
Traduit de Der Bankrott des russischen StaatKommunimus,
Berlin, 1921,
par Pierre Galissaire
D’après les Éditions Spartacus,
Série B, n° 154, février 1998.
Sommaire
Rudolf Rocker, par Jean Barrué 4
Chapitre I. — La faillite du communisme d'État russe 6
La calomnie, arme de la bourgeoisie, — Il faut prendre position — L'atmosphère
étouffante du despotisme — La faillite du socialisme d'État.
Chapitre II. — Un faux argument historique 14
L'exemple de la Révolution française — LÉNINE
et le système des conseils
Chapitre III. — L'activité «contre-révolutionnaire»
des anarchistes russes 18
Une manœuvre de Boukharine — Les anarchistes à la pointe du
combat — Massacres commis par les bolcheviks. Position des anarchistes.
Chapitre IV. — Nestor MAKHNO et les bolcheviks 25
Contre Wrangel le gouvernement traite avec MAKHNO — Nouvelles trahisons
et calomnies des bolcheviks.
Chapitre V. — L'insurrection de Cronstadt 31
Une résolution unanime de Cronstadt — Les étapes de la
révolution — «Appel au prolétariat du monde entier».
Chapitre VI. — Origine et signification de l'idée de conseils
38
La Ire Internationale et l'idée
de dictature — Les conceptions opposés de MARX-ENGELS et de BAKOUNINE.
Chapitre VII. — L'idée de dictature, héritage de la
bourgeoisie 42
Les leçons de la Révolution française — Conquête
ou destruction de l'État.
Chapitre VIII. — De la nature de l'État 46
La commissariocratie, nouvelle classe — Comment naquit l'État
moderne.
Chapitre IX. — De l'essence de la révolution populaire: liberté
et socialisme 51
Révolution bourgeoise ou révolution des masses — Les
aspirations profondes des masses — La discipline et les révoltes
ouvrières,— Les bolcheviks contre l'initiative de la base — Le retour
des propriétaires capitalistes.
Chapitre X. — La IIIe Internationale,
organe de la politique d'État bolchevique 59
Quand s'ouvrent les yeux — Le rôle de la IIIe Internationale.
Chapitre XI. — L'influence du bolchevisme sur le mouvement ouvrier
international 64
Les conditions de l'unité du mouvement ouvrier — Noyautage ou
compétition loyale.
Chapitre XII. — La malédiction du centralisme 69
Unité des forces, indépendance de la pensée et
de l'action — «Qui détient le pouvoir en abuse».
Rudolf Rocker 1
On ignore à peu près tout, en France, du mouvement anarchiste
de langue allemande entre 1880 et 1933. Aucun effort n'a été
fait pour traduire et diffuser les écrits de MOST, ROCKER, LANDAUER,
RAMUS — pour ne citer que quelques noms ! Indifférence ou paresse
? Je ne sais, mais la comparaison avec l'immense travail fourni par nos
camarades espagnols ne tourne pas à l'honneur du mouvement libertaire
français. Cependant, les éditions Spartacus ont récemment
publié un texte fondamental d'Arthur LEHNING : Anarchisme et marxisme
dans la révolution russe2 (écrit
en 1929) et elles présentent aujourd'hui aux lecteurs la Faillite
du communisme d’État russe,3
de Rudolf ROCKER. Cet écrit, paru en 1921, «constitue la première
critique globale des principes du bolchevisme publiée en langue
allemande du côté anarchiste» (A. LEHNING). Le traducteur
est notre camarade Pierre GALLISSAIRES à qui nous devons une nouvelle
et excellente traduction de l'Unique et sa Propriété,
parue à Lausanne, aux éditions de l'Âge d'homme.
Rudolf ROCKER naquit à Mayence le 25 mars 1873. Ses parents étaient
pauvres et il les perdit alors qu'il n'avait pas dix ans. Il fut élevé
dans un orphelinat et son enfance fut malheureuse. À quatorze ans
il partit travailler en qualité d'apprenti relieur et, dès
quinze ans, il découvre les idées sociales et prend une part
active au mouvement ouvrier allemand. Il fut initié à l'anarchisme
par les écrits de Johann MOST (1846- 1906). L'anarchiste exilé
allemand MOST avait fondé à Londres la revue Freiheit
en 1879. Condamné à seize mois de prison à la suite
d'un article sur l'exécution du tsar ALEXANDRE II, MOST, à
l'expiration de sa peine, émigra à New York (décembre
1882) et continua là-bas la publication de Freiheit. Les
articles de MOST firent une grosse impression sur le jeune ROCKER et, bien
plus tard, en 1921, il devait préfacer une brochure de MOST, réédité
à Berlin, et qui avait paru à New York en décembre
1889 : Der kommunistische Anarchismus.
Malgré la répression féroce qui frappait alors
en Allemagne toute propagande subversive, le jeune ROCKER introduisit clandestinement
et diffusa de nombreuses brochures anarchistes. Selon la vieille coutume
de la Wanderschaft, une fois son apprentissage terminé, il fit son
tour d'Allemagne, profitant de ses pérégrinations pour semer
un peu partout les idées anarchistes. C'est ainsi qu'en 1891 il
assista à Bruxelles à une grande réunion anarchiste
et se lia d'amitié avec le militant antimilitariste hollandais Domela
NIEUWENHUIS. En 1892, il est expulsé d'Allemagne pour «propagande
écrite» : il vient à Paris où, dit-il, «je
connus mieux les idées libertaires et spécialement celles
de d'Élisée RECLUS qui me firent grosse impression».
C'est l'époque de la grande chasse aux anarchistes en France.
ROCKER est expulsé et se rend à Londres, milite dans le mouvement
allemand émigré et fait la connaissance de KROPOTKINE, MALATESTA,
Louise MICHEL. À partir de 1893, son activité s'exerce au
sein du mouvement israélite londonien de tendance libertaire et
il devient l'éditeur de l'hebdomadaire rédigé en yiddish,
Frei arbeiter Stimme (La Voix du travailleur libre). Ce journal,
qui n'a jamais cessé sa parution, fut transféré à
New York et est certainement, à l'heure actuelle, le doyen de la
presse anarchiste mondiale. ROCKER dirigea aussi la revue juive Germinal
et consacra vingt ans de sa vie à cette tâche. Il fit aussi
quelques voyages aux États-Unis et au Canada, prononçant
des conférences en anglais qui connurent un vif succès.
