D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Chapitre IV
L’ENTR’AIDE CHEZ LES BARBARES.
La grande migration des peuples. - Une nouvelle organisation
rendue nécessaire. - La communauté villageoise. - Le travail
communal. - La procédure judiciaire. - La loi inter-tribale. - Exemples
tirés de la vie de nos contemporains. - Bouriates. - Kabyles. -
Montagnards du Caucase. - Races africaines.
On ne peut étudier l’homme primitif sans être profondément
impressionné par la sociabilité dont il a fait preuve dès
ses premiers pas dans la vie. L’existence de sociétés humaines
est démontrée déjà par les vestiges que nous
retrouvons de l’âge de pierre paléolithique et néolithique
; et quand nous étudions les sauvages contemporains dont le genre
de vie est encore celui de l’homme néolithique, nous les trouvons
tous étroitement unis par l’organisation extrêmement ancienne
du clan, qui leur permet de combiner leurs forces individuelles, encore
si faibles, de jouir de la vie en commun et de progresser. L’homme n’est
pas une exception dans la nature. Lui aussi se conforme au grand principe
de l’aide mutuelle qui donne les meilleures chances de survivance à
ceux qui savent le mieux s’entr’aider dans la lutte pour la vie. Telles
sont les conclusions auxquelles nous sommes arrivés dans le chapitre
précédent.
Cependant, dès que nous en venons à un degré plus
élevé de la civilisation et que nous en référons
à l’histoire, qui a déjà quelque chose à dire
sur cette période, nous sommes confondus par les luttes et les conflits
qu’elle révèle. Les anciens liens semblent être entièrement
brisés. On voit des races combattre contre d’autres races, des tribus
contre des tribus, des individus contre des individus ; et du chaos et
des chocs de ces forces hostiles, l’humanité sort divisée
en castes, asservie à des despotes, séparée en États
toujours prêts à se faire la guerre. S’appuyant sur cette
histoire de l’humanité, le philosophe pessimiste conclut triomphalement
que la guerre et l’oppression sont l’essence même de la nature humaine
; que les instincts de guerre et de rapine de l’homme ne peuvent être
contenus dans certaines limites que par une puissante autorité,
qui le contraint à la paix et donne ainsi à quelques rares
hommes d’élite l’occasion de préparer une vie meilleure pour
l’humanité dans les temps à venir.
Pourtant, dès que la vie de tous les jours, menée par
les hommes durant la période historique, est soumise à une
analyse plus serrée - et c’est ce qui a été fait récemment
en de nombreuses et patientes études touchant les institutions des
temps très reculés, - cette vie apparaît sous un aspect
tout à fait différent. Si nous laissons de côté
les idées préconçues de la plupart des historiens
et leur prédilection marquée pour les aspects dramatiques
de l’histoire, nous voyons que les documents mêmes qu’ils étudient
sont ceux qui exagèrent la partie de la vie humaine vouée
aux luttes et qui en négligent les côtés pacifiques.
Les jours brillants et ensoleillés sont perdus de vue dans les tourmentes
et les orages. Même à notre époque, les volumineux
documents que nous préparons aux futurs historiens dans notre presse,
nos tribunaux, nos bureaux du gouvernement et même dans les romans
et les ouvrages poétiques, sont entachés de la même
partialité. Ils transmettent à la postérité
les descriptions les plus minutieuses de chaque guerre, de chaque bataille
ou escarmouche, de toute contestation, de tout acte de violence, de toute
espèce de souffrance individuelle ; mais c’est à peine s’ils
portent quelque trace des innombrables actes de soutien mutuel et de dévouement
que chacun de nous connaît pourtant par sa propre expérience
; à peine s’ils tiennent compte de ce qui fait l’essence même
de notre vie quotidienne - nos instincts sociaux et nos mœurs sociales.
Quoi d’étonnant si les témoignages du passé furent
si imparfaits. Les annalistes, en effet, n’ont jamais manqué de
raconter les plus petites guerres et calamités dont leurs contemporains
eurent à souffrir ; mais ils ne prêtaient aucune attention
à la vie des masses, quoique la plus grande partie de ces masses
aient vécu en travaillant pacifiquement, alors qu’un petit nombre
d’hommes seulement guerroyaient entre eux. Les poèmes épiques,
les inscriptions sur les monuments, les traités de paix - presque
tous les documents historiques portent le même caractère ;
ils ont trait aux violations de la paix, mais non pas à la paix
elle-même. De sorte que l’historien le mieux intentionné fait
inconsciemment un tableau inexact de l’époque qu’il s’efforce de
peindre. Pour retrouver la proportion réelle entre les conflits
et l’union, il nous faut recourir à l’analyse minutieuse de milliers
de petits faits et d’indications fugitives, accidentellement conservées
parmi les reliques du passé ; il faut ensuite les interpréter
à l’aide de l’ethnologie comparée, et, après avoir
tant entendu parler de tout ce qui a divisé les hommes, nous avons
à reconstruire pierre par pierre les institutions qui les tenaient
unis.
Avant peu il faudra récrire l’histoire sur un plan nouveau, afin
de tenir compte de ces deux courants de la vie humaine et d’apprécier
la part jouée par chacun d’eux dans l’évolution. Mais, en
attendant, nous pouvons tirer parti de l’immense travail préparatoire
qui a été fait récemment en vue de retrouver les traits
principaux du second courant, si négligé auparavant. Des
périodes les mieux connues de l’histoire nous pouvons déjà
tirer quelques exemples de la vie des masses, afin d’indiquer le rôle
joué par l’entr’aide pendant ces périodes ; et pour ne pas
trop étendre ce travail, nous pouvons nous dispenser de remonter
jusqu’aux Égyptiens ou même jusqu’à l’antiquité
grecque ou romaine. En effet, l’évolution de l’humanité n’a
pas eu le caractère d’une série ininterrompue. Plusieurs
fois la civilisation a pris fin dans une certaine région, chez une
certaine race, et a recommencé ailleurs, parmi d’autres races. Mais
à chaque nouveau début elle recommença avec les mêmes
institutions du clan que nous avons vues chez les sauvages. De sorte que
si nous prenons la dernière renaissance, celle de notre civilisation
actuelle à ses débuts dans les premiers siècles de
notre ère parmi ceux que les Romains appelaient les « Barbares
», nous aurons toute l’échelle de l’évolution, commençant
avec les gentes et finissant par les institutions de notre propre
temps. Les pages suivantes vont être consacrées à cette
étude.
