Un journal purement révolutionnaire  
     Accueil    Download    Soumettre un article
  Se connecter 3 visiteur(s) et 0 membre(s) en ligne.


  Post� le jeudi 14 mai 2009 @ 17:51:56 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Anarchie�dition : Les Amis de S�bastien Faure, 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)

FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11


12. La V�ritable R�demption





CAMARADES,

Me voici parvenu au point culminant de mon expos�.

La r�volution sociale est faite. Du moins nous le supposons. Le vieux monde d�iniquit�s, de mis�re, de servitude, d�ignorance et de haine a succomb� sous le poids de ses erreurs, de ses fautes et de ses crimes. Un vent de r�volte a souffl� furieusement et, puissant, irr�sistible, il a balay� la corruption sociale.

Les perversit�s engendr�es par des si�cles de servitude n�ont pas totalement disparu. Depuis si longtemps elles ont jet� dans l��me humaine des racines si profondes qu�un bouleversement de courte dur�e n�a pas suffi � les balayer toutes. Cependant l�air s�est assaini, et les deux foyers de putr�faction - l��tat, le Capital, - ayant �t� atteints, peu � peu la purification se fait. Elle est en bonne voie. Ce n�est qu�une question de temps.

Sol, sous-sol, instruments de travail, moyens de production, de transport et d��change, le capital dans toutes ses manifestations, la richesse sous toutes ses formes ont enfin fait retour � ceux qui ayant tout cr�� auraient d� de tout temps tout poss�der. L��tat, l�arm�e, la magistrature, la bureaucratie, l�administration bourgeoise, plus rien ne reste de ces institutions qui, depuis des si�cles, ont meurtri et accabl� l�humanit�.

La vieille formule : Tout appartient � quelques-uns a fait place � la formule des temps nouveaux : � Tout appartient � tous �. Et la devise autoritaire des si�cles pass�s : � Quelques-uns commandent, tous ob�issent �, a �t� remplac�e par cette formule nouvelle : � Personne ne commande, personne n�ob�it et tous s�inclinent devant l�autorit� impersonnelle de la raison �. Tous participent et communient dans le souci ardent du bien public.

Sous la pouss�e persistante des propagateurs, des novateurs, des pionniers, des porteurs de flambeau, des annonciateurs de v�rit� sociale, les esprits se sont peu � peu impr�gn�s d�id�es nouvelles, les c�urs se sont ouverts � des sentiments fraternels, les volont�s se sont arm�es en vue de fins nouvelles et irr�sistibles de l�avenir. L�apostolat des propagandistes, poursuivis souvent au risque de leur libert� et parfois m�me au prix de leur existence, a enfin port� ses fruits. Dans un mois tout a chang�. La r�volution a pass� partout. Elle a bris� les portes sur l�avenir et, confiante en elle-m�me, ma�tresse de ses destin�es, l�humanit� marche d�un pas rapide et s�r vers sa r�demption v�ritable.

Elle n�escompte plus le salut qui pourrait lui venir d�en haut. Elle sait qu�il ne peut lui venir que d�elle-m�me. Elle a compris le n�ant des devises nuageuses : Libert�, �galit�, Fraternit�. Sa devise est : � Ni Dieu ni Ma�tre �. Tel est l�id�al enfin r�alis�.

Il est indispensable, Camarades, que ceux qui m��coutent ce soir se p�n�trent de cette id�e que la r�demption, r�ve cr�� par la f�condit� de notre imagination et l�ardeur de notre d�sir, est enfin devenue une r�alit�, bienfaisante et f�conde. Il faut que chacun de vous fasse l�effort n�cessaire pour que, d�un coup d�aile puissant, il s��l�ve avec moi jusqu�aux hauteurs sur lesquelles nous allons planer durant quelques quarts d�heure et vers lesquelles je tenterai de vous emporter avec moi. Si vous n��tiez pas capables de faire cet effort, si vous persistiez � rester dans les bas-fonds o� r�gne la cupidit� capitaliste, ou s�vit le despotisme de l��tat, il vous serait impossible de consid�rer comme s�rieuses, comme admissibles, comme probables, et encore moins comme certaines, les donn�es sur lesquelles je vais jeter les bases de cette cit� merveilleuse du travail, du bien-�tre, de l�harmonie, du savoir et de la beaut� que je vais essayer de tracer ce soir devant vous.

