D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Chapitre VII
L’ENTR’AIDE CHEZ NOUS.
Révoltes populaires au commencement de la période
des États. - Institutions d’entr’aide de l’époque actuelle.
- La commune villageoise ; ses luttes pour résister à l’abolition
par l’État. - Habitudes venant de la vie des communes villageoises
et conservées dans nos villages modernes. - Suisse, France, Allemagne,
Russie.
La tendance à l’entr’aide chez l’homme a une origine si lointaine
et elle est si profondément mêlée à toute l’évolution
de la race humaine qu’elle a été conservée par l’humanité
jusqu’à l’époque actuelle, à travers toutes les vicissitudes
de l’histoire. Elle se développa surtout durant les périodes
de paix et de prospérité : mais, même lorsque les plus
grandes calamités accablèrent les hommes - lorsque des régions
entières furent dévastées par des guerres, et que
des populations nombreuses furent décimées par la misère,
ou gémirent sous le joug de la tyrannie - la même tendance
continua d’exister dans les village et parmi les classes les plus pauvres
des villes ; elle continua à unir les hommes entre eux et, à
la longue, elle réagit même sur les minorités dominatrices,
combatives et dévastatrices, qui l’avaient rejetée comme
une sottise sentimentale. Et chaque fois que l’humanité eut à
créer une nouvelle organisation sociale, correspondant à
une nouvelle phase de son évolution, c’est de cette même tendance,
toujours vivante, que le génie constructif du peuple tira l’inspiration
et les éléments du nouveau progrès. Les nouvelles
institutions économiques et sociales, en tant qu’elles furent une
création des masses, les nouveaux systèmes de morale et les
nouvelles religions ont pris leur origine de la même source ; et
le progrès moral de notre race, vu dans ses grandes lignes, apparaît
comme une extension graduelle des principes de l’entr’aide, de la tribu
à des agglomérations toujours de plus en plus nombreuses,
jusqu’à ce qu’enfin il embrasse un jour l’humanité entière,
avec ses différentes croyances, ses langues et ses races diverses.
Après avoir traversé l’état de tribu sauvage, puis
de commune villageoise, les Européens étaient arrivés
à trouver au moyen âge une nouvelle forme d’organisation qui
avait l’avantage de laisser une grande latitude à l’initiative individuelle,
tout en répondant largement au besoin d’appui mutuel de l’homme.
Une fédération de communes villageoises, couverte d’un réseau
de guildes et de fraternités, vit le jour dans la cité du
moyen âge. Les immenses résultats atteints par cette nouvelle
forme d’union - le bien-être pour tous, le développement des
industries, des arts, des sciences et du commerce - ont été
analysés dans les deux chapitres précédents ; et nous
avons essayé d’expliquer aussi pourquoi, vers la fin du XVe siècle,
les républiques du moyen âge - entourées par les domaines
de seigneurs féodaux hostiles, incapables de libérer les
paysans de la servitude et corrompues peu à peu par les idées
du césarisme romain - se trouvèrent condamnées à
devenir la proie des États militaires qui commençaient à
se développer.
Cependant, avant de se soumettre durant les trois siècles suivants
à l’autorité absorbante de l’État, les masses du peuple
firent un formidable effort pour reconstituer la société
sur l’ancienne base de l’entr’aide et du soutien mutuel. On sait aujourd’hui
que le grand mouvement de la Réforme ne fut pas une simple révolte
contre les abus de l’Église catholique. Il avait aussi son idéal
constructif, et cet idéal était la vie en communes fraternelles
et libres. Ceux des premiers écrits et des premiers sermons de la
Réforme qui touchèrent le plus le cœur des masses étaient
imbus des idées de fraternité économique et sociale.
Les « Douze Articles » et les professions de foi du même
genre, qui circulaient parmi les paysans et les artisans allemands et suisses,
ne soutenaient pas seulement le droit pour chacun d’interpréter
la Bible suivant son propre jugement : elles demandaient aussi la restitution
des terres communales aux communes villageoises, et l’abolition des servitudes
féodales. Toujours on y faisait appel à la « vraie
» foi - une foi de fraternité. A la même époque,
des dizaines de milliers d’hommes et de femmes se réunissaient aux
confréries communistes de Moravie, leur donnant toute leur fortune
et formant des établissements nombreux et prospères, organisés
d’après les principes du communisme256
.
Des massacres en masse, par milliers, purent seuls arrêter ce
mouvement populaire très étendu, et ce fut par l’épée,
le feu et la torture que les jeunes États assurèrent leur
première et décisive victoire sur les masses257
.
Pendant les trois siècles suivants, les États, tant sur
le Continent que dans les Îles Britanniques, travaillèrent
systématiquement à anéantir toutes les institutions
dans lesquelles la tendance à l’entr’aide avait autrefois trouvé
son expression. Les communes villageoises furent privées de leurs
assemblées populaires, de leurs tribunaux et de leur administration
indépendante ; leurs terres furent confisquées. Les guildes
furent spoliées de leurs biens et de leurs libertés et placées
sous le contrôle de l’État, à la merci du caprice et
de la vénalité de ses fonctionnaires. Les cités furent
dépouillées de leur souveraineté, et les principaux
ressorts de leur vie intérieure - l’assemblée du peuple,
la justice et l’administration élues, la paroisse souveraine et
la guilde souveraine - furent annihilés ; les fonctionnaires de
l’État prirent possession de chacune des parties qui formaient auparavant
un tout organique.
Sous cette politique funeste et pendant les guerres sans fin qu’elle
engendra, des régions entières, autrefois populeuses et riches,
furent totalement ruinées et dévastées ; des cités
florissantes devinrent des bourgs insignifiants ; les routes mêmes
qui les unissaient à d’autres cités devinrent impraticables.
L’industrie, l’art et la science tombèrent en décadence.