* * *
Les savants n’ont pas encore bien établi les causes qui poussèrent,
il y a environ deux mille ans, d’Asie en Europe, des nations entières,
et produisirent ces grandes migrations de barbares qui mirent fin à
l’Empire romain d’Occident. Une cause cependant se présente naturellement
à l’esprit du géographe lorsqu’il considère les ruines
de villes populeuses dans les déserts de l’Asie centrale, ou qu’il
suit les lits des fleuves aujourd’hui disparus et les dépressions
remplies autrefois de grands lacs dont il ne reste plus maintenant que
de simples étangs. C’est le dessèchement ; un dessèchement
récent, qui a commencé avec la période post-glaciaire
et s’est continué dans les temps historiques avec une rapidité
que nous n’étions pas autrefois préparés à
admettre117 . Contre ce phénomène
de la nature l’homme était impuissant. Quand les habitants du Nord-Ouest
de la Mongolie et du Turkestan oriental virent que l’eau les abandonnait,
ils n’eurent pas d’autre choix que de descendre vers les larges vallées
conduisant aux terres plus basses et de repousser vers l’Ouest les habitants
des plaines118 . Peuplades après
peuplades furent ainsi jetées en Europe, forçant d’autres
peuples à se déplacer et à avancer toujours pendant
des successions de siècles vers l’Ouest ou vers l’Est à la
recherche de nouvelles demeures plus ou moins permanentes. Les races se
mêlaient à d’autres races durant ces migrations, les aborigènes
avec les immigrants, les Aryens avec les Oural-Altaïens ; et il n’y
eût eu rien d’étonnant si les institutions sociales qui les
avaient tenus unis dans leurs contrées d’origine avaient complètement
disparu durant les stratifications de races qui se produisirent en Europe
et en Asie. Mais tel ne fut pas le cas. Ces institutions subirent seulement
let modifications requises par les nouvelles conditions d’existence.
Quand les Teutons, les Celtes, les Scandinaves, les Slaves et d’autres
entrèrent pour la première fois en contact avec les Romains,
ils étaient dans un état d’organisation sociale transitoire.
Les unions par clans basées sur une origine commune, supposée
ou réelle les avaient maintenus unis pendant plusieurs milliers
d’années. Mais ces unions ne répondaient à leur but
que tant qu’il n’y avait pas de familles séparées dans le
sein de la gens ou du clan. Cependant, pour des causes que nous
avons déjà mentionnées, la famille patriarcale séparée
se développait déjà, lentement mais sûrement,
à l’intérieur du clan ; et à la longue cela signifiait
évidemment l’accumulation individuelle de richesse et du pouvoir,
et leur transmission héréditaire. Les fréquentes migrations
de barbares et les guerres qui en étaient la conséquence
ne firent que hâter la division des gentes en familles séparées,
tandis que la dispersion des diverses peuplades et leurs mélange
avec des étrangers offraient de nouvelles facilités pour
l’ultime désintégration des unions, basées jusqu’alors
sur la communauté d’origine. Les barbares étaient ainsi dans
l’alternative, ou bien de voir leurs clans dissous en groupes épars
de familles, parmi lesquelles les plus riches, surtout si elles pouvaient
unir à leur richesse les fonctions sacerdotales ou la gloire militaire,
devaient réussir à imposer leur autorité aux autres
; ou bien de découvrir quelque nouvelle forme d’organisation, basée
sur quelque nouveau principe.
Plusieurs des tribus n’eurent pas la force de résister à
la désintégration : elles se désagrégèrent
et furent perdues pour l’histoire. Mais les plus vigoureuses gardèrent
leur cohésion et sortirent de cette épreuve avec une nouvelle
organisation - la commune villageoise - qui les maintint réunies
pendant les quinze siècles suivants et même davantage. La
conception d’unterritoire commun, acquis et protégé
par les efforts communs, prit naissance et remplaça les conceptions
faiblissantes d’une commune origine. Les dieux communs perdirent graduellement
leur caractère d’ancêtres et furent doués d’un caractère
local et territorial. Ils devinrent les dieux ou les saints d’une localité
donnée ; la « terre » fut identifiée avec ses
habitants. Des unions territoriales se développèrent au lieu
des unions consanguines du passé ; et cette nouvelle organisation
offrait certains avantages incontestables dans les nouvelles circonstances.
Elle reconnaissait l’indépendance de la famille et l’augmentait
même, - la commune du village renonçant au droit de se mêler
des affaires intérieures au sein de l’enclos de chaque famille ;
elle donnait beaucoup plus de liberté à l’initiative personnelle
; elle n’était pas hostile en principe à l’union entre individus
de souches différentes, et elle maintenait en même temps la
cohésion nécessaire d’action et de pensée ; enfin,
elle était assez forte pour s’opposer aux tendances dominatrices
des minorités de sorciers, de prêtres ou de guerriers professionnels.
La commune du village devint ainsi la cellule fondamentale de l’organisation
future, et dans beaucoup de nations elle a gardé ce même caractère
jusqu’à aujourd’hui.
* * *
On sait maintenant, et on ne le conteste presque plus, que la commune
du village n’était pas un trait spécifique des Slaves ni
même des anciens Teutons. Elle existait en Angleterre pendant la
période saxonne aussi bien que sous la domination normande, et elle
a survécu en partie jusqu’au dix-neuvième siècle119
; elle était à la base de l’organisation sociale de l’ancienne
Écosse, de l’ancienne Irlande et de l’ancien Pays de Galles. En
France, les possessions communales et les distributions de terres arables
par l’assemblée du village persistèrent depuis les premiers
siècles de notre ère jusqu’à Turgot, qui trouva les
assemblées villageoises « trop bruyantes » et en commença
l’abolition. La commune villageoise survécut à la domination
romaine en Italie et reparut après la chute de l’Empire romain.
