Source : Les Éditions Libertaires, 2004
J'ai reçu la lettre suivante:
Lyon, 14 octobre 1901
Monsieur Sébastien Faure ,
Je n'ai pas l'avantage de vous connaître, mais j'ai beaucoup entendu
parler de vous.
Votre journal, le Quotidien, que j'ai lu afin de me rendre compte
personnellement des idées que vous soutenez, des opinions que vous
émettez, m'a convaincue encore plus de tout ce qu’il y a de coupable
dans la campagne que vous dirigez contre tout ce qui s'appelle religion,
armée, discipline, patron.
Je suis protestante, j'aime ma religion, mais je ne suis pas une dévote:
si mes principes religieux sont fermement ancrés dans mon âme,
et assez pour que vos doutes, vos réfutations de l'existence même
de Dieu ne puissent les ébranler, je sais cependant respecter ceux
des autres. Que vous niiez vis-à-vis de vous-même toute idée
de religion, vous êtes libre : seulement, Monsieur, avez-vous jamais
pensé au mal que vous faites à l'humanité, en cherchant
à détruire toute croyance, et en ne conservant pas vos convictions
pour vous ?
Vous allez prêchant le néant, notre solitude sur la terre,
jetés là, pauvres êtres comme au hasard... sans âme,
probablement ! Et dans ces jours tristes où l'homme pleure un deuil,
par la loi commune de l'humanité, vous lui enlevez la suprême
ressource de consolation ! le revoir et l'au-delà ! Vous niez la
miséricorde divine ; savons-nous les intentions de Dieu à
notre égard, connaissons-nous ses voies mystérieuses ?
Obéissons à sa volonté sainte, soumettons-nous
à notre sort. Avec nos révoltes et nos colères, à
quoi aboutissons-nous, si ce n'est à nous rendre très malheureux
et, ce qui est pire, à rendre aux autres l'existence intolérable
?
Vous voulez, selon vos principes socialistes (beaux dans l'énoncé
quelquefois, mais qui ne se peuvent réaliser), améliorer
le sort du genre humain. Comment pourriez-vous donc le faire si vous détruisez
en lui son principe même de bonheur : la foi ? Et je n'entends pas
ici seulement la question de religion dans ce mot. J'entends l'amour de
son pays, le respect dû à notre armée, à ceux
qui nous dirigent, aux patrons, l'attachement à la famille. Combien
de fois je me suis révoltée en entendant les conversations
de jeunes gens, de jeunes filles, même de mon âge. Il semble
qu'avant d'avoir vécu, ils soient déjà las de la vie,
déjà tous imbus de principes faux, déjà tous
découragés, révoltés : c'est scepticisme, c'est
manque de respect pour tout ce qui est grand et noble, c'est athéisme,
c'est antipatriotisme ! Oh ! le vilain chant que votre Internationale !
J'aime les autres nations autant que la France, en tant qu'elles sont amies
avec notre pays, et je souhaite vivement la paix, la paix générale.
Mais laisseriez-vous envahir votre pays par les cohortes étrangères,
et si n'importe quel peuple voulait s'établir sur notre sol natal,
ne lui disputeriez-vous pas, pied à pied, ce terrain aimé
qui est nôtre ? Notre France, que ses fils aiment bien peu maintenant,
a toujours tenu une place respectable dans le monde ; ne venez pas détruire
son harmonie en soulevant Français contre Français, ouvriers
contre patrons et, plus que cela, hommes contre Dieu !
On m'a dit qu'un journal se fondait dans le but d'encourager les soldats
à se révolter contre leurs chefs, et à ne pas obéir
aux ordres donnés !
Que voulez-vous donc faire sans discipline ? Que deviendrait une armée
où chaque soldat irait à sa fantaisie ? Vous ne voulez pas
d'armée ? Il y a quelquefois des abus, j'en conviens ; quelques
chefs qui se laissent aller à traiter le soldat comme ils ne devraient
pas le faire, mais c'est là une exception. Voudriez-vous laisser
notre pays sans défensive possible, en cas d'incidents diplomatiques
?
Vous préconisez aussi les mariages non pas même civils,
mais libres sans autorisation ni légalisation devant témoins
à la mairie ! Ne voyez-vous donc pas assez de femmes abandonnées
par leur mari, ou de maris trompés par leur femme, avec notre régime
actuel ? Que deviendraient les revendications naturelles de l'un ou de
l'autre dans le cas d'abandon ou d'infidélité, il n'y aurait
aucune preuve. Et les enfants ? Notre pays déjà si dépeuplé
le serait encore bien davantage si les mères pouvaient craindre
de se voir un jour seules avec de petits êtres mourant de faim et
de froid !
Ne voyez-vous pas un rapprochement, Monsieur, avec notre pauvre pays,
bien vivace encore, mais que vous enverrez à la mort, par la destruction
du cœur de ses enfants ? Voulez-vous recommencer ce moment de la Terreur,
vous réjouissez-vous donc de voir couler des flots de sang, et Français
contre Français s'entre-tuer, égarés, rendus fous
par vos principes ?
Vous allez de ville en ville, les inculquer à la jeunesse française,
tuant en elle la vitalité de ses bons sentiments pour faire naître,
à la place, pensées de vengeance, révoltes, indifférence
et mépris pour tout ce qui est patrie, famille, honneur ; chaos
tumultueux et bouillants de mauvais ferments ! Où est la politesse
française si renommée autrefois à l’étranger,
la galanterie pour les dames, le respect pour la vieillesse ? Tout cela
a disparu ! Certains de vos principes sont fort beaux à leur base,
mais assimilés dans le cerveau de gens incultes, qui prennent à
la lettre ce qu'on leur dit sans se donner la peine de réfléchir
et de développer la pensée émise, ils deviennent néfastes
et nuisibles. Au lieu de leur faire du bien, vous les lancez dans un tourbillon
sans issue pour eux.
Tout le monde n'a pas, comme vous, Monsieur, une noblesse de caractère,
une conception haute de ses devoirs personnels dans le monde. Tous ne sont
pas capables de se bien conduire et, honnêtement, s'ils ne sentent
derrière eux une loi qui leur parle d'une façon beaucoup
plus explicite que ne pourraient le faire, chez eux, des sentiments d'honneur,
souvent bien endormis et quelquefois totalement nuls. Vous allez penser
peut-être que, avec mon titre de «jeune fille», je parle
au point de vue féminin ; ce n'est pas là mon mobile, attendu
que je sais fort bien que beaucoup de mes pareilles sont volages et ne
savent pas ce que c'est que la fidélité. Pour elles, aussi
bien que pour le sexe masculin, il faut une loi qui les maintienne dans
leur droit chemin s'il leur prenait fantaisie de s'en écarter.
