D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Chapitre VI
L’ENTR’AIDE DANS LA CITÉ DU MOYEN ÂGE
(Suite)
Ressemblances et différences entre les cités du moyen
âge. - Les guildes de métiers : attributs de l’État
dans chacune d’elles. - Attitude de la cité envers les paysans ;
tentatives pour les libérer. - Les seigneurs. - Résultats
obtenus par la cité du moyen âge dans les Arts et les Sciences.
- Causes de décadence.
Les cités du moyen âge ne furent pas organisées
sur un plan préconçu, par la volonté d’un législateur
du dehors. Chacune d’elles fut un produit naturel dans la pleine acception
du mot - un résultat toujours variable des luttes entre des forces
qui s’ajustaient et se réajustaient entre elles, selon leurs énergies,
le hasard des conflits et l’appui qu’elles trouvaient dans le milieu ambiant.
C’est pourquoi il n’y a pas deux cités dont l’organisation intérieure
et les destinées aient été identiques. Chacune, prise
séparément, d’un siècle à l’autre se transforme.
Et cependant, quand nous jetons un regard d’ensemble sur toutes les cités
de l’Europe, les différences locales et nationales disparaissent,
et nous sommes frappés par la merveilleuse ressemblance que nous
trouvons entre elles toutes, quoique chacune se soit développée
par elle-même, indépendamment des autres et dans des conditions
différentes. Une petite ville du Nord de l’Écosse, avec sa
population de laboureurs et de rudes pêcheurs ; une riche cité
des Flandres avec son commerce extérieur, son luxe, son amour du
plaisir et sa vie animée ; une cité italienne enrichie par
ses échanges avec l’Orient et cultivant dans ses murs un goût
artistique et une civilisation raffinée ; une pauvre cité
agricole dans la région des lacs et des marais de la Russie, semblent
avoir peu de points communs. Cependant les lignes principales de leur organisation
et l’esprit qui les anime se ressemblent par un air de famille très
marqué. Partout nous voyons les mêmes fédérations
de petites communes et de guildes, les mêmes « villes mineures
» soumises à la cité mère, la même assemblée
du peuple et les mêmes emblèmes de son indépendance.
Ledefensor de la cité, sous des noms différents et
des insignes différents, représente la même autorité
et les mêmes intérêts ; les subsistances alimentaires,
le travail et le commerce sont organisés sur des plans très
semblables ; des luttes intérieures et extérieures sont soutenues
avec les mêmes ambitions ; plus encore, les formules mêmes
employées dans ces luttes, ainsi que dans les annales, les ordonnances
et les rôles sont identiques ; et les monuments d’architecture, qu’ils
soient de style gothique, roman ou byzantin, expriment les mêmes
aspirations et le même idéal : ils sont conçus et bâtis
de la même manière. Bien des dissemblances ne sont que des
différences d’époque, tandis que les différences réelles
entre des cités sœurs se retrouvent dans diverses parties de l’Europe.
L’unité de l’idée directrice et l’identité de l’origine
compensent les différences de climat, de situation géographique,
de richesse, de langue et de religion. Aussi pouvons-nous parler de la
cité du moyen âge comme d’une phase bien définie de
la civilisation ; et, bien que toute recherche faisant ressortir les différences
locales et individuelles présente un vif intérêt, nous
pouvons cependant indiquer les grandes lignes de développement communes
à toutes les cités215
.
Certes la protection qui était accordée à la place
du marché depuis les premiers temps barbares a joué un rôle
important, mais non exclusif, dans l’émancipation de la cité
du moyen âge. Les anciens barbares n’avaient pas de commerce à
l’intérieur de leurs communes villageoises ; ils ne commerçaient
qu’avec les étrangers en de certains endroits et à certains
jours déterminés ; et afin que l’étranger puisse venir
au lieu des échanges sans risque d’être tué dans quelque
bagarre entre deux familles ennemies, le marché était toujours
placé sous la protection spéciale de toutes les familles.
C’était un lieu inviolable, comme le sanctuaire à l’ombre
duquel il se tenait. Chez les Kabyles, il est encore anaya, ainsi
que le sentier le long duquel les femmes rapportent l’eau du puits ; on
ne doit pas y paraître en armes, même pendant des guerres entre
tribus. Au moyen âge, le marché jouissait universellement
de la même protection216 .
La vengeance du sang ne pouvait se poursuivre sur le terrain où
l’on venait pour faire du commerce, ni dans un certain rayon alentour.
Si une dispute s’élevait parmi la foule bigarrée des acheteurs
et des vendeurs, elle devait être jugée par ceux sous la protection
desquels se trouvait le marché - le tribunal de la communauté,
ou de l’évêque, ou du seigneur, ou le juge du roi. Un étranger
qui venait pour faire du commerce était un hôte, et on lui
donnait ce nom. Même le seigneur qui n’avait point de scrupule de
voler un marchand sur la grande route, respectait le Weichbild,
c’est-à-dire le poteau qui était planté sur la place
du marché et portait soit les armes du roi, soit un gant, soit l’image
du saint local, ou simplement une croix, selon que le marché était
sous la protection du roi, du seigneur, de l’église locale, ou de
l’assemblée du peuple - le viétché217
.
Il est facile de comprendre comment l’autojuridiction de la cité
pouvait naître de la juridiction spéciale du marché,
quand ce dernier droit était accordé, de bon gré ou
non à la cité elle-même. Cette origine des libertés
de la cité dont nous retrouvons la trace dans bien des cas, imprimait
nécessairement un certain caractère à leur développement
ultérieur. De là une prédominance de la partie commerçante
de la communauté. Les bourgeois, qui possédaient une maison
dans la cité à ses débuts et étaient co-propriétaires
des terrains de la ville, constituaient très souvent une guilde
marchande qui tenait en son pouvoir le commerce de la cité ; et
quoique au début chaque bourgeois, riche ou pauvre, pût faire
partie de la guilde marchande et que le commerce semble avoir été
exercé pour la cité entière par ses commissaires,
la guilde devint peu à peu une sorte de corps privilégié.