Elle était la règle chez les Scandinaves, les Slaves, les
Finnois (dans la pilläyä, comme aussi, probablement, dans
la kihlakunta), chez les Coures et les Lives. La commune villageoise
dans l’Inde - ancienne et moderne, aryenne et non-aryenne - est bien connue
par les œuvres de sir Henry Maine qui ont fait époque ; Elphinstone
l’a décrite parmi les Afghans. Nous la retrouvons également
dans l’oulous des Mongols, la thaddart des Kabyles, la dessa
des Javanais, la kota ou tofa des Malais et sous d’autres
noms en Abyssinie, au Soudan, dans l’intérieur de l’Afrique, chez
les indigènes des deux Amériques, parmi toutes les grandes
et petites tribus des archipels du Pacifique. Bref, nous ne connaissons
pas une seule race humaine ou une seule nation qui n’ait pas eu sa période
de communes villageoises. Ce fait seul détruit la théorie
suivant laquelle la commune villageoise en Europe aurait été
un résultat du servage. Elle est antérieure au servage, et
même la soumission au servage fut impuissante à la briser.
Ce fut une phase universelle de l’évolution, une transformation
inévitable de l’organisation par clans ; au moins pour tous les
peuples qui ont joué ou jouent encore quelque rôle dans l’histoire120
.
La commune du village était une croissance naturelle, et pour
cette raison une uniformité absolue dans sa structure n’était
pas possible. En général c’était une union entre des
familles considérées comme d’origine commune et possédant
un certain territoire en commun. Mais chez certains peuples et à
la faveur de diverses circonstances les familles ne se hâtaient pas
de se ramifier en familles nouvelles et, quoique devenues très nombreuses,
elles restaient indivises. Cinq, six et même sept générations
continuaient alors à vivre sous le même toit, ou dans la même
enceinte, tenant maison en commun, possédant en commun leur bétail,
et prenant leurs repas ensemble, au foyer familial. Ils étaient
en ce cas sous le régime de ce que l’on nomme en ethnologie «
la famille composée » ou « la famille indivise »,
comme nous la voyons encore dans toute la Chine, dans l’Inde, dans la zadrouga
des Slaves méridionaux, en Danemark, et occasionnellement dans la
Russie du Nord et dans l’Ouest de la France121
. Chez d’autres peuples ou dans d’autres circonstances qui ne sont pas
encore bien déterminées, les familles n’atteignaient pas
les mêmes proportions ; les petits-fils et parfois même les
fils quittaient la maison dès qu’ils étaient mariés,
et chacun d’eux créait une nouvelle famille. Mais, indivises ou
non, groupées ou éparpillées dans les bois, les familles
demeuraient unies en communes villageoises ; plusieurs villages se groupaient
en tribus, et les tribus s’unissaient en confédérations.
Telle fut l’organisation sociale qui se développa parmi les prétendus
« barbares », quand ils commencèrent à s’établir
d’une façon plus ou moins stable en Europe.
* * *
Il fallut une très longue évolution avant que les gentes
ou clans reconnussent l’existence distincte de la famille patriarcale dans
une hutte séparée ; mais même après que cela
eût été reconnu, le clan fut lent à admettre
l’héritage personnel des biens. Les quelques objets qui avaient
appartenu personnellement à l’individu étaient détruits
sur sa tombe, ou enterrés avec lui. La commune villageoise, au contraire,
reconnaissait pleinement l’accumulation privée de la richesse dans
la famille et sa transmission héréditaire. Mais la richesse
était conçue exclusivement sous la forme de biens meubles,
comprenant les bestiaux, les outils, les armes et la maison d’habitation,
laquelle - « comme toutes choses qui peuvent être détruites
par le feu » - rentrait dans la même catégorie122
. Quant à la propriété foncière, la commune
du village ne la reconnaissait pas ; elle ne pouvait reconnaître
rien de semblable, et, en général, elle ne la reconnaît
pas jusqu’à nos jours. La terre était la propriété
commune de la tribu, ou du peuple entier ; et la commune villageoise elle-même
ne possédait sa part du territoire qu’aussi longtemps que la tribu
ne réclamait pas une répartition nouvelle des lots attribués
aux différents villages. Le défrichement des forêts
et du sol vierge étant le plus souvent l’œuvre des communes, ou
au moins de plusieurs familles unies - toujours avec le consentement de
la commune, - les parcelles défrichées devenaient la propriété
de chaque famille pour un laps de quatre, douze ou vingt années
; après quoi on les considérait comme faisant partie des
terres arables que l’on possédait en commun. La propriété
privée ou la possession « perpétuelle » étant
aussi incompatible avec les principes et les conceptions religieuses de
la communauté villageoise qu’elle l’était avec les principes
de la gens ; de sorte qu’il fallut une longue influence de la loi
romaine et de l’église chrétienne, qui, elle, accepta bientôt
les principes romains, pour accoutumer les barbares à l’idée
de propriété foncière individuelle123
; Et cependant, alors même que ce mode de propriété
ou de possession pour un temps illimité fut reconnu ; le possesseur
d’un domaine séparé resta un co-propriétaire des terrains
incultes, des forêts et des pâturages. De plus, nous voyons
continuellement, en particulier dans l’histoire de la Russie, que lorsque
quelques familles, agissant séparément, s’emparaient de terres
appartenant à des tribus considérées comme étrangères,
ces familles ne tardaient pas à s’unir et à constituer une
commune villageoise, qui, à la troisième ou quatrième
génération, commençait à professer une communauté
d’origine.
Toute une série d’institutions en partie héritées
de la période des clans, sont nées de cette base fondamentale,
la propriété de la terre en commun, durant la longue suite
de siècles qu’il fallut pour amener les barbares sous la domination
d’États organisés selon le système romain ou byzantin.
La commune du village n’était pas seulement une union pour garantir
à chacun une part équitable de la terre commune, elle représentait
aussi une union pour la culture de la terre en commun, pour le soutien
mutuel sous toutes les formes possibles, pour la protection contre la violence
et pour un développement ultérieur du savoir, des conceptions
morales ainsi que des liens nationaux. Aucun changement dans les mœurs
touchant à la justice, à la défense armée,
à l’éducation ou aux rapports économiques ne pouvait
être fait sans avoir été décidé par l’assemblée
du village, de la tribu, ou de la confédération. La commune,
étant une continuation de la gens, hérita de toutes
ses fonctions. C’était une universitas, un mir = un
monde en soi124 .
