D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Chapitre II
L’ENTRAIDE PARMI LES ANIMAUX (Suite)
Migrations d’oiseaux. - Associations d’élevage. - Sociétés
automnales. -Mammifères : petit nombre d’espèces non sociables.
- Association pour la chasse chez les loups, les lions, etc. - Sociétés
de rongeurs, de ruminants, de singes. - Aide mutuelle dans la lutte pour
la vie. - Arguments de Darwin pour prouver la lutte pour la vie dans une
même espèce. - Obstacles naturels à la surmultiplication.
- Extermination supposée des espèces intermédiaires.
- Élimination de la concurrence dans la nature.
Dès que le printemps revient dans les zones tempérées,
des myriades d’oiseaux, dispersés dans les chaudes régions
du Sud, se réunissent en bandes innombrables, et, pleins de vigueur
et de joie, s’envolent vers le Nord pour élever leur progéniture.
Chacune de nos haies, chaque bosquet, chaque falaise de l’Océan,
tous les lacs et tous les étangs dont l’Amérique du Nord,
le Nord de l’Europe et le Nord de l’Asie sont parsemés, nous montrent
à cette époque de l’année ce que l’entr’aide signifie
pour les oiseaux ; quelle force, quelle énergie et quelle protection
elle donne à tout être vivant, quelque faible et sans défense
qu’il puisse être d’autre part. Prenez, par exemple, un des innombrables
lacs des steppes russes ou sibériennes. Les rivages en sont peuplés
de myriades d’oiseaux aquatiques, appartenant à une vingtaine au
moins d’espèces différentes, vivant tous dans une paix parfaite,
tous se protégeant les uns les autres.
A plusieurs centaines de mètres du rivage, l’air est plein
de goélands et d’hirondelles de mer comme de flocons de neige un
jour d’hiver. Des milliers de pluviers et de bécasses courant sur
le bord, cherchant leur nourriture, sifflant et jouissant de la vie. Plus
loin, presque sur chaque vague, un canard se balance, tandis qu’au-dessus
on peut voir des bandes de canards casarka. La vie exubérante abonde
partout25 .
Et voici les brigands, les plus forts, les plus habiles, ceux qui sont
« organisés d’une façon idéale pour la rapine
». Et vous pouvez entendre leurs cris affamés, irrités
et lugubres, tandis que, pendant des heures entières, ils guettent
l’occasion d’enlever dans cette masse d’êtres vivants un seul individu
sans défense. Mais, sitôt qu’ils approchent, leur présence
est signalée par des douzaines de sentinelles volontaires, et des
centaines de goélands et d’hirondelles de mer se mettent à
chasser le pillard. Affolé par la faim, le pillard oublie bientôt
ses précautions habituelles ; il se précipite soudain dans
la masse vivante ; mais, attaqué de tous côtés, il
est de nouveau forcé à la retraite. Désespéré,
il se rejette sur les canards sauvages, mais ces oiseaux, intelligents
et sociables, se réunissent rapidement en troupes, et s’envolent
si le pillard est un aigle ; ils plongent dans le lac, si c’est un faucon
; ou bien, ils soulèvent un nuage de poussière d’eau et étourdissent
l’assaillant, si c’est un milan26
. Et tandis que la vie continue de pulluler sur le lac, le pillard s’enfuit
avec des cris de colère, et cherche s’il peut trouver quelque charogne,
ou quelque jeune oiseau, ou une souris des champs qui ne soit pas encore
habituée à obéir à temps aux avertissements
de ses camarades. En présence de ces trésors de vie exubérante,
le pillard idéalement armé en est réduit à
se contenter de rebuts.
Plus loin, vers le Nord, dans les archipels arctiques,
si l’on navigue le long de la côte pendant bien des lieues,
on voit tous les récifs, toutes les falaises et les recoins des
pentes de montagnes, jusqu’à une hauteur de deux cents à
cinq cents pieds, littéralement couverts d’oiseaux de mer, dont
les poitrines blanches se détachent sur les rochers sombres, comme
si ceux-ci étaient parsemés de taches de craie très
serrées. Auprès et au loin, l’air est, pour ainsi dire, plein
d’oiseaux27 .
Chacune de ces « montagnes d’oiseaux » est un exemple vivant
de l’aide mutuelle, ainsi que de l’infinie variété des caractères
individuels et spécifiques qui résultent de la vie sociale.
L’huîtrier est cité pour sa disposition à attaquer
les oiseaux de proie. La barge est connue pour sa vigilance, et devient
facilement le chef d’autres oiseaux plus placides. Le tourne-pierre, quand
il est entouré de camarades appartenant à des espèces
plus énergiques, est un oiseau plutôt timoré ; mais
il se charge de veiller à la sécurité commune, lorsqu’il
est entouré d’oiseaux plus petits. Ici vous avez les cygnes dominateurs
; là les mouettes tridactyles extrêmement sociables, parmi
lesquelles les querelles sont rares et courtes, les guillemots polaires,
si aimables, et qui se caressent continuellement les uns les autres. Si
telle oie égoïste a répudié les orphelins d’une
camarade tuée, à côté d’elle, telle autre femelle
adopte tous les orphelins qui se présentent, et elle barbotte, entourée
de cinquante à soixante petits, qu’elle conduit et surveille comme
s’ils étaient tous sa propre couvée. Côte à
côte avec les pingouins, qui se volent leurs œufs les uns aux autres,
on voit les guignards dont les relations de famille sont si « charmantes
et touchantes » que même des chasseurs passionnés se
retiennent de tuer une femelle entourée de ses petits ; ou encore
les eiders, chez lesquels (comme chez les grandes macreuses ou chez les
coroyas
des Savanes) plusieurs femelles couvent ensemble dans le même nid
; ou les guillemots qui couvent à tour de rôle une couvée
commune. La nature est la variété même, offrant toutes
les nuances possibles de caractères, du plus bas au plus élevé
; c’est pourquoi elle ne peut pas être dépeinte par des assertions
trop générales. Encore moins peut-elle être jugée
du point de vue du moraliste, parce que les vues du moraliste sont elles-mêmes
un résultat, en grande partie inconscient, de l’observation de la
nature28 .
