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  Post� le dimanche 17 mai 2009 @ 18:22:19 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
HistoireD’après l’édition Alfred Costes, 1938. (Première édition : 1906)

Avertissement de la seconde édition



La première édition française de L’entr’aide date de 1906 ; elle s’épuisait lorsque survint la guerre. Le 8 février 1921, l’auteur mourait en Russie. En 1924, sous l’inspiration de sa veuve, un Comité des Amis de Kropotkine se formait en Grande-Bretagne et un autre en France.

C’est par les soins de cette organisation amicale que la seconde édition de L’Entr’aide est maintenant présentée au public, sans modification aucune. Il nous semble que, tel quel, cet ouvrage répond bien à son sous-titre : un facteur de l’évolution, et que, du reste, aucun ouvrage plus récent n’infirme les conclusions de l’auteur, ni soit même de nature à en affaiblir la portée.

La Société des Amis de Pierre Kropotkine se propose de procéder à la réimpression des principaux ouvrages épuisés, et aussi à la publication d’autres travaux du même auteur qui n’ont pas encore vu le jour en français.

En ce moment, nous ne pouvons prétendre à la publication des Œuvres complètes de Pierre Kropotkine ; aussi, pour réserver l’avenir, avons-nous appelé cette collection : Bibliothèque de Philosophie sociale.

Paul Reclus, Secrétaire de la Société.
 
 

 


Note du Traducteur



Quand, sur le conseil d’Élisée Reclus, l’auteur nous proposa le titre de « l’Entr’aide », le mot nous surprit tout d’abord. A la réflexion il nous plut davantage. Le terme est bien formé et exprime l’idée développée dans ce volume. La loi de la nature dont traite le présent ouvrage n’avait pas encore été formulée aussi nettement. C’est un point de vue nouveau de la théorie darwinienne ; il n’était pas inutile de trouver un vocable clair et définitif.

Louise GUIEYSSE-BRÉAL
 
 

 



INTRODUCTION



Deux aspects de la vie animale m’ont surtout frappé durant les voyages que je fis, étant jeune, dans la Sibérie orientale et la Mandchourie septentrionale. D’une part je voyais l’extrême rigueur de la lutte pour l’existence, que la plupart des espèces d’animaux ont à soutenir dans ces régions contre une nature inclémente ; l’anéantissement périodique d’un nombre énorme d’existences, dû à des causes naturelles ; et conséquemment une pauvreté de la vie sur tout le vaste territoire que j’eus l’occasion d’observer. D’autre part, même dans les quelques endroits où la vie animale abondait, je ne pus trouver - malgré mon désir de la reconnaître - cette lutte acharnée pour les moyens d’existence, entre animaux de la même espèce, que la plupart des darwinistes (quoique pas toujours Darwin lui-même) considéraient comme la principale caractéristique de la lutte pour la vie et le principal facteur de l’évolution.

Les terribles tourmentes de neige qui s’abattent sur le Nord de l’Eurasie à la fin de l’hiver et les verglas qui les suivent souvent ; les gelées et les tourmentes de neige qui reviennent chaque année dans la seconde moitié de mai, lorsque les arbres sont déjà tout en fleurs et que la vie pullule chez les insectes ; les gelées précoces et parfois les grosses chutes de neige en juillet et en août, détruisant par myriades les insectes, ainsi que les secondes couvées d’oiseaux dans les prairies ; les pluies torrentielles, dues aux moussons qui tombent dans les régions plus tempérées en août et septembre, occasionnant dans les terres basses d’immenses inondations et transformant, sur les plateaux, des espaces aussi vastes que des états européens en marais et en fondrières ; enfin les grosses chutes de neige au commencement d’octobre, qui finissent par rendre un territoire aussi grand que la France et l’Allemagne absolument impraticable aux ruminants et les détruisent par milliers : voilà les conditions où je vis la vie animale se débattre dans l’Asie septentrionale. Cela me fit comprendre de bonne heure l’importance primordiale dans la nature de ce que Darwin décrivait comme « les obstacles naturels à la surmutiplication », en comparaison de la lutte pour les moyens d’existence entre individus de la même espèce, que l’on rencontre çà et là, dans certaines circonstances déterminées, mais qui est loin d’avoir la même portée. La rareté de la vie, la dépopulation - non la sur-population - étant le trait distinctif de cette immense partie du globe que nous appelons Asie septentrionale, je conçus dès lors des doutes sérieux (et mes études postérieures n’ont fait que les confirmer) touchant la réalité de cette terrible compétition pour la nourriture et pour la vie au sein de chaque espèce, article de foi pour la plupart des darwinistes. J’en arrivai ainsi à douter du rôle dominant que l’on prête à cette sorte de compétition dans l’évolution des nouvelles espèces.

D’un autre côté, partout où je trouvai la vie animale en abondance, comme, par exemple, sur les lacs, où des vingtaines d’espèces et des millions d’individus se réunissent pour élever leur progéniture ; dans les colonies de rongeurs ; dans les migrations d’oiseaux qui avaient lieu à cette époque le long de l’Oussouri dans les proportions vraiment « américaines » ; et particulièrement dans une migration de chevreuils dont je fus témoin, et où je vis des vingtaines de mille de ces animaux intelligents, venant d’un territoire immense où ils vivaient disséminés, fuir les grosses tourmentes de neige et se réunir pour traverser l’Amour à l’endroit le plus étroit - dans toutes ces scènes de la vie animale qui se déroulaient sous mes yeux, je vis l’entr’aide et l’appui mutuel pratiqués dans des proportions qui me donnèrent à penser que c’était là un trait de la plus haute importance pour le maintien de la vie, pour la conservation de chaque espèce, et pour son évolution ultérieure.