L’instruction politique, scientifique et juridique fut mise au service
de l’idée de centralisation de l’État. On enseigna, dans
les universités et dans les églises, que les institutions,
qui avaient permis aux hommes d’exprimer autrefois leur besoin d’entr’aide,
ne pouvaient être tolérées dans un État bien
organisé. L’État seul pouvait représenter les liens
d’union entre ses sujets. Le fédéralisme et le « particularisme
» étaient les ennemis du progrès, et l’État
était le seul initiateur du progrès, le seul vrai guide vers
le progrès. A la fõn du XVIIIe siècle les rois dans
l’Europe centrale, le Parlement dans les Îles Britanniques, et la
Convention révolutionnaire en France, bien que tous ces pays fussent
en guerre les uns contre les autres, étaient d’accord entre eux
pour déclarer qu’aucune union distincte entre citoyens ne devait
exister dans l’État ; que les travaux forcés ou la mort étaient
les seuls châtiments qui convinssent aux travailleurs qui oseraient
entrer dans des « coalitions ». « Pas d’état dans
l’État ! » L’État seul et l’Église d’État
doivent s’occuper des affaires d’intérêt général,
tandis que les sujets doivent représenter de vagues agglomérations
d’individus, sans aucun lien spécial, obligés de faire appel
au gouvernement chaque fois qu’ils peuvent sentir un besoin commun. Jusqu’au
milieu du XIXe siècle, ce fut la théorie et la pratique en
Europe. On regardait avec méfiance jusqu’aux sociétés
commerciales et industrielles. Quant aux travailleurs, leurs associations
étaient traitées comme illégales en Angleterre jusqu’au
milieu du XIXe siècle et dans le reste de l’Europe jusqu’en ces
vingt dernières années. Tout le système de notre éducation
d’État fut tel que, jusqu’à l’époque actuelle, même
en Angleterre, une grande partie de la société considéra
comme une mesure révolutionnaire la concession de ces mêmes
droits que chacun, fût-il homme libre ou serf, exerçait il
y a cinq cents ans dans l’assemblée populaire de son village, dans
la guilde, la paroisse, la cité.
L’absorption de toutes les fonctions par l’État favorisa nécessairement
le développement d’un individualisme effréné, et borné
à la fois dans ses vues. A mesure que le nombre des obligations
envers l’État allait croissant, les citoyens se sentaient dispensés
de leurs obligations les uns envers les autres. Dans la guilde - et, au
moyen âge, chacun appartenait à quelque guilde ou fraternité
- deux « frères » étaient obligés de veiller
chacun à leur tour un frère qui était tombé
malade ; aujourd’hui on considère comme suffisant de donner à
son voisin l’adresse de l’hôpital public le plus proche. Dans la
société barbare, le seul fait d’assister à un combat
entre deux hommes, survenu à la suite d’une querelle, et de ne pas
empêcher qu’il ait une issue fatale, exposait à des poursuites
comme meurtrier ; mais avec la théorie de l’État protecteur
de tous, le spectateur n’a pas besoin de s’en mêler : c’est à
l’agent de police d’intervenir, ou non. Et tandis qu’en pays sauvage, chez
les Hottentots par exemple, il serait scandaleux de manger sans avoir appelé
à haute voix trois fois pour demander s’il n’y a personne qui désire
partager votre nourriture, tout ce qu’un citoyen respectable doit faire
aujourd’hui est de payer l’impôt et de laisser les affamés
s’arranger comme ils peuvent. Aussi la théorie, selon laquelle les
hommes peuvent et doivent chercher leur propre bonheur dans le mépris
des besoins des autres, triomphe-t-elle aujourd’hui sur toute la ligne
- en droit, en science, en religion. C’est la religion du jour, et douter
de son efficacité c’est être un dangereux utopiste. La science
proclame hautement que la lutte de chacun contre tous est le principe dominant
de la nature, ainsi que des sociétés humaines. La biologie
attribue à cette lutte l’évolution progressive du monde animal.
L’histoire adopte le même point de vue, et les économistes,
dans leur ignorance naïve, rapportent tout le progrès de l’industrie
et de la mécanique moderne aux « merveilleux effets »
du même principe. La religion même des prédicateurs
de l’église est une religion d’individualisme, légèrement
mitigée par des rapports plus ou moins charitables avec les voisins
- particulièrement le dimanche. Hommes d’action « pratique
» et théoriciens, hommes de science et prédicateurs
religieux, hommes de loi et politiciens, tous sont d’accord sur un point
: l’individualisme, disent-ils, peut bien être plus ou moins adouci
dans ses conséquences les plus âpres par la charité,
mais il reste la seule base certaine pour le maintien de la société
et son progrès ultérieur.
Il semblerait, par conséquent, inutile de chercher des institutions
ou des habitudes d’entr’aide dans notre société moderne.
Que pourrait-il en rester ? Et cependant, aussitôt que nous essayons
de comprendre comment vivent les millions d’êtres humains, et que
nous commençons à étudier leurs rapports de chaque
jour, nous sommes frappés de la part immense que les principes d’entr’aide
et d’appui mutuel tiennent encore aujourd’hui dans la vie humaine. Quoique
la destruction des institutions d’entr’aide ait été poursuivie,
en pratique et en théorie depuis plus de trois ou quatre cents ans,
des centaines de millions d’hommes continuent à vivre avec de telles
institutions ; ils les conservent pieusement et s’efforcent de les reconstituer
là où elles ont cessé d’exister. En outre, dans nos
relations mutuelles, chacun de nous a ses mouvements de révolte
contre la foi individualiste qui domine aujourd’hui, et les actions dans
lesquelles les hommes sont guidés par leurs inclinations d’entr’aide
constituent une si grande partie de nos rapports de chaque jour que si
de telles actions pouvaient être supprimées, toute espèce
de progrès moral serait immédiatement arrêtée.
La société humaine elle-même ne pourrait pas se maintenir
pour la durée d’une seule génération.
Ces faits, pour la plupart négligés par les sociologues,
et cependant d’importance capitale pour la vie et pour le progrès
de l’humanité, nous allons maintenant les analyser, en commençant
par les institutions permanentes d’entr’aide et passant ensuite aux actes
d’aide mutuelle qui ont leur origine dans des sympathies personnelles ou
sociales.