La chasse en commun, la pêche en commun et la culture en commun
des potagers ou des plantations d’arbres fruitiers avait été
la règle pour les anciennes gentes. L’agriculture en commun
devint la règle dans les communes villageoises des barbares. Il
est vrai qu’il y a peu de témoignages directs sur ce point, et dans
la littérature de l’antiquité nous n’avons que les passages
de Diodore et de Jules César relatifs aux habitants des îles
Lipari (une tribu des Celtibères) et aux Suèves. Mais nous
ne manquons pas de témoignages indirects pour prouver que l’agriculture
en commun était pratiquée par certaines tribus de Teutons,
de Francs et par celles des anciens Écossais, des Irlandais et des
Welches125 . Quant aux survivances
de cette habitude, elles sont presque innombrables. Même dans la
France, complètement romanisée, la culture en commun était
encore habituelle, il y a environ vingt-cinq ans, en Bretagne, dans le
Morbihan126 . L’ancien cyvarWelche,
ou association de laboureurs, ainsi que la culture en commun de la terre
attribuée au temple du village sont tout à fait ordinaires
parmi les tribus du Caucase les moins touchées par la civilisation127
. Des faits semblables se rencontrent constamment parmi les paysans russes.
On sait de plus que plusieurs tribus du Brésil, de l’Amérique
centrale et du Mexique avaient l’habitude de cultiver leurs champs en commun
et que cette même habitude est très répandue chez les
Malais, dans la Nouvelle-Calédonie, parmi plusieurs races nègres
et chez d’antres peuples 128 . Bref,
l’agriculture en commun est si habituelle chez les Aryens, les Oural-Altaïens,
les Mongols, les Nègres, les Peaux-Rouges, les Malais et les Mélanésiens
que nous pouvons la considérer comme une forme de l’agriculture
primitive qui, sans être la seule possible, fut une forme universelle129
.
La culture en commun n’implique pas cependant nécessairement
la consommation en commun. Déjà sous le régime des
clans nous voyons souvent que lorsque les bateaux chargés de fruits
ou de poissons rentrent au village, la nourriture qu’ils rapportent est
partagée entre toutes les huttes et les « longues maisons
», habitées, soit par plusieurs familles, soit par les jeunes
gens ; cette nourriture est cuite séparément à chaque
foyer. Ainsi l’habitude de prendre les repas dans un cercle plus intime
de parents ou d’associés existait déjà à la
période de l’organisation par clans. Elle devint la règle
dans la commune du village. Même la nourriture produite en commun
était généralement divisée entre les différentes
maisons après qu’une partie avait été mise de côté
pour l’usage communal. Toutefois la tradition de repas en commun fut pieusement
conservée. On profita de toute occasion, telle que la commémoration
des ancêtres, les fêtes religieuses, le commencement et la
fin des travaux des champs, les naissances, les mariages et les funérailles,
pour faire partager à la commune un repas en commun. Aujourd’hui
encore cet usage, bien connu en Angleterre sous le nom de « souper
de la moisson » est un des derniers à disparaître D’autre
part, même lorsqu’on avait cessé depuis longtemps de labourer
et de semer les champs en commun, différents travaux agricoles continuèrent
et continuent encore d’être accomplis par la commune. Certaines parties
de la terre sont en beaucoup de cas cultivées en commun, soit au
bénéfice des indigents, soit pour remplir les greniers communaux,
soit pour se servir des produits à des fêtes religieuses.
Les canaux d’irrigation sont creusés et réparés en
commun. Les prairies communales sont fauchées par la commune ; et
le spectacle d’une commune russe fauchant une prairie - les hommes rivalisant
d’ardeur à faucher tandis que les femmes retournent l’herbe et la
mettent en tas - est très impressionnant : on voit là ce
que le travail humain pourrait être et devrait être. Le foin,
dans ces circonstances est partagé entre les différentes
maisons, et il est évident que personne n’a le droit de prendre
du foin de la meule de son voisin sans sa permission. Mais cette règle
est appliquée d’une façon curieuse chez les Ossètes
du Caucase : lorsque le coucou chante et annonce que le printemps arrive
et que les prairies seront bientôt de nouveau revêtues d’herbe,
tous ceux qui en ont besoin ont le droit de prendre à la meule d’un
voisin le foin nécessaire pour leur bétail130
. C’est là une sorte de réaffirmation des anciens droits
communaux qui semble montrer combien l’individualisme effréné
est contraire à la nature humaine.
Lorsqu’un voyageur européen aborde dans quelque petite île
du Pacifique et, voyant à quelque distance un bouquet de palmiers,
s’achemine dans cette direction, il est étonné de découvrir
que les petits villages sont réunis par des routes pavées
de grosses pierres, fort commodes pour les pieds nus des natifs et très
semblables aux « vieilles routes » des montagnes suisses. Des
routes semblables furent tracées par les « barbares »
dans toute l’Europe ; et il faut avoir voyagé dans des pays non
civilisés et peu peuplés, loin des principales voies de communication,
pour bien se représenter l’énorme travail qui a dû
être accompli par les communautés barbares afin de conquérir
les immenses forêts et les marécages qui couvraient l’Europe
il y a quelque deux mille ans. Isolées, des familles faibles et
sans outils n’auraient jamais réussi ; la nature sauvage eût
eu le dessus. Seules des communes villageoises, travaillant en commun,
pouvaient se rendre maîtres des forêts vierges, des marais
impraticables et des steppes sans bornes. Les routes primitives, les bacs
pour traverser les rivières, les ponts de bois enlevés en
hiver et reconstruits après les grandes crues, les clôtures
et les murs en palissades des villages, les fortins et les tourelles dont
le territoire était parsemé, tout cela fut l’œuvre des communes
barbares. Et lorsqu’une commune devenait très nombreuse, un nouveau
rejeton s’en détachait. Une nouvelle commune se formait à
quelque distance de l’ancienne, soumettant pas à pas les bois et
les steppes au pouvoir de l’homme. L’éclosion même des nations
européennes ne fut qu’un bourgeonnement des communes villageoises.
