D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Chapitre V
L’ENTR’AIDE DANS LA CITÉ DU MOYEN ÂGE.
Croissance de l’autorité dans la société
barbare. - Le servage dans les villages. - Révolte des villes fortifiées
; leur libération, leurs chartes .- La guilde. - Double origine
de la cité libre du moyen âge. - Souveraineté judiciaire
et administrative. - Le travail manuel considéré comme honorable.
- Le commerce par la guilde et par la cité.
La sociabilité et le besoin d’aide et de soutien mutuels sont
tellement inhérents à la nature humaine qu’à aucune
époque de l’histoire nous ne trouvons les hommes vivant par petites
familles isolées, se combattant les unes les autres pour assurer
leurs moyens d’existence. Au contraire, les recherches modernes, comme
nous l’avons vu dans les deux chapitres précédents, montrent
que dès le commencement même de leur vie préhistorique,
les hommes formaient des agglomérations de gentes, clans
ou tribus, maintenues par l’idée d’une origine commune et par l’adoration
d’ancêtres communs. Pendant des milliers et des milliers d’années
cette organisation servit de lien entre les hommes, quoiqu’il n’y eût
d’autorité d’aucune sorte pour l’imposer ; elle exerça une
influence profonde sur le développement ultérieur de l’humanité
; et quand les liens de commune origine furent relâchés par
les grandes migrations, tandis que le développement de la famille
séparée à l’intérieur du clan détruisait
l’ancienne unité, une nouvelle forme d’union se développa,
territoriale en principe : ce fut la commune du village que créa
alors le génie social de l’homme. Cette institution, à son
tour, maintint l’union nécessaire, permettant à l’homme de
poursuivre le développement ultérieur des formes de la vie
sociale, de franchir une des périodes des plus sombres de l’histoire
sans laisser la société se dissoudre en de vagues agrégations
de familles et d’individus, et d’élaborer nombre d’institutions
secondaires, dont plusieurs ont survécu jusqu’à nos jours.
Nous allons examiner maintenant ce nouveau développement de la tendance,
toujours vivace, vers l’entr’aide. Commençant par les communes villageoises
des soi-disant barbares, à une époque où nous voyons
éclore une nouvelle civilisation après la chute de l’Empire
romain, nous avons à étudier les nouveaux aspects que les
tendances sociales des masses prirent au moyen âge, particulièrement
dans les guildes et les cités médiévales.
Loin d’être les animaux combatifs auxquels on les a souvent comparés,
les barbares des premiers siècles de notre ère - comme tant
de Mongols, d’Africains, d’Arabes, etc., qui sont encore dans le même
état - les barbares préféraient invariablement la
paix à la guerre. Quelques tribus furent une exception : celles
qui avaient été refoulées durant les grandes migrations
dans des déserts ou des montagnes improductives, se trouvèrent
ainsi forcées de piller périodiquement leurs voisins plus
favorisés. Mais à part celles-là, la grande masse
des Teutons, des Saxons, des Celtes, des Slaves, etc., retournèrent
à leur bêche et à leurs troupeaux très vite
après qu’ils se furent établis dans les territoires nouvellement
conquis. Les plus anciens codes barbares nous présentent déjà
des sociétés composées de pacifiques communes agricoles
et non de hordes d’hommes en guerre les uns contre les autres. Ces barbares
couvrirent le sol de villages et de fermes160
; ils défrichèrent les forêts, construisirent des ponts
sur les torrents, colonisèrent les solitudes qui étaient
auparavant tout à fait inhabitables, et ils abandonnèrent
les hasardeuses expéditions guerrières à des bandes,
scholæ,
ou compagnies, rassemblées par des chefs temporaires, qui erraient,
offrant leur esprit aventureux, leurs armes et leur connaissance de la
guerre, pour protéger des populations qui désiraient la paix
avant tout. Ces guerriers, avec leurs bandes, venaient, restaient quelque
temps, puis partaient ; ils poursuivaient leurs dissensions de famille
; mais la grande masse du peuple continuait à cultiver le sol, ne
donnant que peu d’attention à ces guerriers cherchant à imposer
leur domination, tant qu’ils n’empiétaient pas sur l’indépendance
des communes villageoises161 . Peu
à peu les nouveaux occupants de l’Europe créèrent
les régimes de possession de la terre et de culture du sol qui sont
encore en vigueur parmi des centaines de millions d’hommes ; ils élaborèrent
le système des compensations pour les dommages au lieu de la loi
du talion des anciennes tribus ; ils apprirent les premiers rudiments de
l’industrie ; et en même temps qu’ils fortifiaient leurs villages
de murs palissadés, qu’ils élevaient des tours et des forts
en terre où se réfugier au cas d’une nouvelle invasion, ils
abandonnèrent la tâche de défendre ces tours et ces
forts à ceux qui se faisaient une spécialité du métier
de la guerre.
C’est ainsi que les tendances pacifiques des barbares et non les instincts
guerriers qu’on leur prête les asservirent par la suite à
des chefs militaires. Il est évident que le genre de vie des bandes
armées offrait plus de facilités pour s’enrichir que les
cultivateurs du sol n’en pouvaient trouver dans leurs communautés
agricoles. Encore aujourd’hui nous voyons que des hommes d’armes se réunissent
parfois pour massacrer les Matabélés et pour les dépouiller
de leurs troupeaux, quoique les Matabélés ne désirent
que la paix et soient prêts à l’acheter à un prix élevé.
Les scholæ d’autrefois n’étaient certainement pas plus
scrupuleuses que les scholæ d’aujourd’hui. Les troupeaux de
bestiaux, le fer (qui avait un très haut prix à cette époque)162
et les esclaves étaient appropriés de cette façon
; et quoique la plupart de ces acquisitions fussent gaspillées sur
place dans ces réjouissances glorieuses dont la poésie épique
parle tant, une partie des richesses servait cependant à de nouveaux
enrichissements. Il y avait abondance de terres incultes et il ne manquait
point d’hommes prêts à les cultiver, s’ils pouvaient seulement
obtenir le bétail et les instruments nécessaires. Des villages
entiers, ruinés par des épizooties, des pestes, des incendies
ou des incursions de nouveaux immigrants, étaient souvent abandonnés
par leurs habitants, qui s’en allaient à la recherche de nouvelles
demeures.
