D’après l’édition Alfred Costes, 1938.
(Première édition : 1906)
Avertissement de la seconde édition
La première édition française de L’entr’aide
date de 1906 ; elle s’épuisait lorsque survint la guerre. Le 8 février
1921, l’auteur mourait en Russie. En 1924, sous l’inspiration de sa veuve,
un Comité des Amis de Kropotkine
se formait en Grande-Bretagne et
un autre en France.
C’est par les soins de cette organisation amicale que la seconde édition
de L’Entr’aide est maintenant présentée au public,
sans modification aucune. Il nous semble que, tel quel, cet ouvrage répond
bien à son sous-titre : un facteur de l’évolution, et que,
du reste, aucun ouvrage plus récent n’infirme les conclusions de
l’auteur, ni soit même de nature à en affaiblir la portée.
La Société des Amis de Pierre Kropotkine
se propose de
procéder à la réimpression des principaux ouvrages
épuisés, et aussi à la publication d’autres travaux
du même auteur qui n’ont pas encore vu le jour en français.
En ce moment, nous ne pouvons prétendre à la publication
des Œuvres complètes de Pierre Kropotkine
; aussi, pour réserver
l’avenir, avons-nous appelé cette collection : Bibliothèque
de Philosophie sociale.
Paul Reclus , Secrétaire de la Société.
Quand, sur le conseil d’Élisée Reclus , l’auteur nous proposa
le titre de « l’Entr’aide », le mot nous surprit tout d’abord.
A la réflexion il nous plut davantage. Le terme est bien formé
et exprime l’idée développée dans ce volume. La loi
de la nature dont traite le présent ouvrage n’avait pas encore été
formulée aussi nettement. C’est un point de vue nouveau de la théorie
darwinienne ; il n’était pas inutile de trouver un vocable clair
et définitif.
Louise GUIEYSSE-BRÉAL
Deux aspects de la vie animale m’ont surtout frappé durant les
voyages que je fis, étant jeune, dans la Sibérie orientale
et la Mandchourie septentrionale. D’une part je voyais l’extrême
rigueur de la lutte pour l’existence, que la plupart des espèces
d’animaux ont à soutenir dans ces régions contre une nature
inclémente ; l’anéantissement périodique d’un nombre
énorme d’existences, dû à des causes naturelles ; et
conséquemment une pauvreté de la vie sur tout le vaste territoire
que j’eus l’occasion d’observer. D’autre part, même dans les quelques
endroits où la vie animale abondait, je ne pus trouver - malgré
mon désir de la reconnaître - cette lutte acharnée
pour les moyens d’existence, entre animaux de la même espèce,
que la plupart des darwinistes (quoique pas toujours Darwin lui-même)
considéraient comme la principale caractéristique de la lutte
pour la vie et le principal facteur de l’évolution.
Les terribles tourmentes de neige qui s’abattent sur le Nord de l’Eurasie
à la fin de l’hiver et les verglas qui les suivent souvent ; les
gelées et les tourmentes de neige qui reviennent chaque année
dans la seconde moitié de mai, lorsque les arbres sont déjà
tout en fleurs et que la vie pullule chez les insectes ; les gelées
précoces et parfois les grosses chutes de neige en juillet et en
août, détruisant par myriades les insectes, ainsi que les
secondes couvées d’oiseaux dans les prairies ; les pluies torrentielles,
dues aux moussons qui tombent dans les régions plus tempérées
en août et septembre, occasionnant dans les terres basses d’immenses
inondations et transformant, sur les plateaux, des espaces aussi vastes
que des états européens en marais et en fondrières
; enfin les grosses chutes de neige au commencement d’octobre, qui finissent
par rendre un territoire aussi grand que la France et l’Allemagne absolument
impraticable aux ruminants et les détruisent par milliers : voilà
les conditions où je vis la vie animale se débattre dans
l’Asie septentrionale. Cela me fit comprendre de bonne heure l’importance
primordiale dans la nature de ce que Darwin décrivait comme «
les obstacles naturels à la surmutiplication », en comparaison
de la lutte pour les moyens d’existence entre individus de la même
espèce, que l’on rencontre çà et là, dans certaines
circonstances déterminées, mais qui est loin d’avoir la même
portée. La rareté de la vie, la dépopulation - non
la sur-population - étant le trait distinctif de cette immense partie
du globe que nous appelons Asie septentrionale, je conçus dès
lors des doutes sérieux (et mes études postérieures
n’ont fait que les confirmer) touchant la réalité de cette
terrible compétition pour la nourriture et pour la vie au sein de
chaque espèce, article de foi pour la plupart des darwinistes. J’en
arrivai ainsi à douter du rôle dominant que l’on prête
à cette sorte de compétition dans l’évolution des
nouvelles espèces.
D’un autre côté, partout où je trouvai la vie animale
en abondance, comme, par exemple, sur les lacs, où des vingtaines
d’espèces et des millions d’individus se réunissent pour
élever leur progéniture ; dans les colonies de rongeurs ;
dans les migrations d’oiseaux qui avaient lieu à cette époque
le long de l’Oussouri dans les proportions vraiment « américaines
» ; et particulièrement dans une migration de chevreuils dont
je fus témoin, et où je vis des vingtaines de mille de ces
animaux intelligents, venant d’un territoire immense où ils vivaient
disséminés, fuir les grosses tourmentes de neige et se réunir
pour traverser l’Amour à l’endroit le plus étroit - dans
toutes ces scènes de la vie animale qui se déroulaient sous
mes yeux, je vis l’entr’aide et l’appui mutuel pratiqués dans des
proportions qui me donnèrent à penser que c’était
là un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie,
pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution
ultérieure.
Enfin, je vis parmi les chevaux et les bestiaux à demi sauvages
de la Transbaïkalie, parmi tous les ruminants sauvages, parmi les
écureuils, etc., que, lorsque les animaux ont à lutter contre
la rareté des vivres, à la suite d’une des causes que je
viens de mentionner, tous les individus de l’espèce qui ont
subi cette calamité sortent de l’épreuve tellement amoindris
en vigueur et en santé qu’aucune évolution progressive
de l’espèce ne saurait être fondée sur ces périodes
d’âpre compétition.
