Plateau repas dans la cellule. Avale et tais-toi. C’est
pas trop mauvais mais faut dire que j’ai jamais été
bien difficile sur la bouffe. Paraît qu’ils foutent des
médocs dans la soupe : des calmants et des annihilateurs
de désirs sexuels. Une rumeur qui circule.
Je commence à me dire que je vais peut-être bosser.
Juste pour faire passer le temps. Le temps qui
n’en fini plus. Le temps cyclique. Les horaires
réglés. Celles qui bossent à la chaîne sont payées
huit euros la journée. Esclavagisme. Elles font les cahiers Atoma. Je ne me rendais pas compte de
toutes les entreprises qui font bosser pour pas un
sous les prisonniers. En cuisine, ils te payent 10
euros la journée. Ca ne fait pas une grande différence,
si ce n’est que je pourrais essayer de chopper
de la bouffe, pour moi et pour celles qui n’ont pas
un rond. Puis ça me fera monter au deuxième. Et
ça me payera mes clopes. Que je tire l’une après
l’autre. Avant je les achetais toutes faites. Marlboro.
Maintenant je les roule moi-même ; ça gratte
un peu plus sur la journée. J’achète Belgam ;
ça me rappelle Martin. De petites choses. Minuscules
détails. Pas baisser
les bras.
Je voulais me taper ce
maton. La trentaine. Il
rougit pour rien. Pour
tout. Moi je joue avec
ça. Je le nique puis je le
balance. Perd ton boulot.
Trouve autre chose.
Un maton de moins,
peut-être une bouffée
d’air en plus. Envie de
baiser. Je le ferai cracher
puis je l’étoufferai dans son foutre.
Ma pote de cellule pense à la nouvelle coupe de
cheveux qu’elle se fera à sa sortie de prison. Ses
conneries et sa télé commencent à me bousiller
le cerveau.
Ennui en fermentation dans la cellule. Des moisissures
s’installent, le corps pourri.
Je veux voir mon chien. Ma chienne. Les mères
ont le droit de voir leurs gosses le mercredi après-midi.
Et moi j’ai pas le droit de voir mon chien.
Je veux sortir. Voir le ciel. Pas de préau aujourd’hui.
Pas assez de personnel, disent-ils. Pas assez de personnel
: j’y crois pas. C’est juste un prétexte de plus pour réaffirmer leur autorité. Puis tant
mieux qu’il n’y ait pas assez de personnel. Il
y en a de toute façon trop. Je veux de l’air.
Respirer. Respirer. Respirer.
Ils nous humilient sans cesse. Au moindre
dérapage : direction l’isolement. En isolement,
t’as un quart d’heure de préau par
jour. Le préau comme ils l’appellent, c’est en
réalité une cage. 1m3.
« Sale chienne, arrête d’aboyer et bouffe tes
frolics » ; les matonnes nous balancent ça à
la gueule. Nos gueules de chiennes.
Mange ta honte jusqu’à te vomir toute entière.
Télé allumée en permanence. C’est ma pote
de cellule qui déscotche pas. Ça l’oblige à ne
pas trop penser. Moi ça me prend la tête. Elle
va exploser. Je ne peux pas me concentrer.
J’attends toujours les bouquins que mes
potes doivent m’envoyer. Le premier colis a
été refusé. Ici, ils font tout pour que ce soit
compliqué. Le pouvoir de l’administration.
Papiers à remplir. Autorisations à recevoir.
Formulaires. Requêtes. Règlements. En attendant,
je dois me farcir les bouquins de
leur bibliothèque. Ceux, bien sûr, qu’ils ont
choisi. Je ne dis pas, certains sont pas mal.
Mais bon, beaucoup de drames de camés,
prostitués, tox en tous genres, des ‘marginales’,
‘exclues de la société’ ; soit elles se repentent,
soit elles sont punies. Soit elles crèvent
dans d’atroces circonstances soit elles sont
redressées ou ‘guéries’ par une institution,
tel que centres de redressement, de désintox
ou prisons. Super leurs romans. J’en ai rien à
foutre de leur morale à deux balles.
Deux balles . Si j’avais deux balles…La première
serait certainement pour la directrice.
Et l’autre ? Pour ce connard de maton du
deuxième ? Le cerveau cloisonné entre les
règles qu’il s’échine méthodiquement à faire
respecter.
Ça cogite sans arrêt dans ma tête. Je retourne
tout des milliers de fois. Dans tous les sens.
Je fais toutes les liaisons possibles. Je veux
que ça se calme. Que ça s’arrête. Je vais exploser.
Aujourd’hui j’ai été convoquée chez la matonne
en chef :
- C’est quoi cette lettre ? Connaissez-vous
la personne qui vous l’a envoyée ?