Cela se passe encore ainsi en Russie en des circonstances semblables.
Et si un des hirdmen des compagnonnages armés offrait à
ces paysans quelques bestiaux pour une nouvelle installation, du fer pour
faire une charrue, sinon la charrue elle-même, sa protection contre
de nouvelles incursions et l’assurance d’un certain nombre d’années
libres de toute obligation avant qu’ils aient à commencer à
s’acquitter de la dette contractée, ils s’établissaient sur
sa terre ; puis, après une lutte pénible contre les mauvaises
récoltes, les inondations et les épidémies, lorsque
ces pionniers commençaient à rembourser leurs dettes, des
obligations de servage leur étaient imposées par le protecteur
militaire du territoire. Des richesses s’accumulaient certainement de cette
façon, et le pouvoir suit toujours la richesse163
. Cependant plus nous pénétrons dans la vie de ces époques,
vers le VIe et le VIIe siècle de notre ère, plus nous voyons
qu’un autre élément, outre la richesse et la force militaire,
fut nécessaire pour constituer l’autorité du petit nombre.
Ce fut un élément de loi et de droit, le désir des
masses de maintenir la paix et d’établir ce qu’elles considéraient
comme juste, qui donna aux chefs desscholæ - rois, ducs, kniazes
et autres - la force qu’ils acquirent deux ou trois cents ans plus tard.
Cette même idée de la justice, conçue comme une vindicte
équitable pour chaque tort, idée qui s’était développée
sous le régime de la tribu, se retrouve à travers l’histoire
des institutions postérieures et, plus que les causes militaires
ou économiques, cette idée devient la base sur laquelle se
fonda l’autorité des rois et des seigneurs féodaux.
Ce fut une des principales préoccupations des communes villageoises
barbares (de même que chez nos contemporains barbares) de mettre
terme, aussi vite que possible, aux vengeances que suscitait la conception
courante de la justice. Quand une querelle naissait, la commune intervenait
immédiatement, et après que l’assemblée du peuple
avait entendu l’affaire, elle fixait la compensation à payer à
la personne lésée ou à sa famille (le wergeld)
; ainsi que le fred, ou amende pour la violation de la paix, qui
devait être payée à la commune. Les querelles intérieures
étaient aisément apaisées de cette façon. Mais
quand, malgré toutes les mesures prises pour les prévenir,
des dissensions éclataient entre deux différentes tribus,
ou deux confédérations de tribus164
, la difficulté était de trouver un arbitre capable de formuler
une sentence dont la décision fût acceptée par les
deux parties, tant en raison de son impartialité que pour sa connaissance
de la loi ancienne. Cette difficulté était d’autant plus
grande que les lois coutumières des différentes tribus et
confédérations variaient, quant à la compensation
due selon les différents cas. Aussi prit-on l’habitude de choisir
l’arbitre parmi certaines familles ou tribus, réputées pour
avoir conservé la loi ancienne dans sa pureté et versées
dans la connaissance des chants, triades, sagas, etc., au moyen desquels
la loi se perpétuait dans les mémoires. Aussi, cette tradition
de la loi devint une sorte d’art, un « mystère », soigneusement
transmis dans certaines familles de génération en génération.
Ainsi en Islande et dans d’autres pays scandinaves, à chaque Allthing,
ou assemblée nationale, un lövsögmathr récitait
la loi entière de mémoire pour l’édification de l’assemblée.
En Irlande il y avait, comme on sait, une classe spéciale d’hommes
réputés pour leur connaissance des vieilles traditions, et
par cela même jouissant d’une grande autorité en tant que
juges165 . Quand nous voyons d’autre
part dans les annales russes que certaines tribus du Nord-Ouest de la Russie,
poussées par le désordre croissant qui résultait de
la lutte des « clans contre les clans » en appelèrent
aux varingiar normands pour être leurs juges et commander
des scholæ guerrières ; quand nous voyons les kniazes,
ou ducs, élus dans la même famille normande pendant les deux
cents ans qui suivirent, il nous faut reconnaître que les Slaves
supposaient aux Normands une meilleure connaissance de la loi qui serait
acceptée par leurs différentes peuplades. En ce cas la possession
de runes pour la transmission des anciennes coutumes, était un avantage
marqué en faveur des Normands ; mais dans d’autres cas, il y a de
vagues indices qui nous montrent qu’on en appelait à la «
plus ancienne » branche de la peuplade, à celle que l’on supposait
être la branche-mère, pour fournir des juges dont les décisions
étaient acceptées comme justes166
; tandis qu’à une époque postérieure, nous voyons
une tendance marquée à choisir les arbitres parmi le clergé
chrétien, qui s’en tenait encore au principe fondamental du christianisme,
oublié aujourd’hui, d’après lequel les représailles
ne sont pas un acte de justice. A cette époque, le clergé
chrétien ouvrait les églises comme lieux d’asile pour ceux
qui fuyaient des vengeances sanglantes, et il agissait volontiers comme
arbitre dans les cas criminels, s’opposant toujours au vieux principe tribal
qui demandait une vie pour une vie, une blessure pour une blessure. En
résumé plus nous pénétrons profondément
dans l’histoire des institutions primitives, moins nous trouvons de fondement
pour la théorie militaire de l’origine de l’autorité. L’autorité
qui plus tard devint une telle source d’oppression, semble, au contraire,
devoir son origine aux tendances pacifiques des masses.
Dans tous ces cas le fred, qui montait souvent à la moitié
de la compensation, revenait à l’assemblée du peuple, et
depuis des temps immémoriaux on l’employait à des œuvres
d’utilité et de défense commune, Il a encore la même
destination (l’érection de tours) chez les Kabyles et chez certaines
tribus mongoles ; et nous avons des preuves formelles que même plusieurs
siècles plus tard, les amendes judiciaires, à Pskov et dans
plusieurs villes françaises et allemandes, continuèrent à
être employées pour la réparation des murs de la ville167
. Il était donc tout à fait naturel que les amendes fussent
remises à celui qui « trouvait la sentence », au juge,
obligé en retour d’entretenir une schola d’hommes armés
pour la défense du territoire, et pour l’exécution des sentences.
