieuse (la passion du
sport, la communion athlétique). Intrinsèquement neutre et
politiquement correct, le sport oeuvrerait essentiellement pour l’amitié,
la réconciliation, l’harmonie sociale, la coexistence pacifique,
bref, l’apaisement et la résolution de tous les conflits.
Aussi, tous les partis politiques (excepté l’extrême gauche
et certaines organisations libertaires) s’accordent pour célébrer
les bienfaits du sport et récitent régulièrement tous
les poncifs du catéchisme sportif : égalité des chances,
loyauté de la lutte olympique, exemplarité de la valeur éducative
(école de vertu, de solidarité, de « droiture morale
», etc.), universalité de la « culture » sportive,
« message d’espoir pour tous les opprimés », rassemblement
fraternel, pacifique (oecuménisme sportif, mythe de la trêve
olympique), etc.
Si dans son essence la compétition sportive1
est postulée pure et innocente, c’est qu’elle est présentée
comme un besoin fondamental de l’homme, une tendance instinctive, une sorte
de disposition naturelle et primitive. Pour les tenants de cette version
innéiste, l’homme aurait toujours ressenti l’impérieuse nécessité
de se mesurer et de rivaliser physiquement avec ses semblables. Le désir
de comparer ses capacités physiques, d’élire le plus fort,
le plus rapide et de chercher sans cesse le dépassement de ses limites
biologiques serait inhérent à la vie de l’homme, à
son existence même. La compétition physique serait ainsi une
donnée anthropométrique fondamentale, « enracinée
au plus profond de la nature humaine », inscrite dans la part animale
de l’homo sapiens.
Or, ce qu’il faut affirmer, c’est que cette représentation du
sport comme sphère autonome et apolitique2
est un mythe3 tenace qui permet d’occulter
la réalité peu reluisante du spectacle sportif contemporain
(notamment le dopage et les violences endémiques4
), ses nombreuses collaborations (ou collusions) avec des régimes
politiques totalitaires et son parti pris idéologique réactionnaire.
D’une part, le sport est, dès son apparition, indissociable du système
capitaliste, dont il est pétri des valeurs, d’autre part, il est
une « dépolitisation des réalités du monde »
(Michel Beaulieu), dictant à des milliards d’individus une «
vision sportive de l’univers ».
Il semble important d’insister sur cinq points :
1) Le sport est une donnée culturelle, une production historiquement
datée (l’Angleterre de la fin XVIIIème siècle puis
et surtout l’Europe du XIXème siècle), il prend son essor
avec l’avènement de la société capitaliste industrielle.
Ainsi, dès sa naissance, le sport est politiquement et idéologiquement
déterminé par le mode de production capitaliste5
. Comme le notait le sociologue Norbert Élias, il y a bien une «
sociogenèse du sport » qui va imprimer sa marque sur sa constitution
originelle et conditionner son développement. Dans son apparition
et tout au long de son processus d’institutionnalisation, le sport (tout
comme l’olympisme) est « consubstanciellement intégré
au mode de production capitaliste et à l’appareil d’État
bourgeois » (Jean-Marie Brohm). L’institution sportive est organiquement,
incorporée au système de production capitaliste dans lequel
elle s’épanouit. La diffusion et l’emprise planétaire du
sport, l’olympisation du monde vont accompagner l’expansion impérialiste
du système capitalisme (et du capitalisme bureaucratique d’État).
C’est dans cette paternité que réside la singularité
du sport (un sport improprement qualifié de « moderne »,
par ceux qui voudraient faire croire à une continuité, à
une unité avec des sports dits antiques, médiévaux,
traditionnels ou encore exotiques). Aussi, il y a homologie de structure
et identité de point de vue entre l’organisation sportive et l’organisation
capitaliste. Rien d’étonnant que les principes constituants du sport
(compétition, rendement, performance, record) reflètent les
catégories dominantes du capitalisme industriel.