* * *
Lorsque nous considérons la constitution actuelle de la société
en Europe, nous sommes frappés immédiatement de ce fait que,
quoique tant d’efforts aient été faits pour détruire
la commune du village, cette forme d’union continue à exister -
nous allons voir tout à l’heure jusqu’à quel degré
- et que beaucoup de tentatives se font aujourd’hui, soit pour la reconstituer
sous une forme ou une autre, soit pour lui trouver quelque substitut. La
théorie courante, en ce qui regarde la commune du village, est que
dans l’Ouest de l’Europe elle est morte de sa mort naturelle, parce que
la possession en commun du sol s’est trouvée incompatible avec les
besoins de l’agriculture moderne. Mais la vérité est que
nulle part la commune villageoise n’a disparu du gré de ceux dont
elle se composait ; partout, au contraire, il a fallu aux classes dirigeantes
plusieurs
siècles d’efforts persistants, quoique pas toujours couronnés
de succès, pour abolir la commune et confisquer les terres communales.
En France les communes villageoises commencèrent à être
privées de leur indépendance et à être dépouillées
de leurs terres dès le XVIe siècle. Cependant, ce fut seulement
au siècle suivant, lorsque la masse des paysans fut réduite
par les exactions et les guerres à cet état d’asservissement
et de misère, décrit par tous les historiens, que le pillage
des terres communales devint aisé et atteignit des proportions scandaleuses.
« Chacun s’en est accommodé selon sa bienséance...
On les a partagées... pour dépouiller les communes, on s’est
servi de dettes simulées258
.» Naturellement le remède de l’État à de tels
maux fut de rendre les communes encore plus asservies à l’État
et de les piller lui-même. En effet, deux années plus tard
tout le revenu en argent des communes était confisqué par
le roi. Quant à l’appropriation des terres communales par les particuliers,
le mal empira continuellement, et, au siècle suivant, les nobles
et le clergé avaient déjà pris possession d’immenses
étendues de terres - la moitié de l’espace cultivé
suivant certaines estimations - le plus souvent pour les laisser en friche259
. Cependant les paysans maintinrent encore leurs institutions communales,
et jusqu’à l’année 1787 les assemblées populaires
des villages, composées de tous les chefs de famille, avaient l’habitude
de se réunir à l’ombre du clocher ou d’un arbre, pour partager
et repartager ce qu’ils avaient conservé de leurs champs, pour répartir
les impôts et pour élire leurs membres exécutifs, exactement
comme le mir russe le fait encore aujourd’hui. Cela est prouvé
par les recherches de Babeau260 .
Le gouvernement trouva cependant les assemblées populaires «
trop bruyantes », trop désobéissantes et les remplaça,
en 1787, par des conseils élus, composés d’un maire et de
trois à six syndics, choisis parmi les plus riches paysans. Deux
ans plus tard l’Assemblée Constituante révolutionnaire, qui
était sur ce point d’accord avec l’ancien régime, ratifia
entièrement cette loi (le 14 décembre 1789) et ce fut le
tour des bourgeois du village de piller les terres communales, ce qu’ils
s’empressèrent de faire pendant toute la période révolutionnaire.
Cependant, le 16 août 1792, la Convention, sous la pression des insurrections
de paysans, décida de rendre aux communes les terres qui leur avaient
été enlevées depuis deux siècles par les seigneurs,
laïques et religieux261
; mais elle ordonna en même temps que ces terres seraient divisées
en parts égales et seulement entre les paysans les plus riches (les
citoyens actifs), - mesure qui provoqua de nouvelles insurrections et fut
abrogée l’année suivante, en 1793 ; l’ordre fut donné
alors de diviser les terres communales entre tous les membres de la commune,
riches et pauvres, « actifs et inactifs ».
Ces deux lois, cependant, étaient tellement opposées aux
conceptions des paysans qu’elles ne furent point obéies, et partout
où les paysans avaient pu reprendre possession d’une partie de leurs
terres, ils les gardèrent indivises. Mais alors vinrent les longues
années de guerre, et les terres communales furent simplement confisquées
par l’État (en 1794) comme hypothèques pour les emprunts
de l’État : comme telles, elles furent mises en coupe réglée
et en vente ; puis elles furent de nouveau rendues aux communes et confisquées
encore une fois (en 1813). Enfin en 1816, ce qu’il en restait, c’est-à-dire
plus de 5.000.000 d’hectares des terres les moins productives, fut rendu
aux communes villageoises262 . Cependant
ce ne fut pas la encore la fin des tribulations des communes. Chaque nouveau
régime vit dans les terres communales un moyen de récompenser
ses partisans, et trois lois (la première en 1837 et la dernière
sous Napoléon III) furent promulguées pour amener les communes
villageoises à partager leurs domaines. Trois fois ces lois durent
être abrogées, à cause de l’opposition qu’elles rencontrèrent
dans leurs villages ; mais chaque fois on prenait quelque chose et Napoléon
III, sous prétexte d’encourager les méthodes perfectionnées
d’agriculture, accordait de grand domaines, pris sur les terres communales,
à plusieurs de ses favoris.
Quant à l’autonomie des communes de village, que pouvait-il en
rester après tant de coups ? Le maire et les syndics n’étaient
regardés que comme des fonctionnaires non payés du mécanisme
de l’État. Aujourd’hui même, sous la Troisième République,
il est difficile de faire quoi que ce soit dans une commune sans mettre
en mouvement toute l’énorme machine de l’État, jusqu’aux
préfets et aux ministres. Il est à peine croyable, et cependant
il est vrai que lorsque, par exemple, un paysan veut payer en argent sa
part de l’entretien d’une route communale, au lieu d’aller lui-même
casser les pierres nécessaires, il ne faut pas moins que l’approbation
de douze différents fonctionnaires de l’État. Cinquante-deux
actes différents doivent être accomplis et échangés
entre ceux-ci, avant qu’il soit permis au paysan de payer cet argent au
Conseil municipal. Et tout est à l’avenant263
.
Ce qui eut lieu en France eut lieu partout dans l’Ouest et dans le Centre
de l’Europe. Même les dates principales des grands assauts qu’eurent
à subir les terres des paysans se correspondent. Pour l’Angleterre,
la seule différence est que la spoliation fut accomplie par des
actes séparés plutôt que par de grandes mesures générales
- avec moins de hâte, mais plus complètement qu’en France.