Ceci devint une coutume universelle au VIIIe et au IXe siècle, même
quand la personne élue pour trouver les sentences était un
évêque. Il y a là en germe la combinaison de ce que
nous appellerions aujourd’hui le pouvoir judiciaire avec le pouvoir exécutif.
Mais les attributions du duc ou roi étaient strictement limitées
à ces deux fonctions. Il n’était pas le maître du peuple
- le pouvoir suprême appartenant encore à l’assemblée
du peuple - ni même le commandant de la milice populaire : quand
le peuple prenait les armes, il marchait commandé par un chef distinct,
élu lui aussi, qui n’était pas un subordonné mais
un égal du roi168 . Le roi
était le maître seulement sur son domaine personnel. Dans
le langage barbare, le mot konung, koning ou cyning, synonyme
du mot latin rex, n’avait pas d’autre sens que celui de chef ou
commandant temporaire d’une troupe d’hommes. Le commandant d’une flottille
de bateaux, ou même d’un simple bateau pirate était aussi
un konung, et jusqu’à aujourd’hui le chef de pêche
en Norvège est appelé Not-kong - « le roi des
filets169 .» La vénération
qui s’attacha plus tard à la personne du roi n’existait pas encore,
et tandis que la trahison à la tribu était punie de mort,
le meurtre d’un roi pouvait être racheté par le paiement d’une
compensation : la seule différence était qu’un roi était
évalué plus cher qu’un homme libre170
. Et lorsque le roi Knu (ou Canut) eut tué un homme de sa propre
schola,
la saga le représente convoquant ses camarades à un thing
où il se tint à genoux implorant son pardon. On le lui accorda,
mais pas avant qu’il eût promis de payer neuf fois la compensation
d’usage, dont un tiers était pour lui-même pour compenser
la perte d’un de ses hommes, un tiers aux parents de l’homme tué
et un tiers (le fred) à la schola171.
Il fallut un changement complet des conceptions courantes, sous la double
influence de l’Église et des légistes versés en droit
romain, pour qu’une idée de sainteté s’attachât à
la personne du roi.
Nous serions entraînés hors des limites de cet essai si
nous voulions suivre le développement graduel de l’autorité
dont nous venons d’indiquer les éléments. Des historiens
tels que Mr. et Mrs. Green pour l’Angleterre, Augustin Thierry, Michelet
et Luchaire pour la France, Kaufmann, Jansen, W. Arnold et même Nitzsch
pour l’Allemagne, Leo et Botta pour l’Italie, Biélaeff, Kostomaroff
et leurs continuateurs pour la Russie et bien d’autres, ont suffisamment
raconté cette histoire. Ils ont montré comment les populations,
d’abord libres, avaient consenti à « nourrir » une partie
de leurs défenseurs militaires, pour devenir peu à peu les
serfs de ces protecteurs ; comment l’homme libre fut souvent réduit
à la dure nécessité de devenir le « protégé
» soit de l’Église, soit d’un seigneur ; comment chaque château
de seigneurs ou d’évêques devint un repaire de brigands, comment
la féodalité fut imposée, en un mot, et comment les
croisades, en libérant les serfs qui prenaient la croix, donnèrent
la première impulsion à l’émancipation du peuple.
Tout ceci n’a pas besoin d’être redit ici, notre but principal étant
de suivre le génie constructif des masses dans leurs institutions
d’entr’aide.
* * *
Au moment où les derniers vestiges de la liberté barbare
semblaient près de disparaître, la vie européenne prit
une nouvelle direction. L’Europe, tombée sous la domination de milliers
de gouvernants, semblait marcher, comme les civilisations antérieures,
vers un régime de théocraties et d’États despotiques,
ou bien vers un régime de monarchies barbares, comme celles que
nous trouvons de nos jours en Afrique ; mais alors il se produisit un mouvement
semblable à celui qui donna naissance aux cités de la Grèce
antique.
Avec une unanimité qui semble presque incompréhensible,
et qui pendant longtemps ne fut pas comprise par les historiens, les agglomérations
urbaines de toutes sortes, et jusqu’aux plus petits bourgs, commencèrent
à secouer le joug de leurs maîtres spirituels et temporels.
Le village fortifié se souleva contre le château du seigneur,
le défia d’abord, l’attaqua ensuite et finalement le détruisit.
Le mouvement s’étendit de place en place, entraînant toutes
les villes de l’Europe et en moins de cent ans des cités libres
étaient créées sur les côtes de la Méditerranée,
de la mer du Nord, de la Baltique, de l’Océan Atlantique, jusqu’aux
fjords de Scandinavie ; au pied des Apennins, des Alpes, de la Forêt-Noire,
des Grampians et des Carpathes ; dans les plaines de Russie, de Hongrie,
de France, d’Espagne. Partout avait lieu la même révolte,
avec les mêmes manifestations, passant par les mêmes phases,
menant aux mêmes résultats. Partout où les hommes trouvaient,
ou espéraient trouver quelque protection derrière les murs
de leur ville, ils instituaient leurs « conjurations », leurs
« fraternités », leurs « amitiés »,
unis dans une idée commune, et marchant hardiment vers une nouvelle
vie d’appui mutuel et de liberté. Ils réussirent si bien
qu’en trois ou quatre cents ans ils changèrent la face même
de l’Europe. Ils couvrirent les pays de beaux et somptueux édifices,
exprimant le génie des libres unions d’hommes libres et dont la
beauté et la puissance d’expression n’ont pas été
égalées depuis ; ils léguèrent aux générations
suivantes tous les arts, toutes les industries, dont notre civilisation
actuelle, avec toutes ses acquisitions et ses promesses pour l’avenir,
n’est qu’un développement. Et si nous essayons de découvrir
les forces qui ont produit ces grands résultats, nous les trouvons,
non dans le génie de héros individuels, non dans la puissante
organisation des grands États ou dans les capacités politiques
de leurs gouvernants, mais dans ce courant même d’entr’aide et d’appui
mutuel que nous avons vu à l’œuvre dans la commune du village et
que nous retrouvons, au moyen âge, vivifié et renforcé
par une nouvelle sorte d’unions, inspirées du même esprit,
mais formées sur un nouveau modèle : les guildes.