Enfin, je vis parmi les chevaux et les bestiaux à demi sauvages de la Transbaïkalie, parmi tous les ruminants sauvages, parmi les écureuils, etc., que, lorsque les animaux ont à lutter contre la rareté des vivres, à la suite d’une des causes que je viens de mentionner, tous les individus de l’espèce qui ont subi cette calamité sortent de l’épreuve tellement amoindris en vigueur et en santé qu’aucune évolution progressive de l’espèce ne saurait être fondée sur ces périodes d’âpre compétition.

Aussi, lorsque plus tard mon attention fut attirée sur les rapports entre le darwinisme et la sociologie, je ne me trouvai d’accord avec aucun des ouvrages qui furent écrits sur cet important sujet. Tous s’efforçaient de prouver que l’homme, grâce à sa haute intelligence et à ses connaissances, pouvait modérer l’âpreté de la lutte pour la vie entre les hommes ; mais ils reconnaissaient aussi que la lutte pour les moyens d’existence de tout animal contre ses congénères, et de tout homme contre tous les autres hommes, était « une loi de la nature ». Je ne pouvais accepter cette opinion, parce que j’étais persuadé qu’admettre une impitoyable guerre pour la vie, au sein de chaque espèce, et voir dans cette guerre une condition de progrès, c’était avancer non seulement une affirmation sans preuve, mais n’ayant pas même l’appui de l’observation directe.

Au contraire, une conférence « Sur la loi d’aide mutuelle », faite à un congrès de naturalistes russes, en janvier 1880, par le professeur Kessler, zoologiste bien connu (alors doyen de l’Université de Saint-Pétersbourg), me frappa comme jetant une lumière nouvelle sur tout ce sujet. L’idée de Kessler était que, à côté de la loi de la Lutte réciproque, il y a dans la nature laloi de l’Aide réciproque, qui est beaucoup plus importante pour le succès de la lutte pour la vie, et surtout pour l’évolution progressive des espèces. Cette hypothèse, qui en réalité n’était que le développement des idées exprimées par Darwin lui-même dans The Descent of Man, me sembla si juste et d’une si grande importance, que dès que j’en eus connaissance (en 1883), je commençai à réunir des documents pour la développer. Kessler n’avait fait que l’indiquer brièvement dans sa conférence, et la mort (il mourut en 1881) l’avait empêché d’y revenir.

Sur un point seulement, je ne pus entièrement accepter les vues de Kessler. Kessler voyait dans « les sentiments de famille » et dans le souci de la progéniture (voir plus loin, chapitre I) la source des penchants mutuels des animaux les uns envers les autres. Mais, déterminer jusqu’à quel point ces deux sentiments ont contribué à l’évolution des instincts sociables, et jusqu’à quel point d’autres instincts ont agi dans la même direction, me semble une question distincte et très complexe que nous ne pouvons pas encore discuter. C’est seulement après que nous aurons bien établi les faits d’entr’aide dans les différentes classes d’animaux et leur importance pour l’évolution, que nous serons à même d’étudier ce qui appartient, dans l’évolution des sentiments sociables, aux sentiments de famille et ce qui appartient à la sociabilité proprement dite, qui a certainement son origine aux plus bas degrés de l’évolution du monde animal, peut-être même dans les « colonies animales ». Aussi m’appliquai-je surtout à établir tout d’abord l’importance du facteur de l’entr’aide dans l’évolution, réservant pour des recherches ultérieures l’origine de l’instinct d’entr’aide dans la nature.

L’importance du facteur de l’entr’aide « si seulement on en pouvait démontrer la généralité » n’échappa pas au vif génie naturaliste de Gœthe. Lorsqu’un jour Eckermann dit à Gœthe - c’était en 1827 - que deux petits de roitelets, qui s’étaient échappés, avaient été retrouvés le jour suivant dans un nid de rouges-gorges (Rothkehlchen), qui nourrissaient ces oisillons en même temps que leurs propres petits, l’intérêt de Gœthe fut vivement éveillé par ce récit. Il y vit une confirmation de ses conceptions panthéistes, et dit : « S’il était vrai que ce fait de nourrir un étranger se rencontrât dans toute la Nature et eût le caractère d’une loi générale - bien des énigmes seraient résolues. » Il revint sur ce sujet le jour suivant, et pria instamment Eckermann (qui était, comme on sait, zoologiste) d’en faire une étude spéciale, ajoutant qu’il y pourrait découvrir « des conséquences d’une valeur inestimable ». (Gespräche, édition de 1848, vol. III, pp. 219, 221.) Malheureusement, cette étude ne fut jamais faite, quoiqu’il soit fort possible que Brehm, qui a accumulé dans ses ouvrages tant de précieux documents relatifs à l’entr’aide parmi les animaux, ait pu être inspiré par la remarque de Gœthe.