Encore aujourd’hui les paysans russes, s’ils ne sont pas tout à
fait abattus par la misère, émigrent en communes, et ils
cultivent le sol et bâtissent des maisons en commun quand ils s’établissent
sur les bords du fleuve Amour, ou dans le Canada. Les Anglais, quand ils
commençaient à coloniser l’Amérique, revenaient à
l’ancien système : ils se groupaient aussi en communes villageoises131
.
* * *
La commune villageoise fut l’arme principale des barbares dans leur
lutte pénible contre une nature hostile. Ce fut aussi la forme d’union
qu’ils opposèrent aux habiles et aux forts, dont l’oppression aurait
pu si facilement se développer durant ces époques troublées.
Le barbare imaginaire - l’homme qui se bat et qui tue par simple caprice
- n’a pas plus existé que le sauvage « sanguinaire ».
Le vrai barbare, au contraire, vivait sous un régime d’institutions
nombreuses et complexes, nées de considérations sur ce qui
pouvait être utile ou nuisible à la tribu ou à la confédération,
et ces institutions étaient pieusement transmises de génération
en génération sous forme de vers, de chansons, de proverbes,
de triades, de sentences et d’enseignements. Plus nous étudions
ces institutions de l’époque barbare, plus nous découvrons
combien étaient étroits les liens qui unissaient les hommes
dans leurs villages. Toute querelle s’élevant entre deux individus
était traitée comme une affaire communale ; même les
paroles offensantes qui pouvaient avoir été prononcées
pendant une querelle étaient considérées comme une
offense envers la commune et ses ancêtres. On devait les réparer
par des excuses faites à la fois à l’individu et à
la commune132 ; et si une querelle
se terminait par des coups et des blessures, celui qui y avait assisté
et ne s’était pas interposé entre les combattants était
traité comme si lui-même avait infligé les blessures133
.
La procédure judiciaire était imbue du même esprit.
Toute dispute était d’abord portée devant des médiateurs
ou arbitres, et généralement ils la terminaient, l’arbitrage
jouant un rôle très important dans les sociétés
barbares. Mais si le cas était trop grave pour être terminé
de cette façon, il venait devant l’assemblée de la commune,
qui devait « trouver la sentence » et qui la prononçait
sous une forme conditionnelle ; c’est-à-dire : « telle compensation
était due, si le mal fait à un autre était prouvé
» ; et le mal devait être prouvé ou nié par six
ou douze personnes, confirmant ou niant le fait par serment. En cas de
contradiction entre les deux séries de « conjurateurs »,
on avait recours à l’épreuve (par le duel, le feu, ou de
toute autre façon). Une telle procédure, qui resta en vigueur
pendant plus de deux mille ans, en dit assez long par elle-même ;
elle montre combien étroits étaient les liens entre tous
les membres de la commune. De plus, il n’y avait pas d’autre autorité
pour appuyer les décisions de l’assemblée communale que sa
propre autorité morale. La seule menace possible était la
mise hors la loi du rebelle, mais cette menace même était
réciproque. Un homme, mécontent de l’assemblée communale,
pouvait déclarer qu’il abandonnait la tribu et passait à
une autre tribu, - menace terrible, car elle appelait toutes sortes de
malheurs sur la tribu qui s’était montrée injuste envers
l’un de ses membres.134 Une rébellion
contre une décision juste de la loi coutumière était
simplement « inconcevable », comme l’a si bien dit Henry Maine,
« parce que la loi, la moralité et les faits » ne se
distinguaient pas les uns des autres en ces temps-là135
. L’autorité morale de la commune était si forte que, même
à une époque très postérieure, lorsque les
communes villageoises tombèrent au pouvoir des seigneurs féodaux,
elles conservèrent leurs pouvoirs judiciaires ; elles permettaient
seulement au seigneur ou à son mandataire de « trouver »
la sentence conditionnelle selon la loi coutumière qu’il avait juré
d’observer, et de lever pour lui-même l’amende (ou fred) due
à la commune. Mais pendant longtemps, le seigneur lui-même,
s’il demeure co-propriétaire des terrains incultes de la commune,
dut se soumettre aux décisions de la commune pour les affaires communales.
Noble ou ecclésiastique, il devait obéir à l’assemblée
du peuple - Wer daselbst Wasser und Weid genusst, muss gehorsam sein -
« Qui use ici du droit à l’eau et au pâturage doit obéissance
», tel était le vieux dicton. Même lorsque les paysans
devinrent serfs d’un seigneur, celui-ci devait se présenter devant
l’assemblée du peuple quand il en était sommé136
.
Dans leurs conceptions de la justice les barbares différaient
peu des sauvages. Eux aussi considéraient qu’un meurtre devait être
suivi de la mort du meurtrier ; que les blessures devaient être punies
par des blessures absolument égales, et que la famille outragée
était tenue d’exécuter la sentence de la loi coutumière.
C’était là un devoir sacré, un devoir envers les ancêtres,
qui devait être accompli au grand jour, jamais en secret, et qu’on
devait porter à la connaissance publique. Aussi les passages les
plus inspirés des sagas et des poèmes épiques en général
sont ceux qui glorifient ce que l’on supposait être la justice. Les
dieux eux-mêmes y aidaient. Toutefois le trait prédominant
de la justice des barbares est, d’un côté, de limiter le nombre
des individus qui peuvent être impliqués dans une dissension,
et, d’un autre côté, d’extirper l’idée que le sang
demande du sang, qu’une blessure appelle la même blessure, et d’y
substituer le système des compensations. Les codes barbares, qui
étaient des recueils de règles du droit coutumier réunies
pour l’usage des juges, permirent d’abord, puis encouragèrent et
enfin rendirent obligatoire la compensation au lieu de la vengeance137
. Mais ceux qui ont représenté la compensation comme une
amende, comme une sorte de licence donnée au riche de faire ce qu’il
voulait, se sont complètement mépris. La compensation (Wergeld),
tout à fait différente de l’amende ou du fred138,
était généralement si élevée pour toute
espèce d’offenses actives, que certainement elle n’était
pas un encouragement à de telles offenses. En cas de meurtre elle
excédait généralement tout ce que pouvait être
la fortune du meurtrier. « Dix-huit fois dix-huit vaches »,
est la compensation chez les Ossètes qui ne savent pas compter au
delà de dix-huit, tandis que chez les tribus africaines elle atteint
800 vaches ou 100 chameaux avec leurs petits, ou 416 moutons dans les plus
pauvres tribus139 . Dans la grande
majorité des cas le meurtrier ne pouvait pas payer la compensation,
de sorte qu’il n’avait d’autre issue que de décider par son repentir
la famille lésée à l’adopter. Maintenant encore, chez
certaines tribus du Caucase, lorsqu’une inimitié entre deux familles,
impliquant vengeance, prend fin, l’agresseur touche de ses lèvres
le sein de la plus vieille femme de la tribu et devient un « frère
de lait » pour tous les hommes de la famille lésée140
. Chez plusieurs tribus africaines il doit donner sa fille ou sa sœur en
mariage à l’un des membres de la famille ; chez d’autres tribus
il doit épouser la femme qu’il a rendue veuve ; et dans tous les
cas il devient un membre de la famille, que l’on consulte dans les affaires
importantes141 .