Il est prouvé aujourd’hui que la féodalité n’impliquait
pas une dissolution de la commune du village. Quoique le seigneur eût
réussi à imposer le travail servile aux paysans et se fût
approprié les droits qui appartenaient auparavant à la commune
du village (impôts, mainmortes, droits sur les héritages et
les mariages) les paysans avaient, néanmoins, conservé les
deux droits fondamentaux de leurs communautés : la possession en
commun de la terre et l’autojuridiction.
Au vieux temps quand un roi envoyait son prévôt à
un village, les paysans le recevaient avec des fleurs dans une main et
les armes dans l’autre, et lui demandaient quelle loi il avait l’intention
d’appliquer : celle qu’il trouverait au village ou celle qu’il apportait
avec lui ? Dans le premier cas ils lui tendaient les fleurs et le recevaient
; dans le second cas ils le repoussaient avec leurs armes172
.
Plus tard ils acceptèrent l’envoyé du roi ou du seigneur
qu’ils ne pouvaient refuser ; mais ils conservaient la juridiction de l’assemblée
populaire et nommaient eux-mêmes six, sept, ou douze juges, qui siégeaient
avec le juge du seigneur en présence de l’assemblée et agissaient
soit comme arbitres, soit pour trouver la sentence. Dans la plupart des
cas le juge imposé n’avait rien à faire qu’à confirmer
la sentence et à prélever le fred d’usage. Ce droit
précieux d’autojuridiction, qui à cette époque signifiait
auto-administration et auto-législation, avait été
maintenu à travers toutes les luttes. Même les légistes
dont Charlemagne était entouré ne purent l’abolir ; ils furent
obligés de le confirmer. En même temps, pour toutes les affaires
concernant le domaine de la communauté, l’assemblée du peuple
conservait sa suprématie et (comme l’a montré Maurer) revendiquait
souvent la soumission du seigneur lui-même dans les affaires de possession
de terres. Nul développement de la féodalité ne put
vaincre cette résistance ; et lorsqu’aux IXe et Xe siècles,
les invasions des Normands, des Arabes et des Ougres eurent prouvé
que les scholæ militaires étaient de peu de valeur
pour arrêter les envahisseurs, un mouvement général
commença dans toute l’Europe pour protéger les villages par
des murs de pierres et des citadelles. Des milliers de centres fortifiés
furent élevés grâce à l’énergie des communes
villageoises ; et une fois qu’elles eurent bâti leurs murs, et qu’un
intérêt commun se trouva créé dans ce nouveau
sanctuaire - les murs de la ville - les communeux comprirent qu’ils pouvaient
dorénavant résister aux empiétements de leurs ennemis
intérieurs, les seigneurs, aussi bien qu’aux invasions des étrangers.
Une nouvelle vie de liberté commença à se développer
dans ces enceintes fortifiées. La cité du moyen âge
était née173 .
Nulle période de l’histoire ne peut mieux montrer le pouvoir
créateur des masses populaires que le Xe et le XIe siècles,
lorsque les villages et les places de marché fortifiés, -
autant d’« oasis dans la forêt féodale » - commencèrent
à se libérer du joug des seigneurs, et lentement préparèrent
la future organisation de la cité ; mais, malheureusement, c’est
une période sur laquelle les renseignements historiques sont particulièrement
rares : nous connaissons les résultats, mais nous savons peu touchant
les moyens par lesquels ils furent obtenus. A l’abri de leurs murs, les
assemblées populaires des cités - soit complètement
indépendantes, soit conduites par les principales familles nobles
ou marchandes - conquirent et conservèrent le droit d’élire
le défenseur militaire de la ville et le suprême magistrat,
ou au moins de choisir entre ceux qui prétendaient occuper cette
position. En Italie, les jeunes communes renvoyaient continuellement leurs
défenseurs
ou domini, combattant ceux qui refusaient de s’en aller. La même
chose se passait dans l’Est. En Bohême, les riches et les pauvres
à la fois (Bohemicæ gentis magni et parvi, nobiles et ignobiles)
prenaient part à l’élection174
; tandis que les vietchés(assemblées du peuple) des
cités russes élisaient régulièrement leurs
ducs - choisis toujours dans la famille des Rurik, - faisaient leurs conventions
avec eux et renvoyaient leur kniaz s’ils en étaient mécontents175
. A la même époque, dans la plupart des cités de l’Ouest
et du Sud de l’Europe, la tendance était de prendre pour défenseur
un évêque élu par la cité elle-même ;
et tant d’évêques se mirent à la tête de la résistance
pour la protection des « immunités » des villes et la
défense de leurs libertés, que beaucoup d’entre eux furent,
après leur mort, considérés comme des saints et devinrent
les patrons de différentes cités : saint Uthelred de Winchester,
saint Ulrik d’Augsbourg, saint Wolfgang de Ratisbonne, saint Héribert
de Cologne, saint Adalbert de Prague et ainsi de suite. Beaucoup d’abbés
et de moines devinrent aussi des saints patrons de cités, pour avoir
soutenu le parti des droits du peuple176
; Avec ces nouveaux défenseurs - laïques ou cléricaux
- les citoyens conquirent l’entière autonomie juridique et administrative
pour leurs assemblées populaires177
.