Ne croyez pas, Camarades, que, pour l��dification de cette soci�t�, j�aurai recours � des mat�riaux sortant de mon imagination. Et ne croyez pas que dans cette soci�t� sont appel�s � vivre des �tres imaginaires. De si�cle en si�cle, elle est devenue un s�jour de plus en plus abordable, d�entretien relativement facile, avec des am�liorations et des perfectionnements incessants. Et il est possible de la transformer, avec le concours des personnes de volont� libre, en une sorte d�Eden, en un s�jour agr�able, simple et joyeux. Si ce s�jour ne s�est pas graduellement embelli jusqu�� notre �poque, c�est parce que les capitalistes et les gouvernants ont usurp� le patrimoine commun dont l�humanit� s�est trouv�e d�poss�d�e.

Il est bien entendu que la r�volution a eu pour r�sultat et pour objet de faire rendre gorge aux spoliateurs, que toutes les richesses entass�es, accumul�es dans la lenteur des si�cles, usurp�es depuis si longtemps, sont devenues propri�t� commune et inali�nable.

C�est avec ces mat�riaux que nous allons b�tir. Quant aux individus qui habiteront la cit�, je les prendrai tels qu�ils sont, avec leurs vices et leurs vertus, avec leur grandeur et leur mesquinerie, leur sublimit� et leur mis�re. Seulement, nous les supposerons travaillant dans un milieu transform� o� ils na�tront, grandiront, produiront, consommeront, c�est-�-dire vivront dans des conditions enti�rement nouvelles, dans un milieu enti�rement nouveau.

C�est ainsi, Camarades, que le plan de la cit� future, dont je vais tracer devant vous les lignes essentielles, s�inspirera des r�alit�s, reposera sur celles-ci et s�inspirera aussi des transformations auxquelles la r�volution accomplie donnera l�essor.

Nous voici � pied d��uvre. Plus de po�sie, plus de fleurs de rh�torique, plus de litt�rature. Je m�efforcerai d��tre simple, pr�cis et, si je le puis, lumineux.

Nous voulons construire. Proc�dons � la fa�on d�un bon architecte s�rieux, consciencieux, connaissant � fond son m�tier. Que fait-il ? Tout d�abord, surtout quand il se propose de b�tir non pas une baraque, mais au contraire un b�timent vaste, majestueux, solide, un palais, il commence par sonder le sol pour s�assurer de sa solidit�. Il pratique des fouilles, il multiplie les investigations, il veut conna�tre la nature du terrain sur lequel il va �difier. Et ce n�est que lorsqu�il a la certitude, gr�ce � ce travail de pr�paration, � ces sondages, � ces investigations, � ces fouilles, que le sol sur lequel il va b�tir est s�r et r�sistant qu�il commence � �difier.

Il prend les mat�riaux � sa disposition, les place selon un plan, et ce plan doit s�adapter � l�affectation de l��difice.

Voil� la bonne m�thode, la m�thode d�ordre, de logique, d�un architecte s�rieux, consciencieux, et qui conna�t son m�tier.

Cette m�thode sera la n�tre. Il nous faut, avant tout, sonder le sol. Le terrain sur lequel doit reposer l��difice social, c�est l�individu. L�erreur fondamentale - je dis fondamentale parce qu�elle l�emporte sur toutes les autres- c�est de d�pr�cier la valeur de l�individu, pis encore de la m�conna�tre.

La soci�t� n�est, vous le comprenez, que le total des unit�s composantes qui forment ce total. C�est cette m�connaissance, cette violation des droits, des aspirations, des besoins des individus qui devient la source de toutes les souffrances, la cause de toutes les r�voltes en m�me temps que du d�sordre social lui-m�me. Notre premier devoir est donc d��viter cette erreur.

L�individu, c�est le sol sur lequel nous allons b�tir, en m�me temps qu�il est l�habitant destin� � �tre log� dans l��difice. Il est donc n�cessaire de sonder ce sol : l�individu. Fouiller l�individu, c�est faire �uvre de psychologie.

Faisons donc ce travail psychologique d�abord. L�homme du vingti�me si�cle pr�sente � l��il de l�observateur impartial et attentif quatre caract�res, quatre besoins, quatre tendances, communs � tous les �chantillons de l�esp�ce : tendance � la libert�, tendance � l�activit�, tendance � la sociabilit�, tendance � l�adaptation au milieu.

Chacune de ces tendances existe � des degr�s diff�rents chez les individus. Selon les temps, selon les peuples et selon les climats le pourcentage n�est pas le m�me, mais chez tous on rencontre, dans des proportions variables, mais d�une fa�on certaine, ces quatre besoins, ces quatre tendances : libert�, activit�, sociabilit�, adaptation au milieu.