Loin de faire peu de cas de la vie humaine, les barbares ne connaissaient
rien, non plus, des horribles châtiments introduits à une
époque postérieure par les lois laïques et canoniques
sous l’influence romaine et byzantine. Car, si le code saxon admettait
la peine de mort assez facilement, même en cas d’incendie ou de pillage
armé, les autres codes barbares la prononçaient exclusivement
en cas de trahison envers sa commune ou sa tribu, et de sacrilège
contre les dieux de la commune ; c’était le seul moyen de les apaiser.
Tout ceci, comme on le voit, est très loin de la « morale
dissolue » que l’on prêtait aux barbares. Au contraire, nous
ne pouvons qu’admirer les profonds principes moraux élaborés
dans les anciennes communes villageoises, tels qu’ils ont été
exprimés dans les triades welches, dans les légendes du roi
Arthur, dans les commentaires de Brehon142
, dans les vieilles légendes allemandes, etc., ou bien encore exprimés
dans les dictons des barbares modernes. Dans son introduction à
The
Story of Burnt Njal, George Dasent résume ainsi, avec beaucoup
de justesse, les qualités d’un Northman, telles qu’elles se montrent
dans les sagas :
Faire ouvertement ce que l’on doit accomplir, comme un homme qui
ne craint ni ennemis, ni démons, ni la destinée ; ......
être libre et hardi en toutes ses actions ; être doux et généreux
envers ses amis et ceux de son clan ; être sévère et
menaçant envers ses ennemis [ceux qui sont sous la loi du talion]
mais, même envers eux, accomplir tous les devoirs obligatoires...
Ne pas rompre un armistice, ne pas médire, ne pas calomnier. Ne
rien dire contre un homme que l’on n’oserait lui répéter
en face. Ne jamais repousser un homme qui cherche un abri ou de la nourriture,
fût-il même un ennemi143.
Les mêmes principes ou de meilleurs encore se révèlent
dans la poésie épique et dans les triades welches. Agir «
selon un esprit de douceur et des principes d’équité »,
que ce soit envers des ennemis ou des amis, et « réparer les
torts » sont les plus hauts devoirs de l’homme ; « le mal est
la mort, le bien est la vie », s’écrie le poète législateur144
. « Le monde serait folie si les conventions faites des lèvres
ne devaient pas être respectées », - dit la loi de Brehon.
Et l’humble shamaniste Mordovien, après avoir loué les mêmes
qualités, ajoutera encore dans ses principes de droit coutumier,
que « entre voisins la vache et l’écuelle à lait sont
communes » ; que « la vache doit être traite pour vous
et pour celui qui peut avoir besoin de lait » ; que « le corps
d’un enfant rougit sous les coups, mais que la figure de celui qui frappe
rougit sous la honte145 » et
ainsi de suite. Bien des pages pourraient être remplies de principes
semblables, exprimés et suivis par les « barbares ».
Un trait encore des anciennes communes villageoises mérite une
mention spéciale. C’est l’extension graduelle des liens de solidarité
à des agglomérations toujours plus nombreuses. Non seulement
les tribus se fédéraient en peuplades, mais les peuplades
aussi, quoique d’origine différente, se réunissaient en confédérations.
Certaines unions étaient si intimes que, chez les Vandales, par
exemple, une partie de leur confédération s’étant
séparée pour aller vers le Rhin, et de là en Espagne
et en Afrique, ceux qui étaient restés respectèrent,
pendant quarante années consécutives, les divisions de la
terre et les villages abandonnés de leurs anciens confédérés,
et n’en prirent pas possession jusqu’à ce qu’ils aient été
assurés par des envoyés que leurs confédérés
n’avaient plus l’intention de revenir. Chez d’autres barbares, le sol était
cultivé par une partie du groupe tandis que l’autre partie combattait
aux frontières du territoire commun ou même au delà.
Quant aux ligues entre plusieurs peuplades, elles étaient tout à
fait fréquentes. Les Sicambres s’étaient unis avec les Chérusques
et les Suèves, les Quades avec les Sarmates ; les Sarmates avec
les Alans, les Carpes et les Huns. Plus tard nous voyons aussi la conception
de nation se développant graduellement en Europe, longtemps avant
qu’aucune organisation ressemblant à un État ne se fût
constituée dans aucune partie du continent occupée par les
barbares. Ces nations - car il est impossible de refuser le nom de nation
à la France mérovingienne, ou à la Russie du XIème
et du XIIème siècle - n’étaient cependant maintenues
unies par rien autre qu’une communauté de langage. et un accord
tacite entre les petites républiques pour ne choisir leurs ducs
que dans une famille spéciale.