Dans les années 1872-1886, plusieurs ouvrages importants, traitant de l’intelligence et de la vie mentale des animaux, furent publiés (ils sont cités dans une note du chapitre I), et trois d’entre eux touchent plus particulièrement le sujet qui nous occupe ; ce sont : Les sociétés animales d’Espinas (Paris, 1877), La lutte pour l’existence et l’association pour la lutte, conférence par J.L Lanessan (avril 1881) et le livre de Louis Büchner, Liebe und Liebes-Leben in der Thierwelt, dont une première édition parut en 1879, et une seconde édition, très augmentée, en 1885. Tous ces livres sont excellents ; mais il y a encore place pour un ouvrage dans lequel l’entr’aide serait considérée, non seulement comme un argument en faveur de l’origine pré-humaine des instincts moraux, mais aussi comme une loi de la nature et un facteur de l’évolution. Espinas porta toute son attention sur ces sociétés animales (fourmis et abeilles) qui reposent sur une division physiologique du travail ; et bien que son livre soit plein d’ingénieuses suggestions de toutes sortes, il fut écrit à une époque où l’évolution des sociétés humaines ne pouvait être étudiée avec les connaissances que nous possédons aujourd’hui. La conférence de Lanessan est plutôt un brillant exposé du plan général d’un ouvrage sur l’appui mutuel, commençant par les rochers de la mer et passant en revue le monde des plantes, des animaux et des hommes. Quand à l’ouvrage de Büchner, si fertile en idées qu’il soit et malgré sa richesse en faits, je n’en peux accepter la pensée dominante. Le livre commence par un hymne à l’amour, et presque tous les exemples sont choisis dans l’intention de prouver l’existence de l’amour et de la sympathie parmi les animaux. Mais, réduire la sociabilité animale à l’amour et à la sympathie est aussi réduire sa généralité et son importance ; de même, en basant la morale humaine seulement sur l’amour et la sympathie personnelle, on n’a fait que restreindre le sens du sentiment moral dans son ensemble. Ce n’est pas l’amour de mon voisin - que souvent je ne connais pas du tout - qui me pousse à saisir un seau d’eau et à m’élancer vers sa demeure en flammes ; c’est un sentiment bien plus large, quoique plus vague : un instinct de solidarité et de sociabilité humaine. Il en est de même pour les animaux. Ce n’est pas l’amour, ni même la sympathie (au sens strict du mot) qui pousse une troupe de ruminants ou de chevaux à former un cercle pour résister à une attaque de loups ; ni l’amour qui pousse les loups à se mettre en bande pour chasser ; ni l’amour qui pousse les petits chats ou les agneaux à jouer ensemble, ou une douzaine d’espèces de jeunes oiseaux à vivre ensemble en automne ; et ce n’est ni l’amour, ni la sympathie personnelle qui pousse des milliers de chevreuils, disséminés sur un territoire aussi grand que la France, à constituer des ensembles de troupeaux, marchant tous vers le même endroit afin de traverser une rivière en un point donné. C’est un sentiment infiniment plus large que l’amour ou la sympathie personnelle, un instinct qui s’est peu à peu développé parmi les animaux et les hommes au cours d’une évolution extrêmement lente, et qui a appris aux animaux comme aux hommes la force qu’ils pouvaient trouver dans la pratique de l’entr’aide et du soutien mutuel, ainsi que les plaisirs que pouvait leur donner la vie sociale.

L’importance de cette distinction sera facilement appréciée par tous ceux qui étudient la psychologie animale, et encore plus par ceux qui s’occupent de la morale humaine. L’amour, la sympathie et le sacrifice de soi-même jouent certainement un rôle immense dans le développement progressif de nos sentiments moraux. Mais ce n’est ni sur l’amour ni même sur la sympathie que la société est basée dans l’humanité : c’est sur la conscience de la solidarité humaine, - ne fût-elle même qu’à l’état d’instinct ; - sur le sentiment inconscient de la force que donne à chacun la pratique de l’entr’aide, sur le sentiment de l’étroite dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un vague sens de justice ou d’équité, qui amène l’individu à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux aux siens. Sur cette large base se développent les sentiments moraux supérieurs. Mais ce sujet dépasse les limites de cet ouvrage, et je ne ferai qu’indiquer ici une conférence, « Justice et moralité », que j’ai faite en réponse à l’opuscule de Huxley, Ethics, et où j’ai traité cette question avec quelque détail, et les articles sur l’Éthique que j’ai commencé à publier dans la revue Nineteenth Century.

Je pensai donc qu’un livre sur l’Entr’aide considérée comme une loi de la nature et comme facteur de l’évolution pourrait combler une lacune importante. Lorsque Huxley publia, en 1888, son manifeste de lutte pour la vie (Struggle for Existence and its Bearing upon Man), qui, à mon avis, donnait une interprétation très incorrecte des faits de la nature, tels que nous les voyons dans la brousse et dans la forêt, je me mis en rapport avec le directeur de la revue Nineteenth Century, lui demandant s’il voudrait publier une réfutation méthodique des opinions d’un des plus éminents darwinistes. M. James Knowles reçut cette proposition avec la plus grande sympathie. J’en parlai aussi à W. Bates, le grand collaborateur de Darwin. « Oui, certainement ; c’est là le vrai darwinisme, répondit-il ; Ce qu’ils ont fait de Darwin est abominable. Écrivez ces articles, et quand ils seront imprimés, je vous écrirai une lettre que vous pourrez publier. » Malheureusement je mis près de sept ans à écrire ces articles et, quand le dernier parut, Bates était mort.

Après avoir examiné l’importance de l’entr’aide dans les différentes classes d’animaux, je dus examiner le rôle du même facteur dans l’évolution de l’homme. Ceci était d’autant plus nécessaire qu’un certain nombre d’évolutionnistes, qui ne peuvent refuser d’admettre l’importance de l’entr’aide chez les animaux, refusent, comme l’a fait Herbert Spencer, de l’admettre chez l’homme. Chez l’homme primitif, soutiennent-ils, la guerre de chacun contre tous était la loi de la vie. J’examinerai, dans les chapitres consacrés aux Sauvages et aux Barbares, jusqu’à quel point cette affirmation, qui a été trop complaisamment répétée, sans critique suffisante, depuis Hobbes, est confirmée par ce que nous savons des périodes primitives du développement humain.

Après avoir examiné le nombre et l’importance des institutions d’entr’aide, formées par le génie créateur des masses sauvages et à demi sauvages pendant la période des clans, et encore plus pendant la période suivante des communes villageoises, et après avoir constaté l’immense influence que ces institutions primitives ont exercé sur le développement ultérieur de l’humanité jusqu’à l’époque actuelle, je fus amené à étendre mes recherches également aux époques historiques. J’étudiai particulièrement cette période si intéressante des libres républiques urbaines du moyen âge, dont on n’a pas encore suffisamment reconnu l’universalité ni apprécié l’influence sur notre civilisation moderne. Enfin. j’ai essayé d’indiquer brièvement l’immense importance que les instincts d’entr’aide, transmis à l’humanité par les héritages d’une très longue évolution, jouent encore aujourd’hui dans notre société moderne, - dans cette société que l’on prétend reposer sur le principe de « chacun pour soi et l’État pour tous », mais qui ne l’a jamais réalisé et ne le réalisera jamais.