Elle empêchait jalousement les étrangers, qui bientôt
affluèrent dans les cités libres, de faire part de la guilde
et elle réservait les avantages du commerce aux quelques «
familles » qui avaient été parmi les « bourgeois
» au moment de l’émancipation. Il y avait évidemment
un danger de voir se constituer ainsi une oligarchie marchande. Mais déjà
au Xe siècle et encore plus pendant les deux siècles suivants,
les principaux métiers, organisés aussi en guildes, furent
assez puissants pour s’opposer aux tendances oligarchiques des marchands.
Chaque guilde d’artisans faisait alors la vente en commun de ses produits
et l’achat en commun des matières premières. Ses membres
étaient marchands et ouvriers en même temps. C’est ainsi que
la prédominance prise par les anciennes guildes d’artisans au début
même de la vie de la cité libre assura au travail manuel la
haute position qu’il occupa par la suite dans la cité218
. En effet, dans une cité du moyen âge le travail manuel n’était
pas un signe d’infériorité ; il gardait, au contraire, les
traces du respect dont on l’entourait dans la commune villageoise. Le travail
manuel, dans un des « mystères », était considéré
comme un pieux devoir envers les citoyens : une fonction publique (Amt)
aussi honorable que n’importe quelle autre. Producteurs et trafiquants
étaient alors pénétrés d’une idée de
« justice », envers la communauté, de respect des «
droits » tant du producteur que du consommateur, qui semblerait bien
étrange aujourd’hui. L’ouvrage du tanneur, du tonnelier, du cordonnier
doit être de « bon et honnête ouvrage », écrivait-on
en ce temps-là. Le bois, le cuir ou le fil qu’emploie l’artisan
doit être de « bon » bois, de « bon » cuir
ou de « bon » fil ; le pain doit être cuit « avec
justice », et ainsi de suite. Si nous transportons ce langage dans
notre vie d’aujourd’hui il semblera affecté et peu naturel ; mais
il était naturel et simple alors, parce que l’artisan du moyen âge
ne produisait pas pour un acheteur inconnu, ou pour envoyer ses marchandises
sur un marché inconnu. Il produisait d’abord pour sa guilde : pour
une fraternité d’hommes qui se connaissaient les uns les autres,
qui connaissaient la technique du métier, et qui, en établissant
le prix de chaque produit, tenaient compte de l’habileté déployée
dans la fabrication et de la somme de travail qu’il avait fallu. Puis c’était
la guilde, non le producteur particulier, qui offrait les marchandises
pour la vente à la commune, et celle-ci, à son tour, offrait
à la fraternité des communes alliées les marchandises
qu’elle exportait, assumant la responsabilité de leur bonne qualité.
Une telle organisation faisait naître en chaque corps de métier
l’ambition d’offrir des marchandises qui ne fussent pas de qualité
inférieure ; les défauts techniques ou les falsifications
devenaient un sujet qui touchait la commune entière, parce que,
disait une ordonnance : « cela détruirait la confiance publique219
». La production étant ainsi un devoir social, placé
sous le contrôle de l’entière amitas, le travail manuel,
tant que la cité libre fut vivante, ne put tomber dans le discrédit
où il est maintenant.
Une différence entre maître et apprenti ou entre maître
et ouvrier (compagne, Geselle) existait depuis l’origine dans les
cités du moyen âge ; mais ce fut d’abord une simple différence
d’âge et d’habileté, non de richesse et de pouvoir. Après
un apprentissage de sept années, et après avoir prouvé
son savoir et ses capacités par une œuvre d’art, l’apprenti devenait
lui-même un maître. Ce fut seulement beaucoup plus tard, au
XVIe siècle, après que le pouvoir royal eut détruit
la commune et l’organisation des métiers, qu’il fut possible de
devenir un maître en vertu d’un simple héritage ou par richesse.
Mais ce fut aussi une époque de décadence générale
dans les industries et les arts du moyen âge.
Il n’y avait guère place pour le travail loué dans les
premières périodes florissantes des cités médiévales,
moins encore pour des salariés isolés. L’ouvrage des tisseurs,
des archers, des forgerons, des boulangers, etc., était fait pour
la corporation et pour la cité ; et quand on louait des ouvriers
pour des travaux de construction, ils travaillaient en tant que corporations
temporaires (comme ils le font encore dans les artels russes) dont
l’ouvrage était payé en bloc. Le travail pour un maître
ne commença à s’implanter que bien plus tard ; mais, même
en ce cas, l’ouvrier était mieux payé qu’il ne l’est aujourd’hui
dans les métiers le mieux rétribués, et beaucoup plus
qu’il n’était généralement payé en Europe pendant
toute la première moitié du XIX° siècle. Thorold
Rogers a familiarisé les lecteurs anglais avec cette idée
; mais la même chose est aussi vraie pour le reste de l’Europe, comme
le montrent les recherches de Falke et de Schönberg, ainsi que beaucoup
d’autres indices. Au XVe siècle, un maçon, un charpentier,
ou un forgeron, était payé à Amiens 4 sols
par jour, ce qui correspondait à quarante-huit livres de pain, ou
à la huitième partie d’un petit bœuf220
.
En Saxe le salaire du Geselle, dans les travaux de construction,
était tel, pour me servir des mots de Falke, qu’il pouvait acheter
avec les gages de six jours trois moutons et une paire de souliers. Les
dons des ouvriers (Geselle) aux cathédrales sont aussi un
témoignage de leur bien-être relatif, pour ne rien dire des
dons magnifiques de certaines guildes d’artisans, ni de ce qu’ils avaient
coutume de dépenser en fêtes et en galas221
. Mieux nous connaissons la cité du moyen âge, plus nous nous
apercevons qu’en aucun temps le travail n’a joui d’une prospérité
et d’un respect tels qu’aux temps florissants de cette institution.