On parle de grèves probables, de soulèvements d'ouvriers,
de maux de toutes sortes ! Et c'est vous, socialistes, qui êtes cause
de tout cela ! Vous devez connaître le troisième acte de Ruy
Blas, alors que celui-ci met à nu, devant de misérables
ministres, toute la misère et la plaie saignante de l'Espagne.
Je connais, d'après ce que l'on m'a dit de vous, Monsieur, toute
votre supériorité intellectuelle, et je sais que vous patronnez
de belles œuvres comme celle des enfants à la Montagne. Mais,
Monsieur, puisque vous savez quelquefois faire tant de bien, pourquoi ne
mettez-vous pas à contribution les talents incontestables que vous
avez reçus de Dieu pour le faire toujours ?
Vous avez abattu, troublé certains cerveaux, anéanti les
croyances de quelques cœurs rendus beaucoup malheureux par l'irritation
qu'ils ont conçue pour la société en général,
pourquoi ne chercheriez-vous pas à calmer ces maux, que vous et
d'autres de vos disciples avez soulevés ? Vous pourriez faire tant
de bien avec votre éloquence et votre parole persuasive, et vous
faites tant de mal !
Pardonnez-moi, Monsieur, d'avoir pris la liberté, moi inconnue,
de vous écrire une lettre pareille, mais je suis si désolée
de l'état actuel de notre société, je suis tellement
triste chaque fois que j'entends des propos de scepticisme et d'irréligion
autour de moi (et c'est souvent !), j'aime tellement notre chère
France, son armée, qui en est l'image vivante, notre cher drapeau
que vos disciples dédaignent de saluer à son passage, j'ai
tant de respect pour Dieu et toutes les religions, que je n'ai pas craint
de m'adresser à vous, Monsieur. Je vous sais si intelligent, et
doué de cœur que, au nom de notre pays, je vous en supplie : cessez
cette campagne hardie contre tout ce qui fait la force et le bonheur de
l'humanité : la foi.
Si vous avez quelques instants et si vous ne craignez pas, Monsieur,
de répondre à une jeune fille révoltée de vos
principes, je serais bien heureuse de recevoir une lettre de vous. Veuillez
excuser ce que ma lettre peut avoir de naïf, j'ai toujours l'habitude
de dire les choses comme je les pense, franchement.
Veuillez agréer, Monsieur, etc.
Fernande Ganeval, 5, rue Louis, à Villeurbanne.
Il n'y a, dans cette lettre, rien de particulièrement original.
Elle est, pourtant, intéressante à plus d'un titre ; d'abord,
parce qu'elle reflète un état d'âme très fréquent,
ensuite parce qu'elle soulève plusieurs questions sur lesquelles
il n'est jamais inutile de revenir.
Pour ces divers motifs, j'ai jugé à propos de la publier,
après en avoir obtenu l'autorisation de Mlle F. Ganeval.
Pour les mêmes motifs, je me propose d'y répondre incessamment.
Réponse à une croyante
Lyon, ce 20 octobre 1901
Mademoiselle,
Votre lettre m'a fait en même temps du plaisir et de la peine.
Elle m'a fait plaisir, parce qu'elle m'a appris que, quelque précaution
que vous preniez d'affirmer le contraire, la propagande antireligieuse,
anticapitaliste, antimilitariste et anticonjugale que je fais n’a pas été
sans faire trembler sur leurs bases vos croyances les plus fermes, vos
sentiments les plus vivaces.
Elle m'a fait de la peine, parce qu'elle dénote chez vous un
état d’inquiétude, de malaise, de tristesse, dont ma propagande
serait cause ; et je vous prie de croire, Mademoiselle, que je suis toujours
peiné de la souffrance d'autrui, à plus forte raison de celle
dont — fût-ce à mon insu, voire malgré moi — je serais
l'auteur.
Mais, si votre lettre m'a procuré cette étrange impression
de joie et d'affliction combinées, elle ne m'a inspiré, je
vous le déclare, aucune hésitation, aucun regret.
C'est le propre de l'homme convaincu de ne se point sentir troublé
par le spectacle, d'ordinaire en soi douloureux, des perplexités
qu'il détermine ; et c'est pour lui un avantage précieux
que cette inaltérable sérénité, dont la perte
l'arrêterait ou le ferait hésiter dans la voie que sa conscience
lui a tracée.
Mais vous avez sollicité, et je vous dois, Mademoiselle, quelques
explications. Fussiez-vous seule à les réclamer, je vous
les fournirais. Je ne cacherai pas, toutefois, que je mets à vous
les donner un empressement d’autant plus vif que votre cas est celui d'une
foule considérable de personnes: hommes ou femmes, jeunes gens ou
jeunes filles, que l'obscurité même des problèmes qui
agitent les générations de ce temps plonge dans une angoissante
anxiété, à laquelle ils espèrent échapper
— pauvres fous ! — en se réfugiant derrière les barricades,
qu'ils croient infranchissables, des croyances et des idées qui
ont bercé les générations éteintes.
Lisez ces lignes, Mademoiselle, mais pour les lire et les bien lire,
et vous en pénétrer, n'ouvrez pas seulement vos yeux ; appliquez-y
également votre intelligence et votre cœur. N'ayez cure que d'y
discerner la vérité.
La Vérité !
Vous croyez en Dieu, Mademoiselle. S'il existait, c'est Lui qui serait
la Vérité, c'est la Vérité qui serait Dieu
! En appliquant à l'étude de la Vérité toutes
vos facultés de compréhension, c'est donc à comprendre
Dieu lui-même que vous vous efforcerez.
* * *
Vous me reprochez tout d'abord de manquer de foi religieuse.
A vos yeux, cette irréligion est une faute.
Cette faute, je le confesse, Mademoiselle, je la commets : je ne crois
pas en Dieu; et de l'univers et de l'ensemble des phénomènes
qui le constituent, et des lois qui régissent les rapports du tout
et de la partie, je possède une conception qui, pour être
hésitante sur certains points encore enveloppés d'incertitude,
n'en est pas moins nettement matérialiste.
Il est compréhensible que, croyant à la création
et au créateur, à la législation et au législateur
divins, à la révélation et au révélateur
infaillibles, aux voies insondables et aux desseins mystérieux de
la Providence, vous considériez comme une faute, comme un impardonnable
péché l'acte de nier création et créateur,
législation et législateur impeccables, révélation
et révélateur suprêmes, Providence juste et miséricordieuse.
S'il y a faute à cela, Mademoiselle, s'il y a péché,
je proclame hautement que cette faute, ce péché sont les
miens. Mais je ne suis pas coupable.
J'ai cru en Dieu, je l'ai aimé. Quelque ardente que soit votre
foi, quelque profonde et pure que soit votre adoration, ma foi et mon adoration
furent, je vous l'affirme, à l’égal des vôtres.