On peut objecter à ce livre que les animaux aussi bien que les hommes y sont présentés sous un aspect trop favorable ; que l’on a insisté sur leurs qualités sociables, tandis que leurs instincts anti-sociaux et individualistes sont à peine mentionnés. Mais ceci était inévitable. Nous avons tant entendu parler dernièrement de « l’âpre et impitoyable lutte pour la vie, » que l’on prétendait soutenue par chaque animal contre tous les autres animaux, par chaque « sauvage » contre tous les autres « sauvages » et par chaque homme civilisé contre tous ses concitoyens - et ces assertions sont si bien devenues des articles de loi - qu’il était nécessaire, tout d’abord, de leur opposer une vaste série de faits montrant la vie animale et humaine sous un aspect entièrement différent. Il était nécessaire d’indiquer l’importance capitale qu’ont les habitudes sociales dans la nature et dans l’évolution progressive, tant des espèces animales que des êtres humains ; de prouver qu’elles assurent aux animaux une meilleure protection contre leurs ennemis, très souvent des facilités pour la recherche de leur nourriture (provisions d’hiver, migrations, etc.), une plus grande longévité et, par conséquent, une plus grande chance de développement des facultés intellectuelles ; enfin il fallait montrer qu’elles ont donné aux hommes, outre ces avantages, la possibilité de créer les institutions qui ont permis à l’humanité de triompher dans sa lutte acharnée contre la nature et de progresser, malgré toutes les vicissitudes de l’histoire. C’est ce que j’ai fait. Aussi est-ce un livre sur la loi de l’entr’aide, considérée comme l’un des principaux facteurs de l’évolution ; mais ce n’est pas un livre sur tous les facteurs de l’évolution et sur leur valeur respective. Il fallait que ce premier livre-ci fût écrit pour qu’il soit possible d’écrire l’autre.

Je serais le dernier à vouloir diminuer le rôle que la revendication du « moi » de l’individu a joué dans l’évolution de l’humanité. Toutefois ce sujet exige, à mon avis, d’être traité beaucoup plus à fond qu’il ne l’a été jusqu’ici. Dans l’histoire de l’humanité la revendication du moi individuel a souvent été, et est constamment, quelque chose de très différent, quelque chose de beaucoup plus large et de beaucoup plus profond que cet « individualisme » étroit, cette « revendication personnelle », inintelligente et bornée qu’invoquent un grand nombre d’écrivains. Et les individus qui ont fait l’histoire n’ont pas été seulement ceux que les historiens ont représenté comme des héros. Mon intention est donc, si les circonstances le permettent, d’examiner séparément la part qu’a eue la revendication du « moi » individuel dans l’évolution progressive de l’humanité. Je ne puis faire ici que les quelques remarques suivantes d’un caractère tout à fait général. Lorsque les diverses institutions successives d’entr’aide - la tribu, la commune du village, les guildes, la cité du moyen âge - commencèrent, au cours de l’histoire, à perdre leur caractère primitif, à être envahies par des croissances parasites, et à devenir ainsi des entraves au progrès, la révolte de l’individu contre ces institutions, présenta toujours deux aspects différents. Une partie de ceux qui se soulevaient luttaient pour améliorer les vieilles institutions ou pour élaborer une meilleure organisation, basée sur les mêmes principes d’entr’aide. Ils essayaient, par exemple, d’introduire le principe de la « compensation » à la place de la loi du talion, et plus tard le pardon des offenses, ou un idéal encore plus élevé d’égalité devant la conscience humaine, au lieu d’une « compensation, » proportionnelle à la caste de l’individu lésé. Mais à côté de ces efforts, d’autres individus se révoltaient pour briser les institutions protectrices d’entr’aide, sans autre intention que d’accroître leurs propres richesses et leur propre pouvoir. C’est dans cette triple lutte, entre deux classes de révoltés et les partisans de l’ordre établi, que se révèle la vraie tragédie de l’histoire. Mais pour retracer cette lutte et pour étudier avec sincérité le rôle joué dans l’évolution de l’humanité par chacune de ces trois forces, il faudrait au moins autant d’années que j’en ai mis à écrire ce livre.

Parmi les œuvres traitant à peu près le même sujet, parues depuis la publication de mes articles sur l’entr’aide chez les animaux, il faut citer The Lowell Lectures on the Ascent of Man, par Henry Drummond (Londres, 1894), et The Origin and Growth of the Moral Instinct, par A. Sutherland (Londres, 1898). Ces deux livres sont conçus suivant les grandes lignes de l’ouvrage de Büchner sur l’amour ; et dans le second de ces livres le sentiment de famille et de parenté, considéré comme la seule influence agissant sur le développement des sentiments moraux est traité assez longuement. Un troisième ouvrage, traitant de l’homme et construit sur un plan analogue, The Principles of Sociology par le professeur F.-A. Giddings, a paru en première édition à New-York et à Londres en 1896, et les idées dominantes en avaient déjà été indiquées par l’auteur dans une brochure en 1894. Mais c’est à la critique scientifique que je laisse le soin de discuter les points de contact, de ressemblance ou de différence entre ces ouvrages et le mien.