Il est si commun pour la plupart des oiseaux de se réunir à
la saison des nids que de nouveaux exemples sont à peine nécessaires.
Nos arbres sont couronnés de groupes de nids de corbeaux ; nos haies
sont remplies de nids d’oiseaux plus petits ; nos fermes abritent des colonies
d’hirondelles ; nos vieilles tours sont le refuge de centaines d’oiseaux
nocturnes ; et on pourrait consacrer des pages entières aux plus
charmantes descriptions de la paix et de l’harmonie qui règnent
dans presque toutes ces associations, Quant à la protection que
les oiseaux les plus faibles trouvent dans cette union, elle est évidente.
Le Dr Coués, cet excellent observateur, vit, par exemple, de petites
hirondelles des falaises, nichant dans le voisinage immédiat du
faucon des prairies (Falco polyargus). Le faucon avait son nid sur
le haut d’un de ces minarets d’argile qui sont si communs dans les cañons
du Colorado, tandis qu’une colonie d’hirondelles nichait juste au-dessous.
Les petits oiseaux pacifiques ne craignaient point leur rapace voisin ;
ils ne le laissaient jamais approcher de leur colonie. Ils l’entouraient
immédiatement et le chassaient, de sorte qu’il était obligé
de déguerpir au plus vite29
.
La vie en société ne cesse pas lorsque la période
des nids est finie ; elle commence alors sous une autre forme. Les jeunes
couvées se réunissent en sociétés de jeunes,
comprenant généralement plusieurs espèces. A cette
époque, la vie sociale est pratiquée surtout pour elle-même,
- en partie pour la sécurité, mais principalement pour les
plaisirs qu’elle procure. C’est ainsi que nous voyons dans nos forêts
les sociétés formées par les jeunes torchepots bleus
(Sitia cœsia) unis aux mésanges, aux pinsons, aux roitelets,
aux grimpereaux ou à quelques pics30
. En Espagne on rencontre l’hirondelle en compagnie de crécerelles,
de gobe-mouches et même de pigeons. Dans le Far-West américain
les jeunes alouettes huppées vivent en nombreuses sociétés
avec d’autres alouettes (Sprague’s lark), des moineaux des savanes
et plusieurs espèces de bruants et de râles31
. Et de fait, il serait plus facile de décrire les espèces
qui vivent isolées que de nommer seulement les espèces qui
se réunissent en sociétés automnales de jeunes oiseaux,
non pas dans le but de chasser ou de nicher, mais simplement pour jouir
de la vie en société et pour passer le temps à des
jeux et à des distractions, après avoir donné quelques
heures chaque jour à la recherche de la nourriture.
Nous avons enfin cet autre merveilleux exemple d’entr’aide parmi les
oiseaux : leurs migrations, sujet si vaste que j’ose à peine l’aborder
ici. Il suffira de dire que des oiseaux qui ont vécu pendant des
mois en petites troupes disséminées sur un grand territoire
se réunissent par milliers ; ils se rassemblent à une place
déterminée pendant plusieurs jours de suite, avant de se
mettre en route, et discutent manifestement les détails du voyage.
Quelques espèces se livrent, chaque après-midi, à
des vols préparatoires à la longue traversée. Tous
attendent les retardataires, et enfin ils s’élancent dans une certaine
direction bien choisie, résultat d’expériences collectives
accumulées, les plus forts volant à la tête de la troupe
et se relayant les uns les autres dans cette tâche difficile. Ils
traversent les mers en grandes bandes comprenant des gros et des petits
oiseaux ; et, quand ils reviennent au printemps suivant, ils retournent
au même endroit, chacun d’eux reprenant le plus souvent possession
du nid même qu’il avait bâti ou réparé l’année
précédente32 .
Ce sujet est si vaste et encore si imparfaitement étudié,
il offre tant d’exemples frappants d’habitudes d’entr’aide, conséquences
du fait principal de la migration et dont chacun demanderait une étude
spéciale, que je dois m’abstenir d’entrer ici dans plus de détails.
Je ne peux que rappeler en passant les réunions nombreuses et animées
qui ont lieu, toujours au même endroit, avant le départ pour
les longs voyages vers le Nord ou vers le Sud, ainsi que celles que l’on
voit dans le Nord, après que les oiseaux sont arrivés à
leurs lieux de couvée sur l’Yeniséi ou dans les comtés
du Nord de l’Angleterre. Pendant plusieurs jours de suite, quelquefois
pendant un mois, ils se réunissent une heure chaque matin, avant
de s’envoler pour chercher leur nourriture, discutant peut-être l’endroit
où ils vont construire leurs nids33
. Si, pendant la migration, leurs colonnes sont surprises par une tempête,
les oiseaux des espèces les plus différentes sont amenés
à se rapprocher par le malheur commun. Les oiseaux qui ne sont pas
proprement des espèces de migrateurs, mais qui se transportent lentement
vers le Nord ou le Sud selon les saisons, accomplissent aussi ces déplacements
par bandes. Bien loin d’émigrer isolément, afin que chaque
individu séparé s’assure les avantages d’une nourriture ou
d’un abri meilleur dans une nouvelle région, ils s’attendent toujours
les uns les autres et se réunissent en bandes avant de s’ébranler
vers le Nord ou le Sud, suivant la saison34
.
