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  Post� le dimanche 17 mai 2009 @ 18:37:28 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
HistoireD’après l’édition Alfred Costes, 1938. (Première édition : 1906)

Chapitre III

L’ENTR’AIDE PARMI LES SAUVAGES.



La guerre supposée de chacun contre tous. - Origine tribale des sociétés humaines. - Apparence tardive de la famille séparée. - Bushmen et Hottentots. - Australiens, Papous - Esquimaux, Aléoutes. - Les caractères de la vie sauvage sont difficiles à comprendre pour les Européens. - La conception de la justice chez les Dayaks. - Le droit commun.

 

Le rôle immense joué par l’entr’aide et le soutien mutuel dans l’évolution du monde animal a été brièvement analysé dans les chapitres précédents. Il nous faut maintenant jeter un regard sur le rôle joué par les mêmes agents dans l’évolution de l’humanité. Nous avons vu combien sont rares les espèces animales où les individus vivent isolés, et combien nombreuses sont celles qui vivent en sociétés, soit pour la défense mutuelle, soit pour la chasse, ou pour amasser des provisions, pour élever leurs rejetons, ou simplement pour jouir de la vie en commun. Nous avons vu aussi que, quoique bien des guerres aient lieu entre les différentes classes d’animaux, ou les différentes espèces, ou même les différentes tribus de la même espèce, la paix et l’appui mutuel sont la règle à l’intérieur de la tribu ou de l’espèce ; et nous avons vu que les espèces qui savent le mieux comment s’unir et éviter la concurrence ont les meilleures chances de survie et de développement progressif ultérieur. Elles prospèrent, tandis que les espèces non sociables dépérissent.

Il serait donc tout à fait contraire à ce que nous savons de la nature que les hommes fassent exception à une règle si générale : qu’une créature désarmée, comme le fut l’homme à son origine, eût trouvé la sécurité et le progrès non dans l’entr’aide, comme les autres animaux, mais dans une concurrence effrénée pour des avantages personnels, sans égard aux intérêts de l’espèce. Pour un esprit accoutumé à l’idée d’unité dans la nature une telle proposition semble parfaitement insoutenable. Et cependant, tout improbable et anti-philosophique qu’elle fût, elle n’a jamais manqué de partisans. Il y a toujours eu des écrivains pour juger l’humanité avec pessimisme. Ils la connaissaient plus ou moins superficiellement dans les limites de leur propre expérience ; ils savaient de l’histoire ce qu’en disent les annalistes, toujours attentifs aux guerres, à la cruauté, à l’oppression, et guère plus ; et ils en concluaient que l’humanité n’est autre chose qu’une agrégation flottante d’individus, toujours prêts à combattre l’un contre l’autre et empêchés de le faire uniquement par l’intervention de quelque autorité.

Ce fut l’attitude qu’adopta Hobbes ; et tandis que quelques-uns de ses successeurs du XVIIIème siècle s’efforçaient de prouver qu’à aucune époque de son existence, pas même dans sa condition la plus primitive, l’humanité n’a vécu dans un état de guerre perpétuelle, que les hommes ont été sociables même à « l’état de nature », et que ce fut l’ignorance plutôt que les mauvais penchants naturels de l’homme qui poussa l’humanité aux horreurs des premières époques historiques, l’école de Hobbes affirmait, au contraire, que le prétendu « état de nature » n’était autre chose qu’une guerre permanente entre des individus accidentellement réunis pêle-mêle par le simple caprice de leur existence bestiale. Il est vrai que la science a fait des progrès depuis Hobbes et que nous avons des bases plus sûres pour raisonner sur ce sujet que les spéculations de Hobbes ou de Rousseau. Mais la philosophie de Hobbes a cependant encore de nombreux admirateurs ; et nous avons eu dernièrement toute une école d’écrivains qui, appliquant la terminologie de Darwin bien plus que ses idées fondamentales, en ont tiré des arguments en faveur des opinions de Hobbes sur l’homme primitif et ont même réussi à leur donner une apparence scientifique. Huxley, comme on sait, prit la tête de cette école, et dans un article écrit en 1888, il représenta les hommes primitifs comme des espèces de tigres ou de lions, privés de toute conception éthique, poussant la lutte pour l’existence jusqu’à sa plus cruelle extrémité, menant une vie de « libre combat continuel ». Pour citer ses propres paroles, « en dehors des liens limités et temporaires de la famille, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l’état normal de l’existence70 ».

On a fait remarquer plus d’une fois que la principale erreur de Hobbes aussi bien que des philosophes du XVIIIème siècle, était de supposer que l’humanité avait commencé sous la forme de petites familles isolées, un peu dans le genre des familles « limitées et temporaires » des grands carnivores, tandis que maintenant on sait d’une manière positive que tel ne fut pas le cas. Bien entendu, nous n’avons pas de témoignage direct touchant le mode de vie des premiers êtres humains. Nous ne sommes même pas fixés sur l’époque de leur première apparition, les géologues inclinant aujourd’hui à en voir la trace dans le pliocène, ou même dans le miocène, qui sont des dépôts de la période tertiaire. Mais nous avons la méthode indirecte qui nous permet de jeter quelque lumière jusqu’à cette lointaine antiquité. Une investigation minutieuse des institutions sociales des peuples primitifs a été faite pendant les quarante dernières années, et elle a révélé parmi leurs institutions actuelles des traces d’institutions beaucoup plus anciennes, qui ont disparu depuis longtemps, mais cependant ont laissé des vestiges indubitables de leur existence antérieure. Toute une science consacrée à l’embryologie des institutions humaines s’est ainsi développée par les travaux de Bachofen, Mac Lennan, Morgan, Edward Tylor, Maine, Post, Kovalesvsky, Lubbock et plusieurs autres. Et cette science a établi avec certitude que l’humanité n’a pas commencé sous la forme de petites familles isolées.

