Dans
la manifestation parisienne d’aujourd’hui, vous avez pu croiser un
cortège offensif regroupé autour de la banderole « Contre
l’exploitation, bloquons l’économie ». Deux tracts étaient distribués,
un dont le texte peut être trouvé ici et un autre plus petit et plus
clair, un flyer, appelant à une action au départ de Bastille, en fin de
manif.
À Bastille devant la banderole, 200 à
300 personnes. Difficile de se faire une idée de ceux qui sont là pour
l’action. Un dernier tour de la place pour lâcher les derniers flyers
que la plupart des gens refusent : « Ah ouais celui là on l’a déjà eu
quatre fois ».
Une fille prend un mégaphone et crie
qu’on va y aller. Direction Quai de la Rapée pour aller à la Gare
d’Austerlitz. Des feux à main rouges s’allument un peu partout et des
pétards explosent. Pour l’instant, tout le monde jauge la situation,
l’ambiance, les possibles ; certains observent les groupes de civils qui
nous ont déjà rejoint (deux groupes de trois tous les vingt mètres de
chaque côté du cortège).
Sur les quais, avant le pont
d’Austerlitz, les robocops s’activent et semblent vouloir se mettre en
travers de la route pour nous éviter de rejoindre le cortège de la
manifestation, la vraie, la grande, qui va toujours vers Bastille.
Plusieurs personnes crient qu’il faut s’activer, on court et hop nous
voilà sur le pont, à contresens des syndicats. Notons brièvement
l’efficacité de cette pratique ; quand cela est possible, couper ou
remonter en manif sauvage le « vrai » cortège de la manifestation
déposée permet de se débarrasser de tout un tas de nuisances. Les CRS ne
s’y risquent pas et les civils se répartissent de façon plus éparse, ce
qui a tendance à diminuer leur agressivité et leur combativité.
Au bout du pont, on tourne à gauche ; on
marche vite et arrivés à 50m de la Gare d’Austerlitz, on se met tous à
courir. Des militaires et des keufs dans la gare (plan Vigipirate
oblige) paraissent surpris de voir 250 excités se ruer sur les voies et
reculent quand des pétards leur éclatent aux pieds.
Sur les voies, on avance. Trop vite
d’abord : un type se fait arrêter par le troupeau de BACeux (une grosse
trentaine) qui nous colle maintenant au train et qui restera à nos
trousses pendant tout le long de l’action. On ralentit pour attendre les
trainards qui se font gazer ; on gueule qu’il faut rester groupés. Un
type avec une barre de fer explose les caméras sur le quai. D’autres
balancent des feux de bengale sur les civils. Un fumigène rouge est
allumé. Beaucoup de personnes sont maintenant masquées et l’ambiance au
sein du cortège est plutôt agréable : pour la première fois depuis des
mois, on se sent comme portés par cette énergie que les dispositifs
policiers et marchands viennent chaque jour annihiler. Rien d’inédit
pourtant. Juste des gens dans un lieu où ils ne doivent pas être.
Pendant quelques instants la sensation d’être un peu libre.
Le choix de la Gare d’Austerlitz n’est
sans doute pas le plus judicieux. Aucun train à l’horizon, il semblerait
qu’on se trouve sur une voie de RER ou de train de banlieue dont aucun
ne circule aujourd’hui. Efficacité de ce blocage des flux... Pas
terrible.
Après dix bonnes minutes de marche, on
bifurque sur la droite. On sort des voies par un petit portail nous
permettant de rejoindre la rue ; là quelques encapuchados utilisent à
merveille le mobilier urbain : en se planquant derrière une grille, il
tirent des feux de bengale sur les civils à leurs trousses, encore sur
les voies. Tirés comme des lapins, ils courent dans tous les sens pour
se cacher, ce qui n’est pas désagréable à voir.
Il reste encore bien 150 personnes dans
le cortège. On se remet en marche pour « une autre action » comme l’a
crié quelqu’un en sortant de la gare. Difficile d’aller vers la Gare
Montparnasse comme on le voudrait : trop loin donc trop risqué. Il
semblerait que le but soit désormais de tenir le plus longtemps sans se
faire serrer, un jeu dangereux auquel tout le monde semble prêt à jouer à
ce moment là. On est alors sur le boulevard Vincent Auriol. Comme des
asticots sur une plaie gangrenée, les civils ont vite refait leur
apparition. Ils avancent à notre hauteur de l’autre côté du boulevard :
on décide de courir un peu pour les distancer. Rien n’y fait. À la
hauteur d’une rue débouchant sur le boulevard, plusieurs personnes
crient qu’il faut la prendre, pour éviter l’arrivée des bleus
imminente, si l’on en juge par le bruit des sirènes.
Grosse erreur stratégique. La rue dans
laquelle on s’embarque est longue et sans échappatoire. Un long couloir
vers les robocops que l’on voit se préparer au bout pour nous couper la
route. La décision est prise par la tête du cortège de former une chaîne
et de les charger ; pendant 1 minute, gros choc frontal. Un CRS tombe
sur un type à terre, aucune chance pour le bonhomme qui se fait serrer.
Des coups de matraques mais pas de gros bobos : sous leur casque, les
bleus ont des tronches de mômes. Leurs grands frères doivent être restés
à la Bastille pour mettre fin à toute velléité émeutière. Le choc
rappelle quelques photos de la Grèce ; un ou deux bleus perdent
l’équilibre. Les plus hardis (ou têtes brûlées) les tirent par les
matraques et les boucliers. Force reste à la loi par le saint truchement
d’une grosse gazeuse. Les yeux rouges, on fait vite marche arrière.
Dans le XIIIe, quartier de grandes tours
et de barres d’immeubles, il est facile de passer d’une rue à l’autre
par les jardins privés des résidences. On se retrouve dans une rue
parallèle où une voiture de flics isolée s’encaisse plusieurs coups de
pieds chassés. Tout le monde est fébrile, la nasse policière se referme
peu à peu sur nous ; mieux vaut se séparer. D’instinct, plusieurs
groupes de taille inégale se forment. Là les récits sont multiples.
Des copains se réfugient dans un
immeuble pour se changer : un voisin sympa les fera passer par une cour
intérieure d’où ils se glisseront dans une autre cour intérieure pour
ressortir un peu plus loin, en sécurité.
D’autres se faufileront derrière une
petite vieille qui rentre dans sa résidence. Une fois changés, ils se
glisseront discrètement dans des petites rues adjacentes, et prendront
le bus.
En espérant que ce fastidieux compte rendu puisse servir concrètement à tous ceux qui veulent s’organiser.
Un camarade, 12 octobre 2010