Il participa, en 1907, avec MALATESTA et SCHAPIRO, au congrès
anarchiste d'Amsterdam. Son opposition à la guerre de 14-18 lui
valut d'être arrêté par les autorités anglaises
et il fut interné dans un camp de concentration jusqu'à la
fin de la guerre. En mars 1918, il fut expulsé vers l'Allemagne...
où, très rapidement, les autorités allemandes l'expulsèrent
à leur tour. Il vécut alors à Amsterdam jusqu'au début
de la révolution allemande et rentra alors à Berlin. Sous
la dictature de NOSKE, il fut interné dans un autre camp de concentration.
Une fois libéré, il participa au regroupement des anarcho-syndicalistes
allemands : au congrès des 27-30 décembre 1919, il fait adopter
«La déclaration des principes du syndicalisme» qui repoussait
l'État et l'étatisme et rejoignait les conceptions de la
fédération espagnole. Le congrès de 1919 groupait
les représentants de 100.000 ouvriers allemands et allait être
l'origine de la future Association internationale des travailleurs (A.I.T.).
Le nazisme et la guerre conduisirent ROCKER aux États-Unis. En
1956, il perdit sa compagne Milly WITKOP, militante anarchiste d'origine
israélite. Il mourut en 1958 dans la banlieue de Compond (États-Unis)
au sein d'une vieille communauté fondée par des compagnons
anarchistes individualistes.
Propagandiste par l'action, ROCKER le fut aussi par l'écrit.
Il a écrit une cinquantaine de brochures et ses articles, épars
dans la presse anarchiste internationale, rempliraient plusieurs volumes.
Mais il nous laisse aussi des œuvres qui dépassent la simple actualité.
Deux biographies : Johann Most, la vie d'un rebelle et Max Nettlau,
l'Hérodote de l'anarchisme. Et surtout Nationalisme et culture
et Régression et révolution. Il serait souhaitable
que ces deux derniers ouvrages soient connus du public français.
CHAPITRE I
La faillite du communisme d'État russe
La Russie présente depuis quelques mois les signes d’une crise
intérieure, dont les inévitables conséquences pourraient
avoir une importance sans doute plus décisive pour son proche avenir
que toutes les secousses qui l'ont ébranlée jusqu'ici au
cours de la révolution. Les compromis économiques du gouvernement
russe avec le capitalisme étranger, la révolte de Cronstadt,
la déclaration de guerre ouverte aux anarchistes et aux syndicalistes
faite par LÉNINE au Xe Congrès
du parti communiste, la féroce persécution de tous les partis
et tendances socialistes non bolcheviques et, last but not least,
l'indéniable processus de décomposition à l'intérieur
du parti communiste lui-même sont autant de phénomènes
dont on ne peut méconnaître l'importance ni mesurer aujourd'hui
les effets sur le mouvement ouvrier international. C'est précisément
l'extraordinaire importance de la crise actuelle pour l'ensemble du mouvement
socialiste qui nous pousse à prendre publiquement position.
Dans le cas présent, ce n'est pas tant la critique en elle-même
que les manifestations qui l'accompagnent et les circonstances dans lesquelles
elle est faite qui rendent terriblement difficile une prise de position
claire et sans équivoque sur la question. Il ne s'agit en effet
pas seulement d'oppositions théoriques déterminées
et de conceptions différentes des phases probables du développement
social, mais encore de problèmes d'une importance historique mondiale,
dont la solution dans l'un ou l'autre sens exerce une influence puissante
sur l'avenir de l'Europe et de l'ensemble du monde civilisé. Aussi,
tout socialiste et révolutionnaire sincère devrait-il aborder
ces problèmes avec d'autant plus de prudence et de maîtrise
de soi, éliminer toutes les questions de nature personnelle de son
horizon et s'efforcer de rechercher le point central et l'origine profonde
de tous les phénomènes en question. Mais, même dans
ce cas, un jugement n'aura toujours qu'une signification relative, étant
sujet à maintes opinions erronées, principalement sur les
points d'importance secondaire ; du moins aura-t-on la satisfaction personnelle
de s'être gardé de ces impulsions aveugles dues à des
humeurs passagères qui furent jusqu'à présent un obstacle
insurmontable à tout vrai jugement.
Dans la grande bataille pour ou contre Moscou, qui a maintenant commencé
dans tout le mouvement ouvrier, on ne trouve à vrai dire pour le
moment guère d'exemples d'une telle manière de traiter le
problème. Il semble que l'on veuille au contraire empêcher
tout approfondissement de la question par de frénétiques
déformations des faits et un culte borné des grands mots.
Une haine aveugle, une imbécile phraséologie jouent toujours
le rôle plus éminent dans un combat qui est d'une importance
vitale pour le développement du mouvement socialiste. Mais, il faut
le dire dès maintenant, la responsabilité de cet état
désolant incombe presqu'entièrement aux hommes de Moscou
et aux partis communistes qui suivent leurs directives. Nous ne voulons
pas parler des débordements personnels de quelques-uns, qui se laissent
emporter par leur tempérament ou la passion politique, mais d'une
méthode froidement appliquée, qui ne recule devant aucune
bassesse, aucune diffamation personnelle, lorsqu'il s'agit d'atteindre
un but donné ou de se débarrasser d'un adversaire gênant.
Un coup d'œil sur la presse des différents partis communistes, en
particulier en Allemagne, suffit pour s'assurer que notre affirmation n'est,
hélas, que trop bien fondée. Qui n'est pas aveuglément
d'accord avec «les diktats» et les idées des hommes
au pouvoir à Moscou et de leurs petits suiveurs à l'étranger,
se voit irrémédiablement étiqueté «contre-révolutionnaire»
et flétri comme traître au mouvement ouvrier. Toute la polémique
de ces gens vise pour ainsi dire à l'empoisonnement moral des puits.
Il est cependant remarquable que ceux-là mêmes qui s'efforcent
de discréditer comme «petite-bourgeoise» et au service
de la bourgeoisie toute tendance du mouvement ouvrier qui leur déplaît
aient emprunté à la même bourgeoisie cette arme tristement
connue de la suspicion systématique des adversaires politiques.
La calomnie, arme de la bourgeoisie4
Lorsque ROBESPIERRE et SAINT JUST préparaient la condamnation
des hébertistes, la presse jacobine commença à accuser
ces derniers d'être des «agents de PITT». Depuis lors,
ce jeu criminel ne cesse d'être joué et la dernière
guerre nous a amplement fourni en exemples du procédé. Quiconque
osait, en Angleterre, en France ou ailleurs, dire un mot de protestation
contre la grande boucherie des peuples était traité d'agent
allemand par la meurtrière presse patriotique, tandis qu'en Allemagne
même, tout opposant à la guerre était évidemment
un «espion anglais». Or cette misérable méthode,
dont l'utilisation était restée jusqu'à présent
l'apanage douteux du plus bas terrorisme journalistique bourgeois, est
aujourd'hui l'arme préférée de la presse du parti
communiste russe et de ses tristes succursales à l'étranger.