Loin d’être une forme primitive d’organisation, la famille est un produit très tardif de l’évolution humaine. Aussi loin que nous pouvons remonter dans la paléo-ethnologie de l’humanité, nous trouvons les hommes vivant en sociétés, en tribus semblables à celles des mammifères les plus élevés ; et il a fallu une évolution extrêmement lente et longue pour amener ces sociétés à l’organisation par gens ou par clan, laquelle, à son tour, eut à subir aussi une très longue évolution avant que les premiers germes de la famille, polygame ou monogame, pussent apparaître. Ainsi des sociétés, des bandes, des tribus - et non des familles - furent la forme primitive de l’organisation de l’humanité chez ses ancêtres les plus reculés. C’est là qu’en est arrivé l’ethnologie après des recherches laborieuses. Et en cela elle a simplement abouti à ce qu’aurait pu prévoir un zoologue. Aucun des mammifères supérieurs, sauf quelques carnivores et quelques espèces de singes dont le déclin ne fait pas de doute (orangs-outangs et gorilles) ne vit par petites familles errant isolées dans les bois. Tous les autres vivent en sociétés. Darwin a d’ailleurs si bien compris que les singes qui vivent isolés n’auraient jamais pu se transformer en êtres humains, qu’il était porté à considérer l’homme comme descendant d’une espèce comparativement faible, mais sociable, telle que le chimpanzé, plutôt que d’une espèce plus forte, mais non sociable, telle que le gorille71 . La zoologie et la paléo-ethnologie sont ainsi d’accord pour admettre que la bande, non la famille, fut la première forme de la vie sociale. Les premières sociétés humaines furent simplement un développement ultérieur de ces sociétés qui constituent l’essence même de la vie des animaux les plus élevés72 .

Si maintenant nous nous reportons à l’évidence positive, nous voyons que les premières traces de l’homme, datant de la période glaciaire ou des commencements de l’époque post-glaciaire, prouvent clairement que dès ce temps l’homme vivait par troupes. Les ustensiles en pierre sont trouvés très rarement isolés, alors même qu’ils datent de cette époque si reculée, de l’âge de pierre ou d’une époque que l’on croit plus lointaine encore ; au contraire, partout où l’on découvre un outil de silex on est sûr d’en trouver d’autres, et le plus souvent en très grande quantité. A l’époque où les hommes demeuraient dans des cavernes ou sous des abris de rochers, en compagnie de mammifères aujourd’hui disparus, réussissant à peine à fabriquer des haches de silex de l’espèce la plus grossière, ils connaissaient déjà les avantages de la vie en sociétés. Dans les vallées des affluents de la Dordogne, la surface des rochers est en certains endroits entièrement creusée de cavernes qui furent habitées par les hommes paléolithiques73 . Quelquefois ces cavernes jadis habitées sont superposées par étages, et elles rappellent certainement beaucoup plus les colonies de nids d’hirondelles que les tanières des carnivores. Quant aux instruments en silex découverts dans ces cavernes, pour me servir des paroles de Lubbock, « on peut dire sans exagération qu’ils sont innombrables ». La même chose est vraie pour les autres stations paléolithiques. Il semble aussi, d’après les investigations de Lartet, que chez les habitants paléolithiques de la région d’Aurignac, dans le Sud de la France, la tribu entière prenait part à des repas à l’enterrement des morts. Ainsi les hommes vivaient en sociétés et avaient des commencements de culte par tribu, même à cette époque si reculée.

Le fait est encore mieux prouvé pour la deuxième partie, plus récente, de l’âge de pierre. Les traces de l’homme néolithique ont été trouvées en quantités innombrables, de sorte que nous pouvons reconstituer sous bien des rapports sa manière de vivre. Lorsque la grande calotte de glace de l’époque glaciaire (qui devait s’étendre des régions polaires jusqu’au milieu de la France, de l’Allemagne centrale et de la Russie centrale, et qui, en Amérique, recouvrait le Canada ainsi qu’une grande partie de ce qui forme maintenant les États-Unis) commença à fondre, les surfaces débarrassées de la glace furent couvertes d’abord de marais et de fondrières, et plus tard d’une multitude de lacs74 . Des lacs remplissaient toutes les dépressions des vallées, avant que leurs eaux aient creusé ces canaux permanents qui, à une époque postérieure, sont devenus nos rivières. Et partout où nous explorons, en Europe, en Asie ou en Amérique, les bords des lacs, littéralement innombrables, de cette période, dont le vrai nom devrait être « période lacustre », nous trouvons des traces de l’homme néolithique. Elles sont si nombreuses que nous ne pouvons que nous étonner de la densité relative de la population à cette époque. Les « stations » de l’homme néolithique se suivent de près les unes les autres sur les terrasses qui marquent maintenant les rivages des anciens lacs. Et à chacune de ces stations les outils de pierre sont trouvés en telles quantités qu’il est certain que ces endroits furent habités pendant des siècles par des tribus assez nombreuses. De véritables ateliers d’outils de silex, témoignant du grand nombre des ouvriers qui s’y réunissaient, ont été découverts par les archéologues.