L�individu qui ferait exception serait en quelque sorte un ph�nom�ne, que dis-je, un monstre !

Il nous faut, Camarades, dire un mot de chacune de ces tendances. Vous en comprendrez tout � l�heure l�importance capitale.

Premi�re tendance : tendance � la libert�.

Il pourrait para�tre inutile de d�velopper ce point. Chacun de nous comprend, en effet, que la libert� est un bien tellement pr�cieux que, sans celui-l�, les autres ne sont pour ainsi dire rien. Mais le terme de libert� a �t� si galvaud�, on en a tellement us� et abus�, qu�il me para�t indispensable d�insister quelque peu.

Que faut-il entendre par tendance � la libert� ?

Cette tendance se confond, selon moi, avec la tendance au bonheur. Je d�finis les deux termes : bonheur et libert� de la m�me mani�re, et, lorsque deux mots se d�finissent de la m�me fa�on, c�est le cas ou jamais de dire qu�ils sont synonymes. Tous nos actes, tous nos mouvements, tous nos gestes sont inspir�s, dirig�s, command�s, d�abord, par la recherche du plaisir, par la fuite de la souffrance ensuite. Entre deux plaisirs, deux satisfactions, deux joies, deux bonheurs, nous allons instinctivement vers celui qui nous attire avec le plus de force et, de deux souffrances, de deux douleurs, de deux sensations d�sagr�ables, nous �vitons celle qui nous para�t la plus cruelle. C�est l� une des lois de la nature, c�est la r�gle, c�est un fait ind�niable, et, s�il y a, de temps en temps, un fait qui, par hasard, semble en d�saccord avec cette r�gle, il n�y a l� qu�une apparence. Lorsque nous avons l�air de nous sacrifier, lorsque nous accomplissons un geste qui peut passer pour un geste de renoncement, il y a quand m�me, pour le psychologue s�rieux � l�observation subtile et p�n�trante, le besoin de se satisfaire, de trouver un plaisir, entre deux maux de choisir le moindre.

Je me rappelle qu�il y a environ dix-huit ou vingt ans, je devais participer avec Louise Michel � une r�union qui devait avoir lieu � Tivoli, je crois, un dimanche, dans l�apr�s-midi, vers une heure et demie ou deux heures. A cette occasion, je devais d�jeuner chez elle pour nous rendre ensemble � la r�union.

La veille, Louise Michel avait fait, au Th��tre des Capucines, une conf�rence, et l�impresario, le directeur de cette salle, qui n��tait en somme qu�un bourgeois, avait offert � Louise Michel la somme de deux cents francs, fabuleuse pour elle qui toujours fut pauvre. Elle avait touch� cette somme le samedi soir.

Le lendemain, je me rends � son domicile. Je suis re�u affectueusement par Louise et sa compagne Charlotte. J�attends, et, ne voyant rien venir, la table ne se garnissant pas, je dis � Louise : � Est-ce que nous ne d�jeunons pas ? � - � Si, me r�pond-elle, on va d�jeuner, je vais � la cuisine �. - � J�y vais moi-m�me... �

L�appartement n��tait pas vaste ; il y avait tout juste la chambre o� l�on devait manger et la cuisine. Je vais � la cuisine, je trouve Charlotte, et je lui demande : � Et ce d�jeuner ? � Et Charlotte me dit : � Il n�y a rien ! � - � Comment, il n�y a rien ! mais alors je vais aller chercher quelque chose ; il fallait me le dire quand je suis arriv�. � - � Oui, on devait savoir que la pauvre Louise devait toucher de l�argent hier. Une pauvre femme, menac�e d��tre jet�e � la rue par son propri�taire, est venue lui demander cinquante francs ; elle les lui a donn�s. Un ancien combattant de la Commune est venu aussi lui demander un secours et elle lui a donn� aussi cinquante francs. Puis d�autres. Bref, les deux cents francs que Louise avait touch�s hier s�en sont all�s en gestes g�n�reux. �

Il ne restait que deux sous avec lesquels on ne pouvait pas d�jeuner, de telle sorte que c�est moi, l�invit�, qui �tais oblig� - ce qui n�a pas d�importance - d�aller chercher le n�cessaire.