Quant aux mammifères, la première chose qui nous frappe
dans cette immense division du règne animal est l’énorme
prédominance numérique des espèces sociales sur les
quelques espèces carnivores qui ne s’associent pas. Les plateaux,
les régions alpines et les steppes du nouveau et de l’ancien continent
sont peuplés de troupeaux de cerfs, d’antilopes, de gazelles, de
daims, de bisons, de chevreuils et de moutons sauvages, qui sont tous des
animaux sociables. Quand les Européens vinrent s’établir
en Amérique, ils y trouvèrent une quantité si considérable
de bisons que les pionniers étaient obligés de s’arrêter
dans leur marche quand une colonne de ces animaux en migration se trouvait
à traverser la route qu’ils suivaient. Le défilé de
leurs colonnes serrées durait quelquefois deux et trois jours. Et
quand les Russes prirent possession de la Sibérie, ils la trouvèrent
si abondamment peuplée de chevreuils, d’antilopes, d’écureuils
et d’autres animaux sociables, que la conquête même de la Sibérie
ne fut autre chose qu’une expédition de chasse qui dura pendant
deux cents ans. Les plaines herbeuses de l’Afrique orientale sont encore
couvertes de troupeaux de zèbres, de bubales et autres antilopes.
Il n’y a pas très longtemps les petits cours d’eau du Nord de
l’Amérique et du Nord de la Sibérie étaient peuplés
de colonies de castors, et jusqu’au XVIIe siècle de semblables colonies
abondaient dans le Nord de la Russie. Les contrées plates des quatre
grands continents sont encore couvertes d’innombrables colonies de souris,
d’écureuils, de marmottes et autres rongeurs. Dans les basses latitudes
de l’Asie et de l’Afrique, les forêts sont encore les demeures de
nombreuses familles d’éléphants, de rhinocéros et
d’une profusion de sociétés de singes. Dans le Nord, les
rennes se rassemblent en innombrables troupeaux ; et vers l’extrême
Nord nous trouvons des troupeaux de bœufs musqués et d’innombrables
bandes de renards polaires. Les côtes de l’Océan sont animées
par les bandes de phoques et de morses, l’Océan lui-même par
des multitudes de cétacés sociables ; et jusqu’au cœur du
grand plateau de l’Asie centrale nous trouvons des troupeaux de chevaux
sauvages, d’ânes sauvages, de chameaux sauvages et de moutons sauvages.
Tous ces mammifères vivent en sociétés et en nations
comptant quelquefois des centaines de milliers d’individus, quoiqu’aujourd’hui,
trois siècles après l’introduction du fusil, nous ne trouvions
plus que les débris des immenses agrégations d’autrefois.
Combien insignifiant en comparaison est le nombre des carnivores ! Et par
conséquent, combien fausse est l’opinion de ceux qui parlent du
monde animal comme si l’on ne devait y voir que des lions et des hyènes
plongeant leurs dents sanglantes dans la chair de leurs victimes ! On pourrait
aussi bien prétendre que toute la vie humaine n’est qu’une succession
de guerres et de massacres. L’association et l’entr’aide sont la règle
chez les mammifères. Nous trouvons des habitudes de sociabilité
même chez les carnivores et nous ne pouvons citer que la tribu des
félins (lions, tigres, léopards, etc.) dont les membres préfèrent
l’isolement à la société et ne se réunissent
que rarement en petits groupes. Et cependant, même parmi les lions,
« c’est une habitude courante que de chasser en compagnie35
». Les deux tribus des civettes (Viverridæ) et des belettes
(Mustelidæ) peuvent aussi être caractérisées
par leur vie isolée ; mais on sait qu’au dernier siècle la
belette commune était plus sociable qu’elle ne l’est aujourd’hui
; on la voyait alors en groupements beaucoup plus importants en Écosse
et dans le canton d’Unterwalden en Suisse. Quant à la grande tribu
canine, elle est éminemment sociable, et l’association pour la chasse
peut être considérée comme un trait caractéristique
de ses nombreuses espèces. Il est bien connu, en effet, que les
loups se réunissent en bandes pour chasser, et Tschadi nous a parfaitement
décrit comment ils se forment en demi-cercle, pour entourer une
vache paissant sur une pente de montagne, s’élancent tout d’un coup
en poussant de grands aboiements et la font rouler dans un précipice36
. Audubon, vers 1830, vit aussi les loups du Labrador chasser en bandes,
et une bande suivre un homme jusqu’à sa hutte et tuer les chiens.
Pendant les hivers rigoureux les bandes de loups deviennent si nombreuses
qu’elles constituent un danger pour les hommes ; tel fut le cas en France
il y a environ quarante-cinq ans. Dans les steppes russes ils n’attaquent
jamais les chevaux qu’en bandes ; et cependant ils ont à soutenir
des combats acharnés, au cours desquels les chevaux (suivant le
témoignage de Kohl) prennent parfois l’offensive ; en ce cas, si
les loups ne font pas promptement retraite, ils courent le risque d’être
entourés par les chevaux et tués à coups de sabots.