Mais quand, le jour où j'ai voulu voir Dieu de plus près,
je l'ai cherché, quand je l'ai cherché, non plus avec le
stupide fanatisme du primitif, non plus avec la crédulité
naïve et confiante de l'enfant, non plus avec la sottise de l'ignorant,
mais avec l'âpre désir d'attacher ma foi à un point
solide, avec la volonté formelle d'aller, dans le champ des investigations,
aussi loin que pourraient me porter mes pas, ce jour-là, j'ai cherché
le Créateur, le Législateur, le Révélateur,
la Providence, j'ai cherché Dieu en vain, je ne l'ai plus trouvé.
Est-ce ma faute ? Fallait-il faire violence à ma raison, incliner
ma conscience devant ce qui m'apparaissait comme l'absurde ? Eût-il
été loyal de condamner mes genoux à se ployer encore,
mes mains à frapper encore ma poitrine, mes lèvres à
murmurer encore des prières ?
Là eût été la faute, Mademoiselle, parce
que là eût été l’hypocrisie.
* * *
Au surplus, vous voulez bien reconnaître que de ne pas croire
en Dieu, et de nier son existence, je suis libre et que c'est mon affaire.
Voilà qui est fort heureux ! d'autant plus heureux que, voulussiez-vous
me priver de cette faculté, vous ne le pourriez pas.
Mais ce que vous me reprochez, non plus seulement comme une faute, mais
comme un crime, c'est de ne pas étouffer en moi la négation
qui s'impose à mon esprit, c'est d'exposer publiquement les raisons
qui font de moi un athée, c'est de consacrer mon talent (si j'en
ai, pourquoi Dieu le laisse-t-il à un être qui en fait un
aussi détestable usage?) à propager les convictions antireligieuses
qui m'animent.
Pouvez-vous, Mademoiselle, dire raisonnablement de telles choses, et
faut-il, pour que vous vous laissiez aller à les écrire,
que la foi vous aveugle ?
Eh quoi ! Les Pères de l'Église et, depuis la Réforme,
tous les pasteurs ne vous ont-ils pas enseigné, après et
avec la Bible, que la foi qui n'agit pas n'est pas la foi ?
Votre conscience ne protesterait-elle point si vous ne faisiez rien
pour faire partager à votre prochain les ardeurs religieuses qui
vous dévorent ?
Ne vous semble-t-il pas que vous manqueriez aux plus impérieux
et aux plus sacrés de vos devoirs si vous ne travailliez pas à
amener aux pieds de Celui que vous adorez, les âmes qui s'en éloignent
et ne songent pas à leur salut éternel ?
Et c'est ce péché — mortel entre tous, n'est-ce pas ?
—, ce péché dont vous ne voudriez pas souiller, charger,
accabler votre conscience, que vous me conseillez de commettre ?
Ce que, à aucun prix, vous ne consentiriez à faire : garder
le silence, étouffer en vous vos convictions, c'est ce que vous
voudriez que je fisse, et c'est parce que je n'y consens pas que vous me
traitez de criminel ?
Ah ! Mademoiselle ! vous imaginez-vous donc que celui qui ne croit pas
en Dieu cesse d'être un homme et d'avoir une conscience ?
* * *
Mais, j'entends bien pour quelles raisons vous me conjurez de ne rien
tenter dans le but d'arracher les autres, mes frères en humanité,
aux croyances religieuses.
Nous allons étudier vos raisons et examiner ce qu'elles valent.
La foi ne console pas
Vous voyez notre pauvre humanité accablée de souffrances,
exposée aux privations, condamnée à la maladie, en
proie à toutes les misères, et vous considérez que
lui arracher la foi, c'est faire œuvre cruelle, parce que c'est la priver
de la seule consolation qui ne lui fasse pas défaut.
Comme vous, Mademoiselle, j'aperçois la douleur qui étreint
notre espèce infortunée et, comme vous, j'en suis désolé
et j'y compatis. Mais, tandis que vous ne cherchez qu'à endormir
la souffrance, je travaille à la conjurer ; tandis que vous vous
bornez à vous pencher sur le chevet du patient pour murmurer à
son oreille des paroles d'encouragement, je me préoccupe de le guérir
; tandis que vous croyez à la fatalité des maux qui courbent
les humains sous l'implacable loi de la douleur, j'ai la conviction que
cette fatalité tient à des circonstances historiques qui
disparaîtront, et mes efforts tendent à écarter le
plus tôt possible ces circonstances.
Aussi, logique vous êtes — logique avec vous-même — quand,
faisant de la souffrance une inéluctable nécessité,
vous érigez la résignation en devoir impérieux ; mais
logique je suis également lorsque, considérant la douleur
— je mets à part cette catégorie d'afflictions qui reste
attachée à la nature — comme la conséquence d'une
civilisation criminelle, je m'applique de mon mieux à dénoncer
les vices de cette civilisation ; et logique je suis encore, lorsque je
consacre mes forces à soulever contre ces vices la conscience universelle
et à provoquer ainsi la révolte des cerveaux et des cœurs.
On ne doit se résigner, c'est-à-dire subir l'adversité
en silence, et j'ajoute : on ne s'y résigne qu'à la condition
de la croire invincible.
Toutefois l'être résigné n'est pas l'être
consolé.
La consolation ne procède que de la disparition du mal, de l'oubli,
ou de l'espoir de le conjurer ou de l'oublier.
S'apitoyer sur l'infortune de l'aveugle, lui dire, lui redire, lui rabâcher
qu'il est bien à plaindre d'être ainsi constamment plongé
dans les ténèbres, mais que, puisqu'il est privé de
la joie d'y voir et qu'il n'y a rien à faire pour le rendre à
la lumière, il faut qu'il ait la sagesse de prendre son mal en patience
et de s'y résigner, ce n'est pas le consoler.
Le consoler c'est, après avoir étudié avec soin
les causes de sa cécité et après avoir acquis la certitude
que son infirmité n'est pas incurable, lui faire entrevoir la possibilité
de la guérison, lui enseigner le traitement à suivre, l’opération
à pratiquer et, par l’évocation des beautés qu'il
aura le bonheur, une fois guéri, de contempler, lui inspirer la
volonté de se soumettre à l’opération nécessaire.
C'est ainsi que, en affirmant — comme c'est ma conviction — aux malheureuses
victimes de nos détestables arrangements sociaux que la maladie
dont elles souffrent n'est pas incurable, en leur enseignant les causes
de cette maladie, en leur indiquant le traitement à suivre, en glissant
dans leur cœur la douce pensée d'une prochaine délivrance,
je les fortifie, je les console.
Donc, Mademoiselle, la véritable consolation, ce n'est pas vous
qui l'apportez, avec vos conseils de résignation aux «intentions
de Dieu et aux voies mystérieuses de la Providence», avec
vos promesses d'une fallacieuse et éternelle félicité
qui serait le prix de cette aveugle soumission à la volonté
suprême.