De ce point de vue, il ne saurait y avoir d’un côté un
« sport ouvrier », une version socialiste (prétendue
authentique) du sport (et encore moins un usage révolutionnaire
de celui-ci), et d’autre part une confiscation bourgeoise, capitaliste
qui serait, elle, dénaturée, défigurée, corrompue
et qui expliquerait toutes les soi-disant « déviations »
ou « dégradations » de l’idéal olympique. La
logique sportive est la même à l’Est qu’à l’Ouest.
Les récentes révélations sur l’institutionnalisation
du dopage en ex-RDA (longtemps présentée comme le paradigme
du sport communiste), sa planification scientifique et son étatisation
devrait définitivement dessiller les incrédules ou les idéalistes
intégristes.
Le sport est porteur de toutes les « valeurs » capitalistes
qu’il contribue à plébisciter en les présentant comme
« naturelles », comme allant de soi et nécessaires :
lutte de tous contre tous (struggle for life), sélection
des « meilleurs » et éviction des « moins bons
», transformation du corps en une force essentiellement productive,
recherche du rendement maximum, de son exploitation optimale (la performance),
etc.
2) Les grandes rencontres sportives (jeux Olympiques, coupes du monde,
etc.) ont constamment servi de paravent et de caution à des régimes
bafouant en toute impunité les droits de l’homme et les droits démocratiques
les plus élémentaires : les J. O. de Berlin (1936) furent
ainsi un soutien moral et financier au régime nazi (qui venait de
promulguer les lois de Nuremberg) et servirent à camoufler la mise
en place du génocide juif6
; en 1978, en Argentine, le Mundial de football fut brillamment organisé
par la Junte fasciste du général Videla qui remporta là
un formidable succès populaire ; les J. O. de Moscou (1980) eurent
lieu alors que les russes envahissaient sauvagement l’Afghanistan et que
les dissidents soviétiques étaient massivement déportés
dans les Goulags ; le Rallye Paris-Dakar, aventure néo-coloniale
et para-militaire ultra médiatisée, permet à quelques
nantis, sponsorisés par des multinationales, de s’adonner en toute
impunité à une course poursuite destructrice et mortifère
dans des régions déchirées par la misère et
la famine ; récemment les jeux Asiatiques (1990) ont redoré
le blason de la Chine terni par le massacre de la place Tien Anmen et les
centaines de victimes de la répression du printemps de Pékin
(tout comme en 1968 les J. O. de Mexico avaient recouvert sous les fastes
de la « fête de la jeunesse » les corps des étudiants
massacrés quelques jours auparavant sur la place des Trois-Cultures).
Tous ceux qui défendirent le maintien de l’organisation de ces manifestations
(en s’élevant avec virulence contre les différents appels
au boycott) se sont rendus objectivement complices des crimes contre l’humanité
perpétrés sous le couvert de ces festivités, de ces
bacchanales sportives. Pire, par une présence apparemment neutre,
ils les ont cautionnés et entérinés, ils ont permis
à des régimes dictatoriaux d’asseoir leur prestige et de
continuer leurs exactions après avoir reÁu l’absolution sportive.
À maintes reprises des opposants politiques, des « subversifs
», des indésirables (étudiants, mendiants, petits voyous,
prostituées, etc.) ont été évacués,
emprisonnés, éliminés, pour que l’organisation des
grandes rencontres sportives soit irréprochable et que nul «
élément perturbateur » ne vienne ternir la bonne image
que se composait le pays hôte. Il ne faut jamais oublier que derrière
les athlètes se profilent toujours des états, que glorifier
les premiers c’est toujours acclamer et médailler le pays dans lequel
ils ont été élevés, lui accorder un satisfecit,
lui rendre un puissant hommage.