Tout le progrès de libération s’accomplit par une suite
imperceptible d’actes de dévouement à la chose commune, venant
d’hommes du peuple - de héros inconnus dont les noms mêmes
n’ont pas été conservés par l’histoire. Le merveilleux
mouvement de la Trêve de Dieu (treuga Dei), par lequel les
masses populaires s’efforcèrent de mettre une limite aux interminables
dissensions de familles nobles, sortit des jeunes cités, dont les
citoyens et les évêques s’efforcèrent d’étendre
aux nobles la paix qu’ils avaient établie à l’intérieur
de leurs murailles178 . Déjà
à cette époque les cités commerciales d’Italie, et
en particulier Amalfi (qui élisait ses consuls depuis 844, et changeait
fréquemment ses doges au Xe siècle)179
créaient la loi coutumière maritime et commerciale qui devint
plus tard un modèle pour toute l’Europe ; Ravenne élabora
son organisation des métiers, et Milan, qui avait fait sa première
révolution en 980, devint un grand centre de commerce, ses métiers
jouissant d’une complète indépendance depuis le XIe siècle180
. De même pour Bruges et Gand ; de même aussi pour plusieurs
cités de France dans lesquelles le Mahl ou Forum était
devenu une institution tout-à-fait indépendante181
. Dès cette période commença l’œuvre de décoration
artistique des villes par les monuments que nous admirons encore et qui
témoignent hautement du mouvement intellectuel de ce temps. «
Les basiliques furent alors renouvelées dans presque tout l’univers
», écrit Raoul Glaber dans sa chronique, et quelques-uns des
plus beaux monuments de l’architecture du moyen âge datent de cette
période : la merveilleuse vieille église de Brême fut
bâtie au Xe siècle, Saint-Marc de Venise fut achevé
en 1071, et le beau dôme de Pise en 1063. En réalité
le mouvement intellectuel qu’on a décrit sous le nom de Renaissance
du XIIe siècle182 et de Rationalisme
du XIIe siècle - ce précurseur de la Réforme183
- datent de cette époque, alors que la plupart des cités
étaient encore de simples agglomérations de petites communes
villageoises ou de paroisses enfermées dans une enceinte fortifiée.
Cependant, outre le principe de la commune villageoise, il fallait un
autre élément pour donner à ces centres grandissants
de liberté et de lumières, l’unité de pensée
et d’action et l’initiative qui firent leur force aux XIIe et XIIIe siècles.
La diversité croissante des occupations, des métiers et des
arts et l’extension du commerce avec les pays lointains faisaient désirer
une nouvelle forme d’union, et l’élément nécessaire
pour cette union fut fourni par les guildes. On a écrit quantité
d’ouvrages sur ces associations qui sous le nom de guildes, fraternités,
amitiés ou droujestva, minne, artels en Russie,esnaifs
en Serbie et en Turquie, amkari en Géorgie, etc., prirent
un développement si considérable au moyen âge et jouèrent
un rôle si important dans l’émancipation des cités.
Mais il fallut plus de soixante ans aux historiens pour reconnaître
l’universalité de cette institution et son vrai caractère.
Aujourd’hui seulement, depuis que des centaines de statuts de guildes ont
été publiés et étudiés et que l’on connaît
leurs rapports d’origine avec les collegiæ romains et les
anciennes unions de la Grèce et de l’Inde184
, nous pouvons en parler en pleine connaissance de cause ; et nous pouvons
affirmer avec certitude que ces fraternités représentaient
un développement des principes mêmes que nous avons vus à
l’œuvre, dans les gentes et les communes villageoises.
Rien ne peut mieux donner une idée des fraternités du
moyen âge que ces guildes temporaires qui se formaient à bord
des navires. Quand un navire de la Hanse avait accompli sa première
demi-journée de voyage après avoir quitté le port,
le capitaine (Schiffer) réunissait tout l’équipage
et les passagers sur le pont, et leur tenait le discours suivant, ainsi
que le rapporte un contemporain :
Comme nous sommes maintenant à la merci de Dieu et des vagues,
disait-il, chacun de nous doit être égal à l’autre,
et comme nous sommes environnés de tempêtes, de hautes vagues,
de pirates et d’autres dangers, nous devons établir un ordre rigoureux
pour amener notre voyage à bonne fin. C’est pourquoi nous allons
prononcer les prières pour demander un bon vent et un bon succès,
et suivant la loi maritime nous allons nommer ceux qui occuperont les sièges
de juges (Schöffen-stellen). Après quoi l’équipage
élisait un Vogt et quatre scabini, qui devaient remplir
l’office de juges. A la fin du voyage, le Vogt et les scabini
abdiquaient
leurs fonctions et s’adressaient à l’équipage de la façon
suivante : « Ce qui s’est passé à bord du navire, nous
devons nous le pardonner les uns aux autres et le considérer comme
mort (todt und ab sein lassen). Ce que nous avons jugé bon,
nous l’avons fait pour la cause de la justice. C’est pourquoi nous vous
prions tous, au nom d’une honnête justice, d’oublier toute animosité
que vous pourriez nourrir l’un contre l’autre, et de jurer sur le pain
et le sel de n’y plus penser en mauvaise part. Si quelqu’un cependant se
considère comme lésé, il doit en appeler au Vogt
de terre et lui demander justice avant le coucher du soleil. »
Lors du débarquement le fonds des amendes du fredétait
remis au Vogt du port pour être distribué parmi les
pauvres185 .
Ce simple récit dépeint sans doute mieux que n’importe
quelle description l’esprit des guildes du moyen âge. De semblables
organisations se formaient partout où un groupe d’hommes - pêcheurs,
chasseurs, marchands voyageurs, ouvriers en bâtiment ou artisans
établis - se réunissaient dans un but commun. Ainsi il y
avait à bord d’un navire l’autorité navale du capitaine ;
mais, pour le succès même de l’entreprise commune, tous les
hommes à bord, riches et pauvres, maîtres et hommes de l’équipage,
capitaine et matelots, acceptaient d’être égaux dans leurs
relations mutuelles, d’être simplement des hommes s’engageaient à
s’aider les uns les autres et à régler leurs différends
possibles devant des juges élus par tous. De même aussi lorsqu’un
certain nombre d’artisans - maçons, charpentiers, tailleurs de pierre,
etc. - se réunissaient pour une construction, par exemple pour bâtir
une cathédrale, ils appartenaient tous à une cité
qui avait son organisation politique, et chacun d’eux appartenait de plus
à son propre métier ; mais ils étaient unis en outre
par leur entreprise commune, qu’ils connaissaient mieux que personne, et
ils s’organisaient en un corps, s’unissant par des liens étroits,
quoique temporaires ; ils fondaient la guilde pour l’érection de
la cathédrale186 . Nous pouvons
voir les mêmes faits encore aujourd’hui dans le çof
des Kabyles187 : les Kabyles
ont leur commune du village ; mais cette association ne suffit pas pour
tous les besoins d’union, politiques, commerciaux et personnels, aussi
constituent-ils la fraternité plus étroite du çof.