La saisie des terres communales par les seigneurs commença aussi
au XVe siècle, après la défaite de l’insurrection
des paysans de 1380 - comme on le voit d’après l’Historia
de Rossus et d’après un statut de Henry VII, dans lequel ces saisies
sont mentionnées et sont qualifiées d’énormités
et de dommages préjudiciables au bien commun264
. Plus tard, la Grande Enquête fut commencée, comme on sait,
sous Henri VIII dans le but d’empêcher l’accaparement des terres
communales ; mais elle se termina par la sanction de ce qui avait été
fait265 . Les terres communales continuèrent
d’être pillées, et les paysans furent chassés de la
terre. Mais c’est surtout à partir de la seconde moitié du
XVIIIe siècle que, en Angleterre comme partout ailleurs, on s’appliqua
systématiquement à détruire jusqu’aux vestiges de
la propriété communale. Il n’y a donc pas lieu de s’étonner
que les propriétés communales aient disparu, mais il est
surprenant, au contraire, que certaines aient pu être conservées,
même en Angleterre, jusqu’à être « très
répandues encore à l’époque des grands-pères
de la génération actuelle266
». Le but même des « Actes de Clôture » (Enclosure
Acts), comme l’a montré M. Seebohm, était de supprimer ce
système267 , et il fut si
bien supprimé par près de quatre mille actes promulgués
entre 1760 et 1844 que de faibles traces seulement en sont conservées
aujourd’hui. Les terres des communes villageoises furent saisies par les
seigneurs, et dans chaque cas particulier l’appropriation fut sanctionnée
par un acte du Parlement. En Allemagne, en Autriche, en Belgique, la commune
villageoise fut détruite aussi par l’État. Les cas où
les propriétaires de biens communaux partagèrent eux-mêmes
leurs terres sont rares268 , tandis
que partout les États favorisèrent l’appropriation privée,
ou bien contraignirent au partage. Le dernier coup porté à
la propriété commune dans l’Europe centrale date aussi du
milieu du XVIIIe siècle. En Autriche, le gouvernement eut recours
en 1768 à la force brutale pour contraindre les communes à
partager leurs terres, et une commission spéciale fut nommée
deux ans plus tard à cet effet. En Prusse, Frédéric
II, dans plusieurs de ses ordonnances (en 1752, 1763, 1765 et 1769) recommanda
auxJustizcollegien de contraindre les paysans au partage. En Silésie
on prit une décision spéciale dans le même but en 1771.
La même chose eut lieu en Belgique, et comme les communes n’obéissaient
pas, une loi fut promulguée en 1847 donnant pouvoir au gouvernement
d’acheter les prairies communales pour les revendre en détail, et
de procéder à une vente forcée de la terre communale
dès qu’il se trouvait un acquéreur269
.
Bref, parler de la mort naturelle des communes villageoises «
en vertu de lois économiques », est une aussi mauvaise plaisanterie
que de parler de la mort naturelle des soldats qui tombent sur le champ
de bataille. Le fait est que les communes villageoises se sont maintenues
plus de mille ans, et que partout où les paysans ne furent pas ruinés
par les guerres et les exactions, ils ne cessèrent de perfectionner
leurs méthodes de culture Mais comme la valeur de la terre croissait,
en conséquence de l’accroissement de la population et du développement
de l’industrie, et que la noblesse avait acquis, sous l’organisation de
l’État, un pouvoir qu’elle n’avait jamais possédé
sous le régime féodal, elle s’empara des meilleures parties
des terres communales et fit tout ce qu’elle pouvait pour détruire
les institutions communales.
* * *
Et cependant les institutions de la commune du village répondent
si bien aux besoins et aux conceptions des cultivateurs du sol que, en
dépit de tout, l’Europe est aujourd’hui encore couverte de vestiges
vivants des communes villageoises, et la vie de la campagne, en Europe,
est encore toute pleine de coutumes et d’habitudes datant de la période
des communes. Même en Angleterre, malgré toutes les mesures
radicales prises contre l’ancien ordre de choses, celui-ci a prévalu
jusqu’au commencement du XIXe siècle. Mr. Gomme - un des rares savants
anglais qui se soient occupés de cet sujet - montre dans son ouvrage
que beaucoup de traces de la possession du sol en commun se rencontrent
encore en Écosse ; le « runrig tenancy » a été
conservé dans le Forfarshire jusqu’en 1813, tandis que dans certains
villages d’Inverness la coutume était, jusqu’en 1801, de faire le
labourage de la terre pour toute la commune, sans tracer de limites, et
de partager après que le labourage était fait. Dans la paroisse
de Kilmorie (île d’Arran) la distribution et la redistribution des
champs était en pleine vigueur « jusqu’en ces dernières
vingt-cinq années », et la commission des Crofters trouva
ce système encore en vigueur dans certaines autres îles270
. En Irlande, la commune se maintint jusqu’à la grande famine ;
et quant à l’Angleterre, les ouvrages de Marshall. sur lesquels
Nasse et Sir Henry Maine ont attiré l’attention, ne laissent aucun
doute sur le fait que le système de la commune villageoise était
très répandu dans presque tous les comtés anglais,
encore au commencement du XIXe siècle271
. Il y a vingt-cinq ans à peine, Henry Maine fut « grandement
surpris du nombre de titres de propriétés irréguliers,
impliquant nécessairement l’existence antérieure d’une propriété
collective et d’une culture en commun », qu’il découvrit pendant
une enquête de courte durée272
. Et puisque les institutions communales se sont maintenues si longtemps,
il est certain qu’un grand nombre d’habitudes et de coutumes d’entr’aide
pourraient être découvertes aujourd’hui même dans les
villages anglais, si les écrivains de ce pays prêtaient quelque
attention à la vie des villages273
.
Les institutions communales se retrouvent bien vivantes, dans beaucoup
de parties de la France, de la Suisse, de l’Allemagne, de l’Italie, de
la Scandinavie et de l’Espagne, pour ne rien dire de l’Est de l’Europe.