On sait que les loups des prairies (Canis latrans) s’associent par
bandes de vingt à trente individus quand ils donnent la chasse à
un bison accidentellement séparé de son troupeau37
. Les chacals, qui sont extrêmement courageux et peuvent être
considérés comme l’un des représentants les plus intelligents
de la tribu des chiens, chassent toujours en bandes ; ainsi unis ils ne
craignent pas de plus grands carnivores.38
Quant aux chiens sauvages d’Asie (les Kholzuns ou Dholes),
Williamson vit leurs bandes nombreuses attaquer tous les grands animaux,
excepté les éléphants et les rhinocéros, et
vaincre les ours et les tigres. Les hyènes vivent toujours en société
et chassent par bandes, et les associations pour la chasse des cynhyènes
peintes sont hautement louées par Cumming. Les renards mêmes
qui d’habitude vivent isolés dans nos pays civilisés s’unissent
parfois pour la chasse39 . Quant au
renard polaire c’est - ou plutôt c’était au temps de Steller
- un des animaux les plus sociables, et quand on lit la description que
Steller nous a laissée de la lutte qui s’engagea entre le malheureux
équipage de Behring et ces intelligents petits animaux, on ne sait
de quoi s’étonner le plus : de l’intelligence extraordinaire de
ces renards et de l’aide mutuelle qu’ils se prêtaient en déterrant
de la nourriture cachée sous des monticules de pierres ou mise en
réserve sur un pilier (un renard grimpant sur le haut et jetant
la nourriture à ses camarades au-dessous) ou de la cruauté
de l’homme, poussé au désespoir par ces pillards. Il y a
même quelques ours qui vivent en société, là
où ils ne sont pas dérangés par l’homme. Ainsi Steller
a vu l’ours brun du Kamtchatka en troupes nombreuses et on rencontre parfois
les ours polaires en petits groupes. Les inintelligents insectivores eux-mêmes
ne dédaignent pas toujours l’association40
.
Cependant c’est principalement parmi les rongeurs ; les ongulés
et les ruminants que nous trouvons l’entr’aide très développée.
Les écureuils sont très individualistes. Chacun d’eux construit
son propre nid à sa commodité et amasse ses propres provisions.
Leurs inclinations les portent vers la vie de famille, et Brehm a remarqué
qu’une famille d’écureuils n’est jamais si heureuse que lorsque
les deux portées de la même année peuvent se réunir
avec leurs parents dans un coin reculé d’une forêt. Et cependant
ils maintiennent des rapports sociaux. Les habitants des différents
nids demeurent en relations étroites, et quand les pommes de pins
deviennent rares dans la forêt qu’ils habitent, ils émigrent
en bandes. Quant aux écureuils noirs du Far-West, ils sont éminemment
sociables. Sauf quelques heures employées chaque jour à chercher
des vivres, ils passent leur vie à jouer en grandes troupes. Et
quand ils se sont trop multipliés dans une région, ils s’assemblent
en bandes, presque aussi nombreuses que celles des sauterelles, et s’avancent
vers le Sud, dévastant les forêts, les champs et les jardins
; tandis que des renards, des putois, des faucons et des oiseaux de proie
nocturnes suivent leurs épaisses colonnes et se nourrissent des
écureuils isolés qui restent en arrière. Les tamias,
genre très rapproché, sont encore plus sociables. Ils sont
thésauriseurs, et ils amassent dans leurs souterrains de grandes
quantités de racines comestibles et de noix, dont l’homme les dépouille
généralement en automne. Selon certains observateurs ils
connaissent quelques-unes des joies des avares. Et cependant, ils restent
sociables. Ils vivent toujours en grands villages ; Audubon ouvrit l’hiver
des demeures de hackee et trouva plusieurs individus dans le même
souterrain, qu’ils avaient certainement approvisionné en commun.
La grande famille des marmottes, avec ses trois genres des Arctomys,
Cynomys
et Spermophilus, est encore plus sociable et plus intelligente.
Ces animaux préfèrent aussi avoir chacun leur demeure particulière
; mais ils vivent en grands villages. Les terribles ennemis des récoltes
de la Russie du Sud - les sousliks -dont quelques dizaines de millions
sont exterminés chaque année rien que par l’homme, vivent
en innombrables colonies ; et tandis que les assemblées provinciales
russes discutent gravement les moyens de se débarrasser de ces ennemis
de la société, eux, par milliers, jouissent de la vie de
la façon la plus gaie. Leurs jeux sont si charmants que tous les
observateurs ne peuvent s’empêcher de leur payer un tribut de louanges,
et ils mentionnent les concerts mélodieux que forment les sifflements
aigus des mâles et les sifflements mélancoliques des femelles
; puis, reprenant leurs devoirs de citoyens, ces mêmes observateurs
cherchent à inventer les moyens les plus diaboliques capables d’exterminer
ces petits voleurs. Toutes les espèces d’oiseaux rapaces et toutes
les espèces de bêtes de proie s’étant montrées
impuissantes, le dernier mot de la science dans cette lutte est l’inoculation
du choléra ! Les villages des chiens de prairies en Amérique
sont un des plus charmants spectacles. A perte de vue dans la prairie,
on aperçoit des petits tertres et sur chacun d’eux se tient un chien
de prairie soutenant par de brefs aboiements une conversation animée
avec ses voisins. Dès que l’approche d’un homme est signalée,
en un moment tous s’enfoncent dans leurs demeures et disparaissent comme
par enchantement. Mais quand le danger est passé, les petites créatures
réapparaissent bientôt. Des familles entières sortent
de leurs galeries et se mettent à jouer. Les jeunes se grattent
les uns les autres, se taquinent et déploient leurs grâces
en se tenant debout, pendant que les vieux font le guet. Ils se rendent
visite les uns aux autres, et les sentiers battus qui relient tous leurs
tertres témoignent de la fréquence de ces visites. Les meilleurs
naturalistes ont consacré quelques-unes de leurs plus belles pages
à la description des associations des chiens de prairie d’Amérique,
des marmottes de l’ancien continent et des marmottes polaires des régions
alpestres. Cependant je dois faire à l’égard des marmottes
les mêmes remarques que j’ai faites en parlant des abeilles. Elles
ont conservé leurs instincts combatifs, et ces instincts reparaissent
en captivité. Mais dans leurs grandes associations, devant la libre
nature, les instincts anti-sociaux n’ont pas l’occasion de se développer
et il en résulte une paix et une harmonie générales.