Maria SPIRIDONOVA5 et les maximalistes
: des contre-révolutionnaires ! les anarchistes : des contre-révolutionnaires
! les syndicalistes : des contre-révolutionnaires ! MAKHNO : un
contre-révolutionnaire ! les insurgés de Cronstadt : des
contre-révolutionnaires ! Et qui ne le croit pas ne peut naturellement
qu'être un contre-révolutionnaire !
Les circonstances particulières du développement de la
révolution russe ont permis aux partisans du «communisme»
moderne de mettre cette tactique jésuitique en pratique aussi longtemps
et avec autant de succès. L'explosion de la révolution russe
fut en effet le premier signe flamboyant du réveil de l'humanité
dans l'horrible monotonie de la tuerie qui avait transformé l'Europe
en un immense abattoir. Le monde entier se prit à respirer de nouveau
: le maléfice était rompu ! L'effrayante hypnose de la folie
meurtrière, qui avait entraîné depuis des années
l'humanité dans une ronde insensée de sang et de ruines,
avait perdu sa force — on sentait venir sa fin. De même qu'autrefois
la guerre d'indépendance des colons américains avait donné
une puissante impulsion à l'idée révolutionnaire dans
l'ancienne France, la Révolution russe agissait maintenant sur l'évolution
politique en Allemagne et en Autriche, précipitant l'écroulement
des puissances centrales. La révolution avait délivré
le monde de la malédiction de la guerre, ce qui explique l'immense
enthousiasme qu'elle souleva dans la classe ouvrière tout entière
et même dans des milieux d'habitude tout à fait étrangers
à la cause révolutionnaire. On y voyait le début d'une
ère nouvelle en Europe et au sein des masses prolétariennes
se levait un puissant désir de libération de l'esclavage
salarié, surtout après la chute de KERENSKI et la prise du
pouvoir par les bolcheviks.
Dans les pays latins, cette sympathie sans mélange pour la Révolution
russe avait une autre raison particulière. Là où les
traditions du vieux mouvement bakouniniste sont encore vivantes dans les
masses ouvrières, on n'était que trop porté à
confondre le bolchevisme avec les idées de Bakounine et ses tentatives
de réalisation.
Lorsque, par la suite, les puissances impérialistes de l'Entente
mobilisèrent contre la Russie et y déchaînèrent
la contre-révolution, lorsque les hordes de KOLTCHAK, DENIKINE et
WRANGEL menacèrent l’existence de la république soviétique,
la sympathie de tout vrai révolutionnaire, de quelque tendance qu'il
se réclame, alla sans partage à la Russie soviétique.
Et tous ceux qui sont un tant soit peu au courant des choses savent que
beaucoup d'entre eux, bien qu'ils fussent fondamentalement opposés
aux théories bolcheviques, n'en restèrent cependant pas à
une sympathie platonique. Telle fut en particulier l'attitude de nos camarades
anarchistes, aussi bien en Russie même que dans tous les autres pays.
Des hommes comme KROPOTKINE, MALATESTA, BERTONI, Domela NIEuWENHUIS, Sébastien
FAURE et bien d'autres, qui s'étaient dès le début
expressément opposés au bolchevisme, se placèrent
sans hésiter un instant aux côtés de la Russie révolutionnaire,
non pas parce qu'ils étaient d'accord avec les principes et directives
bolcheviques, mais simplement parce qu'ils étaient des révolutionnaires
et, comme tels, les ennemis de toute tentative contre-révolutionnaire.
La presse anarchiste et syndicaliste s'efforça particulièrement
d'observer une grande retenue dans sa critique des idées bolcheviques,
pour ne pas apporter d'eau aux moulins de la contre-révolution.
Bien des nouvelles qui nous parvenaient, bien des mesures du gouvernement
soviétique que nous pensions devoir être fatales au développement
de la révolution, furent passées sous silence, car l'on se
disait que ce n'était pas le moment de critiquer. Chacun ressentait
toute la force des énormes difficultés qui s'amassaient en
Russie et menaçaient le cours des événements révolutionnaires.
Aussi se disait-on qu'il est plus facile de formuler des critiques que
d'améliorer les choses et c'est ce sentiment instinctif de responsabilité
qui fit que beaucoup d'entre nous se turent à une époque
où la Russie, saignant de mille blessures, devait se battre pour
son destin. Mais ce fut justement cette position difficile, où l'irrésistible
pression des circonstances poussa toutes les tendances non bolcheviques
du mouvement socialiste en général, qui donna aux partisans
sans scrupules du bolchevisme la possibilité de diffamer comme contre-révolutionnaires
tous ceux qui suivaient une autre voie et ne voulaient pas se plier à
leur diktat.
Il faut prendre position
Les temps ont depuis bien changé. La Russie elle-même est
arrivée à un tournant de son évolution interne, qui
pourrait être décisif pour son proche avenir. Les fameux 21
points6 de LÉNINE et la tentative
de la «IIIe Internationale»
d'attirer l'ensemble du mouvement ouvrier dans le sillage du communisme
d'État nous forcent à prendre publiquement position.
Ceux qui croyaient que les dirigeants russes étaient obligés
par la fatalité de la guerre de prendre des mesures auxquelles ils
répugnaient en leur for intérieur, et qu'avec la fin des
hostilités l'état de guerre dans la vie politique russe verrait
aussi venir son terme, ont été amèrement déçus.
L'état des choses ne s'est pas amélioré, il est devenu
tout simplement insupportable. Une terrible réaction domine aujourd'hui
le pays, y étouffant toute vie spirituelle.
Au cours des derniers mois, nous avons eu l'occasion de nous entretenir
avec des douzaines d'hommes et de femmes qui avaient pris part aux congrès
de la IIe Internationale et de l'Internationale
des syndicats rouges à Moscou et qui nous ont rapporté ce
qu'ils avaient vécu et appris. Parmi eux se trouvaient des partisans
des tendances socialistes les plus diverses et des citoyens de huit nations
différentes, mais quel changement d'hier à aujourd'hui !
Autrefois, la plupart de ceux qui revenaient de Russie n'étaient
que louanges sur tout ce qu'ils avaient vu. Tout était comme il
faut, chaque limitation de liberté justifiée par l'absolue
nécessité dans la situation critique du pays et le moindre
début de doute signifiait une haute trahison de la cause révolutionnaire.