Eh bien, il semble qu�il y a l� un geste de renoncement qui doit �tre consid�r� comme en d�saccord avec la recherche du plaisir et la fuite de la souffrance. Je ne dis pas que Louise n�ait pas eu du plaisir � donner cinquante francs � cette femme dans la rue, cinquante francs � ce vieux communard, cinquante francs et cinquante francs � d�autres, seulement, elle aurait bien plus souffert si les gens qui �taient venus frapper � sa porte avaient d� franchir � nouveau son seuil en n�emportant que de bonnes paroles. Louise Michel s��tait dit : je n�aurai rien, mais au moins ils auront quelque chose, et, comme elle s�estimait d�une fa�on sup�rieure, d�un �go�sme raffin� et excellent, Louise Michel pr�f�rait ne rien garder et tout donner, plut�t que de laisser partir de chez elle, d�sesp�r�s, les malheureux qui �taient venus lui demander secours.

Inutile d�insister, je crois, la r�gle est �tablie ; toutes les philosophies l�admettent comme certaine. Oui, l�homme recherche obstin�ment le bonheur, il fuit �prement la souffrance. Entre deux bonheurs, il va vers celui qui lui para�t le meilleur. Entre deux souffrances, il fuit celle qui lui para�t la plus cruelle.

Mais le bonheur, en quoi consiste-t-il ?

Voici, Camarades, la d�finition que j�en donne.

Le bonheur consiste, selon moi, dans la libre satisfaction des besoins ressentis : besoins naturels, besoins physiques, besoins intellectuels, besoins moraux ; et, quand ces besoins sont en contradiction, c�est �videmment � celui dont l�aiguillon se fait sentir le plus vigoureusement qu�il importe de satisfaire. Manger quand on a faim, boire quand on a soif, dormir quand on a sommeil, se reposer quand on est las, mais aussi vagabonder dans le r�ve, construire dans son imagination des architectures merveilleuses et puis laisser son c�ur s�ouvrir � l�amour, � l�amiti�, � la tendresse, � la fraternit�, voil� les besoins. Et c�est en cela que consiste le bonheur : pouvoir satisfaire, au fur et � mesure qu�ils se pr�sentent, selon l�ordre dans lequel ils se succ�dent et le degr� d�intensit� de chacun, la totalit� de ses besoins.

C�est en cela aussi que consiste la libert�. Etre libre c�est avoir la facult� de manger quand on a besoin de manger, de dormir quand on a besoin de dormir, de r�ver quand on a besoin de r�ver, d�aimer quand on a besoin d�aimer, c�est pouvoir, au fur et � mesure qu�ils se pr�sentent, satisfaire tous ses besoins.

Un besoin satisfait, c�est une joie ; un besoin contrari� et insatisfait, c�est une peine, une souffrance.

Bonheur est donc synonyme de libert�. Le bonheur r�side dans la satisfaction de nos besoins, la libert� dans la possibilit� de les satisfaire. Quand deux termes peuvent se d�finir dans les m�mes mots, ces deux termes sont synonymes. Donc bonheur et libert� se confondent. Tendance au bonheur et tendance � la libert� se confondent �galement.

Et comment comprendre autrement la magie singuli�re que ce mot a toujours exerc�, le prestige �tonnant qu�il a eu sur les hommes qui lui ont tant sacrifi�, leur sant�, leur vie et leur libert� elle-m�me ?

Donc, premi�re tendance : tendance � la libert�.

Deuxi�me tendance : tendance � l�activit�.

Dans la nature, tout s�agite, tout se meut, tout fonctionne, tout travaille ; le repos n�est nulle part, le mouvement est partout.

Le repos, ce serait la maladie, l�inertie, ce serait la mort, et encore le terme est impropre ; le cadavre lui-m�me n�est pas inerte, il est en mouvement incessant, il marche vers des migrations constantes, des transformations et des m�tamorphoses ind�finies. Il n�y a pas de repos dans la nature, m�me quand il y a un repos apparent.

Ne croyez pas que cette activit� qui caract�rise tout ce qui est dans la nature, tous les �tres, soit une activit� sans but ; c�est nue activit� qui a des fins pr�cises, un but d�termin�. Si tout travaille dans la nature, ce n�est pas dans le vide, ce n�est pas une activit� en pure perte qui anime et actionne tous les �tres, c�est une activit� d�finie ayant un but pr�cis : entretenir, enrichir, embellir, d�velopper la vie.

Dans le r�gne min�ral, ce sont les corps qui se recherchent ou bien dans les entrailles profondes de la terre, ou bien dans les couches plus profondes de la mer, de l�oc�an. Des affinit�s r�unissent, associent des corps �loign�s, disparates qui, apr�s s��tre associ�s, soud�s les uns aux autres se dissocient pour rechercher de nouvelles alliances, de nouvelles m�tamorphoses.