Dans toutes ces contrées, la vie des villages reste imprégnée
d’habitudes et de coutumes communales ; et presque chaque année
la littérature de ces pays est enrichie d’œuvres sérieuses
traitant de ce sujet et de ceux qui s’y rattachent. Il me faut donc limiter
mes exemples aux plus typiques. La Suisse est incontestablement un des
meilleurs. Non seulement les cinq républiques d’Uri, Schwytz, Appenzell,
Glaris et Unterwald conservent une partie considérable de leurs
terres en propriétés indivises et sont gouvernées
par leurs assemblées populaires, mais aussi dans les autres cantons
les communes villageoises sont restées en possession d’une large
autonomie, et des parties considérables du territoire fédéral
restent encore propriété communale274
. Les deux tiers de toutes les prairies alpestres et les deux tiers de
toutes les forêts de la Suisse sont jusqu’à aujourd’hui terres
communales ; et un grand nombre de champs, de vergers, de vignobles, de
tourbières, de carrières, etc., sont possédés
par les communes. Dans le canton de Vaud, où les chefs de famille
ont le droit de prendre part aux délibérations de leurs conseils
communaux élus, l’esprit communal est particulièrement vivant.
Vers la fin de l’hiver les jeunes gens de plusieurs villages vont passer
quelques jours dans les bois, pour abattre les arbres et les faire descendre
en les laissant glisser le long des pentes escarpées ; le bois de
charpente et le bois à brûler est ensuite partagé entre
les familles, ou vendu à leur bénéfice. Ces excursions
sont de vraies fêtes du travail viril. Sur les rives du lac
Léman une partie des travaux que nécessitent les terrasses
des vignobles est encore faite en commun ; et, au printemps, si le thermomètre
menace de tomber au-dessous de zéro avant le lever du soleil, le
veilleur appelle tous les habitants qui allument des feux de paille et
de fumier et protègent leurs vignes de la gelée par un nuage
artificiel. Dans presque tous les cantons, les communes villageoises possèdent
des « Bürgernutzen » : un certain nombre de citoyens,
descendants ou héritiers des vieilles familles, possèdent
en commun un certain nombre de vaches ; ou bien ils ont en commun quelques
champs, ou des vignobles, dont le produit est partagé entre eux
; ou encore la commune loue certaines terres au bénéfice
des citoyens275 .
On peut considérer comme certain que partout où les communes
ont conservé de nombreuses attributions, qui en font des parties
vivantes de l’organisme national, et là où elles n’ont pas
été réduites à l’extrême misère,
elles ne manquent jamais de bien cultiver leurs terres. Ainsi les propriétés
communales en Suisse font un contraste frappant avec les misérables
« commons » de l’Angleterre. Les forêts communales du
canton de Vaud et du Valais sont très bien administrées,
conformément aux règles de la sylviculture moderne. Ailleurs
les « parcelles » de champs communaux, qui changent de propriétaires
d’après le système des redistributions, sont bien cultivées
et particulièrement bien fumées. Les prairies des hautes
régions sont bien entretenues et les chemins ruraux sont en bon
état. Et lorsque nous admirons les chalets, les routes des montagnes,
les bestiaux des paysans, les terrasses de vignobles ou les écoles
de la Suisse, il faut nous rappeler que souvent le bois de charpente pour
les chalets est pris aux bois communaux, et la pierre aux carrières
communales, les vaches sont gardées sur des prairies communales
et les routes, ainsi que les écoles, ont été construites
par le travail communal. Évidemment, en Suisse, comme partout, la
commune a immensément perdu dans ses attributions, et la «
corporation », limitée à un petit nombre de familles,
s’est substituée à l’ancienne commune du village. Mais ce
qui reste des attributions de l’ancienne commune est encore, de l’avis
de ceux qui ont étudié ce sujet, plein de vitalité276
.
Il est à peine besoin de dire qu’un grand nombre d’habitudes
et de coutumes d’entr’aide ont persisté dans les villages suisses
: réunions du soir pour éplucher les noix, se tenant tour
à tour dans chaque maison ; veillée pour coudre le trousseau
d’une jeune fille qui va se marier ; appel des « aides » pour
construire les maisons et rentrer les moissons, ainsi que pour toute espèce
de travaux dont peut avoir besoin l’un des membres de la communauté
; habitude d’échanger des enfants d’un canton à l’autre,
afin de leur faire apprendre deux langues, le français et l’allemand,
etc. ; ce sont là des coutumes tout à fait habituelles277
; et les nouvelles exigences qui peuvent surgir sont accueillies dans le
même esprit. Dans le canton de Glaris la plupart des prairies alpestres
ont été vendues pendant une période de calamités
; mais les communes continuent encore d’acheter des champs, et lorsque
les champs nouvellement achetés ont été laissés
dans la possession de différents membres de la commune pendant dix,
vingt ou trente ans, ils retournent après cela au fond commun, qui
est redistribué suivant les besoins de chacun. Il se forme en outre
un grand nombre de petites associations pour produire quelque-unes des
nécessités de la vie - le pain, le fromage et le vin - par
le travail commun, ne serait-ce que sur une petite échelle ; et
la coopération agricole se répand en Suisse avec la plus
grande facilité. Des associations de dix à trente paysans,
qui achètent des prairies et des champs en commun et les cultivent
comme co-propriétaires, se rencontrent fréquemment ; et quant
aux crémeries coopératives pour la vente du lait, du beurre
et du fromage, elles sont organisées partout. En effet, la Suisse
a été le pays d’origine de cette forme de coopération.
Elle offre, de plus, un immense champ pour l’étude de toutes sortes
de petites et de grandes sociétés, formées pour la
satisfaction de divers besoins modernes. Dans certaines parties de la Suisse,
on trouve dans presque chaque village des associations pour la protection
contre l’incendie, pour la navigation, pour l’entretien des quais sur les
rives d’un lac, pour la canalisation de l’eau, etc., sans parler des sociétés,
très répandues, d’archers, de tireurs, de topographes, d’
« explorateurs des sentiers », etc., - effet du militarisme
moderne des grands États.
Mais la Suisse n’est en aucune façon une exception en Europe,
car les mêmes institutions et les mêmes habitudes se rencontrent
dans les villages de France, d’Italie, d’Allemagne, du Danemark, etc. Nous
venons de voir ce qui fut fait en France par les divers gouvernements pour
détruire la commune du village et pour permettre à la bourgeoisie
de s’approprier ses terres ; mais en dépit de tout cela, un dixième
de tout le territoire bon pour la culture, c’est-à-dire 5.460.000
hectares, comprenant la moitié de toutes les prairies naturelles
et presque le cinquième de toutes les forêts du pays, demeure
possession communale. Les forêts fournissent le bois de chauffage
aux membres de la commune, et le bois de charpente est coupé en
grande partie par le travail communal, avec toute la régularité
désirable ; les pâturages sont libres pour les bestiaux des
membres de la commune : et ce qui reste des champs communaux est distribué
et redistribué dans certaines parties de la France, par exemple
dans les Ardennes, de la façon habituelle278
.