Cela dit, quatre-vingt-dix pour cent de nos rouges pèlerins, partis
pour La Mecque moderne puiser la sagesse révolutionnaire à
sa source, n'avaient absolument rien appris sur l'état véritable
de la Russie. La plupart ne connaissaient pas le russe et logeaient à
l'Hôtel Lux, à Moscou, ou dans quelque autre logement convenable.
Une troupe d'employés zélés — pour la plupart agents
de la Tchéka — s'occupaient amplement du bien-être physique
et intellectuel de leurs hôtes et les renseignaient sur tous les
détails du merveilleux monde communiste. Sous leur conduite, ils
visitaient ainsi usines, écoles, théâtres, etc., et
faisaient dans de confortables wagons de chemin de fer, ou même en
auto, des excursions dans le pays — toujours sous les yeux vigilants des
agents soviétiques, attentifs à ce que rien ne vienne troubler
le programme prévu. On leur montrait des villages à la Potemkine
et ils s'en émerveillaient ; quant à l'état réel
des campagnes, fort peu d'entre eux en voyaient quelque chose. La plupart
ne soupçonnaient même pas qu'ils étaient victimes d'un
mauvais charme de théâtre. En outre, le ministère des
Finances se montrait très prévenant pour hôtes et délégués,
ce qui ne contribuait naturellement pas peu à faire monter chez
plusieurs de quelques degrés encore l'enthousiasme dû. Ainsi
le monde est-il depuis quelques années inondé d'un flot d'articles
de journaux, de brochures et de livres écrits par des gens qui,
après avoir passé six ou huit semaines en Russie, se sont
sentis obligés de communiquer leurs «expériences»
à leurs contemporains étonnés. Nul autre que Bill
HAYWOOD7 vient de nous en donner un
exemple typique en remplissant, deux jours à peine après
son arrivée à Moscou, les colonnes du journal londonien Daily
Herald d'un véritable hymne à la louange de la Russie
soviétique. Lorsqu'un homme comme HAYWOOD ne recule pas devant une
aussi niaise escroquerie, n'ayant apparemment même pas compris le
caractère réprouvable d'une telle manière d'agir,
que peut-on bien attendre d'esprits subalternes de troisième ou
quatrième qualité ?
Mais, comme nous le disions, un grand changement est intervenu en ce
domaine et l'on sent qu'un profond dégrisement se fait jour. Parmi
les douzaines de camarades socialistes des tendances les plus diverses
évoqués plus haut, revenus de Russie ces dernières
semaines, nous n'en avons plus trouvé un seul pour prononcer un
jugement empreint de la même naïveté qu'autrefois. Tous,
sans exception, étaient très inquiets et la plupart, amèrement
déçus par ce qu'ils avaient vu, donnaient libre cours à
leurs sentiments. Nous avons vu des hommes, partis enthousiastes, voire
fanatiques partisans du bolchevisme, rentrer totalement brisés et
ayant perdu tout espoir. Parmi eux, un camarade espagnol qui, quelques
mois auparavant, avait encore accusé publiquement les syndicalistes
allemands de mentalité contre-révolutionnaire pour avoir
communiqué au monde l'appel au secours désespéré
des anarcho-syndicalistes russes et exigé des dirigeants russes
la libération des révolutionnaires emprisonnés.
L'atmosphère étouffante du despotisme
Ce ne furent nullement les terribles conditions économiques existant
en Russie qui amenèrent ces hommes et ces femmes à réviser
leur opinion, mais avant tout l'atmosphère étouffante de
l'insupportable despotisme qui y pèse aujourd'hui comme un épais
nuage et auquel il a été réservé de pousser
à leur limite les pires excès du tsarisme. L'impitoyable
répression de toute pensée libre, l'absence de toute garantie
de liberté personnelle, ne serait-ce qu'à l'intérieur
de certaines limites comme c'est le cas même dans les pays capitalistes,
la suppression de tous les droits donnant aux travailleurs la simple possibilité
de faire connaître leurs idées et leurs sentiments — tels
que la liberté de réunion, le droit de grève, etc.
— l'effroyable développement d'un système de police et d'espionnage
qui dépasse tout ce qui a pu exister dans ce sombre domaine, la
pétaudière des commissaires et l'aveugle routine de toute
une hiérarchie de fonctionnaires sans esprit, qui a depuis longtemps
étouffé tout mouvement d'autonomie et de vie dans les masses
— tout cela, parmi de nombreux autres faits que l'on ne peut plus dissimuler
aujourd'hui avec la même habileté qu'autrefois, a ouvert bien
des yeux qui semblaient avoir succombé sans espoir à l'hypnose
générale.
Mais d'autres phénomènes troublants se manifestent aujourd'hui,
que beaucoup, revenus il y a seulement quelques mois, auraient alors estimés
impossibles. Des gens qui, il n'y a pas longtemps, déclaraient traître
à la classe ouvrière et contre-révolutionnaire quiconque
osait émettre la moindre critique au sujet des méthodes et
manière d'agir des dictateurs moscovites, sont aujourd'hui devenus
leurs furieux adversaires. Le parti communiste ouvrier allemand (KAPD)
en offre un exemple classique, lui dont les chefs aux regards avides de
roubles guignaient Moscou, essayant de s'attirer la bienveillance et les
bonnes grâces de la centrale russe par une phraséologie «révolutionnaire»
aux limites du ramollissement cérébral. Il y a trois mois
à peine, ces lilliputiens de l'esprit, qui ne se plaisent que dans
des poses de héros de tragédie et ont de terribles colères
lorsque d'aucuns ne prennent pas leur sotte farce au sérieux, rampaient
à la lettre aux pieds de la IIIe
Internationale et se séparaient de leurs têtes les plus capables
pour profiter de la manne de roubles ; or les voici maintenant qui rivalisent
formellement dans la diffamation de cette même Internationale et
de l'Union soviétique: «LÉNINE ne veut pas la révolution
! La IIIe Internationale est la plus grande
escroquerie qui soit ! TROTSKI, ZINOVIEV, RADEK et consorts, des escrocs
! Le gouvernement soviétique devenu simple représentant du
capitalisme ! Le gouvernement bourgeois soviétique, avocat des intérêts
de la bourgeoisie internationale !», tels sont aujourd'hui les titres
du journal l'Ouvrier communiste. Nous avons bien peur, quant à
nous, que d'aussi soudains retournements politiques ne se renouvellent
souvent et que les bolcheviks ne doivent encore connaître beaucoup
d'amères déconvenues, de la part précisément
de leurs partisans les plus fanatiques et les plus servilement dévoués.