Aussi, lorsque plus tard mon attention fut attirée sur les rapports
entre le darwinisme et la sociologie, je ne me trouvai d’accord avec aucun
des ouvrages qui furent écrits sur cet important sujet. Tous s’efforçaient
de prouver que l’homme, grâce à sa haute intelligence et à
ses connaissances, pouvait modérer l’âpreté de la lutte
pour la vie entre les hommes ; mais ils reconnaissaient aussi que la lutte
pour les moyens d’existence de tout animal contre ses congénères,
et de tout homme contre tous les autres hommes, était « une
loi de la nature ». Je ne pouvais accepter cette opinion, parce que
j’étais persuadé qu’admettre une impitoyable guerre pour
la vie, au sein de chaque espèce, et voir dans cette guerre une
condition de progrès, c’était avancer non seulement une affirmation
sans preuve, mais n’ayant pas même l’appui de l’observation directe.
Au contraire, une conférence « Sur la loi d’aide mutuelle
», faite à un congrès de naturalistes russes, en janvier
1880, par le professeur Kessler, zoologiste bien connu (alors doyen de
l’Université de Saint-Pétersbourg), me frappa comme jetant
une lumière nouvelle sur tout ce sujet. L’idée de Kessler
était que, à côté de la loi de la Lutte réciproque,
il y a dans la nature laloi de l’Aide réciproque, qui est
beaucoup plus importante pour le succès de la lutte pour la vie,
et surtout pour l’évolution progressive des espèces. Cette
hypothèse, qui en réalité n’était que le développement
des idées exprimées par Darwin lui-même dans The
Descent of Man, me sembla si juste et d’une si grande importance, que
dès que j’en eus connaissance (en 1883), je commençai à
réunir des documents pour la développer. Kessler n’avait
fait que l’indiquer brièvement dans sa conférence, et la
mort (il mourut en 1881) l’avait empêché d’y revenir.
Sur un point seulement, je ne pus entièrement accepter les vues
de Kessler. Kessler voyait dans « les sentiments de famille »
et dans le souci de la progéniture (voir plus loin, chapitre I)
la source des penchants mutuels des animaux les uns envers les autres.
Mais, déterminer jusqu’à quel point ces deux sentiments ont
contribué à l’évolution des instincts sociables, et
jusqu’à quel point d’autres instincts ont agi dans la même
direction, me semble une question distincte et très complexe que
nous ne pouvons pas encore discuter. C’est seulement après que nous
aurons bien établi les faits d’entr’aide dans les différentes
classes d’animaux et leur importance pour l’évolution, que nous
serons à même d’étudier ce qui appartient, dans l’évolution
des sentiments sociables, aux sentiments de famille et ce qui appartient
à la sociabilité proprement dite, qui a certainement son
origine aux plus bas degrés de l’évolution du monde animal,
peut-être même dans les « colonies animales ».
Aussi m’appliquai-je surtout à établir tout d’abord l’importance
du facteur de l’entr’aide dans l’évolution, réservant pour
des recherches ultérieures l’origine de l’instinct d’entr’aide
dans la nature.
L’importance du facteur de l’entr’aide « si seulement on en pouvait
démontrer la généralité » n’échappa
pas au vif génie naturaliste de Gœthe. Lorsqu’un jour Eckermann
dit à Gœthe - c’était en 1827 - que deux petits de roitelets,
qui s’étaient échappés, avaient été
retrouvés le jour suivant dans un nid de rouges-gorges (Rothkehlchen),
qui nourrissaient ces oisillons en même temps que leurs propres petits,
l’intérêt de Gœthe fut vivement éveillé par
ce récit. Il y vit une confirmation de ses conceptions panthéistes,
et dit : « S’il était vrai que ce fait de nourrir un étranger
se rencontrât dans toute la Nature et eût le caractère
d’une loi générale - bien des énigmes seraient résolues.
» Il revint sur ce sujet le jour suivant, et pria instamment Eckermann
(qui était, comme on sait, zoologiste) d’en faire une étude
spéciale, ajoutant qu’il y pourrait découvrir « des
conséquences d’une valeur inestimable ». (Gespräche,
édition de 1848, vol. III, pp. 219, 221.) Malheureusement, cette
étude ne fut jamais faite, quoiqu’il soit fort possible que Brehm,
qui a accumulé dans ses ouvrages tant de précieux documents
relatifs à l’entr’aide parmi les animaux, ait pu être inspiré
par la remarque de Gœthe.
Dans les années 1872-1886, plusieurs ouvrages importants, traitant
de l’intelligence et de la vie mentale des animaux, furent publiés
(ils sont cités dans une note du chapitre I), et trois d’entre eux
touchent plus particulièrement le sujet qui nous occupe ; ce sont
: Les sociétés animales d’Espinas (Paris, 1877), La
lutte pour l’existence et l’association pour la lutte, conférence
par J.L Lanessan (avril 1881) et le livre de Louis Büchner, Liebe
und Liebes-Leben in der Thierwelt, dont une première édition
parut en 1879, et une seconde édition, très augmentée,
en 1885. Tous ces livres sont excellents ; mais il y a encore place pour
un ouvrage dans lequel l’entr’aide serait considérée, non
seulement comme un argument en faveur de l’origine pré-humaine des
instincts moraux, mais aussi comme une loi de la nature et un facteur de
l’évolution. Espinas porta toute son attention sur ces sociétés
animales (fourmis et abeilles) qui reposent sur une division physiologique
du travail ; et bien que son livre soit plein d’ingénieuses suggestions
de toutes sortes, il fut écrit à une époque où
l’évolution des sociétés humaines ne pouvait être
étudiée avec les connaissances que nous possédons
aujourd’hui. La conférence de Lanessan est plutôt un brillant
exposé du plan général d’un ouvrage sur l’appui mutuel,
commençant par les rochers de la mer et passant en revue le monde
des plantes, des animaux et des hommes. Quand à l’ouvrage de Büchner,
si fertile en idées qu’il soit et malgré sa richesse en faits,
je n’en peux accepter la pensée dominante. Le livre commence par
un hymne à l’amour, et presque tous les exemples sont choisis dans
l’intention de prouver l’existence de l’amour et de la sympathie parmi
les animaux. Mais, réduire la sociabilité animale à
l’amour et à la sympathie est aussi réduire
sa généralité et son importance ; de même, en
basant la morale humaine seulement sur l’amour et la sympathie personnelle,
on n’a fait que restreindre le sens du sentiment moral dans son ensemble.