Ces sources d’approvisionnement supplémentaire qui aident les
plus pauvres paysans à traverser une année de mauvaises récoltes,
sans être forcés de vendre leurs lopins de terre ou sans avoir
recours à de funestes emprunts, ont certainement leur importance,
à la fois pour les ouvriers agricoles et pour les petits propriétaires
paysans qui sont près de trois millions. On peut même se demander
si la petite propriété paysanne pourrait se maintenir sans
ces ressources supplémentaires. Mais l’importance morale des possessions
communales, si petites soient-elles, est encore plus grande que leur valeur
économique. Elles conservent dans la vie du village un noyau de
coutumes et d’habitudes d’entr’aide qui agit comme un frein puissant sur
le développement de l’individualisme sans merci et de l’avidité,
que la petite propriété ne développe que trop facilement.
L’entr’aide, dans toutes les circonstances possibles de la vie du village,
fait partie de la vie de chaque jour dans toute la France. Partout nous
rencontrons sous différents noms, le charroi, c’est-à-dire
l’aide libre des voisins pour rentrer la moisson, pour la vendange, ou
pour bâtir une maison ; partout nous trouvons les mêmes réunions
du soir comme celles que nous avons notées en Suisse ; partout les
membres de la commune s’associent pour toutes sortes de travaux. Presque
tous ceux qui ont écrit sur la vie des villages en France mentionnent
de telles habitudes. Mais le mieux serait peut-être de donner ici
quelques extraits des lettres que j’ai reçues d’un ami à
qui j’avais demandé de me communiquer ses observations sur ce sujet.
Elles me viennent d’un homme âgé qui a été pendant
quatre ans maire de sa commune dans le Midi de la France (dans l’Ariège)
; les faits qu’il mentionne lui sont connus par de longues années
d’observation personnelle, et ils ont l’avantage d’avoir été
pris dans une région limitée, au lieu d’avoir été
cueillis sur un vaste espace. Quelques-uns peuvent sembler insignifiants,
mais dans leur ensemble ils dépeignent bien un petit coin de la
vie des villages :
Dans plusieurs communes des environs de Foix (vallée de la Barguillière)
est encore en vigueur un antique usage appelé l’emprount
(l’emprunt) : quand, dans une métairie on a besoin de beaucoup de
bras pour faire vivement un travail, par exemple quand il s’agit de ramasser
des pommes de terre, de couper les foins, la jeunesse des environs est
convoquée ; garçons et filles accourent, font la besogne
en riant, avec entrain et gratuitement ; puis, le soir, après un
joyeux repas, on danse.
Dans ces mêmes communes, quand une jeune fille se marie, les jeunes
filles du voisinage viennent gratuitement aider la fiancée à
faire son trousseau, Dans plusieurs communes du canton d’Ax (Ariège),
les femmes et filles filent encore beaucoup. Quand il s’agit de dévider
le fil dans une famille, grande réunion des amis de la famille pour
aider gratuitement à faire l’opération en une seule soirée
qui se termine par un repas. Dans bien des communes de l’Ariège
et autres départements du Sud-Ouest, quand il s’agit de dépouiller
de leurs enveloppes les épis de maïs, l’opération se
fait gratuitement à l’aide de voisins qu’on régale de châtaignes
et de vin. Et après boire, la jeunesse danse.
Dans d’autres communes, pour faire de l’huile de noix, les jeunes gens,
garçons et filles, se réunissent le soir, en hiver, chez
le propriétaire qui veut faire de l’huile ; les uns cassent, les
autres épluchent les noix, gratuitement. Les jeunes filles vont
broyer le chanvre dans les maisons, gratuitement, le soir ; et les jeunes
gens arrivent, dans le courant de la soirée, pour chanter et danser.
Dans la commune de L., quand il s’agit de transporter les gerbes, chaque
famille a recours à tout ce qu’il y a de jeune et de vigoureux pour
faire ce pénible travail. Et ces rudes journées sont transformées
en jours de fête, car chacun tient à honneur de servir de
bons repas aux travailleurs. Aucune autre rémunération n’est
donnée aux ouvriers : chacun fait le travail pour les autres, à
charge de revanche. Travail pour travail279
.
Dans la commune de S., les pâturages communaux s’accroissent d’année
en année à tel point que le sol presque entier de la commune
devient communal. Les pâtres communaux sont choisis à l’élection
par tous les propriétaires de bestiaux : les femmes prennent part
à ce scrutin quand ce sont elles qui possèdent des bestiaux.
Les taureaux nécessaires pour la reproduction sont communaux.
Dans la commune de M., les quarante à cinquante troupeaux sont
réunis en trois ou quatre troupeaux pendant la belle saison et conduits
sur la haute montagne. Chaque propriétaire, à tour de rôle,
devient gardien, pendant une semaine, du grand troupeau dont ses brebis
font partie. Deux vachers communaux sont payés par les propriétaires
de vaches, au prorata du nombre des vaches de chaque propriétaire.
Deux taureaux sont achetés et entretenus sur les fonds du budget
municipal.
Au hameau du C., une batteuse a été achetée par
trois cultivateurs qui s’en servent successivement ; chacune des trois
familles est aidée par les deux autres, car il faut au moins une
quinzaine de personnes pour le service de la batteuse. Trois autres batteuses
ont été achetées par trois cultivateurs qui les louent
moyennant dix francs par jour. Le propriétaire de la batteuse est
là pour lui donner les gerbes. Quant aux quinze à vingt personnes
nécessaires pour le service de la batteuse, ce sont, outre les membres
de la famille qui a loué la batteuse, des parents, des amis, qui
viennent aider gratuitement, mais à charge de revanche, Les repas
sont offerts par la famille dont on dépique le blé.
Dans notre commune de R., il fallut relever les murs du cimetière.