3) Aujourd’hui plus que jamais, la pratique du sport de haut niveau
devient en elle-même une atteinte aux droits de l’homme : le corps
du sportif est chosifié, transformé dès le plus jeune
‚ge en chair à records, en « morceaux de viande » (selon
l’expression du gardien de but franÁais Pascal Olmeta), en missile
balistique. Il existe bel et bien un esclavagisme sportif, une exploitation
négrière des athlètes. Gavés d’exercices physiques
dès l’enfance (voir les ravages causés par ce que l’on appelle
avec diplomatie l’Entraînement Sportif Intensif Précoce),
reclus, encasernés dans des centres où la préparation
confine au conditionnement, bien souvent nourris (parfois même à
leur insu) de produits dopants hautement nocifs, les sportifs de haut niveau
ne sont plus que des instruments aux mains des multinationales, des holdings
financiers et des politiques de prestige national. Quant aux pays pauvres
(tout particulièrement l’Afrique) ils servent aujourd’hui de réservoir
aux clubs de football européens qui vont y puiser de la main d’úuvre
à bon marché, exploitable et corvéable à merci,
revendable, échangeable et à tout moment expulsable vers
leur pays d’origine si elle ne donne pas entière satisfaction :
« La chasse au petit nègre », à la perle noire
est à nouveau ouverte7 !
Dans ce contexte de guerre et de guérilla sportive, il n’est
pas étonnant que certains sportifs se transforment en mercenaires,
en parfaits hommes de main (à la solde d’un état ou d’un
riche commanditaire) dont l’objectif (dans certains cas parfaitement déclaré)
est de détruire l’adversaire, de l’anéantir au besoin en
le brisant physiquement. Dans une arène sportive de plus en plus
militarisée, massivement quadrillée par des unités
spéciales, les brutalités, les violences ouvertes deviennent
coutumières, elles font même partie du spectacle (la boxe,
cette barbarie qui « devrait être bannie des pays civilisés
», comme le proposaient des médecins américains, reste
le paradigme indépassé de ce go°t pour le sang et l’assassinat
médiatisé et sponsorisé). Aujourd’hui, alors que des
centaines de sportifs sont victimes de la corrida sportive, il est urgent
que les pouvoirs politiques mettent un bémol à la surenchère
du citius, altius, fortius orchestrée par les « proxénètes
des stades » (sponsors, affairistes, dirigeants véreux, hommes
d’états à la recherche de consécration, etc.) et affirment
haut et fort qu’aucune médaille ne vaut la santé d’un sportif
!
4) Le sport, parce qu’il est le plus puissant facteur de massification,
un « agrégateur » et un intercepteur de foule exceptionnel,
a toujours rempli des fonctions socio-politiques essentielles pour le maintien
de l’ordre, et notamment :
— le contrôle social des populations (embrigadement et encadrement
de la jeunesse), la gestion des pulsions agressives et sexuelles (canalisées,
réorientées et liquidées dans des voies socialement
tolérées et dans des lieux circonscrits et policés).
Le sport est, en effet, constamment présenté comme un remède,
un antidote, une solution immédiate à tous les maux sociaux
: contre la délinquance juvénile, contre le malaise des banlieues,
contre l’alcoolisme, le tabagisme, et aujourd’hui la drogue, contre les
« dépravations » (la masturbation, « le péril
charnel », les effets de la libération sexuelle), efficace
anesthésiant de l’agitation révolutionnaire. Il est présenté,
à la fois, comme une « hygiène politique préventive
» et comme le moyen privilégié de réinsertion
des « déviants sociaux » (Erving Goffman).
— l’occultation des conflits politiques et sociaux, la dépolitisation
et l’adhésion à un idéal commun (défense du
village, de la patrie, d’une religion, etc.), l’orientation de la pensée
vers des zones stériles (crétinisation et lobotomisation
des meutes sportives, vociférantes et trépignantes)8
. Le spectacle sportif est au sens fort une aliénation des masses,
il endort la conscience critique, l’occupe, la détourne en faisant
rêver, en apportant un bonheur illusoire (fonction narcotique du
sport). Il est un appareil de colonisation de la vie vécue (Jürgen
Habermas). Comme la religion, il est un opium du peuple, un dérivatif,
qui divertit et fait diversion, permet de scotomiser le réel. Ainsi,
en juin 1994, en Thaïlande, la « footmania » liée
au déroulement de la coupe du monde de football (États-Unis)
permit d’étouffer la crise politique : les députés
de l’opposition décidèrent de reporter d’un mois le vote
d’une motion de censure contre le gouvernement, alors que les étudiants
et autres prodémocratiques arrêtaient de protester contre
les lenteurs des réformes politiques pour suivre quotidiennement
de 23 h à 8 h du matin les diffusions en direct de toutes les rencontres
(Libération, 27 juin 1994). Le spectacle sportif via le petit
écran est devenu un puissant hypnotiseur (on estime à au
moins 2 milliards le nombre des personnes ayant suivi la finale de la dernière
Coupe du monde de football).