Ce n’est pas l’amour de mon voisin - que souvent je ne connais pas du tout
- qui me pousse à saisir un seau d’eau et à m’élancer
vers sa demeure en flammes ; c’est un sentiment bien plus large, quoique
plus vague : un instinct de solidarité et de sociabilité
humaine. Il en est de même pour les animaux. Ce n’est pas l’amour,
ni même la sympathie (au sens strict du mot) qui pousse une troupe
de ruminants ou de chevaux à former un cercle pour résister
à une attaque de loups ; ni l’amour qui pousse les loups à
se mettre en bande pour chasser ; ni l’amour qui pousse les petits chats
ou les agneaux à jouer ensemble, ou une douzaine d’espèces
de jeunes oiseaux à vivre ensemble en automne ; et ce n’est ni l’amour,
ni la sympathie personnelle qui pousse des milliers de chevreuils, disséminés
sur un territoire aussi grand que la France, à constituer des ensembles
de troupeaux, marchant tous vers le même endroit afin de traverser
une rivière en un point donné. C’est un sentiment infiniment
plus large que l’amour ou la sympathie personnelle, un instinct qui s’est
peu à peu développé parmi les animaux et les hommes
au cours d’une évolution extrêmement lente, et qui a appris
aux animaux comme aux hommes la force qu’ils pouvaient trouver dans la
pratique de l’entr’aide et du soutien mutuel, ainsi que les plaisirs que
pouvait leur donner la vie sociale.
L’importance de cette distinction sera facilement appréciée
par tous ceux qui étudient la psychologie animale, et encore plus
par ceux qui s’occupent de la morale humaine. L’amour, la sympathie et
le sacrifice de soi-même jouent certainement un rôle immense
dans le développement progressif de nos sentiments moraux. Mais
ce n’est ni sur l’amour ni même sur la sympathie que la société
est basée dans l’humanité : c’est sur la conscience de la
solidarité humaine, - ne fût-elle même qu’à l’état
d’instinct ; - sur le sentiment inconscient de la force que donne à
chacun la pratique de l’entr’aide, sur le sentiment de l’étroite
dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un
vague sens de justice ou d’équité, qui amène l’individu
à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux
aux siens. Sur cette large base se développent les sentiments moraux
supérieurs. Mais ce sujet dépasse les limites de cet ouvrage,
et je ne ferai qu’indiquer ici une conférence, « Justice et
moralité », que j’ai faite en réponse à l’opuscule
de Huxley, Ethics, et où j’ai traité cette question
avec quelque détail, et les articles sur l’Éthique que j’ai
commencé à publier dans la revue Nineteenth Century.
Je pensai donc qu’un livre sur l’Entr’aide considérée
comme une loi de la nature et comme facteur de l’évolution pourrait
combler une lacune importante. Lorsque Huxley publia, en 1888, son manifeste
de lutte pour la vie (Struggle for Existence and its Bearing upon Man),
qui, à mon avis, donnait une interprétation très incorrecte
des faits de la nature, tels que nous les voyons dans la brousse et dans
la forêt, je me mis en rapport avec le directeur de la revue Nineteenth
Century, lui demandant s’il voudrait publier une réfutation
méthodique des opinions d’un des plus éminents darwinistes.
M. James Knowles reçut cette proposition avec la plus grande sympathie.
J’en parlai aussi à W. Bates, le grand collaborateur de Darwin.
« Oui, certainement ; c’est là le vrai darwinisme, répondit-il
; Ce qu’ils ont fait de Darwin est abominable. Écrivez ces articles,
et quand ils seront imprimés, je vous écrirai une lettre
que vous pourrez publier. » Malheureusement je mis près de
sept ans à écrire ces articles et, quand le dernier parut,
Bates était mort.
Après avoir examiné l’importance de l’entr’aide dans les
différentes classes d’animaux, je dus examiner le rôle du
même facteur dans l’évolution de l’homme. Ceci était
d’autant plus nécessaire qu’un certain nombre d’évolutionnistes,
qui ne peuvent refuser d’admettre l’importance de l’entr’aide chez les
animaux, refusent, comme l’a fait Herbert Spencer, de l’admettre chez l’homme.
Chez l’homme primitif, soutiennent-ils, la guerre de chacun contre tous
était la loi de la vie. J’examinerai, dans les chapitres
consacrés aux Sauvages et aux Barbares, jusqu’à quel point
cette affirmation, qui a été trop complaisamment répétée,
sans critique suffisante, depuis Hobbes, est confirmée par ce que
nous savons des périodes primitives du développement humain.
Après avoir examiné le nombre et l’importance des institutions
d’entr’aide, formées par le génie créateur des masses
sauvages et à demi sauvages pendant la période des clans,
et encore plus pendant la période suivante des communes villageoises,
et après avoir constaté l’immense influence que ces institutions
primitives ont exercé sur le développement ultérieur
de l’humanité jusqu’à l’époque actuelle, je fus amené
à étendre mes recherches également aux époques
historiques. J’étudiai particulièrement cette période
si intéressante des libres républiques urbaines du moyen
âge, dont on n’a pas encore suffisamment reconnu l’universalité
ni apprécié l’influence sur notre civilisation moderne. Enfin.
j’ai essayé d’indiquer brièvement l’immense importance que
les instincts d’entr’aide, transmis à l’humanité par les
héritages d’une très longue évolution, jouent encore
aujourd’hui dans notre société moderne, - dans cette société
que l’on prétend reposer sur le principe de « chacun pour
soi et l’État pour tous », mais qui ne l’a jamais réalisé
et ne le réalisera jamais.