Même des animaux aussi belliqueux que les rats, qui se battent
continuellement dans nos caves, sont suffisamment intelligents pour ne
pas se quereller quand ils pillent nos garde-manger, mais s’aident les
uns les autres dans leurs expéditions de pillage et dans leurs migrations
; ils nourrissent même leurs malades. Quant aux rats castors ou rats
musqués du Canada, ils sont extrêmement sociables. Audubon
ne peut qu’admirer « leurs communautés pacifiques qui ne demandent
qu’à être laissées en paix pour vivre dans la joie
». Comme tous les animaux sociables, ils sont gais et joueurs, ils
se réunissent facilement à d’autres espèces, et ils
ont atteint un développement intellectuel très élevé.
Dans leurs villages qui sont toujours situés sur les bords des lacs
et des rivières ils tiennent compte du niveau variable de l’eau
; leurs huttes en forme de dômes, construites en argile battue entremêlée
de roseaux ont des recoins séparés pour les détritus
organiques, et leurs salles sont bien tapissées en hiver ; elles
sont chaudes et cependant bien ventilées. Quant aux castors, qui
sont doués, comme chacun sait, d’un caractère tout à
fait sympathique, leurs digues étonnantes et leurs villages dans
lesquels des générations vivent et meurent sans connaître
d’autres ennemis que la loutre et l’homme, montrent admirablement ce que
l’entr’aide peut accomplir pour la sécurité de l’espèce,
le développement d’habitudes sociales et l’évolution de l’intelligence
; aussi les castors sont-ils familiers à tous ceux qui s’intéressent
à la vie animale. Je veux seulement faire remarquer que chez les
castors, les rats musqués et chez quelques autres rongeurs nous
trouvons déjà ce qui sera aussi le trait distinctif des communautés
humaines : le travail en commun.
Je passe sous silence les deux grandes familles qui comprennent la gerboise,
le chinchilla, le viscache et le lagomys ou lièvre souterrain de
la Russie méridionale, quoiqu’on puisse considérer tous ces
petits rongeurs comme d’excellents exemples des plaisirs que les animaux
peuvent tirer de la vie sociale41
. Je dis les plaisirs ; car il est extrêmement difficile de déterminer
si ce qui amène les animaux à se réunir est le besoin
de protection mutuelle ou simplement le plaisir de se sentir entouré
de congénères. En tous cas nos lièvres, qui ne vivent
pas en sociétés, et qui même ne sont pas doués
de vifs sentiments de famille, ne peuvent pas vivre sans se réunir
pour jouer ensemble. Dietrich de Winckell qui est considéré
comme un des auteurs connaissant le mieux les habitudes des lièvres,
les décrit comme des joueurs passionnés, s’excitant tellement
à leurs jeux qu’on a vu un lièvre prendre un renard qui s’approchait
pour un de ses camarades42 . Quant
au lapin, il vit en société et sa vie de famille est à
l’image de la vieille famille patriarcale ; les jeunes étant tenus
à l’obéissance absolue au père et même au grand-père43
. Et nous avons là un exemple de deux espèces proche parentes
qui ne peuvent pas se souffrir - non parce qu’elles se nourrissent à
peu près de la même nourriture, explication donnée
trop souvent dans des cas semblables, mais très probablement parce
que le lièvre, passionné et éminemment individualiste,
ne peut pas se lier d’amitié avec cette créature placide,
tranquille et soumise qu’est le lapin. Leurs tempéraments sont trop
profondément différents pour n’être pas un obstacle
à leur amitié.
La vie en société est aussi la règle pour la grande
famille des chevaux, qui comprend les chevaux sauvages et les ânes
sauvages d’Asie, les zèbres, les mustangs, les cimarones
des Pampas et les chevaux demi-sauvages de Mongolie et de Sibérie.
Ils vivent tous en nombreuses associations faites de beaucoup de groupes,
chacun composé d’un certain nombre de juments sous la conduite d’un
étalon. Ces innombrables habitants de l’Ancien et du Nouveau Continent,
mal organisés en somme pour résister tant à leurs
nombreux ennemis qu’aux conditions adverses du climat, auraient bientôt
disparu de la surface de la terre sans leur esprit de sociabilité.
A l’approche d’une bête de proie plusieurs groupes s’unissent immédiatement,
ils repoussent la bête et quelquefois la chassent : et ni le loup,
ni l’ours, ni même le lion, ne peuvent capturer un cheval ou même
un zèbre tant que l’animal n’est pas détaché du troupeau.
Quand la sécheresse brûle l’herbe dans les prairies, ils se
réunissent en troupeaux comprenant quelquefois dix mille individus
et émigrent. Et quand une tourmente de neige est déchaînée
dans les steppes, tous les groupes se tiennent serrés les uns contre
les autres et se réfugient dans un ravin abrité. Mais si
la confiance mutuelle disparaît, ou si le troupeau est saisi par
la panique et se disperse, les chevaux périssent en grand nombre,
et les survivants sont retrouvés après l’orage à moitié
morts de fatigue. L’union est leur arme principale dans la lutte pour la
vie, et l’homme est leur principal ennemi. Devant l’envahissement de l’homme,
les ancêtres de notre cheval domestique (l’Equus Prezwalskii,
ainsi nommé par Poliakoff) ont préféré se retirer
vers les plateaux les plus sauvages et les moins accessibles de l’extrémité
du Thibet, où ils continuent à vivre entourés de carnivores,
sous un climat aussi mauvais que celui des régions arctiques, mais
dans une région inaccessible à l’homme44
.