— une compensation aux inégalités sociales et une
justification de ces inégalités (avec efforts et sacrifices,
il est toujours possible d’accéder à l’élite), un
contrepoids à la grisaille du quotidien. Le spectacle sportif substitue
des « satisfactions fantasmatiques » à des satisfactions
réelles agissant comme un calmant, une arme de dissuasion (Erich
Fromm).
— l’édification d’une identité nationale, régionale.
Le sport galvanise, électrise les passions et les coagule dans un
même élan patriotique et chauvin. Il est en temps de paix
un élément permettant de maintenir et d’exprimer un sentiment
national : dans les pays arabo-musulmans les clubs de football sont ainsi
progressivement devenus des lieux privilégiés où se
forgent une conscience nationale, un sentiment identitaire : « Les
équipes étrangères deviennent des ennemis à
abattre9 ». En Europe, Silvio
Berlusconi qui, avec l’appui des forces néo-fascistes, devait conquérir
la majorité absolue au Parlement italien, avait décidé
d’appeler son parti Forza Italia, reprenant à son compte le slogan
que hurlent tous les tifosi encourageant la Squadra Azzurra10
.
5) Enfin le sport est « un véhicule puissant de diffusion
de l’idéologie établie » (Jean-Marie Brohm) qui contribue
à la reproduction et à la légitimation de l’ordre
bourgeois. L’institution sportive est un efficace appareil idéologique
d’état (Louis Althusser) qui distille massivement, planétairement
une idéologie réactionnaire et fasciste. Elle est même
pour Michel Caillat « le paradigme de l’idéologie fasciste11
» : apologie de la force physique, glorification de la jeunesse,
culte de la virilité et vénération (pour ne pas dire
idol‚trie) du surhomme ; dépréciation, déclassement
et éviction des individus considérés inaptes, faibles
ou trop vieux (sur ce point le sport est l’école de la non-solidarité)
; hiérarchisation puis tri (sous couvert de sélection «
naturelle ») des individus en fonction de leurs potentialités
physiques (il existe bel et bien un eugénisme sportif) ; culte des
élites, vénération et exaltation de l’effort musculaire,
de la souffrance, de l’exténuation et de la mort (et pas seulement
symboliquement) ; anti-intellectualisme primaire, amour du décorum
et du cérémonial démesuré (hymnes nationaux,
chants guerriers, « Ola », parades paramilitaires, débauche
d’emblèmes, de drapeaux et d’oriflammes, etc.) ; exacerbation des
passions partisanes, du chauvinisme et du nationalisme, etc.
Rien d’étonnant que le sport ait toujours été l’enfant
chéri des gouvernements dictatoriaux, fascistes et nazis, «
au point de devenir un élément constitutif indispensable
de ces régimes » (comme le notait le sociologue Jacques Ellul).
Rien d’étonnant qu’en 1936 Pierre de Coubertin ait été
délicieusement conquis par l’organisation des « jeux de la
croix gammée », que Juan Antonio Samaranch (Président
du CIO) ait été un membre important du parti franquiste,
que cet ancien dignitaire fasciste supervisa tout au long des années
1974 et 1975 la mise au pas de la Catalogne (« la répression
atteignit une ampleur jamais vue depuis les années 40, avec arrestations
massives, tortures, exécutions12
»). Rien d’étonnant non plus que Joào Havelange (président
de la Fédération Internationale de Football, mais également
fabriquant d’armes) ait toujours eu un penchant notoire pour les dictateurs
et les potentats africains... Et ce ne sont là que les exemples
les plus criants.
En Europe, en Amérique Latine, en Russie, les stades de football
sont d’ailleurs devenus le lieu d’expression privilégié de
groupuscules fascistes ou néo-fascistes qui ont leurs tribunes réservées.