Il y a plus encore ; non seulement beaucoup des aspirations de nos radicaux
modernes étaient déjà réalisées au moyen
âge, mais des idées que l’on traite maintenant d’utopies étaient
acceptées alors comme d’indiscutables réalités. Ainsi,
on rit de nous lorsque nous disons que le travail doit être agréable,
mais « chacun doit se plaire à son travail », dit une
ordonnance de Kuttenberg au moyen âge, « et personne ne pourra,
tout en ne faisant rien (mit nichts thun), s’approprier ce que les
autres ont produit par leur application et leur travail, puisque les lois
doivent protéger l’application et le travail222
». En présence des discussions actuelles sur la journée
de huit heures, il sera bon aussi de rappeler une ordonnance de Ferdinand
Ier relative aux mines impériales de charbon, qui réglait
la journée du mineur à huit heures, « comme c’était
la coutume autrefois » (wie vor Alters herkommen), et il était
défendu de travailler l’après-midi du samedi. Plus de huit
heures de travail était fort rare, nous dit Janssen, mais moins
de huit heures était un fait commun. En Angleterre, au XVe siècle,
dit Rogers, « les ouvriers ne travaillaient que quarante-huit heures
par semaine223 ». De même,
la demi-journée de repos du samedi, que nous considérons
comme une conquête moderne, était en réalité
une institution ancienne du moyen âge ; c’était l’après-midi
du bain pour une grande partie des membres de la commune, tandis que l’après-midi
du mercredi était réservé au bain des Geselle224.
Et quoique les repas scolaires n’existassent point - probablement parce
que aucun enfant n’arrivait à l’école à jeun - une
distribution d’argent pour le bain, aux enfants dont les parents trouvaient
difficile d’y pourvoir, était habituelle en plusieurs endroits.
Quant aux Congrès du Travail, cela aussi existait fréquemment
au moyen âge. En certaines parties de l’Allemagne les artisans d’un
même métier, appartenant à différentes communes,
avaient l’habitude de se réunir chaque année pour discuter
des questions relatives à leur métier : années d’apprentissage,
années de voyage, salaires, etc. ; et en 1572, les villes hanséatiques
reconnurent formellement le droit aux artisans de se réunir en Congrès
périodiques, et de prendre toutes résolutions qu’il leur
plairait, tant qu’elles ne seraient point contraires aux rôles des
cités, touchant la qualité des marchandises. On sait que
de semblables Congrès du Travail, en partie internationaux comme
la Hanse elle-même, furent tenus par des boulangers, des fondeurs,
des forgerons, des tanneurs, des armuriers et des tonneliers225
.
L’organisation des corps de métiers exigeait une surveillance
étroite des artisans par la guilde, et des jurés spéciaux
étaient toujours nommés dans ce but. Mais il est à
remarquer que, tant que les cités jouirent de leur vie libre, il
ne s’éleva pas de plainte touchant cette surveillance ; tandis qu’après
que l’État fût intervenu, confisquant les propriétés
des guildes et détruisant leur indépendance en faveur de
sa propre bureaucratie, les plaintes devinrent innombrables226
. D’autre part les immenses progrès réalisés dans
tous les arts sous le régime des guildes du moyen âge sont
la meilleure preuve que ce système n’était pas un obstacle
à l’initiative individuelle227
. Le fait est que la guilde du moyen âge, comme la paroisse de cette
époque, la « rue » ou le « quartier », n’était
pas un corps de citoyens placé sous le contrôle des fonctionnaires
de l’État ; c’était une union de tous les hommes qui s’occupaient
d’un métier donné : acheteurs-jurés de matières
premières, vendeurs de marchandises manufacturées, maîtres-ouvriers,
compagnons et apprentis. Pour l’organisation intérieure de chaque
métier, son assemblée était souveraine, tant qu’elle
n’empiétait pas sur les autres guildes, auquel cas l’affaire était
portée devant la guilde des guildes - la cité. Mais il y
avait dans la guilde quelque chose de plus que tout cela. Elle avait sa
propre juridiction, sa force armée, ses assemblées générales,
ses traditions de luttes, de gloire et d’indépendance, ses relations
directes avec les autres guildes du même métier dans les autres
cités : c’était en un mot un organisme complet qui existait
parce qu’il représentait un ensemble de fonctions vitales. Quand
la ville prenait les armes, la guilde marchait en compagnie séparée
(Schaur), armée de ses propres armes (voire, plus tard, de
ses propres canons, amoureusement ornés par la guilde), commandée
par ses propres chefs, élus par elle. C’était une unité
aussi indépendante dans la fédération que la république
d’Uri ou de Genève l’était il y a cinquante ans dans la confédération
suisse. Il en résulte que comparer la guilde à un syndicat
ouvrier ou une trade-union moderne, dépouillés de tous les
attributs de la souveraineté de l’État et réduits
à quelques fonctions d’importance secondaire, est aussi peu raisonnable
que de comparer Florence ou Bruges à une commune française,
végétant sous le Code Napoléon, où à
une ville russe placée sous la loi municipale de Catherine II. Toutes
deux ont des maires élus, et cette dernière a aussi ses corporations
de métiers ; mais la différence est - toute la différence
qu’il y a entre Florence et Fontenay-les-Oies ou Tsarevokokchaisk, ou encore
entre un doge vénitien et un maire moderne qui tire son chapeau
devant l’employé du sous-préfet.
Les guildes du moyen âge savaient maintenir leur indépendance
; et, plus tard, particulièrement au XIVe siècle, lorsqu’à
la suite de plusieurs causes que nous allons bientôt indiquer, la
vieille vie municipale subit une profonde modification, les jeunes métiers
se montrèrent assez forts pour conquérir leur juste part
dans la gestion des affaires de la cité. Les masses, organisées
en arts « mineurs », se soulevèrent pour ôter
le pouvoir des mains d’une oligarchie grandissante, et la plupart réussirent
dans cette tâche, ouvrant ainsi une nouvelle ère de prospérité.
Il est vrai que dans certaines cités le soulèvement fut étouffé
dans le sang, et qu’il y eut des exécutions en masse d’ouvriers,
comme cela arriva à Paris en 1306 et à Cologne en 1371. En
ces cas-là les franchises des cités tombèrent rapidement
en décadence, et la cité fut soumise graduellement par l’autorité
centrale. Mais la majorité des villes avait conservé assez
de vitalité pour sortir de cette lutte avec une vigueur et une vie
nouvelles. Une nouvelle période de rajeunissement fut leur récompense.
Il y eut un regain de vie qui se manifesta par de splendides monuments
d’architecture, par une nouvelle période de prospérité,
par un progrès soudain, tant dans la technique que dans l’invention,
et par un nouveau mouvement intellectuel qui amena la Renaissance et la
Réforme228 .