Depuis des siècles, les ministres de tous les cultes, les représentants
de tous les Dieux prodiguent ces exhortations aux affligés, ces
promesses aux «sans espoir». Et cependant la douleur continue
aussi implacablement son œuvre désolante, et l'espoir en des béatitudes
infinies dans l'autre monde n'empêche pas l'humanité de gémir
dans la prostration, dans l'abattement.
Vous voyez bien que la foi ne console pas !
* * *
Et puis, croyez-vous réellement, Mademoiselle, que les tristes,
les désespérés peuvent être consolés
par qui les trompe ?
Or vous les trompez, Mademoiselle.
Vous les trompez de bonne foi, je me plais à le penser, parce
que vous êtes vous-même dans l'erreur ; mais vous ne les trompez
pas moins, car, leur dire que «le principe même du bonheur,
pour l'humanité, c'est la foi», leur dire cela, c'est les
abuser.
Vous aurait-on, Mademoiselle, si exclusivement mise au courant des choses
de la religion, qu'on en aurait négligé de vous enseigner
l'Histoire ?
Ignoreriez-vous le mal que les religions — toutes les religions — ont
fait à l'humanité, et les supplices dont elles ont peuplé
la Terre ?
C'est vraisemblable ; et il est à croire que vous ne connaissez
de l'Histoire que ce qu'il a plu à vos éducateurs de vous
enseigner, à vous comme à tant d'autres.
Eh bien! lisez, Mademoiselle, ce que, il y a quelques années
déjà, dans une brochure intitulée les
Crimes de Dieu, j'ai écrit, et si ces lignes vous paraissent
contraires à la vérité historique, vous aurez toujours
la faculté de rectifier les erreurs que vous m'imputerez.
Je cite textuellement:
Dieu, c'est la religion.
Or, la religion, c'est la pensée enchaînée. Le
croyant a des yeux et il ne doit pas voir ; il a des oreilles et il ne
doit pas entendre ; il a des mains et il ne doit pas toucher ; il a un
cerveau et il ne doit pas raisonner. Il ne doit pas s'en rapporter à
ses mains, à ses oreilles, à ses yeux, à son intellect.
En toutes choses, il a pour devoir d'interroger la révélation,
de s'incliner devant les textes, de conformer sa pensée aux enseignements
de l'orthodoxie. L'évidence, il la traite d'impudence blasphématoire,
quand elle se pose en adversaire de sa foi. La fiction et le mensonge,
il les proclame vérité et réalité, quand ils
servent les intérêts de son Dieu. Ne tentez pas de lui faire
toucher du doigt l'ineptie de ses superstitions, il vous répliquera
en vous fermant la bouche s'il en a la force, en vous injuriant lâchement
par derrière, s'il est impuissant.
La religion prend l'intelligence à peine éveillée
de l'enfant, la façonne à des procédés irrationnels,
l'acclimate à des méthodes erronées et la laisse désarmée
en face de la raison, révoltée contre l'exactitude. L'attentat
que le dogme cherche à accomplir contre l'enfant d'aujourd'hui,
il l'a consommé durant des siècles contre l'humanité
enfant. Profitant, abusant de la crédulité, de l'ignorance,
de l'esprit craintif de nos pères, les religions — toutes les religions
— ont obscurci la pensée, enchaîné le cerveau des générations
disparues.
La religion, c'est encore le progrès retardé.
Pour celui qu'abêtit la stupide attente d'une éternité
de joies ou de souffrances, la vie n'est rien.
Comme durée, elle est d'une extrême fugitivité,
vingt, cinquante, cent ans, n'étant rien auprès des siècles
sans fin que comporte l'éternité. L'individu courbé
sous le joug des religions va-t-il afficher quelque importance à
cette courte traversée, à ce voyage d'un instant ? Il ne
le doit pas.
À ses yeux, la vie n'est que la préface de l'éternité
qu'il attend ; la terre n'est que le vestibule qui y conduit.
Dès lors, pourquoi lutter, chercher, comprendre, savoir ?
Pourquoi tant s'occuper d'améliorer les conditions d'un si
court voyage ? Pourquoi s'ingénier à rendre plus spacieux,
plus aéré, plus éclairé ce vestibule, ce couloir
où l'on ne stationne qu'une minute ?
Une seule chose importe : faire le salut de son âme, se soumettre
à Dieu.
Or, le progrès n'est obtenu que par un effort opiniâtre,
celui-ci n'est réalisé que par qui en éprouve le besoin.
Et puisque bien vivre, satisfaire ses appétits, diminuer sa peine,
accroître son bien-être, sont choses de peu de prix aux regards
de l'homme de foi, peu lui importe le progrès !
Que les religions aient pour conséquence l'enchaînement
de la pensée et la mise en échec du progrès, ce sont
des vérités que l'histoire se charge de mettre en lumière,
les faits venant ici confirmer en foule les données du raisonnement.
Peut-on concevoir des crimes plus affreux ?
Et les guerres sanglantes qui, au nom et pour le compte des divers
cultes, ont mis aux prises des centaines, des milliers de générations,
des millions de combattants ! Qui énumérera les conflits
dont les religions ont été la source ?
Qui formulera le total des meurtres, des assassinats, des hécatombes,
des fusillades, des crimes dont le sectarisme religieux et le mysticisme
intolérant ont ensanglanté le sol sur lequel se traîne
l'humanité écrasée par le tyran sanguinaire que les
castes sacerdotales se sont donné la sinistre mission de nous faire
adorer?
Quel incomparable artiste saura jamais retracer, avec la richesse
de coloris suffisante et l'exactitude de détail nécessaire,
les tragiques péripéties de ce drame dont l'épouvante
terrifia durant six siècles les civilisations assez déshéritées
pour gémir sous la domination de l'Église catholique, drame
que l'histoire a flétri du nom terrible d'«Inquisition»
?
La religion c'est la haine semée entre les humains, c'est
la servilité lâche et résignée des millions
de soumis ; c'est la férocité arrogante des papes, des pontifes,
des prêtres.
C'est encore le triomphe de la morale compressive qui aboutit à
la mutilation de l'être : morale de macération de la chair
et de l'esprit, morale de mortification, d'abnégation, de sacrifice
; morale qui fait à l'individu une obligation de réprimer
ses plus généreux élans, de comprimer ses impulsions
instinctives, de mâter ses passions, d'étouffer ses aspirations
; morale qui peuple l'esprit de préjugés ineptes et bourrelle
la conscience de remords et de craintes ; morale qui engendre la résignation,
brise les ressorts puissants de l'énergie, étrangle l'effort
libérateur de la révolte et perpétue le despotisme
des maîtres, l'exploitation des riches et la louche puissance des
curés.