Certes les guerres étaient inévitables ; migration signifie
guerre ; mais Henry Maine a déjà pleinement prouvé,
dans sa remarquable étude sur les origines de la loi internationale
dans les rapports entre tribus, que « l’homme n’a jamais été
assez féroce ou assez stupide pour se soumettre à un mal
tel que la guerre sans faire un certain effort pour l’empêcher »,
et il a montré combien est considérable « le nombre
des anciennes institutions qui eurent pour but d’empêcher ou d’atténuer
la guerre146 ». En réalité
l’homme est bien loin d’être la créature belliqueuse que l’on
suppose, à tel point que, lorsque les barbares se furent fixés,
ils perdirent si rapidement leurs habitudes guerrières que bientôt
ils furent obligés d’entretenir des « ducs » spéciaux
suivis par des « scholæ » ou bandes de guerriers chargés
de les protéger contre les intrus possibles. Ils préférèrent
les travaux paisibles à la guerre ; ainsi le caractère pacifique
de l’homme fut la cause de la spécialisation du métier de
guerrier, spécialisation qui amena plus tard la servitude et toutes
les guerres de la « Période des États » de l’histoire
de l’humanité.
* * *
L’historien trouve de grandes difficultés à remettre au
jour les institutions des barbares. A chaque pas on rencontre de faibles
indications que l’on ne saurait expliquer par les seuls documents historiques.
Mais on projette une pleine lumière sur le passé dès
qu’on se reporte aux institutions des très nombreuses tribus qui
vivent encore avec une organisation sociale presque identique à
celle de nos ancêtres barbares. Ici, nous n’avons que l’embarras
du choix, parce que les îles du Pacifique, les steppes de l’Asie
et les plateaux d’Afrique sont de véritables musées historiques,
contenant des spécimens de tous les états intermédiaires
possibles qu’a traversés l’humanité pour passer des gentes
sauvages à l’organisation par États. Examinons quelques-uns
de ces spécimens.
Si nous prenons les communautés villageoises des Bouriates (Mongols),
particulièrement ceux de la steppe Koudinsk sur la Lena supérieure,
qui ont le plus échappé à l’influence russe, nous
trouvons en eux de fidèles représentants de l’état
barbare qui marque la transition entre l’élevage des bestiaux et
l’agriculture147 . Ces Bouriates
vivent encore en « familles indivises » ; c’est-à-dire
que quoique chaque fils lorsqu’il se marie s’établisse dans une
hutte séparée, cependant les huttes de trois générations
au moins restent dans le même enclos, et les membres de la famille
indivise travaillent en commun dans leurs champs et possèdent en
commun leurs foyers unis et leurs bestiaux, ainsi que leurs « parcs
à veaux » (petites pièces de terre palissadées
où l’on fait pousser de l’herbe tendre pour l’élevage des
veaux). En général, les repas sont pris séparément
dans chaque hutte ; mais, quand on met de la viande à rôtir,
tous les membres de la famille indivise, de vingt à soixante, prennent
part ensemble au festin. Plusieurs familles indivises établies au
même endroit, ainsi que les familles plus petites qui habitent le
même village (débris pour la plupart d’anciennes familles
indivises) forment l’oulous, ou la commune villageoise ; plusieurs
oulous
forment une tribu ; et les quarante-six tribus, ou clans, de la steppe
Koudinsk sont unis en une confédération. Des fédérations
plus étroites sont formées par une partie des tribus pour
des buts spéciaux en cas de nécessité. La propriété
foncière privée est inconnue, la terre étant possédée
en commun par tous les membres de l’oulous ou plutôt de la
confédération ; si cela devient nécessaire, la terre
est redistribuée entre les différents oulous par l’assemblée
populaire de la tribu, et entre les quarante-six tribus par l’assemblée
de la confédération. Il est à noter que la même
organisation prévaut chez les 250 000 Bouriates de la Sibérie
orientale, quoiqu’ils vivent depuis trois siècles sous l’autorité
russe, et qu’ils soient au courant des institutions russes.
Malgré tout cela, des inégalités de fortune se
développent rapidement parmi les Bouriates, particulièrement
depuis que le gouvernement russe donne une importance exagérée
à leurs taïchas (princes élus), considéré
comme les receveurs responsables des impôts et les représentants
des confédérations dans leurs relations administratives et
même commerciales avec les Russes. Cela procure à quelques-uns
de nombreuses occasions de s’enrichir, tandis que l’appauvrissement du
grand nombre coïncide avec l’appropriation des terres bouriates par
les Russes. Mais c’est l’habitude chez les Bouriates, particulièrement
ceux de Koudinsk - et une habitude est plus qu’une loi - que si une famille
a perdu ses bestiaux, les plus riches familles lui donnent quelques vaches
et quelques chevaux, afin qu’elle puisse se relever. Quant à l’indigent
qui n’a pas de famille, il prend ses repas dans les huttes de ses congénères
; il entre dans une hutte, s’assied près du feu, - par droit, non
par charité - et partage le repas qui est toujours scrupuleusement
divisé en parts égales ; il dort où il a pris son
repas du soir. En général les usages communistes des Bouriates
frappèrent tellement les conquérants russes de la Sibérie,
qu’ils leur donnèrent le nom de Bratskiye - « Les Fraternels
» - et écrivirent à Moscou : « Chez eux tout
est en commun ; tout ce qu’ils ont ils le partagent entre eux. »
Encore maintenant, chez les Bouriates de la Lena quand il s’agit de vendre
du blé ou d’envoyer quelques bestiaux pour être vendus à
un boucher russe, les familles de l’oulous, ou de la tribu, réunissent
leur blé et leurs bestiaux et les vendent comme un seul tout. Chaque
oulous
a, de plus, du grain mis en réserve pour prêts en cas de besoin
; il a son four communal (le four banal des anciennes communes françaises)
et son forgeron, lequel, comme le forgeron des communes de l’Inde148
, étant un membre de la commune, n’est jamais payé pour l’ouvrage
qu’il fait pour ses co-villageois. Il doit travailler gratuitement et s’il
utilise son temps de reste à fabriquer les petites plaques de fer
ciselé et argenté dont les Bouriates ornent leurs vêtements,
il peut à l’occasion en vendre à une femme d’un autre clan,
mais aux femmes de son propre clan ces ornements doivent être donnés
en cadeau. Les ventes et achats ne doivent point se pratiquer dans la commune,
et la règle est si sévère que lorsqu’une famille riche
loue un travailleur, ce travailleur doit être pris dans un autre
clan ou parmi les Russes. Cette habitude n’est évidemment pas spéciale
aux Bouriates, et elle est si répandue parmi les Barbares modernes,
Aryens et Oural-Altaïens, qu’elle doit avoir été universelle
chez nos ancêtres.
