Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le dimanche 17 mai 2009 @ 18:54:47 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
HistoireD’après l’édition Alfred Costes, 1938. (Première édition : 1906)

CONCLUSION



Si maintenant nous envisageons les enseignements qui peuvent être tirés de l’analyse de la société moderne, en les rattachant à l’ensemble des témoignages relatifs à l’importance de l’entr’aide dans l’évolution du monde animal et de l’humanité, nous pouvons résumer notre enquête de la manière suivante.

Dans le monde animal nous avons vu que la grande majorité des espèces animales vivent en sociétés, et qu’elles trouvent dans l’association leur meilleure arme pour la « lutte pour la vie », comprise, bien entendu, dans le sens large de Darwin - non comme une lutte pour les simples moyens d’existence, mais comme une lutte contre toutes les conditions naturelles défavorables à l’espèce. Les espèces animales dans lesquelles la lutte individuelle a été réduite à ses plus étroites limites, et où l’habitude de l’entr’aide a atteint le plus grand développement, sont invariablement les les nombreuses, les plus prospères et les plus ouvertes au progrès. La protection mutuelle obtenue de cette façon, la possibilité d’atteindre à un âge avancé et d’accumuler de l’expérience, un état intellectuel plus avancé, et le développement d’habitudes de plus en plus sociales, assurent la conservation de l’espèce, son extension et son évolution progressive. Les espèces non sociables, au contraire, sont condamnées à dépérir.

Passant ensuite à l’homme, nous l’avons vu vivant en clans et en tribus à l’aube même de l’âge de pierre ; nous avons signalé un grand nombre d’institutions sociales développées déjà durant l’état sauvage primitif, dans le clan et la tribu ; et nous avons constaté que les plus anciennes coutumes et habitudes, nées au sein de la tribu, donnèrent à l’humanité l’embryon de toutes les institutions qui déterminèrent plus tard les lignes principales du progrès. C’est de la tribu sauvage que la commune villageoise des barbares parvint à se développer ; et un nouveau cycle, plus large que le précédent, de coutumes, d’habitudes et d’institutions sociales, dont un grand nombre sont encore vivantes parmi nous, se forma dès lors, en prenant pour base le principe de la possession en commun d’un territoire donné et sa défense en commun, sous la juridiction de l’assemblée du village, et ayant pour milieu la fédération des villages qui appartenaient à une même souche ou étaient supposés tels. Et lorsque de nouveaux besoins poussèrent les hommes à faire un nouveau pas en avant, ils le firent en constituant les cités, qui représentaient un double réseau d’unités territoriales (communes villageoises), combinées avec les guildes - ces dernières étant formées pour exercer en commun un art ou une industrie quelconque, ou bien pour le secours et la défense mutuels.

Enfin, dans les deux derniers chapitres, des faits ont été mentionnés pour montrer que, quoique le développement de l’État sur le modèle de la Rome impériale ait violemment mis fin à toutes les institutions d’entr’aide du moyen âge, ce nouvel aspect de la civilisation n’a pas pu durer. L’État, basé sur de vagues agrégations d’individus et voulant être leur seul lien d’union, ne remplissait pas son but. Alors la tendance à l’entr’aide brisa les lois d’airain de l’État ; elle réapparut et s’affirma de nouveau dans une infinité d’associations qui tendent maintenant à englober toutes les manifestations de la vie sociale et à prendre possession de tout ce dont l’homme a besoin pour vivre et pour réparer les pertes causées par la vie.

On nous objectera probablement que l’entr’aide, bien qu’étant un des facteurs de l’évolution, ne représente cependant qu’un seul aspect des rapports humains ; qu’à côté de ce courant, quelque puissant qu’il soit, il existe et a toujours existé l’autre courant - l’affirmation du « moi » de l’individu. Et cette affirmation se manifeste, non seulement dans les efforts de l’individu pour atteindre une supériorité personnelle, ou une supériorité de caste, économique, politique ou spirituelle, mais aussi dans une fonction beaucoup plus importante quoique moins évidente : celle de briser les liens, toujours exposés à devenir trop immuables, que la tribu, la commune villageoise, la cité et l’État imposent à l’individu. En d’autres termes, il y a l’affirmation du « moi » de l’individu, envisagée comme un élément de progrès.

Il est évident qu’aucun exposé de l’évolution ne sera complet si l’on ne tient compte de ces deux courants dominants. Mais l’affirmation de l’individu ou d’un groupe d’individus, leurs luttes pour la supériorité et les conflits qui en résultent ont déjà été analysés, décrits et glorifiés de temps immémoriaux. En vérité, jusqu’à ce jour, ce courant seul a attiré l’attention du poète épique, de l’analyste, de l’historien et du sociologue. L’histoire, telle qu’elle a été écrite jusqu’à présent, n’est, pour ainsi dire, qu’une description des voies et moyens par lesquels la théocratie, le pouvoir militaire, l’autocratie et plus tard la ploutocratie ont été amenées, établies et maintenues. Les luttes entre ces différentes forces forment l’essence même de l’histoire. Nous pouvons donc admettre que l’on connaît déjà le facteur individuel dans l’histoire de l’humanité, alors même qu’il demeure un vaste champ d’études nouvelles à faire sur ce sujet, considéré du point de vue qui vient d’être indiqué. Par contre, le facteur de l’entr’aide n’a reçu jusqu’à présent aucune attention. Les écrivains de la génération présente et passée le nient purement et simplement ou même le tournent en dérision. Il était donc nécessaire de montrer tout d’abord le rôle immense que ce facteur joue dans l’évolution du monde animal et dans celles des sociétés humaines. Ce n’est que lorsque ceci sera pleinement reconnu qu’il deviendra possible de procéder à une comparaison entre les deux facteurs.