La dernière prise de position du parti communiste allemand (KPD)
et l'affaire LEVI et Camarades sont de mauvais présages, et qui
donnent à penser. Ces phénomènes sont inévitables,
car un parti qui doit acheter ses propagandistes et ses hommes de confiance
en leur versant régulièrement de fortes sommes, loin de se
faire ainsi de vrais amis, favorise l'extension autour de lui d'une zone
marécageuse de corruption, qui attire irrésistiblement tous
les aventuriers politiques et qui lui sera à plus ou moins brève
échéance fatale.
Pour l'observateur sérieux, les condamnations actuelles des chefs
du KPD ne sont pas plus importantes que les louanges passées de
ces messieurs. On doit aussi peu en tenir compte, pour une étude
sérieuse des événements russes, que des invectives
de la presse bourgeoise, mais elles sont importantes comme symptômes
de l'état actuel des choses.
La faillite du socialisme d'État
Ce que nous pouvons observer aujourd'hui en Russie, c'est l'écroulement
d'un système, la déclaration de faillite du socialisme d'État
dans sa forme la plus rebutante. Le caractère personnel ou, comme
certains le prétendent, le manque de caractère des acteurs
de ce drame n'y joue qu'un rôle secondaire. Quand LÉNINE lui-même
se voit obligé de dire qu'au moins cinquante pour cent des «commissaires»
soviétiques ne devraient pas être à la place qu'ils
occupent, cela ne prouve pas encore en soi que son système est mauvais.
Mais qu'il ne puisse plus se débarrasser des mauvais esprits qu'il
a déchaînés et qui lui mangent maintenant la soupe
sur la tête, c'est là un phénomène qui a sa
racine dans le système et qui ne peut être expliqué
que par lui.
LÉNINE, ce grand opportuniste, le sent bien, même s'il
n'ose l'avouer ouvertement. Il sait que l'expérience bolchevique
a irrémédiablement fait faillite et que rien au monde ne
peut faire que ce qui est arrivé ne soit arrivé. C'est pourquoi
il appelle le capitalisme international à sa rescousse, tout autre
chemin lui étant barré. Lui reprocher d'être soudain
devenu modéré, dire que l'on doit chercher dans ce changement
d'opinion l'explication de son actuelle politique de compromission est
sans aucun fondement, et même simplement absurde. Le gouvernement
russe ne passe pas accord avec le capitalisme étranger parce que
LÉNINE et d'autres avec lui sont effectivement devenus modérés,
mais parce qu'il n'a plus d'autre moyen. Le pas qu'il fait aujourd'hui
n'est pas dû à un changement d'idées, mais à
l'inflexible nécessité, née de circonstances qu'il
a lui-même plus que quiconque contribué à créer.
Certes, il pourrait volontairement partir, cédant la place aux
éléments de gauche, mais c'est justement là ce que
ne fait pas un gouvernement. C'est en effet une caractéristique
essentielle de tout pouvoir, que ceux qui le détiennent cherchent
par tous les moyens à conserver le monopole de leur domination.
En ce qui concerne l'actuel gouvernement soviétique, il faut encore
tout spécialement considérer que son retrait, dans les conditions
présentes, aurait obligatoirement de lourdes conséquences
personnelles pour ses membres, d'où la nécessité actuelle
pour eux d'affirmer leur pouvoir sans aucune concession. La phrase célèbre
de LÉNINE : «Nous sommes prêts à tous les compromis
dans le domaine économique, mais à aucun dans le domaine
politique», est à ce point de vue très claire et peut
difficilement prêter à méprise.
Ainsi s'explique aussi la persécution des anarchistes, syndicalistes,
maximalistes, etc., menée ces temps derniers avec une ardeur toute
particulière : ne sont-ils pas justement ceux qui pourraient faire
obstacle au virage à droite et ne doivent-ils pas, en conséquence,
c'est-à-dire en vérité dans l'intérêt
de la raison d'État, être écartés d'une manière
ou d'une autre ?
Le fait que le gouvernement soviétique n'ait même pas hésité
à fermer l'imprimerie du Golos Truda 8
qui s'occupait principalement de l'édition des œuvres de KROPOTKINE,
est sans doute la meilleure preuve du cours que les bolcheviks ont fait
prendre à leur machine d'État. On se dirige toutes voiles
dehors, vers la droite et, afin que le passage se fasse le plus aisément
possible et sans de trop graves conflits, l'intérêt de l'actuelle
politique gouvernementale exige la mise à l'écart des éléments
de gauche.
Il se passe aujourd'hui en Russie des événements semblables
à ceux de mars 1794, pendant la Révolution française.
Lorsque ROBESPIERRE et la poignée d'hommes, qui avaient alors entre
leurs mains les destinées de la France, infléchirent leur
politique vers la droite, ils furent forcés d'abattre l'opposition
de gauche. Ils envoyèrent à l'échafaud les hommes
de la Commune, hébertistes et enragés — c'est-à-dire
ceux que le girondin BRISSOT nommait de manière significative les
«anarchistes» — tout comme aujourd'hui, en Russie, on emprisonne
ou livre au bourreau les vrais défenseurs du système soviétique,
les anarchistes, les syndicalistes et les maximalistes. La politique de
ROBESPIERRE a conduit la France au 9 Thermidor, puis à la dictature
militaire de NAPOLÉON. À quels abîmes la politique
de LÉNINE et de ses camarades conduira-t-elle la Russie ?
CHAPITRE II
Un faux argument historique
Nous avons dit plus haut que les conditions historiques particulières
dans lesquelles la Révolution russe s'est déroulée
jusqu'ici sont venues fort à propos pour les bolcheviks dans leur
combat contre leurs adversaires politiques. La situation extrêmement
difficile dans laquelle s'est trouvée la République soviétique
pendant les premières phases du régime bolchevik, lorsque
les hordes de la contre-révolution, soutenues par l'étranger,
menaçaient son existence même, a fait que l'on accepta chaque
mesure de coercition du gouvernement russe, chaque mesure de répression
par la violence de la critique publique comme allant pour ainsi dire de
soi et que l'on s'habitua à les justifier moralement en considération
des terribles circonstances. Aussi compréhensible qu'une telle conception
nous apparaisse, elle n'en comporte pas moins le grand danger de troubler
l'esprit critique au point de le supprimer peu à peu tout à
fait. C'est, en effet, ainsi que l'observateur perd, sans même en
être conscient et insensiblement, tout jugement personnel et tout
sens des proportions des événements réels. Une hypothèse
faite sous réserves devient finalement à ses yeux un principe
inflexible et une nécessité fatale. Ainsi, un grand nombre
de nos propres camarades anarchistes — et absolument pas des moins valables
— en vinrent-ils à plaider pour les bolcheviks à chacun de
leurs actes, parce qu'ils les tenaient pour «historiquement nécessaires».