Je prends connaissance du courrier.
Non, je ne la connais pas.
Savez-vous, mademoiselle, que c’est du
courrier subversif ? Et qui plus est, qui
n’a pas sa place dans une prison ?
Non, et puis je ne connais pas ce journal.
Mais je veux bien néanmoins pouvoir
l’emporter et le lire.
D’accord, mais ne lancez pas une émeute,
mademoiselle. On vous a à l’oeil.
C’est ça, oui, à l’oeil. Et à la caméra, aux verrous,
aux barreaux, aux murs, aux barbelés
aussi. Si vous ne m’aviez qu’à l’oeil, je l’arracherai
avec mes ongles et m’enfuirai vite fait
de ce trou.
Ici, tout passe chaque jour par le service de
la censure.
J’ai rencontré une fille aujourd’hui. Une
turque. Assez chouette. Elle s’est choppé six
mois ferme pour avoir hébergé des ‘sans-papiers’.
Du coup je lis ce journal qu’on m’a envoyé.
Ça s’appelle La Cavale, je ne connaissais
pas. C’est classe. J’ai lu qu’il y a un gars, il
a choppé les clefs d’un maton, et au lieu de
se tirer et de sauver sa peau vite fait, il a pris
deux heures pour ouvrir toutes les cellules,
une par une, pour libérer tous les détenus,
prenant le risque de se faire prendre. Hé
Hop, évasion collective. Trop classe. Ça réchauffe
un peu le cœur.
Ici, ce n’est pas possible. Déjà, c’est une
maison d’arrêt. Il y a principalement des
femmes en attente de leur jugement. Et au
rendu du jugement, elles sont transférées
ailleurs. Donc, ici, on se tient à carreaux. Vu
qu’on ne sait pas encore ce qu’on va chopper
comme peine. On ne fait pas
trop les malignes, pour ne
pas aggraver notre cas lors
du procès.
La prison ça avait toujours
été lointain. Comme quelque
chose qui ne pouvait
arriver qu’aux autres. Je ne
pouvais pas me la représenter.
Mais là je commence à
y croire. A comprendre que
pour un rien on t’envoie en
taule. Tu n’as aucun poids.
C’est un connard qui décide
pour nous ce qu’il va
advenir de nos prochaines
années. En regardant
autour de moi, les filles, je
me rends compte que personne
n’est à l’abri de voler
en taule. Ça peut tomber
sur n’importe qui.
Ils veulent nous paralyser
avec un risque qui plane au-dessus
de nos têtes.
Putain de merdier.
Ça y est. Ma pote de cellule est partie. Je me
retrouve enfin seule avec moi-même. Seule.
Avec ces murs trop épais. Télé éteinte. Le
calme. Mais pas vraiment. Les lourdes portes
claquent sans cesse ; et le bruit des clefs. Et
ces conasses qui jacassent dans les couloirs ;
ces putains de matonnes aux petits rires mesquins.
J’ai l’impression qu’elles aiment vraiment
ce qu’elles font. Elles doivent se sentir
fortes à la vue du malheur des gens ; jouir
de notre privation de liberté, qu’elles gèrent
avec leurs trousseaux de clefs.
Clic clac.
Mademoiselle, courrier.
Super, un courant d’air dans la journée.
Les dessins glauques de ma fidèle amie. Au
moins, ils me font sourire. Je m’empresse de
les accrocher sur le mur jauni de nicotine.
Je me roule une clope et les contemple en
rêvant. Cigarette terminée. Rêveries parties
en fumée. Un quart d’heure est passé.
Maintenant je travaille. Rien à foutre de leur
malheureux dix euros. Juste une occupation
pour que les journées passent.
Quand tu bosses, en taule comme dehors, tes
journées sont encore plus réglées : 6h, debout.
Café, douche. Arrivée en cuisine ; on cause
toute la matinée de cette pauvre souris qui
vit ici. Elle laisse au chef de cuisine ses excréments
; juste pour le narguer. A croire qu’elle aussi elle lui chie dessus. C’est mon premier
sourire de la journée. Le dégoût des autres !
Emballage du pain : Madame X : 3 tranches
de pain gris ; madame Y : 2 gris, 2 blanc ; et
ainsi de suite...On passe à la soupe. Des litres
d’eau mélangés avec des oignons congelés et
de la poudre. Comme les sauces. Tout est en
poudre. Tout est factice. Nous, on appelle
ça la cocaïne-soupe. Ici, tout sort du congel.
Tout est figé. Comme le temps.
C’est l’heure de la vaisselle. On essaye de rigoler
en s’éclaboussant. Rires forcés.