Beaucoup d’exemples frappants de la vie sociale pourraient être
tirés des mœurs du renne et particulièrement de cette grande
division des ruminants qui pourrait comprendre les chevreuils, le daim
fauve, les antilopes, les gazelles, le bouquetin et tout l’ensemble des
trois nombreuses familles des Antelopidés, des Capridés et
des Ovidés. Leur vigilance pour empêcher l’attaque de leurs
troupeaux par les carnivores, l’anxiété que montrent tous
les individus d’un troupeau de chamois tant que tous n’ont pas encore réussi
à franchir un passage difficile de rochers escarpés ; l’adoption
des orphelins, le désespoir de la gazelle dont le mâle, ou
même un camarade du même sexe est tué ; les jeux des
jeunes, et beaucoup d’autres traits peuvent être mentionnés.
Mais peut-être l’exemple le plus frappant d’entr’aide se rencontre-t-il
dans les migrations des chevreuils, telles que j’en ai vues une fois sur
le fleuve Amour. Lorsque, me rendant de la Transbaïkalie à
Merghen, je traversais le haut plateau et la chaîne du Grand Khingan
qui le borde, et, plus loin vers l’Est, les hautes prairies situées
entre le Nonni et l’Amour, je constatai combien les chevreuils étaient
en petit nombre dans ces régions inhabitées45
. Deux ans plus tard, je remontais l’Amour, et vers la fin d’octobre j’atteignis
l’extrémité inférieure de cette gorge pittoresque
que perce l’Amour dans le Dôoussé-alin (Petit Khingan), avant
d’entrer dans les basses terres où il rencontre le Sungari. Je trouvai
les Cosaques des villages de cette gorge dans la plus grande agitation,
parce que des milliers et des milliers de chevreuils étaient en
train de traverser l’Amour à l’endroit où il est le plus
étroit, afin d’atteindre les basses terres. Pendant plusieurs jours
de suite, sur une longueur d’une soixantaine de kilomètres le long
du fleuve, les Cosaques firent une boucherie des chevreuils tandis que
ceux-ci traversaient l’Amour qui commençait déjà à
charrier des glaçons en grand nombre. Des milliers étaient
tués chaque jour et cependant l’exode continuait. De semblables
migrations n’ont jamais été vues auparavant ni depuis ; et
celle-là devait avoir été causée par des neiges
précoces et abondantes dans le Grand-Khingan, ce qui força
ces intelligents animaux à tenter un effort pour atteindre les basses
terres à l’Est des montagnes Dôoussé. En effet quelques
jours plus tard le Dôoussé-alin fut aussi recouvert d’une
couche de neige de deux ou trois pieds d’épaisseur. Or, quand on
se représente l’immense territoire (presque aussi grand que la Grande-Bretagne)
sur lequel étaient épars les groupes de chevreuils qui ont
dû se rassembler pour une migration entreprise dans des circonstances
exceptionnelles, et qu’on se figure combien il était difficile à
ces groupes de s’entendre pour traverser l’Amour en un endroit donné,
plus au Sud, là où il se rétrécit le plus,
- on ne peut qu’admirer l’esprit de solidarité de ces intelligentes
bêtes. Le fait n’en est pas moins frappant si nous nous rappelons
que les bisons de l’Amérique du Nord montraient autrefois les mêmes
qualités d’union. On les voyait paître en grand nombre dans
les plaines, mais ces grandes assemblées étaient composées
d’une infinité de petits groupes qui ne se mêlaient jamais.
Et cependant quand la nécessité s’en faisait sentir, tons
les groupes, quoique disséminés sur un immense territoire,
se réunissaient comme je l’ai mentionné précédemment,
et formaient ces immenses colonnes composées de centaines de mille
individus.
Je devrais aussi dire quelques mots au moins des « familles composées
» des éléphants, de leur attachement mutuel, de la
façon avisée dont ils posent leurs sentinelles, et des sentiments
de sympathie développés par une telle vie d’étroit
soutien mutuel46 . Je pourrais mentionner
les sentiments sociables des sangliers sauvages, et trouver un mot de louange
pour leurs facultés d’association en cas d’attaque par une bête
de proie47 . L’hippopotame et le rhinocéros
pourraient aussi avoir leur place dans un ouvrage consacré à
la sociabilité chez les animaux. Plusieurs pages saisissantes pourraient
décrire l’attachement mutuel et la sociabilité des phoques
et des morses ; et enfin, on pourrait mentionner les sentiments tout à
fait excellents gui existent parmi les cétacés sociables.
Mais il faut dire encore quelques mots des sociétés de singes,
qui possèdent un intérêt d’autant plus grand qu’elles
sont le trait d’union qui nous amène aux sociétés
des hommes primitifs.