Les traces d’une période plus avancée, déjà caractérisée par l’usage de quelques poteries, se retrouvent dans les amas de coquilles du Danemark. Ces amas se montrent, comme on sait, sous la forme de tas de deux à trois mètres d’épaisseur, de trente à cinquante mètres de largeur et de trois cents mètres ou plus de longueur, et ils sont si communs le long de certaines parties de la côte que pendant longtemps ils ont été considérés comme des produits naturels. Cependant ils ne « contiennent rien qui n’ait d’une façon ou d’une autre servi à l’homme », et ils sont si remplis de produits de l’industrie humaine que pendant un séjour de deux jours à Milgaard, Lubbock ne déterra pas moins de 191 pièces d’outils de pierre et quatre fragments de poterie.75 L’épaisseur et l’étendue de ces amas de coquilles prouvent que pendant des générations et des générations les côtes du Danemark furent habitées par des centaines de petites tribus vivant ensemble aussi pacifiquement que vivent de nos jours les tribus fuégiennes qui accumulent aussi de ces tas de coquilles76 .

Quant aux habitations lacustres de Suisse, qui représentent une étape plus avancée de la civilisation, elles présentent encore plus de preuves de la vie et du travail en sociétés. On sait que même au temps de l’âge de pierre les rivages des lacs suisses étaient parsemés de villages ; chacun de ceux-ci était formé de plusieurs huttes bâties sur une plate-forme, laquelle était supportée par de nombreux piliers plantés dans le fond du lac. Non moins de trente-quatre villages, pour la plupart datant de l’âge de pierre, ont été découverts sur les rives du lac Léman, trente-deux dans le lac de Constance, quarante-six dans le lac de Neuchâtel, et chacun de ces villages témoigne de l’immense somme de travail qui fut accompli en commun par la tribu, non par la famille. On a déjà fait observer que la vie des hommes des habitations lacustres a dû être remarquablement exempte de guerres. Et très probablement il en était ainsi d’après ce que nous savons des peuples primitifs qui vivent encore aujourd’hui dans des villages semblables bâtis sur pilotis le long des côtes de la mer.
 
 

* * *



On voit, même par ce rapide aperçu, que nos connaissances de l’homme primitif ne sont pas si restreintes et que, jusqu’à présent, elles sont plutôt opposées que favorables aux spéculations de Hobbes. De plus nos connaissances peuvent être complétées, sur bien des points, par l’observation directe de telles tribus primitives qui sont actuellement au même niveau de civilisation que les habitants de l’Europe aux époques préhistoriques. Il a suffisamment été prouvé par Edward Tylor et Lubbock que les tribus primitives que nous rencontrons actuellement ne sont pas des spécimens dégénérés d’une humanité qui aurait connu autrefois une plus haute civilisation, ainsi qu’on l’a parfois soutenu. Cependant, aux arguments que l’on a déjà opposés à la théorie de la dégénérescence, on peut ajouter ce qui suit. Sauf quelques tribus qui nichent dans les montagnes les moins accessibles, les « sauvages » forment une sorte de ceinture qui entoure les nations plus ou moins civilisées, et ils occupent les extrémités de nos continents dont la plupart présentent encore ou présentaient récemment le caractère des premières époques post-glaciaires. Tels sont les Esquimaux et leurs congénères du Groenland, de l’Amérique arctique et du Nord de la Sibérie, et dans l’hémisphère sud, les Australiens, les Papous, les Fuégiens et en partie les Bushmen ; tandis qu’à l’intérieur des zones civilisées de tels peuples primitifs ne se rencontrent que dans l’Himalaya, les montagnes de l’Australasie et les plateaux du Brésil. Or il faut se rappeler que l’âge glaciaire ne prit pas fin tout d’un coup et au même moment sur toute la surface de la terre. Il dure encore au Groenland. Donc à une époque où les pays du littoral de l’Océan Indien, de la Méditerranée ou du golfe du Mexique jouissaient déjà d’un climat plus chaud et devenaient le siège d’une civilisation plus élevée, d’immenses territoires dans le milieu de l’Europe, en Sibérie et au Nord de l’Amérique, ainsi qu’en Patagonie, dans l’Afrique du Sud et dans l’Australasie méridionale, restaient dans les conditions des débuts de l’époque post-glaciaire, conditions qui les rendaient inaccessibles aux nations civilisées des zones torrides et sub-torrides. Ces territoires étaient à cette époque ce que les terribles ourmans du Nord-Ouest de la Sibérie sont maintenant ; et leurs populations, inaccessibles et sans contact avec la civilisation, conservaient les caractères de l’homme de la première époque post-glaciaire. Plus tard, quand le dessèchement rendit ces territoires plus propres à l’agriculture, ils furent peuplés par des immigrants plus civilisés ; et, tandis qu’une partie des habitants primitifs étaient assimilés par les nouveaux venus, d’autres émigrèrent plus loin et s’établirent où nous les trouvons aujourd’hui. Les territoires qu’ils habitent maintenant sont encore (ou étaient récemment) sub-glaciaires quant à leurs caractères physiques ; leurs arts et leurs outils sont les mêmes que ceux de l’âge néolithique et, malgré la différence des races et les distances qui les séparent, leur mode de vie et leurs institutions sociales ont une ressemblance frappante. Aussi devons-nous les considérer comme des fragments des populations de la première époque post-glaciaire qui occupaient alors les zones aujourd’hui civilisées.