Le sentiment d’union à l’intérieur de la confédération
est maintenu par les intérêts communs des tribus, par les
assemblées communales et par les fêtes qui ont toujours lieu
en même temps que les assemblées. Ce même sentiment
est maintenu aussi par une autre institution, l’aba, ou chasse en
commun, qui est une réminiscence d’un passé très ancien.
Chaque automne, les quarante-six clans de Kondinsk se réunissent
pour cette chasse, dont le produit est partagé entre toutes les
familles. De plus des abas nationales sont convoquées de
temps en temps pour affirmer l’unité de toute la nation bouriate.
En ce cas, tous les clans bouriates, qui sont répartis sur des centaines
de kilomètres à l’Ouest et à l’Est du lac Baïkal,
sont tenus d’envoyer leurs chasseurs délégués. Des
milliers d’hommes se réunissent, chacun apportant des provisions
pour tout un mois. La part de chacun doit être égale, et avant
d’être mêlées les unes avec les autres, toutes les parts
sont pesées par un ancien élu (toujours « à
la main » : des balances seraient une profanation de la vieille coutume).
Après cela, les chasseurs se divisent en bandes de vingt et chaque
bande s’en va chasser suivant un plan bien établi. Dans ces abas
toute la nation bouriate revit les traditions épiques d’une époque
où une puissante ligue réunissait tous ses membres. Ajoutons
que de semblables chasses communales sont tout à fait habituelles
chez les Peaux-Rouges et les Chinois sur les bords de l’Oussouri (kada)149
.
Les Kabyles, dont les mœurs ont été si bien décrites
par deux explorateurs français150
, nous montrent des « barbares » déjà plus avancés
quant à l’agriculture. Leurs champs, irrigués et fumés,
sont cultivés avec soin, et dans les terrains montagneux toute pièce
de terre utilisable est cultivée à la bêche. Les Kabyles
ont connu bien des vicissitudes dans leur histoire ; ils ont adopté
pendant un certain temps la loi musulmane pour les héritages, mais
ils s’y accoutumèrent mal et ils sont revenus, il y a cent cinquante
ans, à l’ancienne loi coutumière des tribus. Ainsi la possession
de la terre a-t-elle chez eux un caractère mixte, et la propriété
privée foncière existe à côté de la possession
communale. Actuellement la base de leur organisation est la communauté
villageoise, le thaddart qui est formé généralement
par plusieurs familles composées (kharoubas), revendiquant
une commune origine, et aussi par de petites familles d’étrangers.
Plusieurs villages se groupent en clans ou tribus (ârch) ;
plusieurs tribus forment la confédération (thak’ebilt)
; et plusieurs confédérations peuvent parfois constituer
une ligue, surtout quand il s’agit de s’armer pour la défense.
Les Kabyles ne reconnaissent aucune autre autorité que celle
de la djemmâa, ou assemblée des communautés
villageoises. Tous les hommes d’âge y prennent part, en plein air,
ou dans un bâtiment spécial garni de sièges de pierre,
et les décisions de la djemmâa sont prises à
l’unanimité : c’est-à-dire que les discussions continuent
jusqu’à ce que tous ceux qui sont présents acceptent ou admettent
de se soumettre à quelque décision. Comme il n’y a point
d’« autorités » dans une commune villageoise pour imposer
une décision, ce système a été pratiqué
par l’humanité partout où il y a eu des communes de village,
et il est encore en vigueur là où les communes continuent
d’exister, c’est-à-dire parmi plusieurs centaines de millions d’hommes.
La djemmâa nomme le pouvoir exécutif - l’ancien, le
scribe et le trésorier ; elle fixe les impôts et dirige la
répartition des terres communes, ainsi que toute espèce de
travaux d’utilité publique. Beaucoup de travaux sont exécutés
en commun : les routes, les mosquées, les fontaines, les canaux
d’irrigation, les tours élevées pour se protéger des
pillards, les clôtures, etc., sont faits par la commune ; tandis
que les grandes routes, les grandes mosquées et les grandesplacesde
marché sont l’œuvre de la tribu. Bien des vestiges de la culture
en commun continuent d’exister, et les maisons sont encore bâties
par ou avec l’aide de tous les hommes et de toutes les femmes du village.
Les « aides » sont d’un usage très fréquent,
et on les convoque pour la culture des champs, pour la moisson, etc. Quant
au travail professionnel, chaque commune a son forgeron, qui jouit de sa
part de terre communale et travaille pour la commune ; quand la saison
du labourage approche, cet ouvrier visite chaque maison et répare
les outils et les charrues, sans attendre aucun payement. La fabrication
de nouvelles charrues est considérée comme une œuvre pieuse
qu’on ne peut en aucune façon récompenser en argent, ni par
aucune autre forme de salaire.
Comme les Kabyles connaissent déjà la propriété
privée, ils ont des riches et des pauvres parmi eux. Mais comme
tous les gens qui vivent tout près les uns des autres et savent
comment la pauvreté commence, ils la considèrent comme un
accident qui peut frapper chacun. « Ne dis pas que tu ne porteras
jamais le sac du mendiant, ni que tu n’iras jamais en prison », dit
un proverbe des paysans russes ; les Kabyles le mettent en pratique, et
on ne peut découvrir aucune différence d’attitude entre riches
et pauvres ; quand le pauvre convoque une « aide », l’homme
riche vient travailler dans son champ, tout comme le pauvre le fera réciproquement
à son tour151 . De plus, les
djemmâas
réservent certains champs et jardins quelquefois cultivés
en commun, pour l’usage des membres les plus pauvres. Beaucoup de coutumes
semblables continuent d’exister. Comme les familles pauvres ne peuvent
pas acheter de la viande, il en est acheté régulièrement
avec l’argent des amendes, ou avec les dons faits à la djemmâa,
ou encore avec le produit des paiements pour l’usage des cuves communales
pour faire l’huile d’olive ; cette viande est distribuée en parts
égales à ceux qui n’ont pas les moyens d’en acheter eux-mêmes.
Lorsqu’un mouton ou un jeune b&oe
|