Les différents chapitres de ce livre ont paru dans le Nineteenth Century (« L’Entr’aide chez les animaux », en septembre et novembre 1890 ; « L’Entr’aide chez les sauvages » en avril 1891 ; « l’Entr’aide chez les Barbares », en janvier 1892 ; « l’Entr’aide dans la cité du moyen âge », en août et septembre 1891 ; et « l’Entr’aide parmi les modernes », en janvier et juin 1896). En les réunissant en un volume ma première intention était de rassembler dans un appendice la masse de documents, ainsi que la discussion de plusieurs points secondaires, qui n’auraient pas été à leur place dans des articles de revue. Mais l’appendice eût été deux fois plus gros que le volume, et il m’en fallut, sinon abandonner, au moins ajourner la publication. L’appendice du présent livre comprend la discussion de quelques points qui ont donné lieu à des controverses scientifiques durant ces dernières années ; dans le texte je n’ai intercalé que ce qu’il était possible d’ajouter sans changer la structure de l’ouvrage.

Je suis heureux de cette occasion d’exprimer à M. James Knowles, directeur du Nineteenth Century, mes meilleurs remerciements, tant pour l’aimable hospitalité qu’il a offerte dans sa revue à ces articles, aussitôt qu’il en a connu les idées générales, que pour la permission qu’il a bien voulu me donner de les reproduire en volume.

Bromley, Kent, 1902.

P.-S. - J’ai profité de l’occasion que m’offrait la publication de cette traduction française pour revoir soigneusement le texte et ajouter quelques faits à l’appendice.

Janvier 1906.

Chapitre I

L’ENTR’AIDE PARMI LES ANIMAUX.



Lutte pour l’existence. - L’entr’aide, loi de la nature et principal facteur de l’évolution progressive. - Invertébrés. - Fourmis et abeilles. - Oiseaux : associations pour la chasse et pour la pêche. - Sociabilité. - Protection mutuelle parmi les petits oiseaux. - Grues ; perroquets.

 

La conception de la lutte pour l’existence comme facteur de l’évolution, introduite dans la science par Darwin et Wallace, nous a permis d’embrasser un vaste ensemble de phénomènes en une seule généralisation, qui devint bientôt la base même de nos spéculations philosophiques, biologiques et sociologiques. Une immense variété de faits : adaptations de fonction et de structure des êtres organisés à leur milieu ; évolution physiologique et anatomique ; progrès intellectuel et même développement moral, que nous expliquions autrefois par tant de causes différentes, furent réunis par Darwin en une seule conception générale. Il y reconnut un effort continu, une lutte contre les circonstances adverses, pour un développement des individus, des races, des espèces et des sociétés tendant à un maximum de plénitude, de variété et d’intensité de vie. Peut-être, au début, Darwin lui-même ne se rendait-il pas pleinement compte de l’importance générale du facteur qu’il invoqua d’abord pour expliquer une seule série de faits, relatifs à l’accumulation de variations individuelles à l’origine d’une espèce. Mais il prévoyait que le terme qu’il introduisait dans la science perdrait sa signification philosophique, la seule vraie, s’il était employé exclusivement dans son sens étroit - celui d’une lutte entre les individus isolés, pour la simple conservation de l’existence de chacun d’eux. Dans les premiers chapitres de son mémorable ouvrage il insistait déjà pour que le terme fût pris dans son « sens large et métaphorique, comprenant la dépendance des êtres entre eux, et comprenant aussi (ce qui est plus important) non seulement la vie de l’individu mais aussi le succès de sa progéniture1

Bien que lui-même, pour les besoins de sa thèse spéciale, ait employé surtout le terme dans son sens étroit, il mettait ses continuateurs en garde contre l’erreur (qu’il semble avoir commise une fois lui-même) d’exagérer la portée de cette signification restreinte. Dans The Descent of Man il a écrit quelques pages puissantes pour en expliquer le sens propre, le sens large. Il y signale comment, dans d’innombrables sociétés animales, la lutte pour l’existence entre les individus isolés disparaît, comment la lutte est remplacée par la coopération, et comment cette substitution aboutit au développement de facultés intellectuelles et morales qui assurent à l’espèce les meilleures conditions de survie. Il déclare qu’en pareil cas les plus aptes ne sont pas les plus forts physiquement, ni les plus adroits, mais ceux qui apprennent à s’unir de façon à se soutenir mutuellement, les forts comme les faibles, pour la prospérité de la communauté. « Les communautés, écrit-il, qui renferment la plus grande proportion de membres le plus sympathiques les uns aux autres, prospèrent le mieux et élèvent le plus grand nombre de rejetons » (2e édit. anglaise, p. 163). L’idée de concurrence entre chacun et tous, née de l’étroite conception malthusienne, perdait ainsi son étroitesse dans l’esprit d’un observateur qui connaissait la nature.

Malheureusement ces remarques, qui auraient pu devenir la base de recherches très fécondes, étaient tenues dans l’ombre par la masse de faits que Darwin avait réunis dans le dessein de montrer les conséquences d’une réelle compétition pour la vie. En outre il n’essaya jamais de soumettre à une plus rigoureuse investigation l’importance relative des deux aspects sous lesquels se présente la lutte pour l’existence dans le monde animal, et il n’a jamais écrit l’ouvrage qu’il se proposait d’écrire sur les obstacles naturels à la surproduction animale, ouvrage qui eût été la pierre de touche de l’exacte valeur de la lutte individuelle. Bien plus, dans les pages même dont nous venons de parler, parmi des faits réfutant l’étroite conception malthusienne de la lutte, le vieux levain malthusien reparaît, par exemple, dans les remarques de Darwin sur les prétendus inconvénients à maintenir « les faibles d’esprit et de corps » dans nos sociétés civilisées (ch. V). Comme si des milliers de poètes, de savants, d’inventeurs, de réformateurs, faibles de corps ou infirmes, ainsi que d’autres milliers de soi-disant « fous » ou « enthousiastes, faibles d’esprit » n’étaient pas les armes les plus précieuses dont l’humanité ait fait usage dans sa lutte pour l’existence - armes intellectuelles et morales, comme Darwin lui-même l’a montré dans ces mêmes chapitres de Descent of Man.