La première chose qui nous frappe dès que nous commençons à étudier les primitifs est la complexité de leur organisation des liens du mariage. Chez la plupart d’entre eux la famille, dans le sens que nous attribuons à ce mot, se trouve à peine en germe. Mais ce ne sont nullement de vagues agrégations d’hommes et de femmes s’unissant sans ordre selon leurs caprices momentanés. Tous ont une organisation déterminée qui a été décrite dans ses grandes lignes par Morgan sous le nom d’organisation par « gens » ou par clan77 .

Sans entrer dans des détails qui nous mèneraient trop loin - le sujet étant si vaste - il nous suffira de dire qu’il est prouvé aujourd’hui que l’humanité a traversé, à ses commencements, une phase qui peut être décrite comme celle du « mariage communal » ; c’est-à-dire que dans la tribu les maris et les femmes étaient en commun sans beaucoup d’égards pour la consanguinité. Mais il est aussi certain que quelques restrictions à ces libres rapports s’imposèrent dès une période très reculée. D’abord le mariage fut prohibé entre les fils d’une mère et les sœurs de cette mère, ses petites-filles et ses tantes. Plus tard il fut prohibé aussi entre les fils et les filles d’une même mère, et de nouvelles restrictions suivirent celles-ci. L’idée d’une gens ou d’un clan, comprenant tous les descendants présumés d’une même souche (ou plutôt tous ceux qui s’étaient réunis en un groupe) se développa, et le mariage à l’intérieur du clan fut entièrement prohibé. Le mariage resta encore « communal », mais la femme ou le mari devait être pris dans un autre clan. Et quand une gens devenait trop nombreuse, et se subdivisait en plusieurs gentes, chacune d’elles était partagée en classes (généralement quatre) et le mariage n’était autorisé qu’entre certaines classes bien définies. Ce sont les conditions que nous retrouvons maintenant parmi les Australiens qui parlent le kamilaroi. Quant à la famille, les premiers germes en apparurent au sein de l’organisation des clans. Une femme capturée à la guerre dans quelque autre clan, et qui auparavant aurait appartenu à la gens entière, put être gardée à une époque postérieure par le ravisseur, moyennant certaines obligations envers la tribu. Elle pouvait être emmenée par lui dans une hutte séparée, après avoir payé un certain tribut au clan, et ainsi se constituait à l’intérieur de la gens la famille patriarcale séparée, dont l’apparition marquait une phase tout à fait nouvelle de la civilisation78 .

Or, si nous considérons que ce régime compliqué se développa parmi des hommes qui en étaient au point le plus bas de l’évolution que nous connaissions, et qu’il se maintint dans des sociétés qui ne subissaient aucune espèce d’autorité autre que l’opinion publique, nous voyons tout de suite combien les instincts sociaux doivent avoir été enracinés profondément dans la nature humaine, même à son stade le plus bas. Un sauvage qui est capable de vivre sous une telle organisation et de se soumettre librement à des règles qui heurtent constamment ses désirs personnels n’est certainement pas une bête dépourvue de principes éthiques et ne connaissant point de frein à ses passions. Mais ce fait devient encore plus frappant si l’on considère l’extrême antiquité de l’organisation du clan. On sait aujourd’hui que les Sémites primitifs, les Grecs d’Homère, les Romains préhistoriques, les Germains de Tacite, les premiers Celtes et les premiers Slavons ont tous eu leur période d’organisation par clans, très analogue à celle des Australiens, des Peaux-Rouges, des Esquimaux et des autres habitants de la « ceinture de sauvage».79 Ainsi il nous faut admettre, soit que l’évolution des coutumes du mariage suivit la même marche parmi toutes les races humaines, soit que les rudiments de l’organisation du clan aient pris naissance chez quelques ancêtres communs des Sémites, des Aryens, des Polynésiens, etc., avant leur séparation en races distinctes, et que ces usages se conservèrent jusqu’à maintenant parmi des races séparées depuis bien longtemps de la souche commune. Quoi qu’il en soit, ces deux alternatives impliquent une ténacité également frappante de l’institution, puisque tous les assauts de l’individu ne purent la détruire depuis les dizaines de milliers d’années qu’elle existe. La persistance même de l’organisation du clan montre combien il est faux de représenter l’humanité primitive comme une agglomération désordonnée d’individus obéissant seulement à leurs passions individuelles et tirant avantage de leur force et de leur habileté personnelle contre tous les autres représentants de l’espèce. L’individualisme effréné est une production moderne et non une caractéristique de l’humanité primitive80 .