L'ignorance dans le cerveau, la haine dans le cœur, la lâcheté
dans la volonté, voilà les crimes que j'impute à l'idée
de Dieu et à son fatal corollaire: la religion.
Tous ces crimes dont j'accuse publiquement, au grand jour de la libre
discussion, les imposteurs qui parlent et agissent au nom d'un Dieu qui
n'existe pas, voilà ce que j'appelle «les crimes de Dieu»,
parce que c'est en son nom qu'ils ont été et sont encore
commis, parce qu'ils ont été et sont encore engendrés
par l'idée de Dieu.
* * *
Et maintenant, osez soutenir, Mademoiselle, que Dieu, la religion, la
foi, c'est pour l'humanité, le principe même du bonheur !
Mais, vous l'avez dit: à vos yeux, la foi n'est pas seulement
la religion, c'est encore le respect et l'amour de tout ce qui est le fondement
de la société: la Patrie, le Drapeau, l'Armée, la
Morale, le Patron.
Nouveau dogme, nouveaux prêtres
Reprenons maintenant la discussion au point où nous l'avons laissée.
J'ai consacré mes deux premiers articles à l'examen des
tristesses que vous cause ma propagande antireligieuse. Je vais étudier
maintenant la réprobation que vous inspire mon irrévérence
à l’égard de l'Armée, du Drapeau, de tout ce qui touche
à la foi patriotique.
Car vous avez formulé, Mademoiselle, une pensée d'une
justesse frappante quand, après avoir écrit, «pour
l'humanité, le principe même du bonheur, c'est la foi»,
vous avez ajouté: « Et je n'entends pas ici seulement la question
de religion. Dans ce mot, j'entends l'amour de son pays, le respect dû
à notre armée, à ceux qui nous dirigent, aux patrons,
l'attachement à la famille.»
Oui, vous avez eu raison de comprendre toutes ces choses : famille,
patronat, gouvernement, armée, dans ce seul mot : la foi. Le respect
et l'attachement à ces diverses institutions sont, en effet, des
actes de foi ; ils sont les formes contemporaines du sentiment religieux
et, pour être fidèle à lui-même, celui qui croit
en Dieu doit croire également à l'essence providentielle
et à la nécessité de ces institutions qui sont à
la base de notre société profondément christianisée.
Aussi longtemps que j'ai eu la foi, je me suis respectueusement incliné
devant tout cela. Ceux qui, au collège, m'ont enseigné l'Histoire,
m'avaient inculqué l'opinion que celle-ci n'est que le développement,
parfois obscur, mais constamment régulier, des peuples et des races,
en conformité d'un plan,éternellement conçu par l’Infinie
Sagesse et la Souveraine Volonté de la Providence. Aussi pensais-je
naïvement que toutes ces institutions : propriété, famille,
gouvernement, religion étant de source divine, étaient aussi
impérissables, aussi indestructibles que Dieu lui-même.
Et je n'ai cessé définitivement de penser de la sorte
que le jour où j'ai cessé définitivement de croire
en Dieu.
Tout se tient, tout se soude dans la chaîne des idées et
des sentiments.
Quand les curés affirment que l'athéisme conduit nécessairement
à l'action révolutionnaire et, pour me servir de leur vocabulaire,
au «chambardement de tout ce que nos aïeux respectaient et de
tout ce qui soutient encore sur ses bases, déjà chancelantes,
la vieille masure sociale», il n'est pas utile d'avoir le sens de
l'observation très développé pour percer à
jour les intentions de chantage qui les animent. Mais il n'en est pas moins
vrai que, pour une fois, ces messieurs ne mentent point.
Et je m'étonne qu'il y ait des socialistes — des socialistes
qui volontiers se targuent de ne rien affirmer en dehors de l'étude
des faits eux-mêmes — pour oser prétendre que la lutte contre
les religions est sans valeur et qu'il importe peu et même pas du
tout qu'un individu croie ou ne croie pas.
Ce n'est pas le moment de discuter sérieusement cette manière
de voir. Je me bornerai donc à noter que si la propagande contre
la foi est sans effet utile au point de vue socialiste, la conséquence
de cela, c'est que, croyant ou irréligieux, déiste ou athée,
l'un comme l'autre, et celui-ci tout aussi facilement et rapidement que
celui-là, peuvent arriver à la conception du socialisme.
Or, dans le monde socialiste, où sont-ils, ceux qui fréquentent
l'église, le temple ou la synagogue ? Et, dans le monde religieux,
où sont-ils, ceux qui veulent «chambarder : Patronat, Gouvernement,
Armée, Famille» ?
Mais, nous voici un peu loin de l'objet même de notre conversation.
J'y reviens et je ne vais plus m'attacher qu'à vous démontrer,
Mademoiselle, que le dogme patriotique et les prêtres qui le propagent
ne valent pas mieux que les autres prêtres et l'autre dogme dont,
au surplus, ils continuent la tradition.
Tout gouvernement implique la nécessité d'une religion.
Longtemps, en France, le christianisme a suffi. À l'exception de
quelques esprits supérieurs, la totalité des individus s'inclinait
devant le dogme chrétien, se résignait au Décalogue,
se conformait aux rites et cérémonies du culte.
Un jour, le doute engendra l'indifférence, puis la négation,
enfin l'hostilité. Aujourd'hui, sans qu'on puisse affirmer que le
nombre des infidèles l'emporte, d'ores et déjà, sur
celui des croyants, il n'est pas téméraire d'avancer que
le premier s'accroît chaque jour et ne tardera pas à dépasser
le second.
La foi s'est réfugiée dans quelques intelligences obtuses,
dans quelques consciences timorées. Elle a fui les régions
de l'intellectualité, déserté les cerveaux où
s'épanouit la fleur du savoir et de la réflexion.
Les libres penseurs au pouvoir n'ont pas tardé à comprendre
qu'une religion est l'auxiliaire indispensable de l'autorité. Réhabiliter
devant l'opinion publique ce Dieu qu'ils avaient tant traîné
aux gémonies, offrir au respect des foules ces porte-soutane que
tant ils avaient couverts d'opprobre, ramener le peuple au pied des autels
pour y participer à ces cérémonies qu'ils avaient
tant ridiculisées, leur parut, à juste titre, impossible
: on fracture une fois la porte d'un cerveau pour y glisser furtivement
le fanatisme religieux mais quand celui-ci en a été expulsé
honteusement, on ne réussit plus à l'y réintégrer.
C'est alors que, insensiblement, se substitua au dogme, aux i ministres,
aux simulacres frappés de déchéance, une religion
nouvelle: le patriotisme.
