Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le mercredi 09 d�cembre 2009 @ 06:17:33 by anarkorevolter
Contributed by: anarkorevolter
JusticeUn jeune garçon. Une piquante crête rouge en guise de chevelure. Étendu sur le sol d’un night shop, on se passe un gros cigare. Des amis passent. D’autres visages. Je les connais.
Les poignées cognent. La chair s’écrase sur les lourdes portes métalliques. Épaisseur : 10 cm.
J’ouvre les yeux. Merde. Les lattes du lit ; rayures au-dessus de ma tête. Elles grincent. J’avais oublié. Je me souviens. Putain de cellule. Retour à cette réalité dégueulée. Je suis en taule. Toutes les nuits je m’évade. Tous les matins la même rengaine. Depuis que je fume plus de shit, que je me drogue plus, que je prends plus de médocs, je rêve beaucoup. Jusqu’au bout. Jusqu’au tambourinement qui m’éveille brutalement ; Et chaque matin, les lattes grincent ; la cellule : 6m2 ; la porte, épaisseur 10cm.
Les filles, ici, elles se chient dessus. C’est chacune sa merde. Ca jacasse, balance aux matons pour de ridicules faveurs. Ou juste par plaisir que d’autres s’en ramassent. Je me ferme. Je ne le comprends pas. Je l’exècre. On est toutes dans cette foutue chiasse alors pourquoi se mettre sur la gueule ?

Plateau repas dans la cellule. Avale et tais-toi. C’est pas trop mauvais mais faut dire que j’ai jamais été bien difficile sur la bouffe. Paraît qu’ils foutent des médocs dans la soupe : des calmants et des annihilateurs de désirs sexuels. Une rumeur qui circule. Je commence à me dire que je vais peut-être bosser. Juste pour faire passer le temps. Le temps qui n’en fini plus. Le temps cyclique. Les horaires réglés. Celles qui bossent à la chaîne sont payées huit euros la journée. Esclavagisme. Elles font les cahiers Atoma. Je ne me rendais pas compte de toutes les entreprises qui font bosser pour pas un sous les prisonniers. En cuisine, ils te payent 10 euros la journée. Ca ne fait pas une grande différence, si ce n’est que je pourrais essayer de chopper de la bouffe, pour moi et pour celles qui n’ont pas un rond. Puis ça me fera monter au deuxième. Et ça me payera mes clopes. Que je tire l’une après l’autre. Avant je les achetais toutes faites. Marlboro. Maintenant je les roule moi-même ; ça gratte un peu plus sur la journée. J’achète Belgam ; ça me rappelle Martin. De petites choses. Minuscules détails. Pas baisser les bras.
Je voulais me taper ce maton. La trentaine. Il rougit pour rien. Pour tout. Moi je joue avec ça. Je le nique puis je le balance. Perd ton boulot. Trouve autre chose. Un maton de moins, peut-être une bouffée d’air en plus. Envie de baiser. Je le ferai cracher puis je l’étoufferai dans son foutre.
Ma pote de cellule pense à la nouvelle coupe de cheveux qu’elle se fera à sa sortie de prison. Ses conneries et sa télé commencent à me bousiller le cerveau.

Ennui en fermentation dans la cellule. Des moisissures s’installent, le corps pourri.

Je veux voir mon chien. Ma chienne. Les mères ont le droit de voir leurs gosses le mercredi après-midi. Et moi j’ai pas le droit de voir mon chien. Je veux sortir. Voir le ciel. Pas de préau aujourd’hui. Pas assez de personnel, disent-ils. Pas assez de personnel  : j’y crois pas. C’est juste un prétexte de plus pour réaffirmer leur autorité. Puis tant mieux qu’il n’y ait pas assez de personnel. Il y en a de toute façon trop. Je veux de l’air. Respirer. Respirer. Respirer.
Ils nous humilient sans cesse. Au moindre dérapage : direction l’isolement. En isolement, t’as un quart d’heure de préau par jour. Le préau comme ils l’appellent, c’est en réalité une cage. 1m3.
« Sale chienne, arrête d’aboyer et bouffe tes frolics » ; les matonnes nous balancent ça à la gueule. Nos gueules de chiennes.

Mange ta honte jusqu’à te vomir toute entière.

Télé allumée en permanence. C’est ma pote de cellule qui déscotche pas. Ça l’oblige à ne pas trop penser. Moi ça me prend la tête. Elle va exploser. Je ne peux pas me concentrer.
J’attends toujours les bouquins que mes potes doivent m’envoyer. Le premier colis a été refusé. Ici, ils font tout pour que ce soit compliqué. Le pouvoir de l’administration. Papiers à remplir. Autorisations à recevoir. Formulaires. Requêtes. Règlements. En attendant, je dois me farcir les bouquins de leur bibliothèque. Ceux, bien sûr, qu’ils ont choisi. Je ne dis pas, certains sont pas mal. Mais bon, beaucoup de drames de camés, prostitués, tox en tous genres, des ‘marginales’, ‘exclues de la société’ ; soit elles se repentent, soit elles sont punies. Soit elles crèvent dans d’atroces circonstances soit elles sont redressées ou ‘guéries’ par une institution, tel que centres de redressement, de désintox ou prisons. Super leurs romans. J’en ai rien à foutre de leur morale à deux balles.