Tenter une estimation, même approximative, de leur importance relative par quelque méthode statistique, serait évidemment impossible. Une seule guerre - nous le savons tous - peut produire plus de mal, immédiat et subséquent, que des centaines d’années d’action ininterrompue du principe de l’entr’aide ne produiront de bien. Mais, lorsque nous voyons que dans le monde animal le développement progressif et l’entr’aide vont de pair, tandis que la lutte à l’intérieur de l’espèce correspond souvent à des périodes de régression ; lorsque nous observons que, chez l’homme, le succès, jusque dans la lutte et la guerre, est proportionné au développement de l’entr’aide dans chacune des nations, cités, partis ou tribus qui entrent en conflit ; et que, dans le cours de l’évolution, la guerre elle-même fut, jusqu’à un certain point, mise au service du progrès de l’entr’aide au sein des nations, des cités ou des clans, - nous entrevoyons déjà l’influence dominante du facteur de l’entr’aide, comme élément de progrès. Nous voyons en outre que la pratique de l’entr’aide et ses développements successifs ont créé les conditions mêmes de la vie sociale, dans laquelle l’homme a pu développer ses arts, ses connaissances et son intelligence ; et que les périodes où les institutions basées sur les tendances de l’entr’aide ont pris leur plus grand développement sont aussi les périodes des plus grands progrès dans les arts, l’industrie et la science. L’étude de la vie intérieure de la cité du moyen âge et des anciennes cités grecques nous montre en effet que l’entr’aide, telle qu’elle fut pratiquée dans la guilde et dans le clan grec, combinée avec la large initiative laissée à l’individu et aux groupes par l’application du principe fédératif, donna à l’humanité les deux plus grandes époques de son histoire : celle des anciennes cités grecques et celle des cités du moyen âge. Au contraire, la ruine des institutions d’entr’aide pendant les périodes suivantes de l’histoire, lorsque l’État établit sa domination, correspond dans les deux cas à une décadence rapide.

Quant au soudain progrès industriel qui s’est produit pendant notre siècle, et que l’on attribue généralement au triomphe de l’individualisme et de la concurrence, il a une origine beaucoup plus profonde. Les grandes découvertes du XVe siècle, particulièrement celle de la pression atmosphérique, ainsi qu’une série d’autres découvertes en physique et en astronomie, furent faites sous le régime de la cité du moyen âge. Mais une fois ces découvertes faites, l’invention du moteur à vapeur et toute la révolution qu’impliquait la conquête de cette nouvelle force motrice devaient suivre nécessairement. Si les cités du moyen âge avaient assez duré pour mener leurs découvertes jusqu’à ce point, les conséquences éthiques de la révolution effectuée par la vapeur auraient pu être différentes ; mais la même révolution dans l’industrie et dans les sciences aurait eu lieu inévitablement. On peut même se demander si la décadence générale des industries qui suivit la ruine des cités libres et qui fut si frappante dans la première partie du XVIIIe siècle ne retarda pas considérablement l’apparition de la machine à vapeur, ainsi que la révolution industrielle qui en fut la conséquence. Lorsque nous considérons la rapidité étonnante du progrès industriel du XIIIe au XVe siècle. dans le tissage des étoffes ; le travail des métaux, l’architecture et la navigation - et que nous songeons aux découvertes scientifiques auxquelles mena ce progrès industriel à la fin du XVe siècle, nous sommes amenés à nous demander si l’humanité ne fut pas retardée dans la possession de tous les avantages de ces conquêtes par la dépression générale des arts et des industries en Europe qui suivit la décadence des cités médiévales. La disparition de l’ouvrier artiste, la ruine des grandes cités et la cessation de leurs relations ne pouvaient certainement pas favoriser la révolution industrielle. Nous savons, en effet, que James Watt perdit vingt ans ou plus de sa vie à rendre son invention utilisable, parce qu’il ne pouvait trouver au XVIIIe siècle ce qu’il aurait trouvé si facilement dans la Florence ou la Bruges du moyen âge - des artisans capables de comprendre ses indications, de les exécuter en métal et de leur donner le fini artistique et la précision que demande la machine à vapeur.

Attribuer le progrès industriel de notre siècle à cette lutte de chacun contre tous qu’il a proclamée, c’est raisonner comme un homme qui, ne sachant pas les causes de la pluie, l’attribue à la victime qu’il a immolée devant son idole d’argile. Pour le progrès industriel comme pour toute autre conquête sur la nature, l’entr’aide et les bons rapports entre les hommes sont certainement, comme ils l’ont toujours été, beaucoup plus avantageux que la lutte réciproque.

Mais c’est surtout dans le domaine de l’éthique, que l’importance dominante du principe de l’entr’aide apparaît en pleine lumière. Que l’entr’aide est le véritable fondement de nos conceptions éthiques, ceci semble suffisamment évident. Quelles que soient nos opinions sur l’origine première du sentiment ou de l’instinct de l’entr’aide - qu’on lui assigne une cause biologique ou une cause surnaturelle - force est d’en reconnaître l’existence jusque dans les plus bas échelons du monde animal ; et de là nous pouvons suivre son évolution ininterrompue, malgré l’opposition d’un grand nombre de forces contraires, à travers tous les degrés du développement humain, jusqu’à l’époque actuelle. Même les nouvelles religions qui apparurent de temps à autre - et toujours à des époques où le principe de l’entr’aide tombait en décadence, dans les théocraties et dans les États despotiques de l’Orient ou au déclin de l’Empire romain - même les nouvelles religions n’ont fait qu’affirmer à nouveau ce même principe. Elles trouvèrent leurs premiers partisans parmi les humbles, dans les couches les plus basses et les plus opprimées de la société, où le principe de l’entr’aide était le fondement nécessaire de la vie de chaque jour et les nouvelles formes d’union qui furent introduites dans les communautés primitives des bouddhistes et des chrétiens, dans les confréries moraves, etc., prirent le caractère d’un retour aux meilleures formes de l’entr’aide dans la vie de la tribu primitive.