Quant aux caractères sociaux des guildes du moyen âge,
n’importe quel statut de guilde peut en donner une idée. Prenons
par exemple le skraa de quelque guilde primitive danoise : nous
y lisons d’abord un exposé des sentiments de fraternité générale
qui doivent régner dans la guilde ; puis viennent les réglementations
relatives à l’autojuridiction en cas de querelles s’élevant
entre deux frères, ou entre un frère et un étranger
; puis les devoirs sociaux des frères sont énumérés.
Si la maison d’un frère est brûlée, ou s’il a perdu
son navire, ou s’il a souffert durant un pèlerinage, tous les frères
doivent venir à son aide. Si un frère tombe dangereusement
malade, deux frères doivent veiller auprès de son lit jusqu’à
ce qu’il soit hors de danger, et s’il meurt, les frères doivent
l’enterrer - grande affaire dans ces temps d’épidémies -
et l’accompagner à l’église et à sa tombe. Après
sa mort ils doivent pourvoir ses enfants s’ils sont dans le besoin ; très
souvent la veuve devient une « sœur » de la guilde188
.
Ces deux traits principaux se rencontrent dans toute fraternité
formée dans n’importe quel but. Toujours les membres se traitaient
comme des frères, et se donnaient les noms de frère et sœur189
; tous étaient égaux devant la guilde. Ils possédaient
le « cheptel » (bestiaux, terres, bâtiments, lieux du
culte, ou « fonds ») en commun. Tous les frères prêtaient
le serment d’oublier toutes les dissensions anciennes ; et, sans s’imposer
les uns les autres l’obligation de ne jamais se quereller de nouveau, ils
convenaient qu’aucune querelle ne devrait dégénérer
en vindicte, ou amener un procès devant une autre cour que le tribunal
des frères eux-mêmes. Si un frère était impliqué
dans une querelle avec un étranger à la guilde, la guilde
devait le soutenir, qu’il ait tort ou non ; c’est-à-dire que, soit
qu’il fût injustement accusé d’agression, ou qu’il eût
réellement été l’agresseur, ils devaient le soutenir
et amener les choses à une fin pacifique. Tant qu’il ne s’agissait
pas d’une agression secrète - auquel cas il eût été
traité comme un proscrit - la fraternité le défendait190
. Si les parents de l’homme lésé voulaient se venger de l’offense
immédiatement par une nouvelle agression, la fraternité lui
procurait un cheval pour s’enfuir, ou un bateau, une paire de rames, un
couteau et un briquet ; s’il restait dans la ville, douze frères
l’accompagnaient pour le protéger ; et en même temps on s’occupait
d’amener l’affaire à composition. Les frères allaient devant
la cour de justice pour soutenir par serment la véracité
des déclarations de leur frère, et s’il était reconnu
coupable, ils ne le laissaient pas aller à une ruine complète,
ni devenir esclave ; s’il ne pouvait payer la compensation due ils la payaient,
comme faisait la gens aux époques précédentes.
Mais quand un frère avait manqué à sa foi envers ses
frères de la guilde, ou envers d’autres, il était exclu de
la fraternité « avec le renom d’un rien du tout (tha scal
han maeles af brödrescap met nidings nafn)191
.
Telles étaient les idées dominantes de ces fraternités
qui peu à peu s’étendirent à toute la vie du moyen
âge. En effet, nous connaissons des guildes parmi toutes les professions
possibles ; guildes de serfs192 ,
guildes d’hommes libres et guildes mixtes de serfs et d’hommes libres ;
guildes fondées pour un but spécial tel que la chasse, la
pêche, une entreprise commerciale, dissoutes quand ce but déterminé
était atteint ; et guildes durant des siècles pour certaines
professions ou certains métiers. En même temps que les activités
prenaient des formes diverses, le nombre des diverses guildes croissait.
Ainsi nous ne voyons pas seulement des marchands, des artisans, des chasseurs,
des paysans unis par ces liens ; nous voyons aussi des guildes de prêtres,
de peintres, de maîtres d’écoles primaires et de maîtres
d’Universités, des guildes pour jouer la Passion, pour bâtir
une église, pour développer le « mystère »
de telle école, de tel art ou de tel métier, ou pour une
récréation spéciale - des guildes même parmi
les mendiants, les bourreaux et les femmes perdues, toutes organisées
sur le double principe de l’auto-juridiction et de l’appui mutuel193
. Pour la Russie, nous avons la preuve manifeste que sa consolidation fut
tout autant l’œuvre de ses artels ou associations de chasseurs,
de pêcheurs et de marchands que du bourgeonnement des communes villageoises
; aujourd’hui encore le pays est couvert d’artels194.
Ces quelques remarques montrent combien était inexacte l’opinion
de ceux qui les premiers étudièrent les guildes lorsqu’ils
crurent voir l’essence de cette institution dans sa fête annuelle.
De fait, le jour du repas commun était le jour même ou le
lendemain du jour de l’élection des aldermen ; on discutait alors
les changements à apporter aux statuts et très souvent c’était
le jour où l’on jugeait les différents entre frères195
et où l’on renouvelait le serment à la guilde. Le repas commun,
de même que la fête de l’ancienne assemblée populaire
du clan - le mahl ou malum -ou l’aba des Bouriates,
ou aujourd’hui le banquet de la paroisse et le souper de la moisson était
simplement une affirmation de la fraternité. Ce repas symbolisait
les temps où tout était mis en commun par le clan. En ce
jour, au moins, tout appartenait à tous ; tous s’asseyaient à
la même table et prenaient part au même repas. A une époque
très postérieure, le pensionnaire de l’hospice d’une guilde
de Londres s’asseyait en un tel jour à côté du riche
échevin. Quant à la distinction que plusieurs écrivains
ont essayé d’établir entre la « frith guilde »
des anciens saxons et les guildes appelées « sociales »
ou « religieuses », elle n’existe pas : toutes les guildes
étaient des « frith guildes » au sens dont nous avons
parlé et toutes étaient religieuses au sens où une
commune villageoise ou une cité placée sous la protection
d’un saint spécial est religieuse ou sociale196
. Si les guildes ont pris une si grande extension en Asie, en Afrique et
en Europe, si elles ont vécu des milliers d’années, reparaissant
toujours à nouveau lorsque des conditions analogues en motivaient
l’existence, c’est parce qu’elles étaient beaucoup plus que des
associations pour manger, ou des associations pour l’exercice d’un culte
à certain jour, ou des confréries pour les funérailles.