Deux balles . Si j’avais deux balles…La première serait certainement pour la directrice. Et l’autre ? Pour ce connard de maton du deuxième ? Le cerveau cloisonné entre les règles qu’il s’échine méthodiquement à faire respecter.
Ça cogite sans arrêt dans ma tête. Je retourne tout des milliers de fois. Dans tous les sens. Je fais toutes les liaisons possibles. Je veux que ça se calme. Que ça s’arrête. Je vais exploser.
Aujourd’hui j’ai été convoquée chez la matonne en chef :
- C’est quoi cette lettre ? Connaissez-vous la personne qui vous l’a envoyée ? Je prends connaissance du courrier.
- Non, je ne la connais pas.
- Savez-vous, mademoiselle, que c’est du courrier subversif ? Et qui plus est, qui n’a pas sa place dans une prison ?
- Non, et puis je ne connais pas ce journal. Mais je veux bien néanmoins pouvoir l’emporter et le lire.
- D’accord, mais ne lancez pas une émeute, mademoiselle. On vous a à l’oeil.

C’est ça, oui, à l’oeil. Et à la caméra, aux verrous, aux barreaux, aux murs, aux barbelés aussi. Si vous ne m’aviez qu’à l’oeil, je l’arracherai avec mes ongles et m’enfuirai vite fait de ce trou.
Ici, tout passe chaque jour par le service de la censure.

J’ai rencontré une fille aujourd’hui. Une turque. Assez chouette. Elle s’est choppé six mois ferme pour avoir hébergé des ‘sans-papiers’.

Du coup je lis ce journal qu’on m’a envoyé. Ça s’appelle La Cavale, je ne connaissais pas. C’est classe. J’ai lu qu’il y a un gars, il a choppé les clefs d’un maton, et au lieu de se tirer et de sauver sa peau vite fait, il a pris deux heures pour ouvrir toutes les cellules, une par une, pour libérer tous les détenus, prenant le risque de se faire prendre. Hé Hop, évasion collective. Trop classe. Ça réchauffe un peu le cœur.
Ici, ce n’est pas possible. Déjà, c’est une maison d’arrêt. Il y a principalement des femmes en attente de leur jugement. Et au rendu du jugement, elles sont transférées ailleurs. Donc, ici, on se tient à carreaux. Vu qu’on ne sait pas encore ce qu’on va chopper comme peine. On ne fait pas trop les malignes, pour ne pas aggraver notre cas lors du procès.
La prison ça avait toujours été lointain. Comme quelque chose qui ne pouvait arriver qu’aux autres. Je ne pouvais pas me la représenter. Mais là je commence à y croire. A comprendre que pour un rien on t’envoie en taule. Tu n’as aucun poids. C’est un connard qui décide pour nous ce qu’il va advenir de nos prochaines années. En regardant autour de moi, les filles, je me rends compte que personne n’est à l’abri de voler en taule. Ça peut tomber sur n’importe qui.

Ils veulent nous paralyser avec un risque qui plane au-dessus de nos têtes. Putain de merdier.

Ça y est. Ma pote de cellule est partie. Je me retrouve enfin seule avec moi-même. Seule. Avec ces murs trop épais. Télé éteinte. Le calme. Mais pas vraiment. Les lourdes portes claquent sans cesse ; et le bruit des clefs. Et ces conasses qui jacassent dans les couloirs ; ces putains de matonnes aux petits rires mesquins. J’ai l’impression qu’elles aiment vraiment ce qu’elles font. Elles doivent se sentir fortes à la vue du malheur des gens ; jouir de notre privation de liberté, qu’elles gèrent avec leurs trousseaux de clefs.

Clic clac.

- Mademoiselle, courrier.

Super, un courant d’air dans la journée. Les dessins glauques de ma fidèle amie. Au moins, ils me font sourire. Je m’empresse de les accrocher sur le mur jauni de nicotine. Je me roule une clope et les contemple en rêvant. Cigarette terminée. Rêveries parties en fumée. Un quart d’heure est passé.
Maintenant je travaille. Rien à foutre de leur malheureux dix euros. Juste une occupation pour que les journées passent.
Quand tu bosses, en taule comme dehors, tes journées sont encore plus réglées : 6h, debout. Café, douche. Arrivée en cuisine ; on cause toute la matinée de cette pauvre souris qui vit ici. Elle laisse au chef de cuisine ses excréments  ; juste pour le narguer. A croire qu’elle aussi elle lui chie dessus. C’est mon premier sourire de la journée. Le dégoût des autres !
Emballage du pain : Madame X : 3 tranches de pain gris ; madame Y : 2 gris, 2 blanc ; et ainsi de suite...On passe à la soupe. Des litres d’eau mélangés avec des oignons congelés et de la poudre. Comme les sauces. Tout est en poudre. Tout est factice. Nous, on appelle ça la cocaïne-soupe. Ici, tout sort du congel. Tout est figé. Comme le temps.
C’est l’heure de la vaisselle. On essaye de rigoler en s’éclaboussant. Rires forcés.
14h30, de retour en cellule. Cigarette. Je me remets à ce puzzle de 1000 pièces. Je ne le finirai jamais. J’ai peur de voir cette image complète, celle d’un champ de fleurs où je voudrais plonger. Courir nue dans des paysages à perte de vue ; l’horizon toujours repoussé.