Dans le r�gne v�g�tal, c�est une s�rie d�actions et de r�actions. Voyez la plante : elle emmagasine les rayons du soleil et leur emprunte les sucs nourriciers qui lui sont indispensables, puis, le soir venu, elle restitue en acide carbonique toutes les richesses accumul�es dans ses tissus pendant le jour � la clart� du soleil.

Dans le r�gne animal, de la fourmi au monstre marin, tous les animaux se meuvent, s�agitent dans le but d�entretenir, d�enrichir et de d�velopper leur existence ; tous sont � l�aff�t de la proie qui passera � leur port�e et dont ils pourront s�emparer, tous sont � l�aff�t de ce que la nature peut mettre � leur disposition. Sinon, ils seraient condamn�s � mourir ; ils ne pourraient pas vivre dans l�inertie et l�incapacit�.

Et alors que tout travaille, que tout fonctionne autour de l�homme, il �chapperait � cette loi de la nature ? Il resterait inerte et passif et il faudrait lui imposer l�obligation du travail ? Mais vous sentez bien, comme moi, jusqu�� quel point cette supposition est ridicule.

Chose bizarre, ce sont toujours ceux qui ne font rien qui se plaignent de la paresse des autres ; c�est toujours l�histoire de la paille et de la poutre. Chose bizarre encore, ces bourgeois qui ne produisent rien ne restent pas cependant inactifs. Sans doute, ils ne se livrent pas � un travail actif et f�cond, mais ils font du sport, de l�automobilisme, ils vont � la chasse, � la p�che, en visite, en voyage, etc. Ils ne restent pas, � proprement parler, inactifs. Ils ne produisent rien, mais ils s�agitent. Il n�y a pas de paresseux. Le paresseux serait un ph�nom�ne, un monstre.

L�ouvrier aime son travail, ou plut�t il l�aimerait si ce travail lui apportait les joies et les satisfactions qu�il devrait y trouver, si au lieu d��tre pench� sur son travail durant des heures trop longues, dans un atelier malsain, sous l��il d�une contrema�tre hargneux, pour le compte d�un patron rapace, si au lieu de travailler durement, p�niblement pour un salaire de famine, il travaillait avec des camarades de son choix, dans un atelier, sain, vaste, lumineux, la chanson sur les l�vres et la joie dans le c�ur. Dans ces conditions, il n�y aurait pas au monde un paresseux. Le paresseux serait un �tre surprenant ; il rel�verait de la pathologie ; il faudrait le traiter, il ne faudrait pas le condamner.

Troisi�me tendance : tendance � la sociabilit�.

L�homme est un animal sociable, c�est-�-dire pr�destin� par nature, par ses besoins � vivre en soci�t�.

Il y a eu des ermites, des solitaires ; il y a toujours eu des exceptions. Ce sont des �tres particuliers qui s�imaginent pouvoir vivre seuls en face de la nature.

Mais aujourd�hui, l�homme du vingti�me si�cle, songe-t-il � vivre dans ces conditions-l� ? O� sont-ils les ermites, les solitaires ? Il y a bien quelques d�sabus�s, quelques pessimistes qui, fatigu�s des luttes, des rivalit�s, des mesquineries, des bassesses, des salet�s, des malpropret�s de la vie sociale, tentent de s�isoler. Mais ce sont d�abord des exceptions ; ce sont ensuite des �tres qui ne r�solvent pas le probl�me, qui ne le r�solvent en tout cas que pour eux seuls. Mais l�homme est un �tre social.

Supposez qu�on vienne vous dire : voici un ch�teau, il est magnifique, entour� d�une propri�t� superbe, vous aurez � votre disposition tout le luxe que vous pourrez d�sirer, le moindre de vos d�sirs sera satisfait sur l�heure, mais vous y vivrez tout seul, vos yeux ne se mireront dans le regard de personne, votre main ne serrera jamais la main d�un ami, vos oreilles ne seront jamais frapp�es par des voix humaines, vous serez seul, tout seul ; il ne vous manquera rien, c�est entendu, mais vous serez solitaire.

Je suis bien s�r que celui pour qui la possession de ce ch�teau et le s�jour dans ce palais para�traient l�id�al de la f�licit�, je suis bien s�r que celui-l�, apr�s en avoir joui quelques jours, pr�f�rerait reprendre sa place � l�atelier et dans son petit logis pour entendre ses camarades, pour serrer la main � un ami, pour plonger son regard dans le regard de sa femme.