On peut objecter à ce livre que les animaux aussi bien que les
hommes y sont présentés sous un aspect trop favorable ; que
l’on a insisté sur leurs qualités sociables, tandis que leurs
instincts anti-sociaux et individualistes sont à peine mentionnés.
Mais ceci était inévitable. Nous avons tant entendu parler
dernièrement de « l’âpre et impitoyable lutte pour la
vie, » que l’on prétendait soutenue par chaque animal contre
tous les autres animaux, par chaque « sauvage » contre tous
les autres « sauvages » et par chaque homme civilisé
contre tous ses concitoyens - et ces assertions sont si bien devenues des
articles de loi - qu’il était nécessaire, tout d’abord, de
leur opposer une vaste série de faits montrant la vie animale et
humaine sous un aspect entièrement différent. Il était
nécessaire d’indiquer l’importance capitale qu’ont les habitudes
sociales dans la nature et dans l’évolution progressive, tant des
espèces animales que des êtres humains ; de prouver qu’elles
assurent aux animaux une meilleure protection contre leurs ennemis, très
souvent des facilités pour la recherche de leur nourriture (provisions
d’hiver, migrations, etc.), une plus grande longévité et,
par conséquent, une plus grande chance de développement des
facultés intellectuelles ; enfin il fallait montrer qu’elles ont
donné aux hommes, outre ces avantages, la possibilité de
créer les institutions qui ont permis à l’humanité
de triompher dans sa lutte acharnée contre la nature et de progresser,
malgré toutes les vicissitudes de l’histoire. C’est ce que j’ai
fait. Aussi est-ce un livre sur la loi de l’entr’aide, considérée
comme l’un des principaux facteurs de l’évolution ; mais ce n’est
pas un livre sur tous les facteurs de l’évolution et sur
leur valeur respective. Il fallait que ce premier livre-ci fût écrit
pour qu’il soit possible d’écrire l’autre.
Je serais le dernier à vouloir diminuer le rôle que la
revendication du « moi » de l’individu a joué dans l’évolution
de l’humanité. Toutefois ce sujet exige, à mon avis, d’être
traité beaucoup plus à fond qu’il ne l’a été
jusqu’ici. Dans l’histoire de l’humanité la revendication du moi
individuel a souvent été, et est constamment, quelque chose
de très différent, quelque chose de beaucoup plus large et
de beaucoup plus profond que cet « individualisme » étroit,
cette « revendication personnelle », inintelligente et bornée
qu’invoquent un grand nombre d’écrivains. Et les individus qui ont
fait l’histoire n’ont pas été seulement ceux que les historiens
ont représenté comme des héros. Mon intention est
donc, si les circonstances le permettent, d’examiner séparément
la part qu’a eue la revendication du « moi » individuel dans
l’évolution progressive de l’humanité. Je ne puis faire ici
que les quelques remarques suivantes d’un caractère tout à
fait général. Lorsque les diverses institutions successives
d’entr’aide - la tribu, la commune du village, les guildes, la cité
du moyen âge - commencèrent, au cours de l’histoire, à
perdre leur caractère primitif, à être envahies par
des croissances parasites, et à devenir ainsi des entraves au progrès,
la révolte de l’individu contre ces institutions, présenta
toujours deux aspects différents. Une partie de ceux qui se soulevaient
luttaient pour améliorer les vieilles institutions ou pour élaborer
une meilleure organisation, basée sur les mêmes principes
d’entr’aide. Ils essayaient, par exemple, d’introduire le principe de la
« compensation » à la place de la loi du talion, et
plus tard le pardon des offenses, ou un idéal encore plus élevé
d’égalité devant la conscience humaine, au lieu d’une «
compensation, » proportionnelle à la caste de l’individu lésé.
Mais à côté de ces efforts, d’autres individus se révoltaient
pour briser les institutions protectrices d’entr’aide, sans autre intention
que d’accroître leurs propres richesses et leur propre pouvoir. C’est
dans cette triple lutte, entre deux classes de révoltés et
les partisans de l’ordre établi, que se révèle la
vraie tragédie de l’histoire. Mais pour retracer cette lutte et
pour étudier avec sincérité le rôle joué
dans l’évolution de l’humanité par chacune de ces trois forces,
il faudrait au moins autant d’années que j’en ai mis à écrire
ce livre.
Parmi les œuvres traitant à peu près le même sujet,
parues depuis la publication de mes articles sur l’entr’aide chez les animaux,
il faut citer The Lowell Lectures on the Ascent of Man, par Henry
Drummond (Londres, 1894), et The Origin and Growth of the Moral Instinct,
par A. Sutherland (Londres, 1898). Ces deux livres sont conçus suivant
les grandes lignes de l’ouvrage de Büchner sur l’amour ; et dans le
second de ces livres le sentiment de famille et de parenté, considéré
comme la seule influence agissant sur le développement des sentiments
moraux est traité assez longuement. Un troisième ouvrage,
traitant de l’homme et construit sur un plan analogue, The Principles
of Sociology par le professeur F.-A. Giddings, a paru en première
édition à New-York et à Londres en 1896, et les idées
dominantes en avaient déjà été indiquées
par l’auteur dans une brochure en 1894. Mais c’est à la critique
scientifique que je laisse le soin de discuter les points de contact, de
ressemblance ou de différence entre ces ouvrages et le mien.