Mais chaque fois qu’un retour à ce vieux principe fut tenté, l’idée fondamentale allait s’élargissant. Du clan l’entr’aide s’étendit aux tribus, à la fédération de tribus, à la nation, et enfin - au moins comme idéal - à l’humanité entière. En même temps, le principe se perfectionnait. Dans le bouddhisme primitif, chez les premiers chrétiens, dans les écrits de quelques-uns des docteurs musulmans, aux premiers temps de la Réforme, et particulièrement dans les tendances morales et philosophiques du XVIIIe siècle et de notre propre époque, le complet abandon de l’idée de vengeance, ou de « juste rétribution » - de bien pour le bien et de mal pour le mal - est affirmé de plus en plus vigoureusement. La conception plus élevée qui nous dit : « point de vengeance pour les injures » et qui nous conseille de donner plus que l’on n’attend recevoir de ses voisins, est proclamée comme le vrai principe de la morale, - principe supérieur à la simple notion d’équivalence, d’équité ou de justice, et conduisant à plus de bonheur. Un appel est fait ainsi à l’homme de se guider, non seulement par l’amour, qui est toujours personnel ou s’étend tout au plus à la tribu, mais par la conscience de ne faire qu’un avec tous les êtres humains. Dans la pratique de l’entr’aide, qui remonte jusqu’aux plus lointains débuts de l’évolution, nous trouvons ainsi la source positive et certaine de nos conceptions éthiques ; et nous pouvons affirmer que pour le progrès moral de l’homme, le grand facteur fut l’entr’aide, et non pas la lutte. Et de nos jours encore, c’est dans une plus large extension de l’entr’aide que nous voyons la meilleure garantie d’une plus haute évolution de notre espèce.
 
 

 


APPENDICE



I. - Essaims de papillons et de libellules, etc. Nécrophores.

M. C. Piepers a publié dans Natuurkunding Tijdschrift voor Neederlandsch Indië, 1891, Deel L, p. 198 (analysé dans Naturwissenschaftliche Rundschau, 1891, vol. VI, p. 573) des recherches intéressantes sur les grands vols de papillons que l’on observe dans les Indes orientales hollandaises. Il paraîtrait que ces vols doivent leur origine aux grandes sécheresses, occasionnées par la mousson occidentale. Ils ont généralement lieu dans les premiers mois où commence à souffler la mousson, et on y rencontre généralement des individus des deux sexes des Catopsilia (Callidryas) crocale, Cr., mais parfois l’essaim se compose d’individus appartenant à trois espèces différentes du genre Euphœa. L’accouplement semble aussi être le but de ces vols. Il est d’ailleurs fort possible que ces vols ne soient pas le résultat d’une action concertée mais plutôt un effet de l’imitation, ou d’un désir de se suivre les uns les autres.

Bates a vu, sur l’Amazone, le Callidryae jaune et le Callidryas orange « s’assembler en masses denses et compactes, quelquefois sur deux ou trois mètres de circonférence, tenant leurs ailes levées, de sorte que la rive semblait bigarrée de parterres de crocus. » Leurs colonnes migratoires, traversant le fleuve du Nord au Sud, « se suivaient sans interruption, depuis le commencement du jour jusqu’au coucher du soleil. » (Naturalist on the River Amazon, p. 131).

Les libellules, dans leurs grandes migrations à travers les Pampas, se réunissent en bandes innombrables, et leurs immenses essaims se composent d’individus appartenant à différentes espèces (Hudson, Naturalist on the La Plata, p. 130 et suiv.).

Un des caractères des sauterelles (Zoniopoda tarsata) est aussi de vivre par bandes (Hudson, loc. cit., p. 125).

M. J.-H. Fabre, dont les Souvenirs entomologiques (huit petits volumes ; Paris, 1879-1890) sont bien connus, s’est donné beaucoup de peine pour mettre en doute ce qu’il appelle avec plus de véhémente que de justice « l’anecdote de Clairville » sur quatre nécrophores appelés pour aider à l’enfouissement. Il ne conteste évidemment pas le fait que plusieurs nécrophores collaborent à l’enfouissement ; mais il ne veut pas admettre (dans ce cas, comme dans d’autres analogues, il conteste l’intelligence chez les animaux et ne veut admettre que « l’instinct ») qu’il y ait eu concours intelligent. « Ce sont des travailleurs fortuits, dit-il, jamais des réquisitionnés. On les accueille sans noise, mais sans gratitude non plus. On ne les convoque pas, on les tolère » (vol. VI, p. 136).

Laissant de côté la question de savoir s’il y a là « convocation » ou non, nous relevons chez le même auteur ce fait intéressant que la collaboration, du moins chez les nécrophores, est entièrement désintéressée ! Trois ou quatre mâles et une femelle ayant aidé à l’enterrement d’une taupe, il ne reste pour en profiter que deux nécrophores. Chaque fois ce n’est qu’un couple que l’on trouve dans le caveau mortuaire. Après avoir prêté main-forte, les autres se sont retirés (p. 124).

Je n’insiste pas sur les remarques passionnées que M. Fabre fait contre l’observation de Gledditsch. Selon moi ; les expériences de M. Fabre confirment pleinement l’idée que Gledditsch s’était faite de l’intelligence des nécrophores.

On sait que très souvent deux scarabées s’aident à rouler une boule, faite avec de la bouse, pour l’amener jusqu’au terrier de l’un d’eux. Lorsqu’il s’agit de la monter sur un talus, l’aide du camarade devient précieuse. On a longtemps pensé que cette association avait pour but de pondre un œuf dans la boule et de préparer ainsi la nourriture à la larve. Il résulte cependant des observations du même naturaliste (Souvenirs entomologiques) que la boule très fréquemment ne contient pas d’œuf et sert simplement de nourriture pour l’un ou pour les deux scarabées. L’aide, en ce cas, serait intéressée de la part du camarade qui vient aider à rouler la boule, et elle est intelligemment acceptée par celui des deux bousiers qui a façonné la boule. Quelquefois, il y a eu tentative d’enlèvement de la part du camarade.

Ajoutons qu’après avoir lu attentivement les huit volumes du savant entomologiste, on ne peut que se convaincre davantage que l’entr’aide est l’essence même de la vie dans de grandes division de la classe des insectes.