La théorie de Darwin eut le sort de toutes les théories qui traitent des rapports humains. Au lieu de l’élargir selon ses propres indications, ses continuateurs la restreignirent encore. Et tandis que Herbert Spencer, partant d’observations indépendantes mais très analogues, essayait d’élargir le débat en posant cette grande question : « Quels sont les plus aptes ? » (particulièrement dans l’appendice de la troisième édition des Data of Ethics), les innombrables continuateurs de Darwin réduisaient la notion de la lutte pour l’existence à son sens le plus restreint. Ils en vinrent à concevoir le monde animal comme un monde de lutte perpétuelle entre des individus affamés, altérés de sang. Ils firent retentir la littérature moderne du cri de guerre Malheur aux vaincus, comme si c’était là le dernier mot de la biologie moderne. Ils élevèrent la « lutte sans pitié » pour des avantages personnels à la hauteur d’un principe biologique, auquel l’homme doit se soumettre aussi, sous peine de succomber dans un monde fondé sur l’extermination mutuelle. Laissant de côté les économistes, qui ne savent des sciences naturelles que quelques mots empruntés à des vulgarisateurs de seconde main, il nous faut reconnaître que même les plus autorisés des interprètes de Darwin firent de leur mieux pour maintenir ces idées fausses. En effet, si nous prenons Huxley, qui est considéré comme l’un des meilleurs interprètes de la théorie de l’évolution, ne nous apprend-il pas, dans son article, « Struggie for Existence and its Bearing upon Man », que :

jugé au point de vue moral, le monde animal est à peu près au niveau d’un combat de gladiateurs. Les créatures sont assez bien traitées et envoyées au combat ; sur quoi les plus forts, les plus vifs et les plus rusés survivent pour combattre un autre jour. Le spectateur n’a même pas à baisser le pouce, car il n’est point fait de quartier.

Et, plus loin, dans le même article, ne nous dit-il pas que, de même que parmi les animaux, parmi les hommes primitifs aussi,

les plus faibles et les plus stupides étaient écrasés, tandis que survivaient les plus résistants et les plus malins, ceux qui étaient les plus aptes à triompher des circonstances, mais non les meilleurs sous d’autres rapports. La vie était, une perpétuelle lutte ouverte, et à part les liens de famille limités et temporaires, la guerre dont parle Hobbes de chacun contre tous était l’état normal de l’existence2.

Le lecteur verra, par les données qui lui seront soumises dans la suite de cet ouvrage, à quel point cette vue de la nature est peu confirmée par les faits, en ce qui a trait au monde animal et en ce qui a trait à l’homme primitif. Mais nous pouvons remarquer dès maintenant que la manière de voir de Huxley avait aussi peu de droits à être considérée comme une conclusion scientifique que la théorie contraire de Rousseau qui ne voyait dans la nature qu’amour, paix et harmonie, détruits par l’avènement de l’homme. Il suffit, en effet, d’une promenade en forêt, d’un regard jeté sur n’importe quelle société animale, ou même de la lecture de n’importe quel ouvrage sérieux traitant de la vie animale (d’Orbigny, Audubon, Le Vaillant, n’importe lequel), pour amener le naturaliste à tenir compte de la place qu’occupe la sociabilité dans la vie des animaux, pour l’empêcher, soit de ne voir dans la nature qu’un champ de carnage, soit de n’y découvrir que paix et harmonie. Si Rousseau a commis l’erreur de supprimer de sa conception la lutte « à bec et ongles », Huxley a commis l’erreur opposée ; mais ni l’optimisme de Rousseau, ni le pessimisme de Huxley ne peuvent être acceptés comme une interprétation impartiale de la nature.

Lorsque nous étudions les animaux - non dans les laboratoires et les muséums seulement, mais dans la forêt et la prairie, dans les steppes et dans la montagne - nous nous apercevons tout de suite que, bien qu’il y ait dans la nature une somme énorme de guerre entre les différentes espèces, et surtout entre les différentes classes d’animaux, il y a tout autant, ou peut-être même plus, de soutien mutuel, d’aide mutuelle et de défense mutuelle entre les animaux appartenant à la même espèce ou, au moins, à la même société. La sociabilité est aussi bien une loi de la nature que la lutte entre semblables. Il serait sans doute très difficile d’évaluer, même approximativement, l’importance numérique relative de ces deux séries de faits. Mais si nous en appelons à un témoignage indirect, et demandons à la nature : « Quels sont les mieux adaptés : ceux qui sont continuellement en guerre les uns avec les autres, ou ceux qui se soutiennent les uns les autres ? », nous voyons que les mieux adaptés sont incontestablement les animaux qui ont acquis des habitudes d’entr’aide. Ils ont plus de chances de survivre, et ils atteignent, dans leurs classes respectives, le plus haut développement d’intelligence et d’organisation physique. Si les faits innombrables qui peuvent être cités pour soutenir cette thèse sont pris en considération, nous pouvons sûrement dire que l’entr’aide est autant une loi de la vie animale que la lutte réciproque, mais que, comme facteur de l’évolution, la première a probablement une importance beaucoup plus grande, en ce qu’elle favorise le développement d’habitudes et de caractères éminemment propres à assurer la conservation et le développement de l’espèce ; elle procure aussi, avec moins de perte d’énergie, une plus grande somme de bien-être et de jouissance pour chaque individu.

De tous les continuateurs de Darwin, le premier, à ma connaissance, qui comprit toute la portée de l’Entr’aide en tant queloi de la nature et principal facteur de l’évolution progressive, fut un zoologiste russe bien connu, feu le doyen de l’Université de Saint-Pétersbourg, le professeur Kessler. Il développa ses idées dans un discours prononcé en janvier 1880, quelques mois avant sa mort, devant un congrès de naturalistes russes ; mais, comme tant de bonnes choses publiées seulement en russe, cette remarquable allocution demeura presque inconnue3 .