Les différents chapitres de ce livre ont paru dans le Nineteenth
Century (« L’Entr’aide chez les animaux », en septembre
et novembre 1890 ; « L’Entr’aide chez les sauvages » en avril
1891 ; « l’Entr’aide chez les Barbares », en janvier 1892 ;
« l’Entr’aide dans la cité du moyen âge », en
août et septembre 1891 ; et « l’Entr’aide parmi les modernes
», en janvier et juin 1896). En les réunissant en un volume
ma première intention était de rassembler dans un appendice
la masse de documents, ainsi que la discussion de plusieurs points secondaires,
qui n’auraient pas été à leur place dans des articles
de revue. Mais l’appendice eût été deux fois plus gros
que le volume, et il m’en fallut, sinon abandonner, au moins ajourner la
publication. L’appendice du présent livre comprend la discussion
de quelques points qui ont donné lieu à des controverses
scientifiques durant ces dernières années ; dans le texte
je n’ai intercalé que ce qu’il était possible d’ajouter sans
changer la structure de l’ouvrage.
Je suis heureux de cette occasion d’exprimer à M. James Knowles,
directeur du Nineteenth Century, mes meilleurs remerciements, tant
pour l’aimable hospitalité qu’il a offerte dans sa revue à
ces articles, aussitôt qu’il en a connu les idées générales,
que pour la permission qu’il a bien voulu me donner de les reproduire en
volume.
Bromley, Kent, 1902.
P.-S. - J’ai profité de l’occasion que m’offrait la publication
de cette traduction française pour revoir soigneusement le texte
et ajouter quelques faits à l’appendice.
Janvier 1906.
L’ENTR’AIDE PARMI LES ANIMAUX.
Lutte pour l’existence. - L’entr’aide, loi de la nature
et principal facteur de l’évolution progressive. - Invertébrés.
- Fourmis et abeilles. - Oiseaux : associations pour la chasse et pour
la pêche. - Sociabilité. - Protection mutuelle parmi les petits
oiseaux. - Grues ; perroquets.
La conception de la lutte pour l’existence comme facteur de l’évolution,
introduite dans la science par Darwin et Wallace, nous a permis d’embrasser
un vaste ensemble de phénomènes en une seule généralisation,
qui devint bientôt la base même de nos spéculations
philosophiques, biologiques et sociologiques. Une immense variété
de faits : adaptations de fonction et de structure des êtres organisés
à leur milieu ; évolution physiologique et anatomique ; progrès
intellectuel et même développement moral, que nous expliquions
autrefois par tant de causes différentes, furent réunis par
Darwin en une seule conception générale. Il y reconnut un
effort continu, une lutte contre les circonstances adverses, pour un développement
des individus, des races, des espèces et des sociétés
tendant à un maximum de plénitude, de variété
et d’intensité de vie. Peut-être, au début, Darwin
lui-même ne se rendait-il pas pleinement compte de l’importance générale
du facteur qu’il invoqua d’abord pour expliquer une seule série
de faits, relatifs à l’accumulation de variations individuelles
à l’origine d’une espèce. Mais il prévoyait que le
terme qu’il introduisait dans la science perdrait sa signification philosophique,
la seule vraie, s’il était employé exclusivement dans son
sens étroit - celui d’une lutte entre les individus isolés,
pour la simple conservation de l’existence de chacun d’eux. Dans les premiers
chapitres de son mémorable ouvrage il insistait déjà
pour que le terme fût pris dans son « sens large et métaphorique,
comprenant la dépendance des êtres entre eux, et comprenant
aussi (ce qui est plus important) non seulement la vie de l’individu mais
aussi le succès de sa progéniture1
.»
Bien que lui-même, pour les besoins de sa thèse spéciale,
ait employé surtout le terme dans son sens étroit, il mettait
ses continuateurs en garde contre l’erreur (qu’il semble avoir commise
une fois lui-même) d’exagérer la portée de cette signification
restreinte. Dans The Descent of Man il a écrit quelques pages
puissantes pour en expliquer le sens propre, le sens large. Il y signale
comment, dans d’innombrables sociétés animales, la lutte
pour l’existence entre les individus isolés disparaît, comment
la lutte est remplacée par la coopération, et comment cette
substitution aboutit au développement de facultés intellectuelles
et morales qui assurent à l’espèce les meilleures conditions
de survie. Il déclare qu’en pareil cas les plus aptes ne sont pas
les plus forts physiquement, ni les plus adroits, mais ceux qui apprennent
à s’unir de façon à se soutenir mutuellement, les
forts comme les faibles, pour la prospérité de la communauté.
« Les communautés, écrit-il, qui renferment la plus
grande proportion de membres le plus sympathiques les uns aux autres, prospèrent
le mieux et élèvent le plus grand nombre de rejetons »
(2e édit. anglaise, p. 163). L’idée de concurrence entre
chacun et tous, née de l’étroite conception malthusienne,
perdait ainsi son étroitesse dans l’esprit d’un observateur qui
connaissait la nature.
Malheureusement ces remarques, qui auraient pu devenir la base de recherches
très fécondes, étaient tenues dans l’ombre par la
masse de faits que Darwin avait réunis dans le dessein de montrer
les conséquences d’une réelle compétition pour la
vie. En outre il n’essaya jamais de soumettre à une plus rigoureuse
investigation l’importance relative des deux aspects sous lesquels se présente
la lutte pour l’existence dans le monde animal, et il n’a jamais écrit
l’ouvrage qu’il se proposait d’écrire sur les obstacles naturels
à la surproduction animale, ouvrage qui eût été
la pierre de touche de l’exacte valeur de la lutte individuelle. Bien plus,
dans les pages même dont nous venons de parler, parmi des faits réfutant
l’étroite conception malthusienne de la lutte, le vieux levain malthusien
reparaît, par exemple, dans les remarques de Darwin sur les prétendus
inconvénients à maintenir « les faibles d’esprit et
de corps » dans nos sociétés civilisées (ch.
V). Comme si des milliers de poètes, de savants, d’inventeurs, de
réformateurs, faibles de corps ou infirmes, ainsi que d’autres milliers
de soi-disant « fous » ou « enthousiastes, faibles d’esprit
» n’étaient pas les armes les plus précieuses dont
l’humanité ait fait usage dans sa lutte pour l’existence - armes
intellectuelles et morales, comme Darwin lui-même l’a montré
dans ces mêmes chapitres de Descent of Man.