* * *
Le patriotisme est un produit chimique qui, pour, 100 grammes, donne
à l'analyse: 40 grammes d'amour et 60 grammes de haine. L'amour
est limité aux habitants d'une même nation constituant pour
chacun d'eux la patrie ; la haine s'étend à tout ce qui se
trouve au-delà des artificielles limites, tracées par la
géographie du moment, sous le nom de frontières.
Un patriote qui se respecte ne se borne pas à devoir son amour
aux nationaux, sa haine aux autres ; ses affections et ses antipathies
doivent également s'appliquer aussi aux choses : de ce côté
de la frontière, riantes sont les prairies, brillant le soleil,
étincelant l'azur, étoilées les nuits, parfumées
les fleurs, nobles les caractères, élevées les intelligences
; tout est beau, bon, juste et vrai. De l'autre côté, tout
est faux, inique, méchant et laid ; pas de génie, de talent
; la langue est barbare, l'industrie inférieure, les caractères
vils, le ciel gris, le sol désolé.
Et notez que, dans chaque patrie, ces absurdités se retrouvent.
Ici, Un Français vaut deux Allemands, trois Anglais, quatre Italiens,
cinq Espagnols, etc.; sur les bords de la Tamise, un Anglais vaut deux
Français, trois Allemands, quatre Espagnols, etc.; à Moscou,
Un Russe vaut deux Prussiens, trois Belges, quatre Portugais, etc.
Ce qu'il y a de bizarre — mais quand il s'agit de religion, rien n'est
étrange, puisque le miracle est non seulement admis, mais de rigueur
— c'est que, à chaque remaniement de la carte, à chaque retouche
des frontières, doit correspondre pour l'adepte du patriotisme un
revirement dans ses exécrations et dans ses tendresses. Il doit
changer de sentiment comme de nationalité.
De tous ces phénomènes d'amour et de haine, de cette valeur
respective d'un Français, d'un Russe, d'un Autrichien, d'un Anglais,
ne demandez pas la cause à un patriote ; il ne s'est jamais interrogé
lui-même sur ces points divers, il croit ; quand il était
enfant, on lui a inculqué ces inepties, elles ont grandi avec lui
; elles font partie de son «moi», il croit, vous dis-je, et
le croyant ne raisonne pas, il ne doit pas raisonner.
Il est attaché à une véritable religion, le patriotisme.
Cette religion a son dogme: la patrie ; ses symboles : le drapeau, les
trophées ; ses ministres : les chefs civils et militaires ; ses
temples : les casernes ; ses cérémonies : les revues, les
manœuvres, les parades ; ses cantiques : les élucubrations de Déroulède
; ses sacrifices : les batailles, les expéditions ; ses devoirs
: les vingt-cinq années de service, les campagnes contre l'ennemi
; sa morale : l'obéissance passive ; sa juridiction : les conseils
de guerre ; son enfer : Biribi, le peloton d'exécution ; son paradis
: les galons, l’avancement, la croix d'honneur, la gloire.
Les batailles fécondes
Si l'on s'explique difficilement que le dogme patriotique puisse recruter
des fervents parmi ceux — les prolétaires — qui ne connaissent de
la patrie que les immolations, on comprend aisément au contraire
tout le bénéfice qu'en peuvent retirer les gouvernants, les
propriétaires, les industriels, les commerçants, les financiers
et les professionnels.
Tous ces gens qui, contrairement au cliché bien connu, parlent
toujours de la patrie sans y penser jamais ont un intérêt
primordial à semer et cultiver dans les cœurs le patriotisme :
Intérêt économique, parce que les guerres et les
expéditions cachent toutes combinaisons industrielles, commerciales
et financières : les traités de paix, qui stipulent des rançons
formidables et des clauses commerciales favorables aux vainqueurs, mettent
cette vérité en évidence.
Intérêt politique, parce que la révolte peut être
individuelle ou collective. Lorsque l'infraction à la loi est individuelle,
la police et la gendarmerie suffissent ; quand elle a un caractère
collectif : grève, manifestation tumultueuse, insurrection, gendarmes
et policiers sont débordés, et les soldats interviennent
: les événements démontrent cette réalité.
Intérêt moral, parce que, à une société
autoritaire, il faut des maîtres et des esclaves, et non des hommes
libres : la caserne, la discipline, hiérarchie, l'amour du galon
développent merveilleusement l'insolence et le despotisme chez ceux
qui commandent, la soumission et la platitude chez ceux qui obéissent.
Ajoutez à cela que les maîtres chanteurs du patriotisme
savent en jouer habilement pour détourner opportunistement les regards
de la masse des spectacles sur lesquels il serait dangereux — pour les
dirigeants — qu'ils se fixassent trop longtemps : concussions, scandales,
abus de pouvoir, misère publique, etc.
Pendant que nos pères étaient absorbés dans la
contemplation des choses célestes, les prêtres fouillaient
dans leurs poches et les dévalisaient ; les ministres du nouveau
culte vident nos goussets par l'impôt et, pour que nous nous en apercevions
moins, nous exhortent à ne pas perdre de vue la trouée des
Vosges.
Sans compter que si, malgré les précautions prises, la
sève de la révolte bouillonne trop ardente dans les artères
et menace par trop, les diplomates sont là pour ménager,
aux peuples «sur le point de s'insurger et de renverser leur gouvernement
respectif» une saignée intelligente qui, pour quelque temps,
anémie ces insubordonnés.
Ainsi: agiotages et spéculations, étouffement des grèves,
répression des insurrections, développement des instincts
autoritaires chez les uns, rampants et lâches chez les autres, diversions
opportunes, spoliation des contribuables, saignées intelligentes,
telles sont les marchandises, avariées que couvre ce pavillon: le
patriotisme.
* * *
Mais il y a «la Revanche».
D'aimables chauvins nous disent sans sourciller: «Nous ne pouvons
rester sous le coup de l'humiliation qui, il y a trente ans, nous fut infligée.
Administrons aux Prussiens une raclée dans le genre de celle que
nous avons essuyée et restons-en là.»
Mais, malheureux, vous ne comprenez pas qu'à la suite de cette
«raclée», les Allemands voudront prendre à leur
tour leur revanche ; qu'ensuite ce sera à vous d'exiger la vôtre,
et qu'ainsi, de revanche en revanche, l'interminable partie engagée
durerait jusqu'à la consommation des siècles ? Ne comprenez-vous
pas que l'armement devenant de plus en plus formidable, et le nombre des
soldats, croissant sans cesse, la vie des hommes s'écoulerait entre
une gamelle et un fusil ; que, de plus en plus nombreux, les milliards
s'engouffreraient dans les budgets de la guerre, que le total des victimes
de ces tueries périodiques irait en atteignant des chiffres de plus
en plus effrayants ?
Pourtant, ils ont une revanche à prendre, les jeunes gens qu'appelle
la conscription. Le vainqueur ne leur a pas seulement enlevé deux
provinces, il leur a ravi leur patrie tout entière.