* * *
La vie de la cité du moyen âge fut une suite de rudes batailles
pour conquérir la liberté et pour la conserver. Il est vrai
qu’une race forte et tenace de bourgeois s’était développée
durant ces luttes acharnées ; il est vrai que l’amour et le respect
de la cité maternelle avait été nourri par ces luttes,
et que les grandes choses accomplies par les communes du moyen âge
furent une conséquence directe de cet amour. Mais les sacrifices
que les communes eurent à subir dans le combat pour la liberté
furent cependant cruels et laissèrent des traces profondes de division
jusque dans leur vie intérieure. Très peu de cités
avaient réussi, par un concours de circonstances favorables à
obtenir la liberté d’un seul coup, et ce petit nombre la perdit
en général avec une égale facilité ; la plupart
eurent à combattre cinquante ou cent ans de suite, souvent plus,
avant que leurs droits à une vie libre soient reconnus, puis encore
une centaine d’années pour établir leur liberté sur
une base ferme - les chartes du XIIIe siècle n’étant qu’une
des premières assises de la liberté229
. La cité du moyen âge était une oasis fortifiée
au milieu d’un pays plongé dans la soumission féodale, et
elle avait à se faire sa place par la force des armes. Par suite
des circonstances auxquelles nous avons fait allusion dans le chapitre
précédent, chaque commune villageoise était peu à
peu tombée sous le joug de quelque seigneur laïque ou clérical.
La maison de celui-ci s’était agrandie jusqu’à devenir un
château, et ses frères d’armes étaient maintenant la
lie des aventuriers, toujours prêts à piller les paysans.
Outre les trois jours par semaine pendant lesquels les paysans devaient
travailler pour le seigneur, ils avaient encore à supporter toutes
sortes d’exactions pour le droit de semer et de récolter, d’être
gais ou tristes, de vivre, de se marier, ou de mourir. Le pis était
de continuels pillages, exercés par des brigands armés appartenant
à quelque seigneur voisin, qui se plaisait à considérer
les paysans comme la famille de leur maître et exerçait sur
eux, sur leurs bestiaux et sur leurs récoltes, la vindicte qu’il
poursuivait contre leur maître. Chaque prairie, chaque champ, chaque
rivière, chaque route autour de la cité, et chaque homme
dans la campagne appartenait à un seigneur.
La haine des bourgeois contre les barons féodaux est exprimée
d’une manière très caractéristique dans les termes
des différentes chartes que les seigneurs furent contraints de signer.
Henri V est obligé de signer dans la charte, accordée à
Spire en 1111, qu’il libère les bourgeois de « l’horrible
et exécrable loi de mainmorte, qui a plongé la ville dans
la plus profonde misère (von dem scheusslichen und nichtswürdigen
Gesetze, welches gemein Büdel genannt wird, Kallsen I, 307). La
coutume de Bayonne écrite vers 1273 contient des passages comme
celui-ci : « Les peuples sont antérieurs aux seigneurs ; ce
sont les menus peuples, plus nombreux que les autres, qui, voulant vivre
en paix, firent des seigneurs pour contenir et abattre les forts »,
et ainsi de suite (Giry, « Établissement de Rouen »,
I, 117, cité par Luchaire, p. 24). Une charte soumise à la
signature du roi Robert est également caractéristique. On
lui fait dire : « Je ne volerai ni bœufs ni autres animaux. Je ne
saisirai pas de marchands, ni ne prendrai leur argent, ni n’imposerai de
rançon.
Du jour de l’Annonciation jusqu’au jour de la Toussaint, je ne prendrai
ni chevaux, ni juments, ni poulains dans les prairies. Je ne brûlerai
pas les moulins, ni ne volerai la farine. Je ne protégerai point
les voleurs, etc... » (Pfister a publié ce document reproduit
par Luchaire). La charte « accordée », par l’archevêque
de Besançon, Hugues, dans laquelle il a été forcé
d’énumérer tous les méfaits dus à ses droits
de mainmorte, est aussi caractéristique230
. Il en était de même un peu partout.
La liberté ne pouvait être conservée avec de tels
voisins, et les cités étaient forcées de faire la
guerre en dehors de leurs murs. Les bourgeois envoyaient des émissaires
pour soulever des révoltes dans les villages, ils recevaient des
villages dans leurs corporations et ils guerroyaient directement contre
les nobles. En Italie, où il y avait un très grand nombre
de châteaux féodaux, la guerre prenait des proportions héroïques,
et était menée avec un sombre acharnement des deux côtés.
Florence soutint pendant soixante-dix-sept ans une suite de guerres sanglantes
afin d’affranchir son contado des nobles ; mais quand la conquête
fut accomplie (en 1181) tout fut à recommencer Les nobles se rallièrent
; ils constituèrent leurs propres ligues, en opposition aux ligues
des villes, et recevant de nouveaux renforts soit de l’Empereur, soit du
Pape, ils firent durer la guerre encore pendant cent trente ans. Les choses
se passèrent de même à Rome, en Lombardie, dans toute
l’Italie.
Les citoyens déployèrent dans ces guerres des prodiges
de valeur, d’audace et de ténacité. Mais les arcs et les
haches des artisans et des bourgeois n’avaient pas toujours le dessus dans
les rencontres avec les chevaliers revêtus d’armures, et bien des
châteaux résistèrent aux ingénieuses machines
de siège et à la persévérance des citoyens.
Quelques cités, comme Florence, Bologne et plusieurs villes de France,
d’Allemagne et de Bohême, réussirent à émanciper
les villages environnants, et elles furent récompensées de
leurs efforts par une prospérité et une tranquillité
extraordinaires. Mais même dans ces cités, et encore plus
dans les villes moins fortes ou moins entreprenantes, les marchands et
les artisans, épuisés par la guerre et méconnaissant
leurs propres intérêts, finirent par signer des traités
par lesquels ils sacrifiaient les paysans.