La théorie de Darwin eut le sort de toutes les théories
qui traitent des rapports humains. Au lieu de l’élargir selon ses
propres indications, ses continuateurs la restreignirent encore. Et tandis
que Herbert Spencer, partant d’observations indépendantes mais très
analogues, essayait d’élargir le débat en posant cette grande
question : « Quels sont les plus aptes ? » (particulièrement
dans l’appendice de la troisième édition des Data of Ethics),
les innombrables continuateurs de Darwin réduisaient la notion de
la lutte pour l’existence à son sens le plus restreint. Ils en vinrent
à concevoir le monde animal comme un monde de lutte perpétuelle
entre des individus affamés, altérés de sang. Ils
firent retentir la littérature moderne du cri de guerre Malheur
aux vaincus, comme si c’était là le dernier mot de la
biologie moderne. Ils élevèrent la « lutte sans pitié
» pour des avantages personnels à la hauteur d’un principe
biologique, auquel l’homme doit se soumettre aussi, sous peine de succomber
dans un monde fondé sur l’extermination mutuelle. Laissant de côté
les économistes, qui ne savent des sciences naturelles que quelques
mots empruntés à des vulgarisateurs de seconde main, il nous
faut reconnaître que même les plus autorisés des interprètes
de Darwin firent de leur mieux pour maintenir ces idées fausses.
En effet, si nous prenons Huxley, qui est considéré comme
l’un des meilleurs interprètes de la théorie de l’évolution,
ne nous apprend-il pas, dans son article, « Struggie for Existence
and its Bearing upon Man », que :
jugé au point de vue moral, le monde animal est à peu
près au niveau d’un combat de gladiateurs. Les créatures
sont assez bien traitées et envoyées au combat ; sur quoi
les plus forts, les plus vifs et les plus rusés survivent pour combattre
un autre jour. Le spectateur n’a même pas à baisser le pouce,
car il n’est point fait de quartier.
Et, plus loin, dans le même article, ne nous dit-il pas que, de
même que parmi les animaux, parmi les hommes primitifs aussi,
les plus faibles et les plus stupides étaient écrasés,
tandis que survivaient les plus résistants et les plus malins, ceux
qui étaient les plus aptes à triompher des circonstances,
mais non les meilleurs sous d’autres rapports. La vie était, une
perpétuelle lutte ouverte, et à part les liens de famille
limités et temporaires, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre
tous était l’état normal de l’existence2.
Le lecteur verra, par les données qui lui seront soumises dans
la suite de cet ouvrage, à quel point cette vue de la nature est
peu confirmée par les faits, en ce qui a trait au monde animal et
en ce qui a trait à l’homme primitif. Mais nous pouvons remarquer
dès maintenant que la manière de voir de Huxley avait aussi
peu de droits à être considérée comme une conclusion
scientifique que la théorie contraire de Rousseau qui ne voyait
dans la nature qu’amour, paix et harmonie, détruits par l’avènement
de l’homme. Il suffit, en effet, d’une promenade en forêt, d’un regard
jeté sur n’importe quelle société animale, ou même
de la lecture de n’importe quel ouvrage sérieux traitant de la vie
animale (d’Orbigny, Audubon, Le Vaillant, n’importe lequel), pour amener
le naturaliste à tenir compte de la place qu’occupe la sociabilité
dans la vie des animaux, pour l’empêcher, soit de ne voir dans la
nature qu’un champ de carnage, soit de n’y découvrir que paix et
harmonie. Si Rousseau a commis l’erreur de supprimer de sa conception la
lutte « à bec et ongles », Huxley a commis l’erreur
opposée ; mais ni l’optimisme de Rousseau, ni le pessimisme de Huxley
ne peuvent être acceptés comme une interprétation impartiale
de la nature.
Lorsque nous étudions les animaux - non dans les laboratoires
et les muséums seulement, mais dans la forêt et la prairie,
dans les steppes et dans la montagne - nous nous apercevons tout de suite
que, bien qu’il y ait dans la nature une somme énorme de guerre
entre les différentes espèces, et surtout entre les différentes
classes d’animaux, il y a tout autant, ou peut-être même plus,
de soutien mutuel, d’aide mutuelle et de défense mutuelle entre
les animaux appartenant à la même espèce ou, au moins,
à la même société. La sociabilité est
aussi bien une loi de la nature que la lutte entre semblables. Il serait
sans doute très difficile d’évaluer, même approximativement,
l’importance numérique relative de ces deux séries de faits.
Mais si nous en appelons à un témoignage indirect, et demandons
à la nature : « Quels sont les mieux adaptés : ceux
qui sont continuellement en guerre les uns avec les autres, ou ceux qui
se soutiennent les uns les autres ? », nous voyons que les mieux
adaptés sont incontestablement les animaux qui ont acquis des habitudes
d’entr’aide. Ils ont plus de chances de survivre, et ils atteignent, dans
leurs classes respectives, le plus haut développement d’intelligence
et d’organisation physique. Si les faits innombrables qui peuvent être
cités pour soutenir cette thèse sont pris en considération,
nous pouvons sûrement dire que l’entr’aide est autant une loi de
la vie animale que la lutte réciproque, mais que, comme facteur
de l’évolution, la première a probablement une importance
beaucoup plus grande, en ce qu’elle favorise le développement d’habitudes
et de caractères éminemment propres à assurer la conservation
et le développement de l’espèce ; elle procure aussi, avec
moins de perte d’énergie, une plus grande somme de bien-être
et de jouissance pour chaque individu.
De tous les continuateurs de Darwin, le premier, à ma connaissance,
qui comprit toute la portée de l’Entr’aide en tant queloi de
la nature et principal facteur de l’évolution progressive, fut
un zoologiste russe bien connu, feu le doyen de l’Université de
Saint-Pétersbourg, le professeur Kessler. Il développa ses
idées dans un discours prononcé en janvier 1880, quelques
mois avant sa mort, devant un congrès de naturalistes russes ; mais,
comme tant de bonnes choses publiées seulement en russe, cette remarquable
allocution demeura presque inconnue3
.