Ce triomphateur des luttes séculaires, c'est celui qui les a
spoliés de leur part d'héritage commun ; c'est celui qui,
gouvernant, patron, propriétaire, policier, magistrat, prêtre,
les a dépouillés de leur bien-être physique, intellectuel
et moral et s'est arrogé — à l'aide précisément
des soldats — le droit de les courber sous le joug de ses lois, de les
réduire à la famine, de les jeter hors des maisons, de les
arrêter, de les envoyer en prison, au bagne, à l’échafaud.
L'ennemi véritable et le seul, le voilà !
La patrie que ces jeunes gens ont à conquérir — sublime
et féconde revanche ! — c'est le sol de la France sur lequel ils
vivent, les richesses qui s'y trouvent et tout l'outillage qui y existe.
Il est de leur droit, il est de leur devoir et, quand ils le voudront,
il sera en leur pouvoir de reprendre ces trésors à l'envahisseur,
non pour l'asservir ni l'expulser à son tour, mais pour vivre en
paix, en amour avec lui, sur la terre cultivée par la collaboration
de tous.
Les deux provinces que le peuple doit se faire restituer sont: le bien-être
et la liberté.
Quand ce grand acte de justice sera parachevé, alors, plus de
guerres ineptes, plus de carnages stupides. Définitivement réconciliés,
tous les hommes livreront bataille aux maladies, aux fléaux, aux
éléments ligués contre eux, à la douleur sous
quelque aspect qu'elle se présente.
Ils trouveront, ouvert devant leur native combativité, un champ
glorieux, fécond et sans limites.
La liberté de l'amour
Nous voici arrivés, Mademoiselle, au point le plus délicat.
En amour, je préconise l'abolition de toute cérémonie
légale, de toute réglementation officielle.
L'amour, ce sentiment et cette force aussi universels qu'impérissables,
naît et vit au sein des embûches, de la contrainte et du mensonge.
Je voudrais le mettre à l'abri des pièges, le libérer
de la servitude et de l'hypocrisie.
Et vous me reprochez la propagande que je fais en ce sens !
Le sujet, Mademoiselle, bien que sévère et grave, est
trop aimable, trop gracieux, trop poétique et trop émouvant
pour que j'emploie à vous répondre le genre lourd et quelque
peu prétentieux de la dissertation.
Mes procédés de défense s'inspireront de vos procédés
d'attaque. Et je vais travailler à faire entrer dans le cadre un
peu étroit de vos reproches, la riposte qu'un sujet aussi vaste
demanderait plus étendue, sans doute, sinon plus précise.
Je vous cite d'abord:
«Vous préconisez aussi les mariages non pas même
civils, mais libres, sans autorisation ni légalisation devant témoins
à la mairie ! Ne voyez-vous donc pas assez de femmes abandonnées
par leur mari, ou de maris trompés par leur femme, avec notre régime
actuel ? Que deviendraient les revendications naturelles de l'un ou de
l'autre dans le cas d'abandon ou d'infidélité ; il n'y aurait
aucune preuve. Et les enfants ? Notre pays déjà si dépeuplé,
le serait encore bien davantage si les mères pouvaient craindre
de se voir un jour seules avec de petits êtres mourant de faim, et
de froid !»
Et maintenant, j'entre dans la discussion.
Mais souffrez, Mademoiselle, que je prenne des ciseaux et découpe
en petites, toutes petites tranches, votre accusation.
Analyse d'abord, récapitulation et synthèse ensuite: c'est
le moyen de nous livrer à une étude vraiment sérieuse.
«Vous préconisez aussi les mariages non pas même
civils, mais libres, sans autorisation ni légalisation devant témoins
à la mairie !»
Oui, Mademoiselle, je préconise ce qui vous paraît d'une
audace si inconcevable, d'un irrespect si stupéfiant à l'égard
de l'institution sacro-sainte du mariage, que vous ponctuez votre indignation
d'un point exclamatif.
Seulement, veuillez observer que je ne profane jamais de l'appellation
scandaleuse que vous lui donnez, l'union libre, sainte, sublime — parce
qu'elle est conforme à la nature — de deux êtres qui s'aiment
et n'éprouvent le besoin de solliciter aucune autorisation et de
n'appeler à leur aide aucune sanction légale, pour se l'oser
dire et s'en prodiguer mutuellement les preuves les plus douces et les
plus convaincantes.
Tout frémissants de vie et de passion, deux êtres ne soumettent
pas leur amour à l'épreuve ridicule et vaine du «mariage»,
ils se donnent l'un à l'autre dans l'entraînement impétueux
de leur esprit, de leur cœur et de leur chair et laissent à d'autres
la honte d'appeler au secours de leurs désirs défaillants
les obligations et les défenses du Code, les lunettes du notaire,
la soutane du curé, l'écharpe du maire, le paraphe des témoins
et les beuveries de la noce.
Je dis qu'ils font bien.
Et de quelle autorisation auraient-ils besoin, je vous, prie, l'homme
et la femme qu'une passion réciproque jette dans les bras l'un de
l'autre ? Qui donc mieux qu'eux, au-dessus d'eux, en dehors d'eux, possède
qualité pour donner un consentement quelconque à l'accomplissement
d'un acte qui, somme toute, ne regarde, ne lie et n'engage qu'eux-mêmes
?
Vous oubliez, Mademoiselle, qu'il ne s'agit pas, ici, de deux enfants,
mais de deux êtres parvenus à l'âge du discernement.
Vous oubliez qu'il n'est pas question de deux mignons oiselets à
qui les ailes n'ont pas encore suffisamment poussé et qui ne sauraient,
sans danger grave, s'essayer à perdre de vue le nid maternel, mais
de deux aiglons, avides d’espace, ayant bec et serres pour se nourrir et
se défendre, et que réclament les sommets et l'immensité.
Il est déjà révoltant que, quand il y a lieu de
fixer l'effort de leur cerveau et de choisir une carrière, les jeunes
gens ne soient pas consultés et que la volonté paternelle
pousse le despotisme jusqu'à se substituer aux aptitudes et aux
aspirations des fils et des filles. Mais il est infiniment plus révoltant
encore que les sympathies, les préférences des vieux se substituent
à celles des jeunes, quand il s'agit des destinées affectives
de ceux-ci ; et il est inadmissible que, dans les invincibles et délicieuses
poussées de désir, passionnel qu'ils subissent, les jeunes
gens soient contraints par la loi à tenir compte des goûts,
des convenances des projets et des combinaisons plus ou moins malpropres
des familles.
La loi, que vient-elle faire ici ? Son empire n'est-il pas trop étendu
déjà ? Ses États ne sont-ils pas déjà
trop vastes ? Ne lui suffit-il pas de guetter notre naissance et notre
trépas pour tenir à jour et en ordre ses registres d'état-civil?