« En sa qualité de vieux zoologiste », il se sentait tenu de protester contre l’abus d’une expression - la lutte pour l’existence - empruntée à la zoologie, ou, au moins, contre l’importance exagérée qu’on attribuait à cette expression. En zoologie, disait-il, et dans toutes les sciences qui traitent de l’homme, on insiste sans cesse sur ce qu’on appelle la loi sans merci de la lutte pour la vie Mais on oublie l’existence d’une autre loi, qui peut être nommée loi de l’entr’aide, et cette loi, au moins pour les animaux, est beaucoup plus importante que la première. Il faisait remarquer que le besoin d’élever leur progéniture réunissait les animaux, et que « plus les individus s’unissent, plus ils se soutiennent mutuellement, et plus grandes sont, pour l’espèce, les chances de survie et de progrès dans le développement intellectuel ». « Toutes les classes d’animaux, ajoutait-il, et surtout les plus élevées, pratiquent l’entr’aide », et il donnait à l’appui de son idée des exemples empruntés à la vie des nécrophores et à la vie sociale des oiseaux et de quelques mammifères. Les exemples étaient peu nombreux, comme il convient à une brève allocution d’ouverture, mais les points principaux étaient clairement établis ; et, après avoir indiqué que dans l’évolution de l’humanité l’entr’aide joue un rôle encore plus important, Kessler concluait en ces termes : « Certes, je ne nie pas la lutte pour l’existence, mais je maintiens que le développement progressif du règne animal, et particulièrement de l’humanité, est favorisé bien plus par le soutien mutuel que par la lutte réciproque... Tous les êtres organisés ont deux besoins essentiels : celui de la nutrition et celui de la propagation de l’espèce. Le premier les amène à la lutte et à l’extermination mutuelle, tandis que le besoin de conserver l’espèce les amène à se rapprocher les uns des autres et à se soutenir les uns les autres. Mais je suis porté à croire que dans l’évolution du monde organisé - dans la modification progressive des êtres organisés - le soutien mutuel entre les individus joue un rôle beaucoup plus important que leur lutte réciproque4

La justesse de ces vues frappa la plupart des zoologistes présents, et Siévertsoff, dont le nom est bien connu des ornithologistes et des géographes, les confirma et les appuya de quelques nouveaux exemples. Il cita certaines espèces de faucons qui sont « organisées pour le brigandage d’une façon presque idéale », et cependant sont en décadence, tandis que prospèrent d’autres espèces de faucons qui pratiquent l’aide mutuelle. « D’un autre côté, dit-il, considérez un oiseau sociable, le canard ; son organisme est loin d’être parfait, mais il pratique l’aide mutuelle, et il envahit presque la terre entière, comme on peut en juger par ses innombrables variétés et espèces. »

L’accueil sympathique que les vues de Kessler reçurent de la part des zoologistes russes était très naturel, car presque tous ils avaient eu l’occasion d’étudier le monde animal dans les grandes régions inhabitées de l’Asie septentrionale et de la Russie orientale ; or il est impossible d’étudier de semblables régions sans être amené aux mêmes idées. Je me rappelle l’impression que me produisit le monde animal de la Sibérie quand j’explorai la région du Vitim, en compagnie du zoologiste accompli qu’était mon ami Poliakoff. Nous étions tous deux sous l’impression récente de l’Origine des Espèces, mais nous cherchions en vain des preuves de l’âpre concurrence entre animaux de la même espèce que la lecture de l’ouvrage de Darwin nous avait préparés à trouver, même en tenant compte des remarques du troisième chapitre (édit. anglaise, p. 54). Nous constations quantités d’adaptations pour la lutte - très souvent pour la lutte en commun - contre les circonstances adverses du climat, ou contre des ennemis variés ; et Poliakoff écrivit plusieurs excellentes pages sur la dépendance mutuelle des carnivores, des ruminants et des rongeurs, en ce qui concerne leur distribution géographique. Je constatai d’autre part un grand nombre de faits d’entr’aide, particulièrement lors des migrations d’oiseaux et de ruminants ; mais même dans les régions de l’Amour et de l’Oussouri, où la vie animale pullule, je ne pus que très rarement, malgré l’attention que j’y prêtais, noter des faits de réelle concurrence, de véritable lutte entre animaux supérieurs de la même espèce. La même impression se dégage des œuvres de la plupart des zoologistes russes, et cela explique sans doute pourquoi les idées de Kessler furent si bien accueillies par les darwinistes russes, tandis que ces mêmes idées n’ont point cours parmi les disciples de Darwin dans l’Europe occidentale.