La plupart de nos camarades, en Russie même, furent victimes de la
même hypnose, jusqu'à ce que les cruelles expériences
qu'ils firent leur aient enfin ouvert les yeux.
On prit l'habitude d'approuver les yeux fermés tout ce qui venait
de Russie et, lorsqu'on n'était pas précisément enthousiasmé
par bien des mesures adoptées, on se consolait en disant qu'elles
étaient inévitables dans l'intérêt de la révolution.
On en vint ainsi à s'accommoder de tout acte despotique du gouvernement
et de chaque violation brutale des plus élémentaires droits
de l'homme, fussent-ils dirigés contre d'authentiques révolutionnaires,
au moins aussi dévoués à la cause du socialisme que
les porte-parole de l'État bolchevik.
«Que voulez-vous, nous disait-on, les révolutions ne se
font pas avec de l'eau de rose. Au moment où toute la réaction
internationale s'est unie pour combattre la révolution, le gouvernement
soviétique est tout simplement obligé de prendre de telles
mesures... Et l'on attirait avec une prédilection particulière
notre attention sur l'histoire de la grande Révolution française
pour nous convaincre, par l'argument de l'expérience historique,
de ce que tout grand bouleversement social est lié à des
phénomènes semblables à ceux que nous observons aujourd'hui
en Russie.
L'exemple de la Révolution française
Malheureusement, c'est justement tout le contraire que nous montre l'expérience
historique. La véritable «dictature» de ROBESPIERRE
et de ses partisans et, avec elle, la persécution de toutes les
tendances vraiment révolutionnaires, ne commença que lorsque
la révolution fut finie et que l'État centralisé eut
pris sa succession. Même dans la période la plus critique
que la France révolutionnaire eut à traverser, on n'osa jamais
en venir à étouffer la presse révolutionnaire des
différentes tendances et à ne plus autoriser que les organes
officiels du gouvernement. Les plus extrêmes partisans de la dictature
n'osèrent pas même rêver de telles mesures. Même
à l'époque la plus terrible, lorsque les armées étrangères
se trouvaient sur le territoire français et que la contre-révolution
relevait en Vendée et dans d'autres régions sa tête
menaçante, on ne pensa ni à supprimer la liberté de
réunion ni à interdire toute critique des affaires publiques,
comme c'est le cas en Russie depuis des années. Certes, les Jacobins
s'efforcèrent sans trêve de rassembler toutes les forces révolutionnaires
entre les mains d'un gouvernement central fort, mais leurs tentatives n'eurent
pas de succès aussi longtemps que la révolution suivit une
ligne ascendante. Même des hommes comme Jacques Roux, LECLERC, VARLET,
DOLIVIER, CHALIER et bien d’autres éléments ultra-révolutionnaires
qui furent toujours les bêtes noires de ROBESPIERRE et de ses partisans,
purent poursuivre publiquement leur propagande orale et écrite.
Et que l'on n'aille pas croire que la critique publique contre l'Assemblée
nationale, puis la Convention, se faisait sur un ton modéré
! Un coup d'œil sur la presse révolutionnaire de l'époque
suffit pour se convaincre du contraire.
Cette liberté d'expression des opinions était d'ailleurs
le moteur nécessaire au progrès de la révolution et
au développement de l'initiative créatrice du peuple. Si
la Révolution française fut capable de surmonter tous les
obstacles qui s'accumulèrent devant elle et de délivrer le
pays — et l'Europe avec lui — de la tyrannie de la monarchie absolue et
du joug du servage, ce fut parce que les forces révolutionnaires
surent conserver leur autonomie et ne se soumirent à aucune dictature
gouvernementale. Les sections révolutionnaires de Paris et des provinces,
au sein desquelles se rassemblaient les hommes d'action, formant pour ainsi
dire le système nerveux de ce grand mouvement populaire, représentaient
un contrepoids sûr à la toute-puissance d'un gouvernement
central, qui ne pouvait que gêner l'élan révolutionnaire
et lui faire manquer ses buts. Ce n'est que plus tard, lorsque les forces
révolutionnaires actives se furent épuisées au combat
et que les Jacobins eurent réussi à dépouiller les
sections de leur autonomie et à les incorporer en tant qu'organes
subordonnés à l'appareil central d'État que commence
le déclin de la révolution. La victoire de ROBESPIERRE fut
aussi celle de la contre-révolution. Le 24 mars 1794 et le 9 Thermidor
sont les deux piliers sur lesquels s'édifia la victoire de la réaction.
Renvoyer à la Révolution française pour justifier
la tactique des bolcheviks en Russie, c'est donc faire preuve d'une totale
méconnaissance des faits historiques, qui présentent une
tout autre image. À tous les moments décisifs de la Révolution
française, en effet, l'initiative de l'action vint, à vrai
dire, directement du peuple. C'est dans cette manifestation créatrice
des masses que réside tout le secret de la révolution et
c'est précisément parce que les forces révolutionnaires
purent se développer librement et chaque tendance au sein du peuple
trouver la place adaptée à son efficacité que la révolution
fut capable d'abattre tous ses ennemis et de supprimer radicalement l'ignominieux
système féodal. Et c'est précisément parce
que le gouvernement bolchevik a réussi à paralyser tout mouvement
autonome des masses, à supprimer par la force brutale toutes les
autres tendances, étouffant ainsi systématiquement toute
véritable initiative révolutionnaire au sein du peuple, qu'il
est obligé aujourd'hui de revenir au capitalisme, après que
ses membres se soient rendu compte qu'ils ne peuvent aboutir par leurs
seules forces à la réalisation de leurs buts initiaux. Les
soviets auraient pu jouer en Russie le même rôle que les sections
pendant la Révolution française, mais une fois qu'ils eurent
été dépouillés de leur autonomie par le pouvoir
central, qui ne laissa subsister d'eux que le nom, ils perdirent immanquablement
toute influence féconde sur le cours de la révolution : il
ne leur resta plus qu'à traîner l'existence inutile et végétative
d'organes subordonnés de l'État.