II. - Les fourmis.

Les Recherches sur les mœurs de fourmis, de Pierre Huber (Genève, 1810), dont Cherbuliez a publié en 1851 une édition populaire (Les fourmis indigènes) dans la Bibliothèque Genevoise, et dont il devrait y avoir des éditions populaires dans toutes les langues, n’est pas seulement le meilleur ouvrage sur ce sujet, mais aussi un modèle de recherches vraiment scientifiques. Darwin avait raison de considérer Pierre Huber comme un naturaliste supérieur même à son père. Ce livre devrait être lu par tout jeune naturaliste, non seulement pour les faits qu’il contient, mais comme une leçon de méthode dans les recherches. L’élevage des fourmis dans des fourmilières artificielles en verre, et les expériences d’épreuves faites par les observateurs qui suivirent, y compris Lubbock, se trouvent déjà dans l’admirable ouvrage d’Huber. Ceux qui ont lu les livres de Forel et de Lubbock savent que le professeur suisse aussi bien que l’écrivain anglais commencèrent leurs livres dans l’intention critique de réfuter les affirmations de Huber touchant les instincts admirables d’entr’aide chez les fourmis, mais après d’attentives recherches ils ne purent que les confirmer. C’est malheureusement un trait caractéristique de la nature humaine de croire volontiers que l’homme est capable de changer à son gré l’action des forces de la Nature, mais de refuser d’admettre des faits scientifiquement établis tendant à réduire la distance entre l’homme et ses frères animaux.

On voit facilement que M. Sutherland (Origin and Growth of Moral Instinct) commença son livre dans l’intention de prouver que tous les sentiments moraux sont nés de l’attachement des parents et de l’amour familial, sentiments qui sont le monopole des animaux à sang chaud ; aussi s’efforce-t-il de diminuer l’importance de la sympathie et de la coopération chez les fourmis. Il cite le livre de Büchner, La Vie psychique des bêtes, et connaît les expériences de Lubbock. Quant aux ouvrages de Huber et de Forel, il s’en débarrasse par la phrase suivante : « mais tout ou presque tout [les exemples de Büchner touchant la sympathie parmi les abeilles] est faussé par un certain air de sentimentalisme... qui fait de ces ouvrages plutôt des livres de classes que de véritables ouvrages scientifiques et on peut faire le même reproche [les italiques sont de moi] à quelques-unes des anecdotes les plus connues de Huber et de Forel. » (Vol. I, p. 298).

M. Sutherland ne spécifie pas quelles « anecdotes », il vise, mais il semble qu’il n’ait jamais eu l’occasion de lire les travaux de Huber et de Forel. Les naturalistes qui connaissent ces ouvrages n’y trouvent point d’« anecdotes ».

On peut mentionner ici l’ouvrage récent du professeur Gottfried Adlerz sur les fourmis en Suède (Myrmecologiska Studier ; Svenska Myror och des Lefnadsförhallanden, dans Bibang til Swenska Akademiens Handlingar, vol. XI, n° 18, 1886). Il est à peine nécessaire de dire que le professeur suédois confirme pleinement toutes les observations de Huber et de Forel touchant l’entr’aide dans la vie des fourmis, y compris, ce partage de la nourriture qui a tant surpris ceux qui n’avaient pas su le voir (pp. 136-137).

M. Adlerz cite également des expériences très intéressantes qui confirment ce qu’Huber avait déjà observé : à savoir que les fourmis de deux fourmilières différentes ne s’attaquent pas toujours entre elles. Il fit une de ses expériences avec la fourmi Tapinoma erraticum. Une autre fut faite avec la fourmi commune, Rufa. Prenant une fourmilière dans un sac, il la vida à six pieds d’une autre fourmilière. Il n’y eut pas de bataille, mais les fourmis de la seconde fourmilière se mirent à transporter les larves de la première. En général chaque fois que M. Adlerz mit en présence des ouvrières avec leurs larves, prises les unes et les autres dans deux différentes fourmilières, il n’y eut pas de bataille : mais si les ouvrières étaient sans leurs larves, un combat s’engageait (pp. 185-186).

M. Adlerz complète aussi les observations de Forel et de Mac Cook sur les « nations » de fourmis, composées de beaucoup de fourmilières différentes, et d’après ses propres estimations, qui amènent à une moyenne de 300.000 Formica exsectadans chaque fourmilière, il conclut que de telles « nations » peuvent compter des vingtaines et même des centaines de millions d’individus.

Le livre de Maeterlinck sur les abeilles, si admirablement écrit, serait très utile, quoique ne contenant point de nouvelles observations, s’il n’était gâté par tant de « mots » métaphysiques.

III. - Associations de nidification.

Le Journal d’Audubon (Audubon and his Journals, New-York, 1898, page 35), surtout dans les parties où il raconte sa vie sur les côtes du Labrador et de la rivière du Saint-Laurent vers 1830, contient d’excellentes descriptions des associations de nidification, formées par les oiseaux aquatiques. En parlant du « Rocher », une des îles de la Madeleine ou îles d’Amherst, il écrit : - « A onze heures, me trouvant sur le pont, je distinguai nettement le sommet de l’île et je le crus couvert de plusieurs pieds de neige ; il semblait y en avoir sur chaque saillie, sur chaque bosse des récifs. » Mais ce n’était pas de la neige : c’étaient des fous tous posés tranquillement sur leurs œufs ou sur leur couvée nouvellement éclose - leurs têtes toutes tournées au vent, se touchant presque les unes les autres, et en lignes régulières. L’air, sur une centaine de mètres, à quelque distance autour du rocher « était plein de fous volants, comme si une grosse tourmente de neige était au-dessus de nous. Des mouettes kittawacke et des guillemots vivaient sur le même rocher ». (Journals, vol. I, pp. 360-363).

En vue de l’île d’Anticosti, la mer « était littéralement couverte de guillemots et de pingouins communs (Alca torva). Plus loin l’air était rempli de canards veloutés. Sur les rochers du Golfe des goélands argentés, des sternes (la grande espèce, l’espèce arctique et probablement aussi l’espèce de Foster), des Tringa pusillu, des mouettes, des pingouins, des macreuses noires, des oies sauvages (Anser canadensis), des harles huppés, des cormorans, etc., vivaient tous ensemble. Les mouettes étaient extrêmement abondantes ; « elles harcèlent sans cesse tous les autres oiseaux, dévorant leur œufs et leurs petits », « elles jouent le rôle des aigles et des faucons. »

Sur le Missouri, au-dessus de Saint-Louis, Audubon vit, en 1843, des vautours et des aigles ayant fait leurs nids en colonies. Ainsi il mentionne « une longue suite de côtes élevées, surplombées d’énormes rochers calcaires, percés de quantités de trous curieux, où nous vîmes vers le crépuscule entrer des vautours et des aigles » - à savoir des Cathartes aura et des pytargues à têtes blanches (Haliaëtus leucocephalus), ainsi que le remarque E. Couës dans une note (Vol I., p. 458).