Les bras tendus fleurissent, les invectives racistes et antisémites13,
les slogans nazis fusent en toute impunité dans les virages occupés
par ceux qu’il est convenu d’appeler les « Ultras14
», les agressions délibérément racistes se multiplient
aux alentours de certains grands stades (tandis que les forces de l’ordre
restent bien souvent passives...). « Toutes les grandes équipes
ont des groupuscules de supporters nazis aux noms évocateurs : "Oranges
mécaniques" pour la Juventus de Turin, "Brigades rouges et noires"
pour le Milan AC, "Granata Korps" pour le Torino, "Mauvais garçons"
pour le FC Barcelone, tandis que les "Ultras sur" du Réal de Madrid
sont ouvertement franquistes15 ».
Citons encore le groupe des Zyklon B (gaz de sinistre mémoire) de
Berlin. En Allemagne, dès 1982, le Front d’Action national-socialiste
« a compris que, avec la fascination qu’une certaine jeunesse avait
pour la violence dans les stades, il y avait un vivier militant à
exploiter, [ce qu’ils firent en se lançant] dans une propagande
intense dans les tribunes des stades, dénonçant pêle-mêle
"l’invasion turque", "le danger gauchiste", "le terrorisme de la RAF",
etc.16 » Si un peu partout en
Europe l’extrême-droite recrute activement dans les stades de football,
c’est que l’idéologie sportive (notamment la haine de l’Autre) se
marie bien avec les thèses les plus réactionnaires.
Pour Jean-Marie Le Pen, dealer des idées d’extrême droite
en France, il ne fait d’ailleurs aucun doute que « le sport est "de
droite", car il nécessite bon nombre de qualités, "loyauté,
sens de l’effort, générosité, etc." qui sont celles
de droite.»17 Et, il ne faudrait
pas trop longtemps pour faire resurgir du « etc. » la bête
immonde...
Il importe donc de lutter contre l’hégémonie du modèle
sportif, de dénoncer les arrière-pensées des discours
pro-sportif et de l’idéologie olympique, d’appeler au boycott de
toutes les grandes manifestations sportives et de promouvoir parallèlement
toutes les activités où dominent la convivialité,
l’amitié, l’entraide, la solidarité, l’hospitalité.
Cette lutte ne saurait être vaine : tout produit historique est transitoire
(Marx), il est en constant devenir et en devenir-autre, c’est-à-dire
sujet à altération. Le sport n’est, de ce point de vue, ni
éternel, ni impérissable, et, tout comme il est apparu et
s’est développé dans une société donnée,
il peut se décomposer et disparaître dans un autre type de
formation sociale. Rien n’est immuable, comme le notait déjà
Hegel, « tout ce qui existe mérite de périr »
et le sport ne saurait faire exception.
Frédéric Baillette
1 Parler de compétition
sportive, de sport de compétition est une tautologie, puisque, par
définition, le sport se distingue du large éventail des pratiques
corporelles et des manières d’exercer ou de mettre son corps en
jeu, justement par la place centrale qu’elle fait à la compétition.
Le sport par définition est compétition, il est l’institutionnalisation
de la compétition physique, son organisation, sa réglementation.
2 Tout au plus les
« amis » du sport admettent qu’il peut y avoir une utilisation
du sport à des fins politiques : le sport est alors considéré
comme pris en otage, à son corps défendant pourrait-on dire,
par des gouvernements peu scrupuleux.
3 Pour une étude
des différentes composantes du mythe sportif, le lecteur pourra
se reporter au livre pionnier de Jean-Marie Brohm, Le Mythe olympique,
Paris, Christian Bourgois Éditeur, 1981.
4 Pour une analyse
contemporaine des aspects négatifs du spectacle sportif, voir Frédéric
Baillette et Jean-Marie Brohm (textes rassemblés par), Critique
de la modernité sportive, Paris, Les Éditions de la Passion,
1995.
5 Sur cette question
fondamentale de la genèse du sport on se reportera à l’ouvrage
fondateur de Jean-Marie Brohm, Sociologie politique du sport, Paris,
Jean-Pierre Delarge, Éditions Universitaires, 1976. Réédité
en 1992 aux Presses Universitaires de Nancy.