Les guildes répondaient à un besoin profond de la nature
humaine, et elles réunissaient toutes les attributions que l’État
s’appropria plus tard par sa bureaucratie et sa police. Elles étaient
plus que cela, puisqu’elles représentaient des associations pour
l’appui mutuel en toutes circonstances et pour tous les accidents de la
vie, « par action et conseil » ; c’étaient aussi des
organisations pour le maintien de la justice - différentes en ceci
de l’État, qu’en toutes occasions intervenait un élément
humain, fraternel, au lieu de l’élément formaliste qui est
la caractéristique essentielle de l’intervention de l’État.
Quand il apparaissait devant le tribunal de la guilde, le frère
avait à répondre à des hommes qui le connaissaient
bien et avaient été auparavant à ses côtés
dans leur travail journalier, au repas commun, pendant l’accomplissement
de leurs devoirs confraternels : des hommes qui étaient ses égaux
et véritablement ses frères, non des théoriciens de
la loi, ni des défenseurs des intérêts des autres197
.
* * *
Une institution si bien faite pour satisfaire aux besoins d’union sans
priver l’individu de son initiative, ne pouvait que s’étendre, s’accroître
et se fortifier. La difficulté était de trouver une forme
qui permit de fédérer les unions des guildes sans empiéter
sur celles des communes villageoises, et de fédérer les unes
et les autres en un tout harmonieux. Quand cette combinaison eût
été trouvée et qu’une suite de circonstances favorables
eût permis aux cités d’affirmer leur indépendance,
elles le firent avec une unité de pensée qui ne peut qu’exciter
notre admiration, même en notre siècle de chemins de fer,
de télégraphes et d’imprimerie. Des centaines de chartes,
dans lesquelles les cités proclamaient leur affranchissement nous
sont parvenues ; et dans toutes - malgré la variété
infinie de détails, qui dépendait de l’émancipation
plus ou moins complète - on retrouve la même idée dominante.
La cité s’organisait en une fédération de petites
communes de villages et de guildes.
* * *
Tous ceux qui appartiennent à l’amitié de la ville
- lit-on dans une charte donnée en 1188 aux bourgeois d’Aire par
Philippe, comte de Flandre - ont promis et confirmé, par la foi
et le serment, qu’ils s’aideraient l’un l’autre comme des frères,
en ce qui est utile et honnête. Que si l’un commet contre l’autre
quelque délit en paroles ou en actions, celui qui aura été
lésé ne prendra point vengeance par lui-même ou par
les siens... mais il portera plainte ; et le coupable amendera le délit
selon l’arbitrage des douze juges élus. Et si celui qui a fait le
tort, ou celui qui l’a reçu, averti par trois fois, ne veut pas
se soumettre à cet arbitrage, il sera écarté de l’amitié,
comme méchant et parjure198.
Chacun gardera en toute occasion fidélité à
son juré et lui prêtera aide et conseil selon ce qu’aura dicté
la justice, disent les chartes d’Amiens et d’Abbeville. Dans les
limites de la commune, tous les hommes s’aideront mutuellement, selon leur
pouvoir, et ne souffriront en nulle manière que qui que ce soit
enlève quelque chose ou fasse payer des tailles à l’un d’eux,
lisons-nous dans les chartes de Soissons, Compiègne, Senlis et beaucoup
d’autres du même type199 .
Et ainsi de suite avec d’innombrables variations sur le même thème.
Commune ! nom nouveau, nom détestable ! Par elle les censitaires
(capite censi) sont affranchis de tout servage moyennant une simple
redevance annuelle ; par elle ils ne sont condamnés, pour l’infraction
aux lois, qu’à une amende légalement déterminée
; par elle, ils cessent d’être soumis aux autres charges pécuniaires
dont les serfs sont accablés200.
La même vague d’émancipation se répandit au XIIe
siècle à travers tout le continent, entraînant à
la fois les plus riches cités et les plus pauvres villes. Et si
nous pouvons dire qu’en général les cités italiennes
furent les premières à se libérer, nous ne pouvons
désigner aucun centre d’où le mouvement se serait répandu.
Très souvent un petit bourg de l’Europe centrale prenait l’initiative
pour sa région, et de grandes agglomérations acceptaient
la charte de la petite ville comme modèle pour la leur. Ainsi la
charte d’une petite ville, Lorris, fut adoptée par quatre-vingt-trois
villes dans le Sud-Ouest de la France ; celle de Beaumont devint le modèle
de plus de cinq cents villes et cités en Belgique et en France.
Des députés spéciaux étaient envoyés
par les cités à leurs voisins pour obtenir une copie de leur
charte, et la constitution de la commune était établie sur
ce modèle. Toutefois, ils ne se copiaient pas simplement les uns
les autres : ils réglaient leurs propres chartes selon les concessions
qu’ils avaient obtenues de leurs seigneurs ; et le résultat était
que les chartes des communes du moyen âge, comme le fait observer
un historien, offrent la même variété que l’architecture
gothique des églises et des cathédrales. On y trouve la même
idée dominante, la cathédrale symbolisant l’union des paroisses
et des guildes dans la cité - et la même variété
infinie dans la richesse des détails.