Des poignées cognent ; la porte fracasse. Clic Clac. Debout ! Il est trop tôt. Direction commissariat. Mon ventre gargouille. Ce matin, je n’ai pas droit à un petit déjeuner. De toute façon, c’est eux qui choisissent ; c’est eux qui décident.
Un face à face ; ou plutôt, ma face devant trois faces policières. Intimidation. Il ne m’intimide pas. Pas encore. Mais ses méthodes sont coriaces. Il crie, balance une poubelle sur la table devant moi. Cette poubelle que je rempli avec mes mouchoirs de morve. Ils me voient comme un déchet.
- On sait tout ; tu vois cette pile de dossiers  ? Tes copains, ils ont tout avoué.

Ils n’ont rien avoué. Mais comment puis-je savoir. Comment puis-je imaginer les combines extérieures, moi qui suis à l’intérieur.
Ils ont leurs méthodes.
Et finalement, je doute.
Je me suis toujours dit : « je ne balancerai jamais, c’est pour les lâches qui veulent sauver leur cul ».
Mais ils ont leurs méthodes.
Je suis à jeun ; j’ai faim. Je me sens faible. Leur boucan bourdonne dans mes oreilles, dans mon cerveau ; ma tête va exploser. Je vais exploser. J’explose. J’avoue une partie des faits. Je craque. Huit heures d’interrogatoire. Je ne sais pas ce qu’ils savent ; je ne sais pas ce qui se passe dehors.
Ils ont leurs méthodes.
T’as beau être préparée, avoir un discours bien étudié, ils trouvent les failles. Je n’étais pas préparée. Et je me dis que tant que tu n’as pas vécu un interrogatoire musclé, tu ne l’es jamais.

De l’air, de l’air, de l’air !

Je fume un pétard avec une matonne. Je l’aime bien. Une lesbienne (elles le sont toutes ici). Elle paraît un peu hippie. Elle a des toilettes sèches chez elle. Elle m’apporte du Tchai et du caviar d’aubergines bio. Elle est là depuis deux mois.
C’est horrible ; j’ai l’impression d’avoir plus en commun avec elle qu’avec les autres détenues. Peut-être aussi parce que c’est difficile ici de lier amitié avec les détenues ; ça change tout le temps ; des départs, des arrivages. Cette matonne me raconte qu’au début elle ne voulait pas faire ce boulot crado. Son frère l’a poussée et elle a réussi l’examen. Après un mois, elle a reçu une lettre d’une roumaine qui venait d’être libérée et était rentrée dans son pays : « tu as été ma fenêtre sur la liberté durant mes 5 mois d’enfermement ; je ne t’en remercierai jamais assez ». Du coup, elle a décidé de rester. Je ne sais pas quoi en penser. Elle me dit qu’elle veut continuer à apporter ne serait-ce qu’un peu de joie et de convivialité dans cette prison. Pourtant, de par son emploi, son statut, elle participe à ce système carcéral et à cette société de l’emprisonnement. Alors quoi ? Je sais pas…Je sais en tout cas qu’ici, à l’intérieur de toute cette merde, elle me fait du bien.

Ces derniers jours, on sort dans un autre préau. A côté, dans la prison de Forest, section homme, ça s’agite. Les matons font grève, encore une fois ; la police prend le relais de la surveillance. Et pour éviter les ennuis, personne ne peut sortir de sa cellule. Mesure de sécurité. Alors, à côté, ils pètent des câbles ; et nous, on nous fait sortir ailleurs, là où on ne peut pas les entendre, que leur révolte ne se propage.

Demain, procès. Une grande farce. Mesdames et messieurs, le grand théâtre ouvre ses portes. Chacun son rôle, chacun sa place. On met en scène. Une histoire. Moi je dois tout assumer. Faire oui de la tête. Tout accepter, pourvu que je sorte. Je pleure. Mon texte est préparé. Mes larmes aussi. J’ai un rôle à jouer. Je répète ce qu’ils veulent entendre. Je n’en pense pas un mot. Mes lèvres bougent, une voix s’y faufile. Des larmes coulent. Ce ne sont pas les miennes. Elles leurs appartiennent.

Clic clac.

- Mademoiselle, greffe.

Pas lents dans ces couloirs puants. Un mois de plus. Enfoiré de juge.
Voilà pour qui elle serait ma deuxième balle.

Septembre 2009.
Extrait de La Cavale N°16.




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