Les seigneurs furent forcés de jurer allégeance à
la cité ; leurs châteaux dans la campagne furent démolis,
et ils durent bâtir leur maison et résider dans la cité,
dont ils devinrent com-bourgeois (con-cittadini) ; mais ils conservèrent
en retour la plupart de leurs droits sur les paysans, qui n’obtinrent qu’un
soulagement partiel de leurs redevances. Les bourgeois ne comprirent pas
que des droits de cité égaux pouvaient être accordés
aux paysans, sur lesquels ils avaient à compter pour trouver les
approvisionnements ; et le résultat fut qu’un abîme profond
se creusa entre la ville et le village. En certains cas les paysans changèrent
simplement de maîtres, la cité achetant les droits des barons,
et les vendant par parts à ses propres citoyens231
. Le servage fut maintenu, et ce n’est que beaucoup plus tard, vers la
fin du XIIIe siècle, que la révolution des artisans entreprit
d’y mettre fin et abolit le servage personnel, mais déposséda
en même temps les serfs de la terre232
. Il est à peine besoin d’ajouter que les résultats funestes
d’une telle politique furent bientôt sentis par les cités
elles-mêmes ; la campagne devint l’ennemie de la cité.
La guerre contre les châteaux eut une autre conséquence
fatale. Elle entraîna les cités dans une longue suite de guerres
entre elles ; et cela a donné naissance à la théorie,
en vogue jusqu’à nos jours, que les villes perdirent leur indépendance
par suite de leurs propres rivalités et de leurs luttes réciproques.
Les historiens impérialistes ont particulièrement soutenu
cette théorie qui cependant ne se trouve pas confirmée par
les recherches modernes. Il est vrai qu’en Italie les cités se combattirent
l’une l’autre avec une animosité opiniâtre, mais nulle part
ailleurs ces luttes n’atteignirent les mêmes proportions ; et même
en Italie, les guerres des cités, particulièrement celles
de la première période, eurent leurs causes spéciales.
Ce n’était (comme l’ont déjà montré Sismondi
et Ferrari) qu’une simple continuation de la guerre contre les châteaux
- le principe de la libre municipalité et de la libre fédération
entrant inévitablement en lutte violente contre la féodalité,
l’impérialisme et la papauté. Beaucoup de villes qui n’avaient
pu secouer que partiellement le joug de l’évêque, du seigneur
ou de l’empereur, furent littéralement poussées contre les
cités libres par les nobles, l’empereur et l’Église, dont
la politique était de diviser les cités et de les armer l’une
contre l’autre. Ces circonstances spéciales (qui eurent un contre-coup
partiel aussi en Allemagne) expliquent pourquoi les villes italiennes,
dont quelques-unes cherchaient à avoir l’appui de l’empereur pour
combattre le pape, tandis que d’autres recherchaient l’appui de l’Église
pour résister à l’empereur, furent bientôt divisées
en deux camps, Gibelins et Guelfes, et pourquoi la même division
se reproduisit dans chaque cité233
.
L’immense progrès économique réalisé par
la plupart des cités italiennes à l’époque même
où ces guerres étaient le plus acharnées234
, et les alliances si aisément conclues entre villes, montrent mieux
le caractère de ces luttes et achèvent de ruiner la théorie
dont nous venons de parler. Déjà pendant les années
1130-1150 des ligues puissantes s’étaient formées. Quelques
années plus tard, lorsque Frédéric Barberousse envahit
l’Italie et, soutenu par les nobles et par quelques cités retardataires,
marcha contre Milan, le peuple plein d’enthousiasme, fut soulevé
dans beaucoup de villes par des prédicateurs populaires. Crema,
Piacenza, Brescia, Tortona, etc., vinrent à la rescousse ; les bannières
des guildes de Vérone, Padoue, Vicence et Trévise flottèrent
côte à côte dans le camp des cités contre les
bannières de l’empereur et des nobles. L’année suivante la
ligue lombarde fut créée, et, soixante ans plus tard, nous
la voyons renforcée par beaucoup d’autres cités, formant
une organisation solide qui avait la moitié de son trésor
fédéral pour la guerre à Gênes et l’autre moitié
à Venise235 . En Toscane,
Florence se mit à la tête d’une autre ligue puissante, à
laquelle Lucques, Bologne, Pistoïe, etc., appartenaient, et qui joua
un rôle important en écrasant les nobles dans le centre de
l’Italie. D’autres ligues, plus petites, étaient fréquentes.
Ainsi malgré les mesquines rivalités qui engendraient aisément
la discorde, les villes s’unissaient pour la défense commune de
la liberté. Plus tard seulement, lorsque les cités devinrent
de petits États, les guerres éclatèrent entre elles,
comme il est fatal lorsque des États entrent en lutte pour la suprématie
ou pour la possession de colonies.
Des ligues semblables se formaient en Allemagne dans le même but.
Lorsque, sous les successeurs de Conrad, le pays fut en proie à
d’interminables querelles entre les nobles, les villes de Westphalie conclurent
une ligue contre les chevaliers, dont une des clauses était de ne
jamais prêter d’argent à un chevalier qui continuerait à
receler des marchandises volées236
. Les « chevaliers vivaient de rapines et tuaient celui qu’il leur
plaisait de tuer », - selon les plaintes formulées par leWormser
Zorn ; les villes du Rhin (Mayence, Cologne, Spire, Strasbourg et Bâle)
prirent alors l’initiative d’une ligue qui compta bientôt soixante
villes alliées, réprima les pillages et maintint la paix.
Plus tard la ligue des villes de Souabe, divisée en trois «
districts de paix » (Augsbourg, Constance et Ulm) eut le même
but. Et même lorsque ces ligues furent brisées237
, elles avaient assez vécu pour montrer que tandis que ceux, que
l’on a cherché à représenter comme des pacificateurs
- les rois, les empereurs et l’Église - fomentaient la discorde
et étaient eux-mêmes impuissants contre les chevaliers pillards,
c’était des cités qu’était venue l’impulsion pour
le rétablissement de la paix et de l’union. Les cités, non
les empereurs, furent les vrais fondateurs de l’unité nationale238
.
Des fédérations analogues furent organisées dans
le même but entre petits villages ; et maintenant que l’attention
a été éveillée sur ce sujet par M. Luchaire,
nous pouvons espérer en apprendre bientôt davantage. Nous
savons qu’un certain nombre de villages se réunirent en petites
fédérations dans le contado de Florence et qu’il en
fut de même dans les dépendances de Novgorod et de Pskov.