Un des lieux les plus propices aux couvées sur les côtes anglaises se trouve dans les îles Farne. L’ouvrage de Charles Dixon,Among the Birds in Northen Shires donne une description animée de ces terrains, où des milliers de goélands, de sternes, d’eiders, de cormorans, de pluviers à collier, d’huîtriers, de guillemots, de macareux se réunissent chaque année. « Quand on approche certaines îles, la première impression est que le goéland (le goéland à manteau brun) monopolise tout le terrain, tant on l’y rencontre en abondance. L’air en semble rempli ; le terrain et les roches en sont encombrés ; et lorsque enfin notre bateau touche le rocher et que nous sautons vivement sur le rivage, tout retentit et s’agite autour de nous - c’est un terrible caquetage, des cris de protestation soutenus avec persistance, jusqu’à ce que nous quittions la place » (p. 219).

IV.- Sociabilité des animaux.

Le fait que la sociabilité des animaux se manifestait davantage lorsqu’ils étaient moins chassés par l’homme est confirmé par beaucoup d’exemples montrant que les animaux qui vivent aujourd’hui isolés dans les pays habités par l’homme continuent de vivre en troupes dans les régions inhabitées. Ainsi, sur les plateaux déserts et secs du Nord du Thibet, Prjevalsky trouva des ours vivant en sociétés. Il mentionne de nombreux « troupeaux de yacks, d’hémiones, d’antilopes et même d’ours. » Ces derniers, dit-il, se nourrissent des petits rongeurs que l’on rencontre en quantité dans ces régions, et ils sont si nombreux que « les indigènes m’ont affirmé en avoir trouvé cent ou cent cinquante dormant dans la même caverne. » (Rapport annuel de la Société géographique russe de 1885, p. II, en russe.) Les lièvres (Lepus Lehmani) vivent en grandes sociétés sur le territoire transcaspien (N. Zaroudnyi, « Recherches zoologiques dans la contrée transcaspienne », dans le Bulletin de la société des naturalistes de Moscou, 1889, 4). Les petits renards de Californie qui, suivant E.-S. Holden, vivent aux alentours de l’observatoire de Lick et ont « un régime composé mi-partie de baies de manzanita et mi-partie des poulets de l’observatoire » (Nature, nov. 5, 1891) semblent aussi être très sociables.

Quelques exemples très intéressants de l’amour de la société chez les animaux ont été rapportés dernièrement par Mr. C. J. Cornish (Animals at Work and Play, Londres, 1896). Tous les animaux, observe-t-il avec justesse, détestent la solitude. Il cite aussi un exemple amusant de l’habitude des chiens de prairies de poser des sentinelles. Elle est si invétérée chez eux qu’il y en a toujours un de garde, même au Jardin Zoologique de Londres et au Jardin d’Acclimatation de Paris (p. 46).

Kessler avait bien raison de faire remarquer que les jeunes couvées d’oiseaux, en se réunissant en automne, contribuent au développement de sentiments de sociabilité. M. Cornish (Animals at Work and Play) a donné plusieurs exemples des jeux de jeunes mammifères, tels que des agneaux jouant « marchons à la queue leu-leu » ou « au roi détrôné » et des exemples de leur goût pour les steeple-chases ; il cite aussi des faons jouant à une espèce de « chat-coupé » s’attrapant l’un l’autre par une touche du museau. Nous avons, en outre, l’excellent ouvrage de Karl Gross, The Play of Animals.

V.- Obstacles à la surpopulation.

Hudson, dans son livre Naturalist on the La Plata (chap. III), raconte d’une façon très intéressante la multiplication soudaine d’une espèce de souris et les conséquences de cette soudaine « onde de vie ».

« Durant l’été de 1872-73, écrit-il, nous eûmes beaucoup de jours ensoleillés, et en même temps de fréquentes averses, de sorte que pendant les mois chauds nous ne manquions pas de fleurs sauvages, comme cela arrivait généralement les autres années. » La saison fut ainsi très favorable aux souris, et « ces petites créatures prolifiques furent bientôt si abondantes que les chiens et les chats s’en nourrissaient presque exclusivement. Les renards, les belettes et les opossums faisaient bonne chère ; même le tatou insectivore se mit à chasser les souris ». Les poules devinrent tout à fait rapaces, « les tyrans jaunes (Pitangus) et les Guiras ne se nourrissaient que de souris. » En automne d’innombrables cigognes et hiboux brachyotes arrivèrent pour prendre part aussi au festin général. Puis vint un hiver de sécheresse continue ; l’herbe sèche fut mangée ou tomba en poussière ; et les souris, privées d’abri et de nourriture, moururent en masse. Les chats rentrèrent dans les maisons ; les hiboux brachyotes - qui sont voyageurs - quittèrent la région ; tandis que les petites chouettes des terriers furent mises à un régime si réduit qu’elles devinrent à peine capables de voler « et rôdaient autour des maisons tout le long du jour à l’affût de quelque nourriture ». Les moutons et les bestiaux périrent ce même hiver en nombres incroyables, pendant un mois de froid qui suivit la sécheresse. Quant aux souris, Hudson écrit que « à peine quelques misérables vestiges en subsistèrent pour perpétuer l’espèce après cette grande réaction. »

Cet exemple a encore un autre intérêt ; il montre comment, sur les plaines et les plateaux, l’accroissement soudain d’une espèce attire immédiatement des ennemis venus d’ailleurs, et comment les espèces qui ne trouvent pas de protection dans leur organisation sociale doivent nécessairement succomber.

Le même auteur nous donne un autre excellent exemple observé dans la République Argentine. Le coypou (Myopotamus coypù) est, en ce pays, un rongeur très commun - il a la forme d’un rat, mais il est aussi grand qu’une loutre. Il est aquatique et très sociable : « Le soir, écrit Hudson, ils s’en vont tous nager et jouer dans l’eau, conversant ensemble par des sons étranges, qui semblent des gémissements et des plaintes d’hommes blessés. Le coypou qui a une belle fourrure fine sous ses longs poils grossiers, fut l’objet d’une grande exportation en Europe ; mais il y a environ soixante ans, le dictateur Rosas promulgua un décret défendant la chasse de ces animaux. Le résultat fut qu’ils se mirent à multiplier à l’excès : abandonnant leurs habitudes aquatiques, ils devinrent terrestres et migrateurs, et des troupes de coypous se répandirent de tous côtés en quête de nourriture. Soudain une maladie mystérieuse s’abattit sur eux, et les extermina rapidement ; l’espèce fut presque éteinte » (p. 12).