Prenons maintenant nos sauvages contemporains, et commençons par les Bushmen, qui en sont à un niveau très bas de développement - si bas qu’ils n’ont pas d’habitations, et dorment dans des trous creusés dans le sol, parfois protégés par un petit abri. On sait que lorsque les Européens s’établirent dans leur territoire et détruisirent les animaux sauvages, les Bushmen se mirent à voler les bestiaux des colons. Alors commença que guerre d’extermination, trop horrible pour être racontée ici. Cinq cents Bushmen furent massacrés en 1774, trois mille en 1808 et 1809 par l’Alliance des Fermiers et ainsi de suite. Ils furent empoisonnés comme des rats, tués par des chasseurs embusqués devant la carcasse de quelque animal, massacrés partout où on les rencontrait81 . De sorte que nos connaissances touchant les Bushmen, empruntées le plus souvent à ceux-là même qui les ont exterminés, se trouvent forcément limitées. Cependant nous savons que, lorsque les Européens arrivèrent, les Bushmen vivaient en petites tribus (ou clans) et que ces clans formaient quelquefois des confédérations ; qu’ils avaient l’habitude de chasser en commun et se partageaient le butin sans se quereller ; qu’ils n’abandonnaient jamais leurs blessés et faisaient preuve d’une forte affection envers leurs camarades. Lichtenstein raconte une histoire des plus touchantes sur un Bushman presque noyé dans une rivière, qui fut sauvé par ses compagnons. Ils se dépouillèrent de leurs fourrures pour le couvrir, et tandis qu’ils demeuraient à grelotter, ils le séchèrent, le frottèrent devant le feu et enduisirent son corps de graisse chaude jusqu’à ce qu’ils l’aient rappelé à la vie. Et quand les Bushmen trouvèrent en Johan van der Walt un homme qui les traitait bien, ils exprimèrent leur reconnaissance par un attachement des plus touchants à cet homme82 . Burchell et Moffat les représentent tous deux comme des êtres bons, désintéressés, fidèles à leurs promesses et reconnaissants83 , qualités qui ne peuvent se développer que si elles sont pratiquées dans une société étroitement unie. Quant à leur amour pour leurs enfants, il suffit de dire que quand un Européen désirait s’emparer d’une femme Bushman comme esclave, il volait son enfant : il était sûr que la mère viendrait se faire esclave pour partager le sort de son enfant84 .

Les mêmes mœurs sociales caractérisent les Hottentots, qui ne sont qu’à peine plus développés que les Bushmen. Lubbock les décrit comme « les plus sales animaux », et en effet ils sont sales. Une fourrure suspendue à leur cou et portée jusqu’à ce qu’elle tombe en lambeaux compose tout leur vêtement ; leurs huttes ne sont que quelques pieux assemblés et recouverts de nattes ; aucune espèce de meubles à l’intérieur. Bien qu’ils possédassent des bœufs et des moutons, et qu’ils semblent avoir connu l’usage du fer avant la venue des Européens, ils occupent encore un des degrés les plus bas de l’échelle de l’humanité. Et cependant ceux qui les ont vus de près louent hautement leur sociabilité et leur empressement à s’aider les uns les autres. Si l’on donne quelque chose à un Hottentot, il le partage immédiatement avec tous ceux qui sont présents - c’est cette habitude, on le sait, qui a tant frappé Darwin chez les Fuégiens. Un Hottentot ne peut manger seul, et quelque affamé qu’il soit, il appelle ceux qui passent près de lui pour partager sa nourriture ; et lorsque Kolben exprima son étonnement à ce sujet, il reçut cette réponse : « C’est la manière hottentote ». Mais ce n’est pas seulement une manière hottentote : c’est une habitude presque universelle parmi les « sauvages ». Kolben qui connaissait bien les Hottentots, et n’a point passé leurs défauts sous silence, ne pouvait assez louer leur moralité tribale.

« Leur parole est sacrée, écrivait-il. Ils ne connaissent rien de la corruption et des artifices trompeurs de l’Europe. Ils vivent dans une grande tranquillité et ne sont que rarement en guerre avec leurs voisins. Ils sont toute bonté et bonne volonté les uns envers les autres... Les cadeaux et les bons offices réciproques sont certainement un de leurs grands plaisirs. L’intégrité des Hottentots, leur exactitude et leur célérité dans l’exercice de la justice, ainsi que leur chasteté, sont choses en lesquelles ils surpassent toutes ou presque toutes les nations du monde85

Tachart, Barrow, et Moodie86  confirment pleinement le témoignage de Kolben. Je veux seulement faire remarquer que lorsque Kolben écrivait qu’ils sont « certainement le peuple le plus amical, le plus libéral et le plus bienveillant qu’il y eut jamais sur la terre » (I, 332) il écrivait une phrase qui a continuellement été répétée depuis dans les descriptions de sauvages. Quand des Européens rencontrent une race primitive, ils commencent généralement par faire une caricature de ses mœurs ; mais quand un homme intelligent est resté parmi ces primitifs pendant plus longtemps, il les décrit généralement comme « la meilleure » ou « la plus douce » race de la terre. Ce sont les termes mêmes qui ont été appliqués aux Ostiaks, aux Samoyèdes, aux Esquimaux, aux Dayaks, aux Aléoutes, aux Papous, etc., par les meilleures autorités. Je me rappelle aussi les avoir lus à propos des Toungouses, des Tchoucktchis, des Sioux et de plusieurs autres. La fréquence même de ces grands éloges en dit plus que des volumes.