14h30, de retour en cellule. Cigarette. Je me
remets à ce puzzle de 1000 pièces. Je ne le
finirai jamais. J’ai peur de voir cette image
complète, celle d’un champ de fleurs où
je voudrais plonger. Courir nue dans des
paysages à perte de vue ; l’horizon toujours
repoussé.
Des poignées cognent ; la porte fracasse. Clic
Clac. Debout ! Il est trop tôt. Direction
commissariat. Mon ventre gargouille. Ce
matin, je n’ai pas droit à un petit déjeuner.
De toute façon, c’est eux qui choisissent ;
c’est eux qui décident.
Un face à face ; ou plutôt, ma face devant
trois faces policières. Intimidation. Il ne
m’intimide pas. Pas encore. Mais ses méthodes
sont coriaces. Il crie, balance une poubelle
sur la table devant moi. Cette poubelle
que je rempli avec mes mouchoirs de morve.
Ils me voient comme un déchet.
On sait tout ; tu vois cette pile de dossiers
? Tes copains, ils ont tout avoué.
Ils n’ont rien avoué. Mais comment puis-je
savoir. Comment puis-je imaginer les combines
extérieures, moi qui suis à l’intérieur.
Ils ont leurs méthodes.
Et finalement, je doute.
Je me suis toujours dit : « je ne balancerai jamais,
c’est pour les lâches qui veulent sauver
leur cul ».
Mais ils ont leurs méthodes.
Je suis à jeun ; j’ai faim. Je me sens faible.
Leur boucan bourdonne dans mes oreilles,
dans mon cerveau ; ma tête va exploser. Je
vais exploser. J’explose. J’avoue une partie
des faits. Je craque. Huit heures d’interrogatoire.
Je ne sais pas ce qu’ils savent ; je ne sais
pas ce qui se passe dehors.
Ils ont leurs méthodes.
T’as beau être préparée, avoir un discours
bien étudié, ils trouvent les failles. Je n’étais
pas préparée. Et je me dis que tant que tu
n’as pas vécu un interrogatoire musclé, tu ne
l’es jamais.
De l’air, de l’air, de l’air !
Je fume un pétard avec une matonne. Je
l’aime bien. Une lesbienne (elles le sont toutes
ici). Elle paraît un peu hippie. Elle a des
toilettes sèches chez elle. Elle m’apporte du
Tchai et du caviar d’aubergines bio. Elle est
là depuis deux mois.
C’est horrible ; j’ai l’impression d’avoir plus
en commun avec elle qu’avec les autres détenues.
Peut-être aussi parce que c’est difficile
ici de lier amitié avec les détenues ; ça change
tout le temps ; des départs, des arrivages.
Cette matonne me raconte qu’au début elle
ne voulait pas faire ce boulot crado. Son frère
l’a poussée et elle a réussi l’examen. Après un
mois, elle a reçu une lettre d’une roumaine
qui venait d’être libérée et était rentrée dans
son pays : « tu as été ma fenêtre sur la liberté
durant mes 5 mois d’enfermement ; je ne
t’en remercierai jamais assez ». Du coup,
elle a décidé de rester. Je ne sais pas quoi en
penser. Elle me dit qu’elle veut continuer à
apporter ne serait-ce qu’un peu de joie et de
convivialité dans cette prison. Pourtant, de
par son emploi, son statut, elle participe à ce
système carcéral et à cette société de l’emprisonnement.
Alors quoi ? Je sais pas…Je sais
en tout cas qu’ici, à l’intérieur de toute cette
merde, elle me fait du bien.
Ces derniers jours, on sort dans un autre
préau. A côté, dans la prison de Forest, section
homme, ça s’agite. Les matons font grève,
encore une fois ; la police prend le relais
de la surveillance. Et pour éviter les ennuis,
personne ne peut sortir de sa cellule. Mesure
de sécurité. Alors, à côté, ils pètent des
câbles ; et nous, on nous fait sortir ailleurs,
là où on ne peut pas les entendre, que leur
révolte ne se propage.
Demain, procès. Une grande farce. Mesdames
et messieurs, le grand théâtre ouvre ses
portes. Chacun son rôle, chacun sa place.
On met en scène. Une histoire. Moi je dois
tout assumer. Faire oui de la tête. Tout accepter,
pourvu que je sorte. Je pleure. Mon
texte est préparé. Mes larmes aussi. J’ai un
rôle à jouer. Je répète ce qu’ils veulent entendre.
Je n’en pense pas un mot. Mes lèvres
bougent, une voix s’y faufile. Des larmes
coulent. Ce ne sont pas les miennes. Elles
leurs appartiennent.
Clic clac.
Mademoiselle, greffe.
Pas lents dans ces couloirs puants. Un mois
de plus. Enfoiré de juge.
Voilà pour qui elle serait ma deuxième balle.
Septembre 2009.
Extrait de La Cavale N°16.