La commission départementale donna 200 francs et 200 francs furent
donnés par deux personnes. Ces 400 francs servirent à payer
la chaux et les ouvriers d’art. Tout le travail fut fait gratuitement par
journées volontaires : chacun consentit à ramasser le sable
et à le transporter, à transporter l’eau, à faire
le mortier, à servir les maçons [tout comme dans la djemmâa
des Kabyles]. Nous arrangeâmes de même, par journées
volontaires, les chemins ruraux. D’autres communes bâtirent de même
leurs fontaines. Le pressoir pour la vendange et autres instruments de
moindre importance sont souvent fournis par la commune.
Deux personnes qui résident dans l’Ariège, questionnées
par notre ami, lui écrivent ce qui suit :
À O. (Ariège), il y a quelques années, on n’avait
pas de moulin pour moudre les grains du pays. La commune s’imposa pour
bâtir un moulin. Restait à confier le moulin à un meunier
; Pour empêcher toute fraude, toute partialité, il fut convenu
que le grain serait moulu gratuitement et que le meunier serait payé
à raison de deux francs par personne capable de manger du pain.
Dans le St-G. (Ariège), peu de personnes sont assurées
contre l’incendie. Quand une famille est victime d’un sinistre, voici comment
on procède et comment on a procédé tout dernièrement
à B. et à A. Tous donnent quelque chose aux incendiés
: qui une marmite, qui un drap de lit, qui une chaise, etc. On monte ainsi
un modeste ménage ; on loge les malheureux gratuitement ; et chacun
aide à la construction d’une nouvelle maison. Les habitants des
villages voisins donnent aussi quelques secours. Les habitants de M. sont
en train de constituer une caisse d’assurance contre l’incendie qui a pour
base l’appui mutuel.
Ces habitudes d’entr’aide - dont nous pourrions donner bien d’autres
exemples - expliquent sans doute la facilité avec laquelle les paysans
français s’associent pour se servir, à tour de rôle,
de la charrue avec son attelage de chevaux, du pressoir, ou de la machine
à battre, lorsqu’un seul membre du village en possède ; et
on comprend comment ils s’unissent pour accomplir en commun toute espèce
de travail rural. Les canaux ont été entretenus, les forêts
ont été défrichées, des arbres ont été
plantés, des marais ont été asséchés
par les communes villageoises depuis des temps immémoriaux ; et
la même chose continue encore aujourd’hui. Il y a quelques années,
à La Borne, dans la Lozère, des collines arides furent transformées
en jardins fertiles par le travail communal. « La place faisant défaut,
ils ont construit des terrasses ; la terre manquant, ils l’ont apportée
à dos d’hommes. Sur ces terrasses ils ont planté des châtaigniers,
des vignes, des pêchers, de nombreux arbres fruitiers, des légumes.
Pour fertiliser ce sol factice, ils ont construit des béals
ou canaux longs de 3, de 5 kil., et même plus ; récemment
ils en ont fait un de 16 à 17 kilomètres280
. »
C’est encore au même esprit qu’on doit le remarquable succès
obtenu récemment par les syndicats agricoles, ou associations
de paysans et de fermiers. Ce ne fut qu’en 1884 que les associations de
plus de dix-neuf personnes furent tolérées en France, et
je n’ai pas besoin de dire que lorsque cette « dangereuse expérience
» fut risquée - j’emprunte ces termes aux Chambres - toutes
les « précautions » possibles que peuvent inventer des
fonctionnaires furent prises. Mais en dépit de tout cela, la France
commence à être couverte de syndicats. Au début, ils
étaient simplement fondés dans le but d’acheter des engrais
et des graines, la falsification ayant atteint des proportions colossales
dans ces deux commerces281
; mais peu à peu ils étendirent leurs fonctions dans diverses
directions, comprenant la vente des produits agricoles et l’amélioration
permanente des terres. Ainsi dans le Midi de la France, les ravages du
phylloxéra ont fait naître un grand nombre d’associations
de viticulteurs : de dix à trente vignerons forment un syndicat,
achètent une machine à vapeur pour pomper l’eau, et organisent
les installations nécessaires pour inonder leurs vignobles à
tour de rôle282 . Des associations
toutes nouvelles, pour garantir les terres des inondations, pour l’irrigation,
pour entretenir les canaux, se forment continuellement, et l’unanimité
des paysans de la région, unanimité requise par la loi, n’est
pas un obstacle. Ailleurs nous trouvons les fruitières, c’est-à-dire,
des associations laitières, dont quelques-unes partagent le beurre
et le fromage produits en parties égales, sans égard au rendement
de chaque vache. Dans l’Ariège nous trouvons même une association
de huit communes distinctes pour la culture en commun des terres, qu’elles
ont réunies. Dans le même département des syndicats
pour l’assistance médicale gratuite ont été formés
dans 172 communes sur 337 ; des associations de consommateurs surgissent
en rapports avec les syndicats ; et ainsi de suite283
. « Une vraie révolution a lieu dans nos villages, écrit
Alfred Baudrillart, avec ces associations qui prennent dans chaque région
un caractère particulier. »
On peut dire à peu près la même chose de l’Allemagne.
Partout où les paysans ont pu résister au pillage de leurs
terres, ils les ont conservées en propriété commune.
Cet état de choses est prédominant dans le Würtemberg,
le duché de Bade, le Hohenzollern, et dans la province hessoise
de Starkenberg284 . Les forêts
communales sont, en général, très bien aménagées
en Allemagne, et dans des milliers de communes le bois de charpente et
le bois de chauffage sont partagés chaque année entre les
habitants. La vieille coutume du Lesholztag est très répandue
: lorsque sonne la cloche du village tous vont à la forêt
et prennent autant de bois de chauffage qu’ils en peuvent porter285
. En Westphalie, on trouve des Communes dans lesquelles toute la terre
est cultivée comme une seule propriété commune avec
les perfectionnements de l’agronomie moderne. Quant aux vieilles coutumes
et habitudes communales, elles sont en vigueur dans la plus grande partie
de l’Allemagne. L’appel des « aides », qui sont de vraies fêtes
du travail, est tout à fait habituel en Westphalie, dans la Hesse
et le Nassau. Dans les régions bien boisées le bois de charpente
pour bâtir une maison neuve est pris généralement à
la forêt communale, et tous les voisins se réunissent pour
construire la maison. Les coutumes d’entr’aide se rencontrent même
aux alentours des grandes villes : ainsi dans les faubourgs de Francfort
c’est une coutume parmi les jardiniers que, au cas où l’un d’eux
tombe malade, tous viennent le dimanche cultiver son jardin286
.