« En sa qualité de vieux zoologiste », il se sentait
tenu de protester contre l’abus d’une expression - la lutte pour l’existence
- empruntée à la zoologie, ou, au moins, contre l’importance
exagérée qu’on attribuait à cette expression. En zoologie,
disait-il, et dans toutes les sciences qui traitent de l’homme, on insiste
sans cesse sur ce qu’on appelle la loi sans merci de la lutte pour la vie
Mais on oublie l’existence d’une autre loi, qui peut être nommée
loi de l’entr’aide, et cette loi, au moins pour les animaux, est beaucoup
plus importante que la première. Il faisait remarquer que le besoin
d’élever leur progéniture réunissait les animaux,
et que « plus les individus s’unissent, plus ils se soutiennent mutuellement,
et plus grandes sont, pour l’espèce, les chances de survie et de
progrès dans le développement intellectuel ». «
Toutes les classes d’animaux, ajoutait-il, et surtout les plus élevées,
pratiquent l’entr’aide », et il donnait à l’appui de son idée
des exemples empruntés à la vie des nécrophores et
à la vie sociale des oiseaux et de quelques mammifères. Les
exemples étaient peu nombreux, comme il convient à une brève
allocution d’ouverture, mais les points principaux étaient clairement
établis ; et, après avoir indiqué que dans l’évolution
de l’humanité l’entr’aide joue un rôle encore plus important,
Kessler concluait en ces termes : « Certes, je ne nie pas la lutte
pour l’existence, mais je maintiens que le développement progressif
du règne animal, et particulièrement de l’humanité,
est favorisé bien plus par le soutien mutuel que par la lutte réciproque...
Tous les êtres organisés ont deux besoins essentiels : celui
de la nutrition et celui de la propagation de l’espèce. Le premier
les amène à la lutte et à l’extermination mutuelle,
tandis que le besoin de conserver l’espèce les amène à
se rapprocher les uns des autres et à se soutenir les uns les autres.
Mais je suis porté à croire que dans l’évolution du
monde organisé - dans la modification progressive des êtres
organisés - le soutien mutuel entre les individus joue un rôle
beaucoup plus important que leur lutte réciproque4
.»
La justesse de ces vues frappa la plupart des zoologistes présents,
et Siévertsoff, dont le nom est bien connu des ornithologistes et
des géographes, les confirma et les appuya de quelques nouveaux
exemples. Il cita certaines espèces de faucons qui sont «
organisées pour le brigandage d’une façon presque idéale
», et cependant sont en décadence, tandis que prospèrent
d’autres espèces de faucons qui pratiquent l’aide mutuelle. «
D’un autre côté, dit-il, considérez un oiseau sociable,
le canard ; son organisme est loin d’être parfait, mais il pratique
l’aide mutuelle, et il envahit presque la terre entière, comme on
peut en juger par ses innombrables variétés et espèces.
»
L’accueil sympathique que les vues de Kessler reçurent de la
part des zoologistes russes était très naturel, car presque
tous ils avaient eu l’occasion d’étudier le monde animal dans les
grandes régions inhabitées de l’Asie septentrionale et de
la Russie orientale ; or il est impossible d’étudier de semblables
régions sans être amené aux mêmes idées.
Je me rappelle l’impression que me produisit le monde animal de la Sibérie
quand j’explorai la région du Vitim, en compagnie du zoologiste
accompli qu’était mon ami Poliakoff. Nous étions tous deux
sous l’impression récente de l’Origine des Espèces,
mais nous cherchions en vain des preuves de l’âpre concurrence entre
animaux de la même espèce que la lecture de l’ouvrage de Darwin
nous avait préparés à trouver, même en tenant
compte des remarques du troisième chapitre (édit. anglaise,
p. 54). Nous constations quantités d’adaptations pour la lutte -
très souvent pour la lutte en commun - contre les circonstances
adverses du climat, ou contre des ennemis variés ; et Poliakoff
écrivit plusieurs excellentes pages sur la dépendance mutuelle
des carnivores, des ruminants et des rongeurs, en ce qui concerne leur
distribution géographique. Je constatai d’autre part un grand nombre
de faits d’entr’aide, particulièrement lors des migrations d’oiseaux
et de ruminants ; mais même dans les régions de l’Amour et
de l’Oussouri, où la vie animale pullule, je ne pus que très
rarement, malgré l’attention que j’y prêtais, noter des faits
de réelle concurrence, de véritable lutte entre animaux supérieurs
de la même espèce. La même impression se dégage
des œuvres de la plupart des zoologistes russes, et cela explique sans
doute pourquoi les idées de Kessler furent si bien accueillies par
les darwinistes russes, tandis que ces mêmes idées n’ont point
cours parmi les disciples de Darwin dans l’Europe occidentale.
Ce qui frappe dès l’abord quand on commence à étudier
la lutte pour l’existence sous ses deux aspects, - au sens propre et au
sens métaphorique, - c’est l’abondance de faits d’entr’aide, non
seulement pour l’élevage de la progéniture, comme le reconnaissent
la plupart des évolutionnistes, mais aussi pour la sécurité
de l’individu, et pour lui assurer la nourriture nécessaire. Dans
de nombreuses catégories du règne animal l’entr’aide est
la règle. On découvre l’aide mutuelle même parmi les
animaux les plus inférieurs, et il faut nous attendre à ce
que, un jour ou l’autre, les observateurs qui étudient au microscope
la vie aquatique, nous montrent des faits d’assistance mutuelle inconsciente
parmi les micro-organismes. Il est vrai que notre connaissance de la vie
des invertébrés, à l’exception des termites, des fourmis
et des abeilles, est extrêmement limitée ; et cependant, même
en ce qui concerne les animaux inférieurs, nous pouvons recueillir
quelques faits dûment vérifiés de coopération.