Les natifs d’Australie ne sont pas à un plus haut degré de développement que leurs frères de l’Afrique du Sud. Leurs huttes ont le même caractère. Très souvent un léger abri, une sorte de paravent fait avec quelques branches, est leur seule protection contre les vents froids. Pour leur nourriture ils sont des plus indifférents : ils dévorent des cadavres affreusement putréfiés et ils ont recours au cannibalisme en cas de disette. Quand ils furent découverts pour la première fois par les Européens, ils n’avaient que des outils de pierre ou d’os, des plus rudimentaires. Quelques tribus ne possédaient même pas de pirogues et ne connaissaient pas le commerce par échanges. Et cependant quand leurs mœurs et coutumes furent soigneusement étudiées, il se trouva qu’ils vivaient sous cette organisation complexe du clan dont j’ai parlé plus haut87 .

Le territoire qu’ils habitent est généralement partagé entre les différentes gentes ou clans ; mais les territoires de pêche et de chasse de chaque clan sont possédés en commun, et le produit de la chasse et de la pêche appartient à tout le clan, ainsi que les instruments de chasse et de pêche88 . Les repas sont aussi pris en commun. Comme beaucoup d’autres sauvages, ils observent certaines règles relatives aux saisons où certaines gommes et certaines plantes peuvent être recueillies89 . Quant à leur moralité, nous ne pouvons mieux faire que de résumer les réponses suivantes, faites aux questions de la Société anthropologique de Paris par Lumholtz, missionnaire qui séjourna dans le Nord du Queensland90 .

Les sentiments d’amitié existent chez eux à un haut degré. Ils subviennent d’ordinaire aux besoins des faibles ; les malades sont soignés attentivement et ne sont jamais abandonnés ni tués. Ces peuplades sont cannibales, mais elles ne mangent que très rarement des membres de leur propre tribu [ceux qui sont immolés par principes religieux, je suppose] ; ils mangent seulement les étrangers. Les parents aiment leurs enfants, jouent avec eux et les caressent. L’infanticide est communément approuvé. Les vieillards sont très bien traités, ils ne sont jamais mis à mort. Pas de religion, pas d’idoles, seulement la crainte de la mort. Le mariage est polygame, les querelles qui s’élèvent à l’intérieur de la tribu sont tranchées par des duels à l’aide d’épées et de boucliers en bois. Pas d’esclaves ; pas de culture d’aucune sorte ; pas de poteries, pas de vêtements, excepté quelquefois un tablier porté par les femmes. Le clan se compose de deux cents individus, divisés en quatre classes d’hommes et quatre classes de femmes ; le mariage n’est permis qu’entre certaines classes et jamais dans l’intérieur de la gens.

Quant aux Papous, proches parents de ceux-ci, nous avons le témoignage de G. L. Bink, qui fit un séjour dans la Nouvelle-Guinée, principalement dans la baie de Geelwink, de 1871 à 1883. Voici le résumé de ses réponses au même questionnaire91 :

Ils sont sociables et gais ; ils rient beaucoup. Plutôt timides que courageux. L’amitié est relativement forte entre des individus appartenant à différentes tribus et encore plus forte à l’intérieur de la tribu. Un ami paie souvent la dette de son ami, en stipulant que ce dernier la repaiera sans intérêt aux enfants du prêteur. Ils ont soin des malades et des vieillards ; les vieillards ne sont jamais abandonnés, et en aucun cas ne sont tués - à moins qu’il ne s’agisse d’un esclave déjà malade depuis longtemps. Les prisonniers de guerre sont quelquefois mangés. Les enfants sont très choyés et aimés. Les prisonniers de guerre vieux et faibles sont tués, les autres sont vendus comme esclaves. Ils n’ont ni religion, ni dieux, ni idoles, ni autorité d’aucune sorte ; le plus âgé de la famille est le juge. En cas d’adultère, une amende doit être payée et une partie de cette amende revient à la négoria (la communauté). Le sol est possédé en commun, mais la récolte appartient à ceux qui l’ont fait pousser. Ils ont des poteries et ils connaissent le commerce par échanges - la coutume est que le marchand leur donne les marchandises, sur quoi ils retournent à leurs demeures et rapportent les produits indigènes que désire le marchand ; si ces produits ne peuvent être donnés, les marchandises européennes sont rendues92 . Ils sont « chasseurs de têtes » et poursuivent la vengeance du sang. Quelquefois, dit Finsch, l’affaire est portée devant le Rajah de Namototte, qui la termine en imposant une amende.