En Allemagne, comme en France, dès que les gouvernants supprimèrent
les lois contre les associations des paysans - ce ne fut qu’en 1884-1888
-, ces unions commencèrent à se développer avec une
merveilleuse rapidité, malgré tous les obstacles légaux
par lesquels on essaya de les entraver287
. « Le fait est, dit Buchenberger, que dans des milliers de communes
villageoises, où toute espèce d’engrais chimique ou de fourrage
rationnel était inconnu, ces deux perfectionnements modernes sont
devenus d’un emploi courant et ont pris une extension tout à fait
imprévue, grâce aux associations » (Vol. II, p. 507).
Toutes sortes d’instruments économisant le travail, des machines
agricoles ainsi que de meilleures races d’animaux sont achetés aujourd’hui
grâce à ces associations, et divers arrangements sont pris
pour améliorer la qualité des produits. Des unions pour la
vente des produits agricoles sont formées, ainsi que des unions
pour l’amélioration permanente des terres288
.
Au point de vue de l’économie sociale tous ces efforts des paysans
sont certainement de peu d’importance. Ils ne peuvent soulager effectivement,
et bien moins encore définitivement, la misère à laquelle
les cultivateurs du sol sont voués dans toute l’Europe. Mais au
point de vue moral, auquel nous nous plaçons en ce moment, leur
importance ne saurait être estimée trop haut. Ils prouvent
que, même sous le système de l’individualisme sans merci qui
prévaut aujourd’hui, les masses agricoles conservent pieusement
leurs traditions d’entr’aide. Dès que les gouvernements relâchent
les lois de fer par lesquelles ils ont brisé tous les liens entre
les hommes, ces liens se reconstituent immédiatement, malgré
les difficultés politiques, économiques et sociales, qui
sont nombreuses ; et ils se reconstituent sous les formes qui répondent
le mieux aux besoins modernes. Ils montrent dans quelle direction et sous
quelle forme le progrès ultérieur doit être atteint.
Je pourrais facilement multiplier ces exemples, en les prenant en Italie,
en Espagne, au Danemark, etc., et en indiquant certains traits intéressants
qui sont propres à chacun de ces pays289
. Les populations slaves d’Autriche et de la péninsule des Balkans,
chez lesquelles la « famille composée » ou « ménage
indivis » existe encore, devraient aussi être mentionnées290
. Mais je me hâte de passer à la Russie, où la même
tendance d’entr’aide prend certaines formes nouvelles et imprévues.
De plus, pour la commune villageoise en Russie, nous avons l’avantage de
posséder une somme énorme de matériaux, réunis
durant la colossale enquête de maison en maison, qui a été
faite récemment par plusieurszemstvos (conseils départementaux)
et qui embrasse une population de près de vingt millions de paysans
dans différentes régions291
.
Deux conclusions importantes peuvent être tirées de la
masse des témoignages réunis par les enquêtes russes.
Dans la Russie centrale, où un tiers au moins des paysans ont été
réduits à une ruine complète (par les lourds impôts,
la trop petite dimension des parcelles allouées aux paysans lors
de leur libération, un loyer excessif et les très sévères
prélèvements de taxes après les récoltes manquées),
il y eut, pendant les premières vingt-cinq années qui suivirent
l’émancipation des serfs, au sein même des communes villageoises,
une tendance prononcée vers la constitution de propriétés
individuelles. Beaucoup de paysans ruinés, sans chevaux, abandonnèrent
la terre à laquelle ils avaient droit dans la commune, et cette
terre devint souvent la propriété de cette classe de paysans
plus fortunés qui s’enrichissent par le commerce, ou de commerçants
du dehors qui achètent de la terre pour prélever des loyers
excessifs sur les paysans. Il faut aussi ajouter qu’un vice dans la loi
de 1861, concernant le rachat de la terre, présentait de grandes
facilités pour l’achat - vil prix des terres des paysans292
, et que presque toujours les fonctionnaires employaient leur puissante
influence en faveur de la propriété individuelle et contre
la propriété communale. Cependant, dans les vingt dernières
années, un puissant souffle d’opposition à l’appropriation
individuelle de la terre se fait sentir de nouveau dans les villages de
la Russie centrale, et des efforts énergiques sont faits par la
masse de ces paysans qui tiennent le milieu entre les riches et les très
pauvres, pour défendre la commune villageoise. Quant aux plaines
fertiles du Sud, qui sont maintenant la partie la plus populeuse et la
plus riche de la Russie d’Europe, elles furent pour la plupart colonisées,
pendant le dix-neuvième siècle, sous le système de
l’occupation ou de l’appropriation individuelle, sanctionnée par
l’État. Mais depuis que des méthodes perfectionnées
d’agriculture à l’aide des machines ont été introduites
dans la région, les propriétaires paysans ont peu à
peu commencé à transformer eux-mêmes leurs propriétés
individuelles en possessions communales, et on trouve aujourd’hui, dans
ce grenier d’abondance de la Russie, un très grand nombre de communes
villageoises d’origine récente, qui se sont formées spontanément293
.
La Crimée et la région située au Nord de la Crimée
(la province de Tauride), pour lesquelles nous possédons des documents
détaillés, sont un excellent exemple de ce mouvement. Ce
territoire commença à être colonisé, après
son annexion en 1783, par des Petits et des Grands Russiens, par des habitants
de la Russie Blanche et des Cosaques, des hommes libres et des serfs fugitifs
qui vinrent isolément ou en petits groupes de tous les côtés
de la Russie. Ils s’occupèrent d’abord de l’élevage des bestiaux
et, quand ils commencèrent plus tard à cultiver le sol, chacun
en cultiva autant que ses moyens le lui permirent. Mais quand, l’immigration
continuant et les charrues perfectionnées ayant été
introduites, la terre se trouva très recherchée, d’âpres
querelles s’élevèrent entre les colons. Ces disputes durèrent
des années, jusqu’à ce que les colons, qui n’étaient
auparavant unis par aucun lien mutuel, en vinrent peu à peu à
l’idée qu’un terme devait être mis aux disputes par l’introduction
de la propriété communale de la terre. Ils adop
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