D’un côté l’extermination par l’homme, de l’autre les maladies contagieuses, voilà les principaux obstacles qui entravent le développement d’une espèce - et non pas la lutte pour les moyens d’existence, qui peut ne pas exister du tout.

On pourrait citer en grand nombre des faits prouvant que des régions qui jouissent d’un bien meilleur climat que la Sibérie sont cependant aussi peu peuplées d’animaux. Ainsi, dans l’ouvrage bien connu de Bates nous trouvons la même remarque touchant les rivages mêmes du fleuve Amazone.

« Il s’y trouve, écrit Bates, une grande variété de mammifères, d’oiseaux et de reptiles, mais ils sont très disséminés et tous extrêmement craintifs devant l’homme. La région est si vaste et si uniformément couverte de forêts, que ce n’est qu’à de grands intervalles que l’on voit des animaux en abondance, dans quelques endroits plus attrayants que d’autres » (Naturalist on the Amazon, 6e édition, p. 31).

Le fait est d’autant plus frappant que la faune du Brésil, qui est pauvre en mammifères, n’est pas pauvre du tout en oiseaux, comme on l’a vu dans une citation précédente, touchant les Sociétés d’oiseaux. Et cependant, ce n’est pas la surpopulation, mais bien le contraire, qui caractérise les forêts du Brésil, comme celles d’Asie et d’Afrique. La même chose est vraie pour les pampas de l’Amérique du Sud ; Hudson remarque qu’il est tout à fait étonnant qu’on ne trouve qu’un seul petit ruminant sur cette fameuse étendue herbeuse, qui conviendrait si admirablement à des quadrupèdes herbivores. Des millions de moutons, de bestiaux et de chevaux, introduits par l’homme, paissent maintenant, comme on le sait, sur une partie de ces prairie. Les oiseaux terrestres aussi sont peu nombreux, tant comme espèces que comme individus, dans les pampas.

VI.- Adaptations pour éviter la concurrence.

De nombreux exemples d’adaptation sont mentionnés dans les œuvres de tous les naturalistes explorateurs. L’un entre autres, très intéressant, est celui du tatou velu, dont Hudson dit : « il a su se créer une voie à lui, ce qui fait qu’il prospère tandis que ses congénères disparaissent rapidement. Sa nourriture est des plus variées. Il dévore toute espèce d’insectes, découvrant des vers et des larves à plusieurs pouces sous terre. Il est friand d’œufs et de jeunes oiseaux ; il se nourrit de charognes aussi volontiers qu’un vautour ; et quand il manque de nourriture animale, il se met à un régime végétal - de trèfle et même de grains de maïs. Ainsi, tandis que d’autres animaux souffrent de la faim, le tatou chevelu est toujours gras et vigoureux » (Naturalist on the La Plata, p. 71).

La faculté d’adaptation des vanneaux les met au nombre des espèces dont l’aire de propagation est très vaste. Eh Angleterre, « le vanneau s’accommode aussi bien sur les terres cultivées que sur les terres arides. » Ch. Dixon dit aussi dans son livre, Birds of Northern shires (p. 67) : « La variété de la nourriture est encore plus la règle chez les oiseaux de proie ». Ainsi, par exemple, nous apprenons du même auteur (pp. 60, 65) « que le busard des landes de la Grande-Bretagne se nourrit non seulement de petits oiseaux, mais aussi de taupes et de souris, de grenouilles, de lézards et d’insectes, et que la plupart des petits faucons se nourrissent largement d’insectes ».

Le chapitre si intéressant que W. H. Hudson consacre à la famille des grimpereaux de l’Amérique du Sud est un autre exemple excellent des moyens auxquels ont recours un grand nombre d’animaux pour éviter la concurrence, ainsi que du fait qu’ils se multiplient dans certaines régions, sans posséder aucune des armes, considérées généralement comme essentielles dans la lutte pour l’existence. La famille que nous venons de citer se rencontre sur une immense étendue, du Mexique méridional à la Patagonie. On en connaît déjà pas moins de 290 espèces, réparties en 46 genres environ, et le trait le plus frappant de ces espèces est la grande diversité d’habitudes de leurs membres. Non seulement les différents genres et les différentes espèces ont des habitudes qui leur sont particulières, mais la même espèce a des habitudes de vie différentes selon les différentes localités. « Certaines espèces de Xenops et de Magarornis, grimpent, comme les pics, verticalement le long des troncs d’arbres pour chercher les insectes, mais à la manière des mésanges ils explorent aussi les petits rameaux et le feuillage à l’extrémité des branches ; de sorte que l’arbre entier, depuis la racine jusqu’aux feuilles de son sommet, leur est un terrain de chasse. Le Sclerurus, quoiqu’il habite les forêts les plus sombres, et qu’il possède des serres très recourbées, ne cherche jamais sa nourriture sur les arbres, mais exclusivement sur le sol, parmi les feuilles mortes ; mais, ce qui semble assez bizarre, lorsqu’il est effrayé, il s’envole vers le tronc de l’arbre le plus voisin auquel il s’accroche dans une position verticale, et reste sans bouger, silencieux, échappant aux regards grâce à sa couleur sombre. » Et ainsi de suite. Quant aux habitudes de nidification, elles varient aussi beaucoup. Ainsi dans un seul genre, trois espèces construisent un nid d’argile en forme de four, une quatrième le fait en branchettes dans les arbres, et une cinquième se creuse un trou sur la pente d’une berge, comme un martin-pêcheur.