Quant à la France, on sait d’une façon certaine qu’une fédération
de dix-sept villages de paysans exista dans le Laonnais pendant près
de cent ans (jusqu’en 1256) et combattit vigoureusement pour son indépendance.
Il existait aussi dans les environs de Laon trois autres républiques
paysannes, qui avaient prêté serment sur des chartes semblables
à celles de Laon et de Soissons ; leurs territoires étant
contigus, elles se soutenaient mutuellement dans leurs guerres de libération.
M. Luchaire pense que plusieurs fédérations semblables avaient
dû se former en France aux XIIe et XIIIe siècles, mais que
les documents s’y rapportant sont pour la plupart perdus. N’étant
pas protégées par des murs, elles pouvaient aisément
être anéanties par les rois et les seigneurs ; mais dans certaines
circonstances favorables, ayant trouvé aide auprès d’une
ligue de villes, ou protection dans leurs montagnes, de telles républiques
paysannes sont devenues les unités indépendantes de la confédération
suisse239 .
Les unions entre cités dans des buts pacifiques étaient
très fréquentes. Les relations qui s’étaient établies
durant la période de libération ne furent pas interrompues
dans la suite. Quelquefois, quand les échevins d’une ville allemande,
ayant à prononcer un jugement dans un cas nouveau et compliqué,
déclaraient ne pas connaître la sentence (des Urtheiles
nicht weise zu sein), ils envoyaient des délégués
à une autre cité pour obtenir cette sentence. La même
chose se passait égaiement en France240
; et l’on sait que Forli et Ravenne ont réciproquement naturalisé
leurs citoyens et leur ont accordé tous leurs droits dans les deux
cités. Il était aussi dans l’esprit de l’époque de
soumettre une contestation soulevée entre deux villes, ou à
l’intérieur d’une cité, à une autre commune prise
comme arbitre241 . Quant aux traités
commerciaux entre cités, ils étaient tout à fait habituels242
. Des unions pour réglementer la fabrication et la contenance des
tonneaux employés dans le commerce des vins. des « unions
pour le commerce des harengs » etc., n’étaient que les avant-coureurs
de la grande fédération commerciale de la Hanse flamande,
et plus tard de la grande Hanse de l’Allemagne du Nord, dont l’histoire
à elle seule fournirait bien des pages donnant une idée de
l’esprit de fédération qui caractérisait les hommes
de cette époque. Nous avons à peine besoin d’ajouter que
les cités du moyen âge ont plus contribué par les Unions
hanséatiques au développement des relations internationales,
de la navigation et des découvertes maritimes que tous les États
des premiers dix-sept siècles de notre ère.
En résumé, des fédérations entre de petites
unités territoriales, ainsi qu’entre des hommesunispardes travaux
communs dans leurs guildes respectives, et des fédérations
entre cités et groupes de cités constituaient l’essence même
de la vie et de la pensée à cette époque. La période
comprise entre le Xe et le XVIe siècle de notre ère pourrait
ainsi être décrite comme un immense effort pour établir
l’aide et l’appui mutuels dans de vastes proportions, le principe de fédération
et d’association étant appliqué à toutes les manifestations
de la vie humaine et à tous les degrés possibles. Cet effort
fut en très grande partie couronné de succès. Il unit
des hommes qui étaient divisés auparavant ; il leur assura
beaucoup de liberté, et il décupla leurs forces. A une époque
où le particularisme était engendré par tant de circonstances,
et où les causes de discorde et de jalousie auraient pu être
si nombreuses, il est réconfortant de voir des cités, éparses
sur un vaste continent, avoir tant en commun et être prêtes
à se confédérer pour la poursuite de tant de buts
communs. Elles succombèrent à la longue devant des ennemis
puissants. Pour n’avoir pas compris le principe de l’entr’aide assez largement,
elles commirent elles-mêmes des fautes fatales. Mais elles ne périrent
pas par leurs jalousies réciproques, et leurs erreurs ne provenaient
pas du manque de l’esprit de fédération.
* * *
Les résultats de ce nouveau progrès de l’humanité
dans la cité du moyen âge furent immenses. Au commencement
du XIe siècle les villes d’Europe étaient de petits groupes
de huttes misérables, ornés seulement d’églises basses
et lourdes, dont les constructeurs savaient à peine comment faire
une voûte ; les arts - il n’y avait guère que des tisserands
et des forgerons - étaient dans l’enfance ; le savoir ne se rencontrait
qu’en quelques rares monastères. Trois cent cinquante ans plus tard,
la face de l’Europe était changée. Le territoire était
parsemé de riches cités, entourées d’épaisses
murailles, ornées elles-mêmes de tours et de portes, dont
chacune était une œuvre d’art. Les cathédrales, d’un style
plein de grandeur et décorées avec abondance, élevaient
vers le ciel leurs clochers d’une pureté de forme et d’une hardiesse
d’imagination que nous nous efforçons vainement d’atteindre aujourd’hui.
Les arts et les métiers avaient atteint un degré de perfection
que dans mainte direction nous ne pouvons nous vanter d’avoir dépassé,
si nous estimons l’habileté inventive de l’ouvrier et le fini de
son ouvrage plus que la rapidité de fabrication. Les navires des
cités libres sillonnaient dans toutes les directions les mers intérieures
de l’Europe ; un effort de plus, et ils allaient traverser les océans.
Sur de grands espaces de territoire le bien-être avait remplacé
la misère ; le savoir s’était développé, répandu.
Les méthodes scientifiques s’élaboraient, les bases de la
physique avaient été posées, et les voies avaient
été préparées pour toutes les inventions mécaniques
dont notre siècle est si fier. Tels furent les changements magiques
accomplis en Europe en moins de quatre cents ans. Et si on veut se rendre
compte des pertes dont l’Europe souffrit par la destruction des cités
libres, il faut comparer le XVII siècle avec le XIVe ou le XIIIe.
La prospérité qui caractérisait autrefois l’Écosse,
l’Allemagne, les plaines d’Italie a disparu ; les routes sont tombées
dans l’abandon ; les cités sont dépeuplées, le travail
est asservi, l’art est en décadence, le commerce même décline243
.