Les innombrables associations de sauterelles, de vanesses, de cicindèles,
de cigales, etc., sont en réalité fort mal connues ; mais
le fait même de leur existence indique qu’elles doivent être
organisées à peu près selon les mêmes principes
que les associations temporaires de fourmis et d’abeilles pour les migrations5
. Quant aux coléoptères nous avons des faits d’entr’aide
parfaitement observés parmi les nécrophores. Il leur faut
de la matière organique en décomposition pour y pondre leurs
œufs, et pour assurer ainsi la nourriture à leurs larves ; mais
cette matière organique ne doit pas se décomposer trop rapidement
: aussi ont-ils l’habitude d’enterrer dans le sol les cadavres de toutes
sortes de petits animaux qu’ils rencontrent sur leur chemin. D’ordinaire
ils vivent isolés ; mais quand l’un d’eux a découvert le
cadavre d’une souris ou d’un oiseau qu’il lui serait difficile d’enterrer
tout seul, il appelle quatre ou six autres nécrophores pour venir
à bout de l’opération en réunissant leurs efforts
; si cela est nécessaire, ils transportent le cadavre dans un terrain
meuble, et ils l’enterrent en faisant preuve de beaucoup de sens, sans
se quereller pour le choix de celui qui aura le privilège de pondre
dans le corps enseveli. Et quand Gledditsch attacha un oiseau mort à
une croix faite de deux bâtons, ou suspendit un crapaud à
un bâton planté dans le sol, il vit les petits nécrophores
unir leurs intelligences de la même façon amicale pour triompher
de l’artifice de l’homme6 .
Même parmi les animaux qui sont à un degré assez
peu développé d’organisation, nous pouvons trouver des exemples
analogues. Certains crabes terrestres des Indes occidentales et de l’Amérique
du Nord se réunissent en grandes bandes pour aller jusqu’à
la mer où ils déposent leurs œufs. Chacune de ces migrations
suppose accord, coopération et assistance mutuelle. Quant au grand
crabe des Moluques (Limulus), je fus frappé (en 1882, à
l’aquarium de Brighton) de voir à quel point ces animaux si gauches
sont capables de faire preuve d’aide mutuelle pour secourir un camarade
en détresse. L’un d’eux était tombé sur le dos dans
un coin du réservoir, et sa lourde carapace en forme de casserole
l’empêchait de se remettre dans sa position naturelle, d’autant plus
qu’il y avait dans ce coin une barre de fer qui augmentait encore la difficulté
de l’opération. Ses compagnons vinrent à son secours, et
pendant une heure j’observai comment ils s’efforçaient d’aider leur
camarade de captivité. Ils venaient deux à la fois, poussaient
leur ami par-dessous, et après des efforts énergiques réussissaient
à le soulever tout droit ; mais alors la barre de fer les empêchait
d’achever le sauvetage, et le crabe retombait lourdement sur le dos. Après
plusieurs essais on voyait l’un des sauveteurs descendre au fond du réservoir
et ramener deux autres crabes, qui commençaient avec des forces
fraîches les mêmes efforts pour pousser et soulever leur camarade
impuissant. Nous restâmes dans l’aquarium pendant plus de deux heures,
et, au moment de partir, nous revînmes jeter un regard dans le réservoir
: le travail de secours continuait encore ! Depuis que j’ai vu cela, je
ne puis refuser de croire à cette observation citée par le
Dr Erasmus Darwin, que « le crabe commun, pendant la saison de la
mue, poste en sentinelle un crabe à coquille dure n’ayant pas encore
mué, pour empêcher les animaux marins hostiles de nuire aux
individus en mue qui sont sans défense7
».
Les faits qui mettent en lumière l’entr’aide parmi les termites,
les fourmis et les abeilles sont si bien connus par les ouvrages de Forel,
de Romanes, de L. Büchner et de sir John Lubbock, que je peux borner
mes remarques à quelques indications8
. Si, par exemple, nous considérons une fourmilière, non
seulement nous voyons que toute espèce de travail - élevage
de la progéniture, approvisionnements, constructions, élevage
des pucerons, etc., - est accomplie suivant les principes de l’entr’aide
volontaire, mais il nous faut aussi reconnaître avec Forel que le
trait principal, fondamental, de la vie de beaucoup d’espèces de
fourmis est le fait, ou plutôt l’obligation pour chaque fourmi, de
partager sa nourriture, déjà avalée et en partie digérée,
avec tout membre de la communauté, qui en fait la demande. Deux
fourmis appartenant à deux espèces différentes ou
à deux fourmilières ennemies, quand d’aventure elles se rencontrent,
s’évitent. Mais deux fourmis appartenant à la même
fourmilière, ou à la même colonie de fourmilières,
s’approchent l’une de l’autre, échangent quelques mouvements de
leurs antennes, et « si l’une d’elles a faim ou soif, et surtout
si l’autre a l’estomac plein..., elle lui demande immédiatement
de la nourriture ». La fourmi ainsi sollicitée ne refuse jamais
; elle écarte ses mandibules, se met en position et régurgite
une goutte d’un fluide transparent qui est aussitôt léchée
par la fourmi affamée. Cette régurgitation de la nourriture
pour les autres est un trait si caractéristique de la vie des fourmis
(en liberté), et elles y ont si constamment recours pour nourrir
des camarades affamées et pour alimenter les larves, que Forel considère
le tube digestif des fourmis comme formé de deux parties distinctes,
dont l’une, la postérieure, est pour l’usage spécial de l’individu,
et l’autre, la partie antérieure, est principalement pour l’usage
de la communauté. Si une fourmi qui a le jabot plein a été
assez égoïste pour refuser de nourrir une camarade, elle sera
traitée comme une ennemie ou même plus mal encore. Si le refus
a été fait pendant que ses compagnes étaient en train
de se battre contre quelqu’autre groupe de fourmis, elles reviendront tomber
sur la fourmi gloutonne avec une violence encore plus grande que sur les
ennemies elles-mêmes. Et si une fourmi n’a pas refusé de nourrir
une autre, appartenant à une espèce ennemie, elle sera traitée
en amie par les compagnes de cette dernière. Tous ces faits sont
confirmés par les observations les plus soigneuse
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