Il est à peine nécessaire de dire que ces mammifères
qui se trouvent au sommet de l’échelle du monde animal et ressemblent
le plus à l’homme par leur structure et leur intelligence, sont
éminemment sociables. Certes il faut nous attendre à rencontrer
toutes sortes de variétés de caractères et d’habitudes
dans cette grande division du règne animal qui comprend des centaines
d’espèces. Mais, tout considéré, on peut dire que
la sociabilité, l’action en commun, la protection mutuelle et un
grand développement des sentiments qui sont un résultat naturel
de la vie sociale, caractérisent la plupart des espèces de
singes : chez les plus petites espèces comme chez les plus grandes
la sociabilité est une règle à laquelle nous ne connaissons
que peu d’exceptions. Les singes nocturnes préfèrent la vie
isolée ; les capucins (Cebus capucinus), les monos et les
singes hurleurs ne vivent qu’en très petites familles ; A. R. Wallace
n’a jamais vu les orangs-outangs que solitaires ou en très petits
groupes de trois ou quatre individus ; les gorilles ne semblent jamais
se réunir en bandes. Mais toutes les autres espèces de la
tribu des singes - les chimpanzés, les sajous, les sakis, les mandrilles,
les babouins, etc. - sont sociables au plus haut degré. Ils vivent
en grandes bandes et se joignent même à d’autres espèces
que la leur. La plupart d’entre eux deviennent tout à fait malheureux
quand ils sont solitaires. Les cris de détresse de l’un d’eux font
accourir immédiatement la bande entière, et ils repoussent
avec hardiesse les attaques de la plupart des carnivores et des oiseaux
de proie. Les aigles eux-mêmes n’osent pas les attaquer. C’est toujours
par bandes qu’ils pillent nos champs, les vieux prenant soin de la sûreté
de la communauté. Les petits ti-tis dont les douces figures enfantines
frappèrent tant Humboldt, s’embrassent et se protègent les
uns les autres quand il pleut, roulant leur queue autour du cou de leurs
camarades grelottants. Plusieurs espèces montrent la plus grande
sollicitude pour leurs blessés, et n’abandonnent pas un camarade
blessé pendant la retraite jusqu’à ce qu’ils se soient assurés
qu’il est mort et qu’ils sont impuissants à le rappeler à
vie. James Forbes raconte dans ses Mémoires d’Orient que
certains de ces singes montrèrent une telle persévérance
à réclamer de ses compagnons de chasse le corps mort d’une
femelle que l’on comprend bien pourquoi « les témoins de cette
scène extraordinaire résolurent de ne plus jamais tirer sur
aucune espèce de singes48 ».
Chez certaines espèces on voit plusieurs individus s’unir pour retourner
des pierres et chercher les œufs de fourmis qui peuvent se trouver dessous.
Les hamadryas non seulement posent des sentinelles, mais on les a vus faire
la chaîne pour transporter leur butin en lieu sûr ; et leur
courage est bien connu. La description que fait Brehm de la bataille rangée
que sa caravane eut à soutenir contre les hamadryas pour pouvoir
continuer sa route dans la vallée du Mensa, en Abyssinie, est devenue
classique49 . L’enjouement des singes
à longues queues et l’attachement mutuel qui règne dans les
familles de chimpanzés sont connus de la plupart des lecteurs. Et
si nous trouvons parmi les singes les plus élevés deux espèces,
l’orang-outang et le gorille, qui ne sont pas sociables, il faut nous rappeler
que toutes les deux - limitées d’ailleurs à de très
petits espaces, l’une au cœur de l’Afrique, l’autre dans les deux îles
de Bornéo et Sumatra - sont, selon toute apparence, les derniers
vestiges de deux espèces autrefois beaucoup plus nombreuses. Le
gorille, du moins, semble avoir été sociable dans des temps
reculés, si les singes mentionnés dans le Périple
étaient bien des gorilles.
Ainsi nous voyons, même par ce bref examen, que la vie en société
n’est pas l’exception dans le monde animal. C’est la règle, la loi
de la Nature, et elle atteint son plus complet développement chez
les vertébrés les plus élevés. Les espèces
qui vivent solitaires, ou seulement en petites familles, sont relativement
très peu nombreuses et leurs représentants sont rares. Bien
plus, il semble très probable, qu’à part quelques exceptions,
les oiseaux et les mammifères qui ne se réunissent pas en
troupes aujourd’hui, vivaient en sociétés avant l’envahissement
du globe terrestre par l’homme, avant la guerre permanente qu’il a entreprise
contre eux et la destruction de leurs primitives sources de nourriture.
« On ne s’associe pas pour mourir », fut la profonde remarque
d’Espinas ; et Houzeau, qui connaissait la faune de certaines parties de
l’Amérique quand ce pays n’avait pas encore été modifié
par l’homme, a écrit dans le même sens.
L’association se rencontre dans le monde animal à tous les degrés
de l’évolution, et, suivant la grande idée d’Herbert Spencer,
si brillamment développée dans les Colonies animales
de Périer, elle est à l’origine même de l’évolution
dans le règne animal. Mais, à mesure que l’évolution
progressive s’accomplit, nous voyons l’association devenir de plus en plus
consciente. Elle perd son caractère simplement physique, elle cesse
d’être uniquement instinctive, elle devient raisonnée. Chez
les vertébrés supérieurs, elle est périodique,
ou bien les animaux y ont recours pour la satisfaction d’un besoin spécial
; la propagation de l’espèce, les migrations, la chasse ou la défense
mutuelle. Elle se produit même accidentellement, quand les oiseaux,
par exemple, s’associent contre un pillard, ou que des mammifères
s’unissent sous la pression de circonstances exceptionnelles pour émigrer.
En ce dernier cas, c’est une véritable dérogation volontaire
aux moeurs habituelles. L’union apparaît quelquefois à deux
ou plusieurs degrés - la famille d’abord, puis le groupe, et enfin
l’association de groupes, habituellement disséminés, mais
s’unissant en cas de nécessité, comme nous l’avons vu chez
les bisons et chez d’autres ruminants. L’association peut prendre aussi
une forme plus élevée, assurant plus d’indépendance
à l’individu sans le priver des avantages de la vie sociale. Chez
la plupart des rongeurs, l’individu a sa demeure particulière, dans
laquelle il peut se retirer quand il préfère être seul
; mais ces demeures sont disposées en villages et en cités,
de façon à assurer à tous les habitants les avantages
et les joies de la vie sociale. Enfin, chez plusieurs espèces, telles
que les rats, les marmottes, les lièvres, etc., la vie sociale est
maintenue malgré le caractère querelleur et d’autres penchants
égoïstes de l’individu isolé. Ainsi l’association n’est
pas imposée, comme c’est le cas chez les fourmis et les abeilles,
par la structure physiologique des individus ; elle est cultivée
pour les bénéfices de l’entr’aide, ou pour les plaisirs qu’elle
procure. Ceci, naturellement, se montre à tous les degrés
possibles et avec la plus grande variété de caractères
individuels et spécifiques ; et la variété même
des aspects que prend la vie sociale est une conséquence, et, pour
nous, une preuve de plus de sa généralité50
.