Si les cités du moyen âge ne nous avaient légué
aucun monument écrit pour témoigner de leur splendeur et
n’avaient laissé que les monuments d’architecture que nous voyons
encore aujourd’hui dans toute l’Europe, depuis l’Écosse jusqu’en
Italie, et depuis Girone en Espagne jusqu’à Breslau en territoire
slave, nous pourrions déjà affirmer que l’époque où
les cités eurent une vie indépendante fut celle du plus grand
développement de l’esprit humain depuis l’ère chrétienne
jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. Si nous regardons, par exemple,
un tableau du moyen âge représentant Nuremberg avec ses tours
et ses clochers élancés, dont chacun porte l’empreinte d’un
art librement créateur, nous pouvons à peine concevoir que
trois cents ans auparavant la ville n’était qu’un amas de misérables
huttes. Et notre admiration ne fait que croître lorsque nous entrons
dans les détails de l’architecture et des décorations de
chacune de des innombrables églises, beffrois, maisons communales,
portes des cités, etc., que nous trouvons en Europe, aussi loin
vers l’Est que la Bohême et les villes, mortes aujourd’hui, de la
Galicie polonaise. Non seulement l’Italie est la patrie des arts, mais
toute l’Europe est couverte de ces monuments. Le fait même que parmi
tous ces arts, l’architecture, - art social par excellence - a atteint
son plus haut développement, est significatif. Pour arriver au degré
de perfection qu’il a atteint, cet art a dû être le produit
d’une vie éminemment sociale.
L’architecture du moyen âge a atteint sa grandeur, non seulement
parce qu’elle fut l’épanouissement naturel d’un métier, ainsi
qu’on l’a dit récemment ; non seulement parce que chaque bâtiment,
chaque décoration architecturale était l’œuvre d’hommes qui
connaissaient par l’expérience de leurs propres mains les effets
artistiques que l’on peut obtenir de la pierre, du fer, du bronze, ou même
de simples poutres de mortier ; non seulement parce que chaque monument
était le résultat de l’expérience collective accumulée
dans chaque « mystère » ou métier244
- l’architecture médiévale fut grande parce qu’elle était
née d’une grande idée. Comme l’art grec, elle jaillissait
d’une conception de fraternité et d’unité engendrée
par la cité. Elle avait une audace qui ne peut s’acquérir
que par des luttes audacieuses et des victoires ; elle exprimait la vigueur,
parce que la vigueur imprégnait toute la vie de la cité.
Une cathédrale, une maison communale symbolisaient la grandeur d’un
organisme dont chaque maçon et chaque tailleur de pierres était
un constructeur ; et un monument du moyen âge n’apparaît jamais
comme un effort solitaire, ou des milliers d’esclaves auraient exécuté
la part assignée à eux par l’imagination d’un seul homme
- toute la cité y a contribué. Le haut clocher s’élevait
sur une construction qui avait de la grandeur par elle-même, dans
laquelle on pouvait sentir palpiter la vie de la cité ; ce n’était
pas un échafaudage absurde comme la tour de fer de 300 mètres
de Paris, ni une simili bâtisse en pierre faite pour cacher la laideur
d’une charpente de fer comme le Tower Bridge à Londres. Comme l’Acropole
d’Athènes, la cathédrale d’une cité du moyen âge
était élevée dans l’intention de glorifier la grandeur
de cette cité victorieuse, de symboliser l’union de ses arts et
métiers, d’exprimer la fierté de chaque citoyen dans une
cité qui était sa propre création. Souvent, la seconde
révolution des jeunes métiers une fois accomplie, on vit
la cité commencer une nouvelle cathédrale afin d’exprimer
l’union nouvelle, plus large, plus vaste, qui venait d’être appelée
à la vie.
Les ressources dont on disposait pour ces grandes entreprises étaient
d’une modicité étonnante. La cathédrale de Cologne
fut commencée avec une dépense annuelle de 500 marks seulement
; un don de 100 marks fut inscrit comme une grande donation245
; et même lorsque les travaux approchaient de la fin et que les dons
affluaient de plus en plus, la dépense annuelle en argent demeura
d’environ 5.000 marks et n’excéda jamais 14.000. La cathédrale
de Bâle également fut bâtie avec des ressources aussi
modiques. Mais chaque corporation contribuait pour sa part en pierres,
en travaux et en inventions décoratives pour leur monument commun.
Chaque guilde y exprimait ses conceptions politiques, racontant en bronze
ou en pierre l’histoire de la cité, glorifiant les principes de
« Liberté, Égalité et Fraternité246
», louant les alliés de la cité et vouant ses ennemis
aux feux éternels. Et chaque guilde témoignait son amour
au monument communal en le décorant de vitraux, de peintures, de
« grilles dignes d’être les portes du Paradis » comme
le dit Michel-Ange, ou en décorant de sculptures en pierre les plus
petits recoins du bâtiment247
. De petites cités, même de petites paroisses248
, rivalisaient avec les grandes agglomérations dans ces travaux,
et les cathédrales de Laon et de Saint-Ouen le cèdent de
peu à celle de Reims, ou à la maison communale de Brême,
ou au beffroi de l’assemblée du peuple de Breslau. « Aucune
œuvre ne doit être entreprise par la commune si elle n’est conçue
selon le grand cœur de la commune, composé des cœurs de tous les
citoyens, unis dans une commune volonté » - telles sont les
paroles du Conseil de Florence ; et cet esprit apparaît bien dans
toutes les œuvres communales d’une utilité sociale : les canaux,
les terrasses, les vignobles et les jardins fruitiers autour de Florence,
ou les canaux d’irrigation qui sillonnent les plaines de la Lombardie,
ou le port et l’aqueduc de Gênes, bref tous les travaux de cette
sorte qui furent accomplis par presque toutes les cités249
.
Tous les arts avaient progressé de la même façon
dans les cités du moyen âge. Les arts de notre temps ne sont
pour la plupart qu’une continuation de ceux qui s’étaient développés
à cette époque. La prospérité des cités
flamandes était basée sur la fabrication des beaux tissus
de laine. Florence, au commencement du XIVe siècle, avant la peste
noire, fabriquait de 70.000 à 100.000 panni d’étoffes
de laine, qui étaient évalués à 120.000 florins
d’or250 . Le ciselage des métaux
précieux, l’art du fondeur, les beaux fers forgés furent
des créations des « mystères » du moyen âge,
qui réussirent à exécuter chacun dans son propre domaine
tout ce qu’il était possible de faire faire à la main sans
l’emploi d’un puissant moteur.