Or, cette immense famille, dont Hudson dit qu’ « elle occupe toute l’Amérique du Sud ; car il n’est ni climat, ni sol, ni végétation où l’on n’en trouve quelque espèce appropriée, cette famille appartient » - pour employer ses propres mots - « aux oiseaux les plus dépourvus d’armes naturelles. » Comme les canards mentionnés par Siévertsoff (voir dans le texte), ils ne possèdent ni serres, ni bec puissant : « ce sont des êtres craintifs, sans résistance, sans forces et sans armes ; leurs mouvements sont moins vifs et moins vigoureux que ceux d’autres espèces, et leur vol est très faible. » Mais ils possèdent - observent Hudson et Asara - « des dispositions sociales à un degré éminent », quoique « les habitudes sociales soient contrecarrées chez eux par les conditions d’une vie qui leur rend la solitude nécessaire. » Ils ne peuvent se réunir en grandes associations pour couver comme les oiseaux de mer, parce qu’ils se nourrissent des insectes des arbres et il leur faut explorer séparément chaque arbre - ce qu’ils font avec un grand soin, chacun pour soi ; mais continuellement ils s’appellent les uns les autres dans les bois « conversant ensemble à de grandes distances » ; et ils s’associent pour former ces « bandes voyageuses » qui sont bien connues par la description pittoresque de Bates. Hudson, de son côté, pense « que dans toute l’Amérique du Sud les Dendrocolaptidæ sont les premiers à s’unir pour agir de concert, et que les oiseaux des autres familles les suivent et s’associent avec eux, sachant par expérience qu’ils pourront ainsi se procurer un riche butin. » Il est à peine besoin d’ajouter qu’Hudson loue hautement aussi leur intelligence. La sociabilité et l’intelligence vont toujours de pair.

VII.- Origine de la famille.

Au moment où j’écrivais le chapitre sur les sauvages un certain accord semblait s’être établi parmi les anthropologistes touchant l’apparition relativement tardive, dans les institutions humaines, de la famille patriarcale, telle que nous la voyons chez les Hébreux, ou dans la Rome impériale. Cependant on a publié depuis des ouvrages dans lesquels on conteste les idées soutenues par Bachofen et Mac Lennan, systématisées particulièrement par Morgan et ultérieurement développées et confirmées par Post, Maxim Kovalevsky et Lubbock. Les plus importants de ces ouvrages sont celui du professeur danois, C. N. Starcke (La Famille primitive, 1889), et celui du professeur d’Helsingfors, Edward Westermarck (The History of human Marriage, 1891 ; 2e édition, 1894). Ainsi il est arrivé la même chose pour cette question des formes primitives du mariage que pour la question des institutions primitives de la propriété foncière. Lorsque les idées de Maurer et de Nasse sur la commune villageoise, développées par toute une école d’explorateurs de mérite, ainsi que les idées des anthropologistes modernes sur la constitution communiste primitive du clan eurent obtenu un assentiment presque général - elles provoquèrent l’apparition d’ouvrages tels que ceux de Fustel de Coulanges en France, de Frédéric Seebohm en Angleterre et plusieurs autres, dans lesquels on s’efforçait - avec plus de brillant que de réelle profondeur - de discréditer ces idées, de mettre en doute les conclusions auxquelles les recherches modernes étaient arrivées (voir la Préface du professeur Vinogradov à son remarquable ouvrage, Villainage in England). De même, quand les idées sur la non existence de la famille à la primitive époque du clan commencèrent à être acceptées par la plupart des anthropologistes et des étudiants de droit ancien, elles provoquèrent des livres comme ceux de Starcke et de Westermarck, dans lesquels l’homme est représenté, selon la tradition hébraïque, comme ayant commencé par la famille patriarcale, et n’ayant jamais passé par les états décrits par Mac Lennan, Bachofen ou Morgan. Ces ouvrages, en particulier la brillante Histoire du mariage humain, ont été très lus et ont produit un certain effet : ceux qui n’avaient pas lu les volumineux ouvrages soutenant la thèse opposée devinrent hésitants ; tandis que quelques anthropologistes, familiers avec ce sujet, comme le professeur français Durkheim, prirent une attitude conciliante mais pas très nette.

Cette controverse sort un peu du sujet d’un ouvrage sur l’entr’aide. Le fait que les hommes ont vécu en tribus dès les premiers âges de l’humanité n’est pas contesté, même par ceux qui sont choqués à l’idée que l’homme ait pu passer par une période où la famille, telle que nous la comprenons, n’existait pas. Toutefois le sujet a son intérêt et mérite d’être mentionné. Ajoutons seulement qu’il faudrait tout un volume pour le traiter à fond.

Quand nous nous efforçons de lever le voile que nous cache les anciennes institutions, et particulièrement celles qui datent de la première apparition d’êtres du type humain, il nous faut - en l’absence de témoignages directs - accomplir un travail des plus difficiles, qui consiste à remonter à l’origine de chaque institution, en notant soigneusement les plus faibles traces qu’elle a laissées dans les habitudes, les coutumes, les traditions, les chants, le folklore, etc. ; puis, réunissant les divers résultats de chacune de ces études, il nous faut mentalement reconstituer une société où toutes ces institutions auraient coexisté. On comprend le formidable cortège de faits et le nombre énorme d’études minutieuses de points particuliers, nécessaires pour amener à des conclusions certaines. C’est bien ce que l’on trouve cependant dans l’œuvre monumentale de Bachofen et de ses continuateurs, mais ce qui manque aux ouvrages de l’école adverse. La masse de faits rassemblés par M. Westermarck est grande sans doute, et son ouvrage est certainement très estimable comme essai critique ; mais il ne pourra guère amener ceux qui ont étudié les œuvres de Bachofen, de Morgan, de Mac Lennan, de Post, de Kovalevsky, etc., et qui sont familiers avec les travaux de l’école de la commune villageoise, à changer leurs opinions et à admettre la théorie de la famille patriarcale.

Ainsi les arguments tirés par Westermarck des habitudes familiales des primates n’ont pas du tout, à notre avis, la valeur qu’il leur attribue. Ce que nous savons des relations de famille dans les espèces sociables des singes contemporains est très incertain, tandis que les deux espèces non sociables des orangs-outans et de gorilles doivent être mises hors de discussion, car toutes deux sont, comme je l’ai indiqué dans le texte, des espèces qui disparaissent. Nous en savons encore moins sur les relations entre les mâles et les femelles chez les primates de la fin de la période tertiaire. Les espèces qui vivaient alors sont probablement toutes éteintes et nous ignorons absolument laquelle fut la forme ancestrale dont l’homme est sorti. Tout ce que nous pouvons dire avec quelque apparence de probabilité c’est qu’une grande variété de relations de sexe a sans doute existé dans les différentes espèces de singes ; extrêmement nombreuses à cette époque ; et que de grands changements ont dû avoir lieu depuis dans les habitudes des primates, - changements comme il s’en est produit durant les deux derniers siècles dans les habitudes de beaucoup d’autres espèces de mammifères.