Quand ils sont bien traités, les Papous sont très bons. Miklukho-Maclay aborda sur la côte orientale de la Nouvelle-Guinée avec un seul compagnon ; il y resta deux ans parmi les tribus décrites comme cannibales et il les quitta avec regret ; plus tard il revint pour rester encore un an parmi eux, et jamais il n’eut à se plaindre d’un mauvais traitement de leur part. Il est vrai qu’il avait pour règle de ne dire jamais, sous aucun prétexte, quelque chose qui ne fût pas vrai, ni de jamais faire une promesse qu’il ne pût tenir. Ces pauvres gens, qui ne savent même pas comment faire du feu et en entretiennent soigneusement dans leurs huttes pour ne jamais le laisser s’éteindre, vivent sous le communisme primitif, sans se donner de chefs. A l’intérieur de leurs villages, ils n’ont point de querelles qui vaillent la peine d’en parler. Ils travaillent en commun, juste assez pour avoir la nourriture de chaque jour ; ils élèvent leurs enfants en commun ; et le soir ils s’habillent aussi coquettement qu’ils le peuvent et dansent. Comme tous les sauvages ils aiment beaucoup la danse. Chaque village a sabarla, ou balaï - la « longue maison », ou « grande maison » - pour les hommes non mariés, pour les réunions sociales et pour la discussion des affaires communes - ce qui est encore un trait commun à la plupart des habitants des îles de l’Océan Pacifique, aux Esquimaux, aux Peaux Rouges, etc. Des groupes entiers de villages sont en termes amicaux et se rendent visite les uns aux autres en bloc.

Malheureusement les conflits ne sont pas rares, - non à cause de la « surpopulation du pays » ou d’une « âpre concurrence », ou d’autres inventions semblables d’un siècle mercantile, mais principalement à cause de superstitions. Aussitôt que l’un d’eux tombe malade, ses amis et parents se réunissent et se mettent à discuter sur ce qui pourrait être la cause de la maladie. Tous les ennemis possibles sont passés en revue, chacun confesse ses propres petites querelles, et enfin la vraie cause est découverte. Un ennemi du village voisin a appelé le mal sur le malade, et une attaque contre ce village est décidée. C’est la raison de querelles assez fréquentes, même entre les villages de la côte, sans parler des cannibales des montagnes qui sont considérés comme des sorciers et de vrais ennemis, quoique lorsqu’on les connaît de plus près, on s’aperçoive qu’ils sont exactement la même sorte de gens que leurs voisins de la côte93 .

On pourrait écrire bien des pages intéressantes sur l’harmonie qui règne dans les villages polynésiens des îles du Pacifique. Mais ils appartiennent à une phase plus avancée de la civilisation. Aussi prendrons-nous maintenant nos exemples à l’extrême Nord. Cependant il faut encore mentionner, avant de quitter l’hémisphère Sud, que même les Fuégiens, dont la réputation était si mauvaise, apparaissent sous un jour bien meilleur depuis qu’ils commencent à être mieux connus. Quelques missionnaires français qui sont restés parmi eux « n’ont connu aucun acte de malveillance dont ils puissent se plaindre ». Dans leurs clans, composés de cent vingt à cent cinquante personnes, les Fuégiens pratiquent le même communisme primitif que les Papous ; ils partagent tout en commun, et traitent très bien leurs vieillards : la paix règne parmi ces tribus94 .

Les Esquimaux et leurs congénères les plus proches, les Thlinkets, les Koloches et les Aléoutes sont les exemples les plus rapprochés de ce que l’homme peut avoir été durant la période glaciaire. Leurs outils diffèrent à peine de ceux de l’homme paléolithique, et quelques-unes des tribus ne connaissent même pas la pêche : ils percent simplement le poisson avec une sorte de harpon95 . Ils connaissent l’usagé du fer, mais ils le reçoivent des Européens ou le trouvent sur des vaisseaux naufragés. Leur organisation sociale est très primitive, quoiqu’ils soient déjà sortis de la phase du « mariage communal », même avec les restrictions du clan. Ils vivent par familles, mais les liens de la famille sont souvent rompus ; les maris et les femmes sont souvent échangés96 . Les familles cependant demeurent réunies en clans, et comment pourrait-il en être autrement ? Comment pourraient-ils soutenir la dure lutte pour la vie à moins d’unir étroitement toutes leurs forces ? Ainsi font-ils ; et les liens de tribu sont plus étroits là où la lutte pour la vie est la plus dure ; par exemple, dans le Nord-Est du Groenland. Là « longue maison » est leur demeure habituelle, et plusieurs familles y logent, séparées l’une de l’autre par de petites cloisons de fourrures en loques, avec un passage commun sur le devant. Quelquefois la maison a la forme d’une croix, et en ce cas un feu commun est entretenu au centre. L’expédition allemande qui passa un hiver tout près d’une de ces « longues maisons » a pu certifier « qu’aucune querelle ne troubla la paix, aucune dispute ne s’éleva pour l’usage de cet étroit espace » pendant tout le long hiver. Les reproches, ou mêmes les paroles désobligeantes, sont considérés comme une offense s’ils ne sont pas prononcés selon la forme légale habituelle, la chanson moqueuse, chantée par les femmes, le « nith-song97 ».