6 Jean-Marie Brohm,
Jeux
olympiques à Berlin, 1936, Bruxelles, Éditions Complexe,
1983.
7 Voir l’excellent
dossier d’Amnesty International : « Sport et droits de l’homme :
des liaisons dangereuses », n° 26, décembre 1990.
8 Cf. Jean-Marie Brohm,
Les
Meutes sportives. Critique de la domination, Paris, L’Harmattan, 1994.
9 Cf. Youcef Fatès,
Sport
et Tiers-Monde, Paris, PUF, 1994.
10 « N’importe
quelle proposition, note Jean Baechler, peut devenir idéologique,
pour peu qu’elle soit utilisée dans la combat politique. "Allez
France !" peut n’être qu’un slogan sportif innocent ; il peut aussi
se transformer en slogan idéologique, s’il est mis au service d’une
passion nationale ou nationaliste. Autrement dit, une proposition quelconque
peut toujours servir à un usage idéologique, pour peu qu’on
lui injecte une dose quelconque d’intention politique. » Jean Baechler,
Qu’est-ce
que l’idéologie ?, Paris, Éditions Gallimard, collection
« Idées », n° 345, 1976, p. 25.
11 De son côté
Michel Caillat, après avoir soigneusement étudié les
thèmes réactionnaires qui, depuis plus d’un siècle,
saturent le discours sportif, conclut également : « Le sport
est un phénomène d’imprégnation fasciste. [...] L’idéologie
sportive est le paradigme de l’idéologie fasciste, de ce fascisme
quotidien, ordinaire qui colle à la peau. » L’Idéologie
du sport en France depuis 1880 (Race, guerre et religion), Paris, Les
Éditions de la Passion, 1989.
12 Pour une étude
de cette édifiante reconversion du fascisme à l’olympisme,
se reporter au livre de Vyv Simson et Andrew Jennings, Main basse sur
les J.O., Paris, Flammarion, 1992, chapitre 5 : « Le bras tendu,
je vous salue », p. 84-98.
13 Cf. Philippe Broussard,
« Les tribunes du racisme », Le Monde, 14 février
1990. Republié dans Quel Corps ?, n° 40 (« Football
connection »), juillet 1990, p. 192-194. Plus largement se reporter
dans ce même numéro à l’édifiant dossier de
presse rassemblé sous le titre : « Dans les abattoirs d’attraction
: l’internationale des Ducon-la-joie », p. 123-221.
14 Batskin, un membre
actif du Pitbull Kop qui rassemble les supporters d’extrême droite
du Paris-Saint-Germain, déclarait ainsi au mensuel Lepenniste Le
Choc du Mois (n° 28, mars 1990) : « Les tribunes des stades
de football sont les derniers endroits où l’on peut tendre le bras
droit et crier comme au Parc des Princes "Paris est fasciste !" sans terminer
en prison. [...] Notre objectif, qui est celui de presque tous les hooligans
en Europe, est de rejeter la police hors des stades afin de déployer
librement nos bannières dans les tribunes. » Interview reproduit
intégralement dans Quel Corps ?, n° 40, op. cit., p.
214-215.
15 Didier Pagès,
« Football : ceux qui vont mourir te saluent ou à qui profite
le crime ? », Quel Corps ?, n° 40, op. cit., p. 137 et
l’ensemble du paragraphe « Bas bleus, shorts blancs et chemises brunes
», p. 134-140.
16 Jean Mandrin, «
L’euro-hooliganisme », in Centre de Recherche, d’Information et de
Documentation Antiraciste, Rapport 96 : Panorama des actes racistes
et de l’extrémisme de droite en Europe, Paris, CEDIDELP/CRIDA,
1994, p. 208.
17 Cité par
Le
Canard Enchaîné, 8 juillet 1987. Dans L’Équipe
du 15-16 février 1986, il avait déjà confié
aux journalistes qui l’accueillaient que « notre monde égalitariste
n’aime pas la philosophie même du sport, car la philosophie du sport,
c’est l’émulation, c’est le classement, c’est la hiérarchie
du résultat, c’est la volonté de vaincre. Tous mots qui sont
antinomiques des philosophies qui sont actuellement à la mode. »
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