Par la main et par l’invention car, pour nous servir des paroles de
Whewell :
Le parchemin et le papier, l’imprimerie et la gravure, le verre et
l’acier perfectionnés, la poudre à canon. les horloges, les
télescopes, la boussole, le calendrier réformé, la
notation décimale ; l’algèbre, la trigonométrie, la
chimie, le contre-point (invention qui équivaut à une nouvelle
création de la musique) ; toutes ces acquisitions nous viennent
de ce qu’on a appelé avec tant de mépris la Période
stationnaire. (History of Inductive Sciences, I, 252).
Il est vrai, comme dit Whewell, qu’aucune de ces découvertes
n’avait été le résultat de quelque nouveau principe
; mais la science du moyen âge avait fait plus que la découverte
proprement dite de nouveaux principes. Elle avait préparé
la découverte de tous les nouveaux principes que nous connaissons
à l’époque actuelle dans les sciences mécaniques :
elle avait habitué le chercheur à observer les faits et à
raisonner d’après eux. C’était déjà la science
inductive, quoiqu’elle n’eût pas encore pleinement saisi l’importance
et la puissance de l’induction ; et elle posait déjà les
fondements de la mécanique et de la physique. François Bacon,
Galilée et Copernic furent les descendants directs d’un Roger Bacon
et d’un Michael Scot, de même que la machine à vapeur fut
un produit direct des recherches poursuivies dans les universités
italiennes de cette époque sur le poids de l’atmosphère,
et des études techniques et mathématiques qui caractérisaient
Nuremberg.
Mais pourquoi prendre la peine d’insister sur les progrès des
sciences et des arts dans la cité du moyen âge ? N’est-ce
point assez de mentionner les cathédrales dans le domaine de l’habileté
technique, ou la langue italienne et les poèmes de Dante dans le
domaine de la pensée, peut donner immédiatement la mesure
de ce que la cité médiévale créa durant
les quatre siècles qu’elle vécut ?
Les cités du moyen âge ont rendu un immense service à
la civilisation européenne. Elles l’ont empêchée de
verser dans la voie des théocraties et des états despotiques
de l’antiquité ; elles lui ont donné la variété,
la confiance en soi-même, la force d’initiative et les immenses énergies
intellectuelles et matérielles qu’elle possède aujourd’hui
et qui sont la meilleure garantie de son aptitude à résister
à une nouvelle invasion venant de l’Orient. Mais pourquoi donc ces
centres de civilisation qui avaient essayé de répondre à
des besoins si profonds de la nature humaine et qui étaient si pleins
de vie, ne vécurent-ils pas davantage ? Pourquoi furent-ils atteints
de débilité sénile au XVIe siècle, et après
avoir repoussé tant d’assauts du dehors et avoir trouvé d’abord
une nouvelle vigueur dans leurs luttes intérieures, pourquoi finalement
succombèrent-ils sous ces doubles attaques ?
* * *
Des causes variées contribuèrent à cet effet, certaines
ayant leurs racines dans un passé lointain, d’autres venant des
fautes commises par les cités elles-mêmes.
Vers la fin du XVe siècle, de puissants États, reconstruits
sur le vieux modèle romain, commençaient déjà
à se constituer. Dans chaque région quelque seigneur féodal,
plus habile, plus avide de richesses et souvent moins scrupuleux que ses
voisins avait réussi à s’approprier de plus riches domaines
personnels, plus de paysans sur ses terres, plus de chevaliers dans sa
suite, plus de trésors dans ses coffres. Il avait choisi pour sa
résidence un groupe de villages avantageusement situés, où
ne s’était pas encore développée la libre vie municipale
- Paris, Madrid ou Moscou - et, avec le travail de ses serfs, il en avait
fait des cités royales fortifiées. Là il attirait
des compagnons d’armes en leur donnant libéralement des villages,
et des marchands en offrant sa protection au commerce. Le germe d’un futur
État, qui commençait graduellement à absorber d’autres
centres semblables, était ainsi formé. Des jurisconsultes,
versés dans l’étude du Droit romain, abondaient dans ces
centres, race d’hommes tenaces et ambitieux, issus des bourgeois ; ils
détestaient également la morgue des seigneurs et ce qu’ils
appelaient l’esprit rebelle des paysans. La forme même de la commune
villageoise, que leurs codes ignoraient, et les principes du fédéralisme
leur répugnaient comme un héritage des « barbares ».
Le césarisme, soutenu par la fiction du consentement populaire et
par la force des armes, tel était leur idéal, et ils travaillèrent
âprement pour ceux qui promettaient de le réaliser251
.
L’Église chrétienne, autrefois rebelle à la loi
romaine et maintenant son alliée, travailla dans la même direction.
La tentative de constituer l’Empire théocratique de l’Europe ayant
échoué, les évêques les plus intelligents et
les plus ambitieux prêtèrent alors leur concours à
ceux sur lesquels ils comptaient pour reconstituer le pouvoir des rois
d’Israël ou des empereurs de Constantinople. L’Église consacra
ces dominateurs naissants, elle les couronna comme des représentants
de Dieu sur la terre, elle mit à leur service la science et l’esprit
politique de ses ministres, ses bénédictions et ses malédictions,
ses richesses et les sympathies qu’elle avait conservées parmi les
pauvres. Les paysans que les cités n’avaient pas pu ou n’avaient
pas voulu libérer, voyant que les bourgeois ne réussissaient
pas à mettre fin aux guerres interminables entre nobles - guerres
pour lesquelles ils avaient à payer si cher, - tournèrent
aussi leurs espérances vers le roi, l’empereur ou le grand prince
; et tout en les aidant à écraser les puissants propriétaires
de fiefs, ils les aidèrent à constituer l’État centralisé.
Enfin les invasions des Mongols et des Turcs, la guerre sainte contre les
Maures en Espagne, ainsi que les terribles guerres qui éclatèrent
bientôt entre les centres naissants de souveraineté - l’Île-de-France
et la Bourgogne, l’Écosse et l’Angleterre, l’Angleterr
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