Lénine et le système des conseils
Les bolcheviks n'ont jamais été partisans d'un véritable
système des conseils. En 1905, LÉNINE expliquait par exemple
au président du soviet de Saint-Pétersbourg que «son
parti ne pouvait sympathiser avec l'institution démodée du
système des conseils». Mais, comme les premières étapes
de la Révolution russe s'étaient justement développées
sur cette base du système des conseils, les Bolcheviks durent, lorsqu'ils
prirent le pouvoir, s'accommoder bon gré mal gré de cet héritage,
très douteux à leurs yeux. Toute leur activité tendit
alors à les dépouiller peu à peu de tout pouvoir et
à les subordonner au gouvernement central. Qu'ils y aient réussi,
voilà bien, à notre avis, l'immense tragédie de la
Révolution russe. En travaillant systématiquement à
la subordination de toutes les manifestations de la vie sociale au pouvoir
absolu d'un gouvernement doté de tous les droits, on ne pouvait
qu'aboutir à cette hiérarchie bornée de fonctionnaires,
qui a été fatale au développement de la Révolution
russe.
Lorsque Lénine explique aujourd'hui qu'il faut faire en sorte
que le capitalisme soit dirigé dans les eaux du capitalisme d'État,
le socialisme ne pouvant se développer qu'à partir de ce
dernier, ce n'est autre chose qu'une phrase destinée à couvrir
son embarras et dictée par la dure pression des conditions actuelles
— il le sait mieux que quiconque. Mais il faut bien rendre moins amer aux
ouvriers socialistes l'actuel cours à droite et l'on ne peut se
montrer trop difficile dans le choix des arguments. Nous prétendons,
quant à nous, que les cruelles persécutions auxquelles sont
soumises aujourd’hui en Russie les tendances socialistes les plus variées
— et tout spécialement celles de gauche — et la répression
brutale et systématique de toute opinion ne tendant pas à
l'aveugle justification du système actuel, ne naissent absolument
pas du sentiment de la nécessité de défendre les conquêtes
de la révolution et l'existence de la république soviétique
contre des intrigues ennemies, mais au contraire de l'aveugle suffisance
autoritaire d'un petit groupe, qui cherche à couvrir sa soif de
puissance du nom glorieux de «dictature du prolétariat».
CHAPITRE III
L'activité « contre-révolutionnaire
» des anarchistes russes
Une manœuvre de Boukharine
Lors de la séance finale du congrès de l’Internationale
des syndicats rouges à Moscou, il s'est produit un incident significatif
: BOUKHARINE, qui n'assistait au congrès qu'en qualité d'observateur,
prit soudain la parole, au grand étonnement des délégués
étrangers, pour lancer une attaque pleine de haine contre les anarchistes.
Les délégués avaient véritablement des raisons
d'être étonnés, une minorité parmi eux étant
seulement en mesure de deviner la cause profonde de ce pénible épisode.
Peu après l'arrivée des délégués
étrangers, une commission spéciale s'était en effet
constituée, avec mission de présenter à LÉNINE
et à d'autres représentants importants du gouvernement soviétique
une requête demandant la libération des anarchistes et anarcho-syndicalistes
emprisonnés. On promit aux membres de cette commission de faire
tout ce qui pouvait être fait dans ce domaine et l'on s'engagea en
même temps à ne pas parler publiquement au congrès
de cette pénible affaire. La commission tint sa parole et, pendant
toute la durée du congrès, la question des révolutionnaires
incarcérés ne fut pas évoquée. On peut alors
imaginer la stupeur des membres de la commission, lorsque soudainement
et pour ainsi dire juste avant la fermeture des portes, BOUKHARINE traîna
sans aucune motivation cette question devant le forum du congrès.
Mais la stupeur fut encore plus grande lorsque, le délégué
français SIROLLE ayant demandé la parole après le
discours de BOUKHARINE pour faire une déclaration au nom de la commission,
le président du congrès, LOZOVSKY, la lui refusa catégoriquement.
Ce comportement autoritaire du président, accordant la parole à
un non-délégué — et, qui plus est, sur une question
qui n'était pas à l'ordre du jour du congrès — pour
refuser le droit de réponse à un délégué,
suscita de manière bien compréhensible une vive émotion
dans le congrès. Les remous furent tels que le congrès faillit
s'achever dans le chaos et que LOZOVSKY se vit finalement obligé
de céder à la volonté générale des délégués
et d'accorder la parole à SIROLLE, concession devenue absolument
nécessaire, si l'on voulait éviter une rupture publique.
L'intention de BOUKHARINE n'était que trop évidente. Il
voulait tout simplement prendre le congrès par surprise, pour épargner
au gouvernement d'autres explications sur une question très incommode
et extrêmement délicate pour lui. Mais, pour des délégués
étrangers, pas encore suffisamment au fait des habitudes russes,
la manœuvre était un peu trop grosse et elle manqua son but.
BOUKHARINE essaya d'expliquer que l'on ne devait en aucun cas comparer
les anarchistes russes à ceux des autres pays, car il s'agissait
en Russie d'une espèce tout à fait particulière, contre
laquelle le gouvernement devait se défendre. Les anarchistes incarcérés
étaient de simples criminels, des partisans du «chef de bande»
MAKHNO, des gens que l'on avait pris les armes à la main, contre-révolutionnaires
avérés, etc.
M. BOUKHARINE est, sans aucun doute et à sa manière, un
homme adroit qui, s'il avait à l'époque honoré de
sa présence la tristement célèbre conférence
antianarchiste de Rome n'aurait certainement pas déshonoré
cette compagnie. Mais, malheureusement pour lui, ses affirmations ne pêchent
que par la moindre faute d'entretenir des rapports tendus avec la réalité
des faits. Il s'agit dans son cas des libres inventions d'un homme qui
cherche à sauver par tous les moyens le prestige menacé de
son gouvernement, fût-ce aux dépens de la vérité.
L'immense majorité des anarchistes emprisonnés en Russie
soviétique ne sont pas plus des partisans de MAKHNO qu’ils n’ont
été pris les armes à la main. La raison de leur emprisonnement
ne leur a jamais été communiquée, on les a jetés
au cachot uniquement à cause de leurs idées. Quelques-uns
des camarades récemment incarcérés ont ainsi exigé
des agents de la commission extraordinaire une justification de leur emprisonnement.
«Vous n'avez rien fait, leur fut-il répondu, mais vous pourriez
faire quelque chose.» Que l'on se représente la tempête
d'indignation qui s'élèverait dans un État bourgeois
courant dont la police ferait preuve d'une telle cynique franchise.
Qu'en est-il, en fait, de l'activité prétendument «contre-révolutionnaire»
des anarchistes russes ? Il suffit de considérer d'un peu plus près
leur rôle dans la révolution pour se convaincre que l'accusation
portée contre eux par les bolcheviks manque de tout fondement réel
et ne peut être attribuée qu'à la calomnie malveillante
pour raisons politiques.