L’auto-juridiction était le point essentiel, et autojuridiction
signifiait auto-administration. Mais la commune n’était pas simplement
une partie « autonome » de l’État - ces mots ambigus
n’avaient pas encore été inventés alors - elle était
un État en elle-même. Elle avait le droit de guerre et de
paix, de fédération et d’alliance avec ses voisins. Elle
était souveraine dans ses propres affaires et ne se mêlait
pas de celles des autres. Le pouvoir politique suprême pouvait être
remis entièrement à un forum démocratique, comme c’était
le cas à Pskov, dont le viétché envoyait et
recevait des ambassadeurs, concluait des traités, acceptait et renvoyait
des princes, ou s’en passait pendant des douzaines d’années ; ou
bien le pouvoir était exercé ou usurpé par une aristocratie
de marchands ou même de nobles, comme c’était le cas dans
des centaines de cités d’Italie et du centre de l’Europe. Le principe
néanmoins restait le même : la cité était un
État et - ce qui était encore plus remarquable - quand le
pouvoir dans la cité était usurpé par une aristocratie
de marchands ou même de nobles, la vie intérieure de la cité
ne s’en ressentait que peu et le caractère démocratique de
la vie de tous les jours ne disparaissait pas : c’est que l’un et l’autre
dépendaient peu de ce qu’on pourrait appeler la forme politique
de l’État.
Le secret de cette apparente anomalie c’est qu’une cité du moyen
âge n’était pas un État centralisé. Pendant
les premiers siècles de son existence, la cité pouvait à
peine être appelée un État quant à ce qui touche
à son organisation intérieure, parce que le moyen âge
ne connaissait pas plus l’actuelle centralisation des fonctions que la
centralisation territoriale de notre temps. Chaque groupe avait sa part
de souveraineté. La cité était généralement
divisée en quatre quartiers, ou en cinq, six ou sept sections, rayonnant
d’un centre ; chaque quartier ou section correspondant à peu près
à un certain métier ou profession qui y dominait, mais contenant
cependant des habitants de différentes positions et occupations
sociales - nobles, marchands ou même demi-serfs. Chaque section ou
quartier constituait une agglomération tout à fait indépendante.
A Venise, chaque île formait une communauté politique indépendante.
Elle avait ses métiers organisés, son commerce de sel, sa
juridiction, son administration, son forum ; et la nomination d’un doge
par la cité ne changeait rien à l’indépendance intérieure
des unités201 . A Cologne
nous voyons les habitants divisés en Geburschaften et Heimschaften(viciniæ),
c’est-à-dire des guildes de voisinage, qui dataient de la période
franque. Chacune avait son juge (Burrichter) et les douze échevins
élus (Schoffen), son prévôt et son greve,
ou commandant de la milice locale202
. L’histoire des premiers temps de Londres avant la conquête - dit
M. Green - est celle « d’une quantité de petits groupes disséminés
dans l’enceinte des murs, chacun se développant avec sa vie propre
et ses propresinstitutions, guildes, « sokes », chapelles,
etc., et ne se consolidant que lentement en union municipale203
». Et si nous consultons les annales des cités russes, Novgorod
et Pskov, toutes deux relativement riches en détails locaux, nous
trouvons les sections (konets) consistant en rues (outlitsa)
indépendantes dont chacune, quoique principalement peuplée
d’artisans d’un certain métier, avait aussi parmi ses habitants
des marchands et des propriétaires et formait une commune séparée.
Celle-ci avait la responsabilité communale pour tous ses membres
en cas de crime, sa juridiction et son administration indépendante
par les échevins des rues (ulitchanskige starosty), son sceau
particulier et, en cas de besoin, son forum à part, sa milice propre,
ainsi que ses prêtres, élus par la section qui avait ainsi
sa propre vie collective et ses entreprises collectives204
.
La cité du moyen âge nous apparaît ainsi comme une
double fédération : d’abord, de tous les chefs de famille
constituant de petites unions territoriales - la rue, la paroisse, la section
- et ensuite, des individus unis par serment en guildes suivant leurs professions
; la première était un produit de la commune villageoise,
origine de la cité, tandis que la seconde était une création
postérieure dont l’existence était due aux nouvelles conditions.
* * *
La garantie de la liberté, de l’auto-administration et de la
paix était le but principal de la cité du moyen âge
; et le travail, comme nous l’allons voir en parlant des guildes de métier,
en était la base. Mais la « production » n’absorbait
pas toute l’attention des économistes du moyen âge. Avec leur
esprit pratique, ils comprirent que la « consommation » devait
être garantie afin d’obtenir la production ; et par conséquent
le principe fondamental de chaque cité était de pourvoir
à la subsistance commune et au logement des pauvres comme des riches
(gemeine noldurft und gemach armer und reicher205
). L’achat des vivres et des autres objets de première nécessité
(charbon, bois, etc.), avant qu’ils aient passé par le marché,
ou dans des conditions particulièrement favorables dont les autres
eussent été exclus, - en un mot la preemptio - était
complètement prohibé. Tout devait passer par le marché
et y être offert à l’achat de tous, jusqu’à ce que
la cloche eût fermé le marché. Alors seulement le détaillant
pouvait acheter ce qui restait, et même alors son profit devait être
un « honnête gain » seulement206
. De plus, quand le blé était acheté en gros par un
boulanger après la fermeture du marché, chaque citoyen avait
le droit de réclamer une part du blé (environ un demi-quarteron)
pour son propre usage, au prix du gros, à condition de le réclamer
avant la conclusion finale du marché, et réciproquement chaque
boulanger pouvait réclamer le même droit si un citoyen achetait
du blé pour le revendre. Dans le premier cas le blé n’avait
qu’à être apporté au moulin de la ville pour être
moulu à son tour à un prix convenu, et le pain pouvait être
cuit au four banal, ou four communal207
. Bref, si une disette frappait la cité, tous en souffraient plus
ou moins ; mais à part ces calamités, tant que les cités
libres existaient, personne n’y pouvait mourir de faim, comme c’est malheureusement
trop souvent le cas aujourd’hui.
Toutes ces réglementations appartiennent à des périodes
avancées de la vie des cités, tandis que dans les premiers
temps, c’était la cité elle-même qui achetait toutes
les subsistances nécessaires &agrav
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