La sociabilité - c’est-à-dire le besoin de l’animal de
s’associer avec son semblable, - l’amour de la société pour
la société même et pour la « joie de vivre »,
sont des faits qui commencent seulement à recevoir des zoologistes
l’attention qu’ils méritent51
. Nous savons à présent que tous les animaux, depuis les
fourmis jusqu’aux oiseaux et aux mammifères les plus élevés,
aiment jouer, lutter, courir l’un après l’autre, essayer de s’attraper
l’un l’autre, se taquiner, etc... Et tandis que beaucoup de jeux sont pour
ainsi dire une école où les jeunes apprennent la manière
de se conduire dans la vie, d’autres, outre leurs buts utilitaires, sont,
comme les danses et les chants, de simples manifestations d’un excès
de forces. C’est la « joie de vivre », le désir de communiquer
d’une façon quelconque avec d’autres individus de la même
espèce ou même d’une autre espèce ; ce sont des manifestations
de la sociabilité, au sens propre du mot, trait distinctif de tout
le règne animal52 . Que le
sentiment soit venu de la crainte éprouvée à l’approche
d’un oiseau de proie, ou d’un « accès de joie », qui
éclate quand les animaux sont en bonne santé et particulièrement
quand ils sont jeunes, ou que ce soit simplement le besoin de donner un
libre cours à un excès d’impressions et de force vitale,
la nécessité de communiquer ses impressions, de jouer, de
bavarder, ou seulement de sentir la proximité d’autres êtres
semblables se fait sentir dans toute la nature, et est, autant que toute
autre fonction physiologique, un trait distinctif de la vie et de la faculté
de recevoir des impressions. Ce besoin atteint un plus haut développement
et une plus belle expression chez les mammifères, particulièrement
parmi les jeunes, et surtout chez les oiseaux ; mais il se fait sentir
dans toute la nature et il a été nettement observé
par les meilleurs naturalistes, y compris Pierre Huber, même chez
les fourmis. C’est le même instinct qui pousse les papillons à
former ces immenses colonnes dont nous avons déjà parlé.
L’habitude de se réunir pour danser, et de décorer les
endroits où les oiseaux exécutent leurs danses est bien connue
par les pages que Darwin a écrites sur ce sujet dans The Descent
of Man (ch. XIII). Les visiteurs du Jardin zoologique de Londres connaissent
aussi le « berceau » du Ptilonorhynchus holosericeus
d’Australie. Mais cette habitude de danser semble beaucoup plus répandue
qu’on ne le croyait autrefois, et W. Hudson donne dans son livre admirable
sur La Plata une description du plus haut intérêt (il faut
la lire dans l’original) des danses compliquées exécutées
par un grand nombre d’oiseaux : râles, jacanas, vanneaux, etc.
L’habitude de chanter en chœur, qui existe chez plusieurs espèces
d’oiseaux, appartient à la même catégorie d’instincts
sociaux. Cette habitude est développée de la façon
la plus frappante chez le chakar (Chauna chavarria), que les Anglais
ont si mal surnommé « criard huppé ». Ces oiseaux
s’assemblent parfois en immenses bandes, et chantent alors fréquemment
tous en chœur. W. H. Hudson les trouva une fois en bandes innombrables,
rangés tout autour d’un lac des pampas par groupes bien définis
d’environ cinq cents oiseaux chacun.
Bientôt, écrit-il, un groupe près de moi commença
à chanter et soutint son chant puissant pendant trois ou quatre
minutes ; quand il cessa, le groupe suivant reprit le même chant,
et après celui-ci le suivant, et ainsi de suite jusqu’à ce
que les notes des groupes posés sur l’autre rivage revinssent une
fois encore à moi claires et puissantes, flottant dans l’air au-dessus
du lac - puis s’évanouirent, devenant de plus en plus faibles, jusqu’à
ce que de nouveau le son se rapprochât de moi, reprenant à
mes côtés.
En une autre occasion, le même écrivain vit une plaine
entière couverte d’une bande innombrable de chaunas, non pas en
ordre serré, mais disséminés par paires et petits
groupes. Vers neuf heures du soir, « soudain la multitude entière
des oiseaux qui couvraient le marais sur une étendue de plusieurs
milles entonnèrent à grand bruit un extraordinaire chant
du soir... C’était un concert qui eût bien valu une chevauchée
d’une centaine de milles pour l’entendre53
». Ajoutons, que comme tous les animaux sociables, le chauna s’apprivoise
facilement et devient très attaché à l’homme. «
Ce sont des oiseaux très doux et très peu querelleurs »,
nous dit-on, quoique formidablement armés. La vie en société
rend leurs armes inutiles.
Les exemples cités montrent déjà que la vie en
société est l’arme la plus puissante dans la lutte pour la
vie, prise au sens large du terme, et il serait aisé d’en donner
encore bien d’autres preuves s’il était nécessaire d’insister.
La vie en société rend les plus faibles insectes, les plus
faibles oiseaux et les plus faibles mammifères ; capables de lutter
et de se protéger contre les plus terribles carnassiers et oiseaux
de proie ; elle favorise la longévité ; elle rend les différentes
espèces capables d’élever leur progéniture avec un
minimum de perte d’énergie. C’est l’association qui fait subsister
certaines espèces malgré une très faible natalité.
Grâce à l’association, l
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