Une étroite cohabitation et une étroite dépendance mutuelle suffisent pour maintenir siècle après siècle ce profond respect des intérêts de la communauté qui caractérise la vie des Esquimaux. Même dans leurs plus grandes communautés, « l’opinion publique forme le vrai tribunal, et la punition ordinaire est un blâme du coupable en présence de la communauté98 ».

La vie des Esquimaux est basée sur le communisme. Ce qu’on capture à la pêche ou à la chasse appartient au clan. Mais dans plusieurs tribus, particulièrement dans l’Ouest, sous l’influence des Danois, la propriété privée pénètre dans les institutions. Cependant ils ont un moyen à eux pour obvier aux inconvénients qui naissent d’une accumulation de richesses personnelles, ce qui détruirait bientôt l’unité de la tribu. Quand un homme est devenu riche, il convoque tous les gens de son clan à une grande fête, et après que tous ont bien mangé, il leur distribue toute sa fortune. Sur la rivière Yukon, Dall a vu une famille aléoute distribuer de cette façon 10 fusils, 10 vêtements complets en fourrures, 200 colliers de perles de verre, de nombreuses couvertures, 10 fourrures de loups, 200 de castors et 500 de zibelines. Après cela, les donateurs enlevèrent leurs habits de fête, les donnèrent aussi, et mettant de vieilles fourrures en loques, ils adressèrent quelques mots à leur clan, disant que, bien qu’ils fussent maintenant plus pauvres qu’aucun d’eux, ils avaient gagné leur amitié99 . Ces distributions de richesses semblent être une habitude ordinaire chez les Esquimaux et ont lieu en certaines saisons, après une exposition de tout ce que l’on s’est procuré durant l’année100 . A mon avis ces distributions révèlent une très vieille institution, contemporaine de la première apparition de la richesse personnelle ; elles doivent avoir été un moyen de rétablir l’égalité parmi les membres du clan, quand celle-ci était rompue par l’enrichissement de quelques-uns. Les répartitions nouvelles de terres et l’annulation périodique de toutes les dettes qui ont eu lieu aux époques historiques chez tant de races différentes (Sémites, Aryens, etc.), doivent avoir été un reste de cette vieille coutume. Et l’habitude de brûler avec le mort ou de détruire sur son tombeau tout ce qui lui avait appartenu personnellement - habitude que nous trouvons chez toutes les races primitives - doit avoir eu la même origine. En effet, tandis que tout ce qui a appartenupersonnellement au mort est brûlé ou détruit sur son tombeau, rien n’est détruit de ce qui lui a appartenu en commun avec la tribu, par exemple les bateaux ou les instruments communs pour la pêche. La destruction ne porte que sur la propriété personnelle. A une époque postérieure cette habitude devient une cérémonie religieuse : on lui donne une interprétation mystique, et elle est imposée par la religion, quand l’opinion publique seule se montre incapable de l’imposer à tous. Et enfin on la remplace, soit en brûlant seulement des modèles des biens de l’homme mort (comme cela se fait en Chine), soit simplement en portant ses biens jusqu’à son tombeau et en les rapportant à la maison à la fin de la cérémonie - habitude qui est encore en vigueur chez les Européens pour les épées, les croix et autres marques de distinction101 .

L’élévation de la moralité maintenue au sein des clans esquimaux a souvent été mentionnée. Cependant les remarques suivantes sur les mœurs des Aléoutes - proches parents des Esquimaux - donneront mieux une idée de la morale des sauvages dans son ensemble. Elles ont été écrites après un séjour de dix ans chez les Aléoutes, par un homme des plus remarquables, le missionnaire russe Veniaminoff. Je les résume en conservant autant que possible ses propres paroles :

L’endurance, écrit-il, est leur trait principal. Elle est tout bonnement prodigieuse. Non seulement ils se baignent chaque matin dans la mer gelée et se tiennent nus sur le rivage, respirant le vent glacé, mais leur endurance, même lorsqu’ils ont à faire un dur travail avec une nourriture insuffisante, surpasse tout ce que l’on peut imaginer. Durant une disette prolongée l’Aléoute songe d’abord à ses enfants ; il leur donne tout ce qu’il a, et jeûne lui-même. Ils ne sont pas enclins au vol ; cela fut remarqué même par les premiers émigrants russes. Non qu’ils ne volent jamais ; tout Aléoute confessera avoir volé quelque chose, mais ce n’est jamais qu’une bagatelle, un véritable enfantillage. L’attachement des parents à leurs enfants est touchant, quoiqu’il ne s’exprime jamais en mots ou en caresses. On obtient difficilement une promesse d’un Aléoute, mais quand une fois il a promis, il tiendra parole, quoi qu’il puisse arriver. (Un Aléoute avait fait présent à Veniaminoff de poisson salé, qui fut oublié sur le rivage dans la précipitation du départ. Il le rapporta à la maison. Il n’eut l’occasion de l’envoyer au missionnaire qu’au mois de janvier suivant ; et en novembre et décembre il y eut grande disette de nourriture dans le campement. Mais aucun des Aléoutes affamés ne toucha au poisson, et en janvier il fut envoyé à sa destination.) Leur code de moralité est à la fois varié e


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