Ce qui frappe dès l’abord quand on commence à étudier la lutte pour l’existence sous ses deux aspects, - au sens propre et au sens métaphorique, - c’est l’abondance de faits d’entr’aide, non seulement pour l’élevage de la progéniture, comme le reconnaissent la plupart des évolutionnistes, mais aussi pour la sécurité de l’individu, et pour lui assurer la nourriture nécessaire. Dans de nombreuses catégories du règne animal l’entr’aide est la règle. On découvre l’aide mutuelle même parmi les animaux les plus inférieurs, et il faut nous attendre à ce que, un jour ou l’autre, les observateurs qui étudient au microscope la vie aquatique, nous montrent des faits d’assistance mutuelle inconsciente parmi les micro-organismes. Il est vrai que notre connaissance de la vie des invertébrés, à l’exception des termites, des fourmis et des abeilles, est extrêmement limitée ; et cependant, même en ce qui concerne les animaux inférieurs, nous pouvons recueillir quelques faits dûment vérifiés de coopération. Les innombrables associations de sauterelles, de vanesses, de cicindèles, de cigales, etc., sont en réalité fort mal connues ; mais le fait même de leur existence indique qu’elles doivent être organisées à peu près selon les mêmes principes que les associations temporaires de fourmis et d’abeilles pour les migrations5 . Quant aux coléoptères nous avons des faits d’entr’aide parfaitement observés parmi les nécrophores. Il leur faut de la matière organique en décomposition pour y pondre leurs œufs, et pour assurer ainsi la nourriture à leurs larves ; mais cette matière organique ne doit pas se décomposer trop rapidement : aussi ont-ils l’habitude d’enterrer dans le sol les cadavres de toutes sortes de petits animaux qu’ils rencontrent sur leur chemin. D’ordinaire ils vivent isolés ; mais quand l’un d’eux a découvert le cadavre d’une souris ou d’un oiseau qu’il lui serait difficile d’enterrer tout seul, il appelle quatre ou six autres nécrophores pour venir à bout de l’opération en réunissant leurs efforts ; si cela est nécessaire, ils transportent le cadavre dans un terrain meuble, et ils l’enterrent en faisant preuve de beaucoup de sens, sans se quereller pour le choix de celui qui aura le privilège de pondre dans le corps enseveli. Et quand Gledditsch attacha un oiseau mort à une croix faite de deux bâtons, ou suspendit un crapaud à un bâton planté dans le sol, il vit les petits nécrophores unir leurs intelligences de la même façon amicale pour triompher de l’artifice de l’homme6 .

Même parmi les animaux qui sont à un degré assez peu développé d’organisation, nous pouvons trouver des exemples analogues. Certains crabes terrestres des Indes occidentales et de l’Amérique du Nord se réunissent en grandes bandes pour aller jusqu’à la mer où ils déposent leurs œufs. Chacune de ces migrations suppose accord, coopération et assistance mutuelle. Quant au grand crabe des Moluques (Limulus), je fus frappé (en 1882, à l’aquarium de Brighton) de voir à quel point ces animaux si gauches sont capables de faire preuve d’aide mutuelle pour secourir un camarade en détresse. L’un d’eux était tombé sur le dos dans un coin du réservoir, et sa lourde carapace en forme de casserole l’empêchait de se remettre dans sa position naturelle, d’autant plus qu’il y avait dans ce coin une barre de fer qui augmentait encore la difficulté de l’opération. Ses compagnons vinrent à son secours, et pendant une heure j’observai comment ils s’efforçaient d’aider leur camarade de captivité. Ils venaient deux à la fois, poussaient leur ami par-dessous, et après des efforts énergiques réussissaient à le soulever tout droit ; mais alors la barre de fer les empêchait d’achever le sauvetage, et le crabe retombait lourdement sur le dos. Après plusieurs essais on voyait l’un des sauveteurs descendre au fond du réservoir et ramener deux autres crabes, qui commençaient avec des forces fraîches les mêmes efforts pour pousser et soulever leur camarade impuissant. Nous restâmes dans l’aquarium pendant plus de deux heures, et, au moment de partir, nous revînmes jeter un regard dans le réservoir : le travail de secours continuait encore ! Depuis que j’ai vu cela, je ne puis refuser de croire à cette observation citée par le Dr Erasmus Darwin, que « le crabe commun, pendant la saison de la mue, poste en sentinelle un crabe à coquille dure n’ayant pas encore mué, pour empêcher les animaux marins hostiles de nuire aux individus en mue qui sont sans défense7 ».

Les faits qui mettent en lumière l’entr’aide parmi les termites, les fourmis et les abeilles sont si bien connus par les ouvrages de Forel, de Romanes, de L. Büchner et de sir John Lubbock, que je peux borner mes remarques à quelques indications8 . Si, par exemple, nous considérons une fourmilière, non seulement nous voyons que toute espèce de travail - élevage de la progéniture, approvisionnements, constructions, élevage des pucerons, etc., - est accomplie suivant les principes de l’entr’aide volontaire, mais il nous faut aussi reconnaître avec Forel que le trait principal, fondamental, de la vie de beaucoup d’espèces de fourmis est le fait, ou plutôt l’obligation pour chaque fourmi, de partager sa nourriture, déjà avalée et en partie digérée, avec tout membre de la communauté, qui en fait la demande. Deux fourmis appartenant à deux espèces différentes ou à deux fourmilières ennemies, quand d’aventure elles se rencontrent, s’évitent. Mais deux fourmis appartenant à la même fourmilière, ou à la même colonie de fourmilières, s’approchent l’une de l’autre, échangent quelques mouvements de leurs antennes, et « si l’une d’elles a faim ou soif, et surtout si l’autre a l’estomac plein..., elle lui demande immédiatement de la nourriture ». La fourmi ainsi sollicitée ne refuse jamais ; elle écarte ses mandibules, se met en position et régurgite une goutte d’un fluide transparent qui est aussitôt léchée par la fourmi affamée. Cette régurgitation de la nourriture pour les autres est un trait si caractéristique de la vie des fourmis (en liberté), et elles y ont si constamment recours pour nourrir des camarades affamées et pour alimenter les larves, que Forel considère le tube digestif des fourmis comme formé de deux parties distinctes, dont l’une, la postérieure, est pour l’usage spécial de l’individu, et l’autre, la partie antérieure, est principalement pour l’usage de la communauté. Si une fourmi qui a le jabot plein a été assez égoïste pour refuser de nourrir une camarade, elle sera traitée comme une ennemie ou même plus mal encore. Si le refus a été fait pendant que ses compagnes étaient en train de se battre contre quelqu’autre groupe de fourmis, elles reviendront tomber sur la fourmi gloutonne avec une violence encore plus grande que sur les ennemies elles-mêmes. Et si une fourmi n’a pas refusé de nourrir une autre, appartenant à une espèce ennemie, elle sera traitée en amie par les compagnes de cette dernière. Tous ces faits sont confirmés par les observations les plus soigneuse


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