Lorsqu'éclata la révolution, les anarchistes jouèrent
un rôle important et furent parmi les éléments les
plus actifs du mouvement révolutionnaire dans son ensemble. Ils
avaient alors un grand nombre de quotidiens et leur propagande avait pénétré
profondément dans les masses. À Cronstadt, Odessa, Iékaterinbourg
et dans nombre d'autres villes importantes, ils avaient les masses ouvrières
avec eux. Parmi les différentes tendances, les anarchistes-communistes
et les anarcho-syndicalistes jouissaient de la plus grande influence.
Les anarchistes furent les premiers à attaquer le gouvernement
provisoire et ce, à une époque où LÉNINE et
les bolcheviks parlaient encore en faveur de l'Assemblée nationale.
De même, ils avaient fait leur le mot d'ordre «Tout le pouvoir
aux Soviets !», alors que les bolcheviks ne savaient même pas
encore quelle attitude ils devaient prendre à l'égard de
ces derniers.
Les anarchistes à la pointe du combat
Lorsque commença la lutte ouverte contre le gouvernement KERENSKY,
les anarchistes furent les premiers en lice pour mettre les masses en mouvement.
Avant même que n'éclatent les soulèvements de Moscou
et de Pétrograd, les ouvriers anarchistes d'Iékaterinbourg
s'étaient déjà levés, mais, à Moscou
et à Pétrograd, ils se trouvèrent aussi à la
pointe du mouvement. Ce fut l'anarchiste Anatole Grigorievitch ZELESNIAKOV
qui, conduisant les matelots de Cronstadt, pénétra au Parlement
et renvoya les députés dans leurs foyers, ZELESNIAKOV, dont
la tête avait été mise à prix 400.000 roubles
par DENIKINE et qui devait tomber en juillet 1919 dans la lutte contre
les gardes blancs près d'Iékaterinoslav.
C'est un fait historique incontestable que, sans l'aide énergique
des anarchistes, les bolcheviks ne seraient jamais arrivés au pouvoir.
Les anarchistes combattirent partout aux endroits les plus dangereux. Ainsi,
lorsque les gardes blancs se furent alliés à Moscou aux bandes
de tueurs des Cent-Noirs,9 et retranchés
dans l'Hôtel Métropol, ce sont eux qui prirent d'assaut ce
bastion, après une sanglante bataille, qui dura trois jours entiers.
Dans le passage suivant, extrait de la revue les Temps nouveaux,
un de nos camarades russes a décrit de manière très
expressive les événements de cette époque : «LÉNINE
s'empressa de publier un décret — ce fut son premier — dans lequel
il déclarait que son parti se nommait désormais le parti
des communistes. Ce décret parut dans les Izvestia, qui annonçaient
par ailleurs que le gouvernement était décidé à
introduire le communisme dans toute la Russie. La fédération
anarchiste de Petrograd demanda alors à LÉNINE d'expliquer
ce qu'il entendait par communisme et de quelle manière il pensait
l'appliquer, s'il voulait le communisme libre ou bien plutôt un communisme
à sa façon, inventé par les bolcheviks pour mettre
les masses paysannes et ouvrières à la remorque de leur parti.
LÉNINE répondit qu'il souhaitait sérieusement introduire
le communisme libre dans toute la Russie, ajoutant cependant que cela ne
pouvait être réalisé que graduellement et demandant
en même temps la collaboration énergique de tous les groupes
anarchistes, afin qu'il soit en mesure de remplir cette difficile et immense
tâche. Les anarchistes furent assez naïfs pour prendre ces mots
pour argent comptant et soutenir les bolcheviks dans leur lutte pour le
but commun.»
Tout cela se passait à une époque où les bolcheviks
n'étaient pas encore sûrs de l'avenir le plus proche, où
les dangers menaçaient de tous côtés et où les
éléments contre-révolutionnaires se mettaient à
l'ouvrage dans tous les coins du pays. À Petrograd en particulier,
les soutiens de la réaction ne dormaient pas : ils cherchaient par
tous les moyens à exciter les masses ignorantes au meurtre et au
pillage pour faire tomber le nouveau gouvernement. Dans cette période
extrêmement critique pour eux, les bolcheviks, voyant que les anarchistes
étaient un précieux soutien, n'hésitèrent pas
à faire usage de cette force aussi longtemps que la situation l'exigea.
Ainsi, en décembre 1917, alors que Petrograd était en proie
à des hordes de soldats revenant du front et autres éléments
douteux. Ces bandes, armées jusqu'aux dents, pénétraient
dans les magasins et dépôts de vivres et pillaient à
cœur joie. Les bolcheviks envoyèrent des gardes rouges aux endroits
menacés pour mettre fin aux pillages. On essaya d'abord avec les
matelots, dans lesquels on avait encore quelque confiance. Après
quelques tentatives timides, ceux-ci passèrent finalement du coté
des pillards, faisant cause commune avec eux. Dans cette situation extrêmement
fâcheuse, seuls les anarchistes se montrèrent capables de
s'opposer aux hordes en question et de faire cesser les pillages, non sans
devoir le payer chèrement, laissant sur le terrain un grand nombre
de morts et de blessés.
Une fois les dangers passés, les bolcheviks commencèrent
à regarder les organisations anarchistes avec méfiance, ils
virent en elles des ennemis dangereux, plus dangereux encore que les contre-révolutionnaires,
car leur influence sur les paysans et les ouvriers devenait chaque jour
plus grande et ils organisaient partout des unions syndicalistes et des
communautés villageoises selon leurs conceptions. Le gouvernement
bolchevik n'osa cependant pas les combattre tout de suite, car le sol sous
ses pieds était encore beaucoup trop instable. On entama alors une
lutte sournoise contre eux dans la presse bolchevique. On comptait toujours
pouvoir attirer à soi les meilleurs éléments parmi
les anarchistes, en leur offrant des postes officiels dans l'appareil gouvernemental,
ce qui réussit malheureusement avec nombre d'entre eux, qui occupent
encore aujourd'hui de très importantes charges dans l'administration
soviétique.
Massacre par les bolcheviks. Position des anarchistes
Après l'armistice avec l'Allemagne, la misère se fit sentir
de manière très dure dans les masses. Les «commissaires
du peuple» ne trouvèrent d'autre remède à ce
mal que d'édicter décret sur décret, ce qui ne pouvait
évidemment avoir aucun effet. Les anarchistes, comme tous les autres
révolutionnaires sérieux, voyant maintenant où menaient
les agissements des bolcheviks, ne purent naturellement rester indifférents
à la ruine générale qui menaçait le pays et
la population tout entière. Ils commencèrent donc à
réagir avec les socialistes-r&
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