La discussion doit donc être limitée aux institutions humaines. C’est dans l’examen minutieux des diverses traces de chaque institution primitive, rapprochées de ce que nous savons sur toutes les autres institutions du même peuple ou de la même tribu, que réside la force principale de ceux qui soutiennent que la famille patriarcale est une institution d’origine relativement tardive.

Il existait en effet, parmi les hommes primitifs, tout un cycle d’institutions qui nous deviennent compréhensibles si nous acceptons les idées de Bachofen et de Morgan, mais qui sont complètement incompréhensibles dans l’hypothèse contraire. Telles sont : la vie communiste du clan, tant qu’elle ne fut pas détruite par les familles paternelles séparées ; la vie dans leslongues maisons et en classes occupant de longues maisons séparées suivant l’âge et le degré d’initiation des jeunes gens (M. Maclay, H. Schurz) ; les restrictions à l’accumulation personnelle des biens, dont j’ai donné plusieurs exemples dans le texte ; le fait que les femmes prises à une autre tribu appartenaient à la tribu entière avant de devenir possession particulière ; et beaucoup d’autres institutions similaires analysées par Lubbock. Toutes ces institutions qui tombèrent en décadence et finalement disparurent durant la période de la commune villageoise, s’accordent parfaitement avec la théorie du « mariage tribal » ; mais les partisans de la théorie de la famille patriarcale les négligent.

Ce n’est certainement pas la bonne manière de discuter le problème. Les hommes primitifs n’avaient pas plusieurs institutions superposées ou juxtaposées, comme nous en avons aujourd’hui. Ils n’avaient qu’une institution, le clan, qui comprenait toutes les relations mutuelles des membres du clan. Les relations de mariage et les relations de propriété sont des relations qui concernent le clan. Et ce que les défenseurs de la théorie de la famille patriarcale devraient au moins nous démontrer, c’est comment le cycle des institutions citées plus haut (et qui ont disparu plus tard) aurait pu exister dans une agglomération d’hommes vivant sous un système contradictoire à de telles institutions - le système des familles séparées, gouvernées par le paterfamilias.

La manière dont certaines sérieuses difficultés sont mises de côté par les promoteurs de la théorie de la famille patriarcale n’est guère plus scientifique. Ainsi Morgan a montré par un grand nombre de preuves qu’il existe chez beaucoup de tribus primitives un système strictement observé de « classification des groupes », et que tous les individus de la même catégorie s’adressent la parole les uns aux autres comme s’ils étaient frères et sœurs, tandis que les individus d’une catégorie plus jeune s’adressent aux sœurs de leur mère comme à d’autres mères, - et ainsi de suite. Dire que ceci n’est qu’une simplefaçon de parler - une façon d’exprimer le respect aux personnes plus âgées - c’est se débarrasser aisément de la difficulté d’expliquer, pourquoi ce mode spécial d’exprimer du respect, et pas un autre, a prévalu parmi tant de peuples d’origine différente, au point de subsister chez beaucoup d’entre eux jusqu’à aujourd’hui. On peut admettre que ma et pa sont les syllabes les plus faciles à prononcer pour un bébé, mais la question est : Pourquoi ces vocables du langage enfantin sont-ils employés par des adultes, et appliqués à une certaine catégorie bien définie de personnes ? Pourquoi chez tant de tribus où la mère et ses sœurs sont appelées ma, le père est désigné par tiatia (analogue à diadia - oncle), dad, da ou pa ? Pourquoi l’appellation de mère, donnée aux tantes maternelles, est-elle remplacée plus tard par un nom distinct ? Et ainsi de suite. Mais quand nous apprenons que chez beaucoup de sauvages la sœur de la mère assume une aussi grande responsabilité dans les soins donnés à l’enfant que la mère elle-même, et que si la mort enlève l’enfant aimé, l’autre « mère » (la sœur de la mère) se sacrifie pour accompagner l’enfant dans son voyage vers l’autre monde - nous voyons certainement dans ces noms quelque chose de plus profond qu’une simple façon de parler, ou une manière de témoigner du respect. Et cela d’autant plus lorsque nous apprenons l’existence de tout un cycle de survivances que Lubbock, Kovalevsky, Post ont soigneusement examinées et qui ont toutes la même signification. On peut dire, sans doute, que la parenté est reconnue du côté maternel « parce que l’enfant reste plus avec sa mère », ou bien on peut expliquer le fait que les enfants d’un homme et de plusieurs femmes de tribus différentes appartiennent aux clans de leurs mères à cause de « l’ignorance des sauvages en physiologie » ; mais ces arguments sont loin d’être assez sérieux pour des questions de cette importance, surtout lorsque nous savons que l’obligation de porter le nom de sa mère implique que l’on appartienne au clan de sa mère sous tous les rapports : c’est-à-dire confère un droit à toute la propriété du clan maternel, aussi bien que le droit à la protection du clan, l’assurance de n’être jamais assailli par aucun de ses membres, et le devoir de venger les injures faites à chaque membre du clan.

Même si nous admettions un moment ces explications comme satisfaisantes, nous verrions bientôt qu’il faudrait trouver une explication différente pour chaque catégorie de faits de cette nature - et ils sont très nombreux. Pour n’en citer que quelques-uns : la division des clans en classes à une époque où il n’y avait aucune division touchant la propriété ou la condition sociale ; l’exogamie et toutes les coutumes qui en sont la conséquence, énumérées par Lubbock ; le pacte du sang et une série de coutumes analogues destinées à prouver l’unité de descendance ; l’apparition des dieux de la famille, venant après les dieux des clans ; l’échange des femmes qui n’existe pas seulement chez les Esquimaux en temps de calamités, mais est une habitude très répandue parmi beaucoup d’autres tribus d’une tout autre origine ; le lien au m


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