N'est-elle pas satisfaite des longues années durant lesquelles elle
peut, au gré de ses intérêts et de ses caprices, nous
exposer à l'abrutissement des casernes et à la boucherie
des champs de bataille ?
N'a-t-elle point assez de tracasseries, des inquisitions, des surveillances,
des vexations par lesquelles elle se glisse sans discontinuité dans
tous nos actes, dans toutes nos pensées, tous nos mouvements ?
Faut-il encore qu'elle pénètre dans les profondeurs mystérieuses
de notre cœur, et qu'elle promène l'insolence, la stupidité
et la tyrannie de ses prescriptions dans le secret des mouvements amoureux
qui nous agitent ?
Chaîne à briser
Qu'on mette le travail en servitude, qu'on codifie la propriété,
qu'on rétablisse entre les citoyens des lignes de démarcation
théoriquement supprimées par la Révolution de 1789,
que la pensée soit captive, et l'art en tutelle, que la science
et la richesse soient accaparées par quelques privilégiés,
c'est déjà chose incroyable.
Mais ce qui dépasse les bornes de l'entendement, c'est que, au
nom de principes dont le plus rudimentaire raisonnement peut renverser
l’échafaudage, au nom d'une morale reposant sur une métaphysique
puérile, au nom de traditions et d'habitudes portant l'empreinte
de cette morale et de cette métaphysique, on ait osé soumettre
à une réglementation uniforme et invariable les mouvements
capricieux et innombrables de la force d'irrésistible attirance
des sexes entre eux.
Imposer au cœur une façon d'aimer, à la chair une manière
de se donner, introduire dans ces phénomènes, qui le plus
souvent sont inanalysables, des questions de durée, de situation,
de consultation familiale, de consentement préalable, de formalités
nécessaires et de consécration officielle, cela semble impossible,
et cependant cela est.
En vérité, il faut avoir l'arrogance du législateur
et posséder la dose de suffisance qui fait de cet individu dans
l'humanité, un être à part, pour pousser l'inconscience
à ce point. Cette catégorisation des choses de l'amour en
licites et illicites, en permises et défendues, en honnêtes
et déshonnêtes, est le point de départ d'une infinité
de souffrances physiques et de tortures morales chez tous : chez les riches
comme chez les pauvres, chez les femmes comme chez les hommes, pour les
enfants comme pour les parents.
Nul n'y échappe. Depuis des siècles, l'histoire, la poésie,
le roman, le théâtre se mettent en frais pour nous retracer
les émouvantes péripéties des odyssées amoureuses.
Les cœurs se navrent, les paupières se mouillent au récit
de ces drames tissés de contraintes, de déceptions, de remords,
de vengeances, de malédictions, de crimes.
Ici, ce sont deux jeunes gens que la nature semble avoir pétris
l'un pour l'autre, afin qu'ils goûtent, l'un par l'autre, toutes
les voluptés amoureuses, et entre lesquels se dressent, barrières
infranchissables, les conventions mondaines, les haines ou rivalités
de famille, les préjugés de caste, le veto paternel ; là,
par contre, ce sont deux êtres qui ne s'affectionnent point, ne se
sont jamais aimés, ne se chériront jamais, et que des combinaisons
plus ou moins ignobles ont rivés l'un à l'autre : forçats
du mariage ; ailleurs encore, c'est une pauvre enfant qu'ont séduite
des lèvres fleuries de fallacieuses promesses, et que la sublime
loi de fécondité fait, par l'injustice du monde et l'hypocrisie
des conventions, rejeter au rang des flétries, des stigmatisées
!
La troisième page de nos quotidiens est souillée de ces
drames de l'abandon, de l'adultère, de la jalousie, qui s'achèvent
en suicides, en meurtres, en assassinats.
Toutes ces horreurs, pourtant, ne sont rien, comparées à
la multitude des pleurs tombés silencieusement, des scènes
intimes, des tourments subis sans murmure, des plaies au cœur que connaissent
les seules victimes.
* * *
Oserez-vous dire, Mademoiselle, que ce tableau est trop noir, que mon
pinceau s'est chargé de couleurs trop sombres ?
Peut-être, l'oserez-vous, et votre jeunesse sera votre heureuse
mais unique excuse. Car, il n'y pas d'expressions, du moins je me sens
incapable de les trouver, qui puissent traduire d'assez saisissante façon
les misères, les souffrances, les hontes que je signale un peu plus
haut.
Eh bien ! réfléchissez.
Songez d'abord que ces cœurs sont abominablement crucifiés, en
dépit des consentements, législations et formalités
qui escortent le mariage. Et commencez par vous demander une bonne fois
— et appliquez-y longuement votre pensée — de quoi servent toutes
ces prétendues garanties, puisqu'elles aboutissent à des
résultats si contraires à ceux qu'elles ont mission d'assurer.
Je ne doute pas que ces méditations ne parviennent à ébranler
votre foi dans les «vertus» du mariage, et que vous n'arriviez
à estimer que, si le mariage cesse d'être pour les conjoints
le gage de repos et de félicité qu'on s'imagine, il n'est
plus qu'une insupportable chaîne, un esclavage d'autant plus haïssable
qu'il est de ceux — bien rares — auxquels la civilisation contemporaine
nous laisse la faculté de ne pas nous exposer.
Et quand votre raison, ayant réalisé le premier effort
nécessaire, poussera plus avant ses recherches, daignez creuser
cette seconde question : «S'il est vrai que le mariage ne comporte
pas la tranquillité et le bonheur en amour ; s'il est, tout au contraire,
si fréquemment suivi de larmes versées, de sang répandu,
ne serait-il pas à supposer qu'il est lui-même la source de
ces larmes, la cause de ce sang ?»
Je me flatte, Mademoiselle, que lorsque vous voudrez bien tendre de
ce côté toutes vos forces de compréhension, l'heure
ne tardera pas à sonner où vous reconnaîtrez que le
mariage, les consentements, les légalisations, le notaire, le curé,
le maire, la signature des témoins et «tout le tremblement
comme dirait l'autre», n'ont jamais véritablement uni deux
êtres que l'amour ne rapproche pas et qu'ils n'ont jamais empêché
de souffrir terriblement, l'un par l'autre, deux êtres qui ne s'affectionnent
point.
Toujours inutile dans le cas où le désir et la tendresse
accouplent deux jeunes gens ; toujours dangereux et intolérable
dans le cas où ceux-ci ne s'aiment point ou cessent de s'aimer :
voilà ce qu'est le mariage.
Or, une chaîne qui est toujours inutile et, le plus souvent, dangereuse
et intolérable, DOIT ÊTRE BRISÉE.
M'en voulez-vous encore, Mademoiselle, de ce que je m'efforce à
en débarrasser no
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