Rappelez-vous la fable du savetier et du financier : � Rendez-moi mes sabots, rendez-moi ma gaiet�, je vous rendrai votre or. �

La sociabilit� engendre toutes les associations, elle est la source de tous les groupements, parce qu�elle est le besoin de se grouper.

Quatri�me tendance : adaptation au milieu.

Il y a l�, Camarades, une tendance reconnue, prouv�e et archi-prouv�e, par tous les hommes de science. Et-m�me il n�est pas n�cessaire d��tre homme de science pour savoir que chacun de nous s�adapte ou a, du moins, tendance � s�adapter au milieu dans lequel il est appel� � vivre.

Les exceptions sont ceux qui ne s�adaptent pas. Voici pourquoi on les regarde tant�t comme des ph�nom�nes et tant�t comme des individus dangereux.

Voyez les Anarchistes. Aux yeux de la plupart des gens ils sont consid�r�s comme des �tres bizarres, extraordinaires, comme des monstres fabuleux. On les regarde avec �tonnement et on est surpris de constater que ce sont des hommes comme tous les autres. Que de fois je me suis trouv� en face de gens qui me voyaient pour la premi�re fois et qui m�ont dit : � Comment ! C�est vous, S�bastien Faure ! � Ils avaient �videmment peine � croire que je fusse un homme comme les autres. J��tais un anarchiste, ils s�attendaient donc � voir un �tre extraordinaire, un ph�nom�ne pour les uns, un danger pour les autres.

Oui, danger, et danger redoutable. L�Anarchiste n�est pas seulement un ph�nom�ne ; en raison m�me de ce qu�il ne s�adapte pas au milieu social dans lequel nous �voluons, il devient un danger, une source de d�sordres, un v�ritable malfaiteur !

Je m�excuse, Camarades, de m��tre attard� sur ces consid�rations d�j� connues, mais il m�a sembl� qu�il �tait n�cessaire d�entrer dans certaines explications.

Je voudrais bien, maintenant que nous allons �difier, ne pas perdre de vue un seul instant ces tendances. Je les r�p�te afin qu�elles restent plus profond�ment grav�es dans votre m�moire et pr�sentes � votre souvenir : libert�, activit�, sociabilit�, adaptation au milieu. Vous r�soudrez tous les probl�mes qui pourront vous �tre soumis � l�aide de ces quatre tendances ; vous ferez face � toutes les objections qui pourront vous �tre pr�sent�es ; vous aurez � ramener l�objection ou le probl�me � l�une de ces quatre tendances ou � plusieurs mais il vous suffira de faire appel � une ou � plusieurs de ces tendances pour r�soudre imm�diatement le probl�me et pour vaincre imm�diatement l�objection.

Et maintenant, b�tissons !

Ces hommes, ces hommes libres ou tendant � l��tre, ces hommes actifs par nature, ces hommes sociables par nature �galement, mais aussi par entra�nement historique, ces hommes enfin enclins � s�adapter au milieu dans lequel ils s�agitent, comment vont-ils vivre, la R�volution faite ? Comment vont-ils vivre en Communisme ? Comment vont-ils vivre en basant leurs conditions d�existence sur cette formule dont j�ai parl� tout � l�heure : � Tout est � tous � ?

Il nous faut, Camarades, envisager l�organisation de la vie mat�rielle, de la vie intellectuelle et de la vie morale.

Nous devons commencer par la vie mat�rielle. � Primum vivere, deinde philosophari �. Il faut vivre d�abord et discuter ensuite. Je veux donc dire : vivre de la vie mat�rielle. Cette vie mat�rielle se r�sume en trois points : Produire, consommer, �changer.

Production. - En r�alit�, c�est la consommation qui devrait tout d�abord �tre �tudi�e par nous, parce que logiquement, c�est la consommation qui doit r�gler la production ; ce sont les besoins ressentis par les consommateurs qui doivent fixer l�effort des producteurs. Il serait donc logique de commencer par la consommation. Mais on ne consomme que ce qu�on a au pr�alable produit ; il faut donc que la production pr�c�de la consommation et, de plus, les modes de r�partition sont d�termin�s par les puissances ou les possibilit�s de production.

Il nous faut donc examiner ces trois points dans l�ordre suivant : produire, consommer. �changer.

Avant la guerre, j�avais fait un travail que j�ai eu l�occasion de soumettre en diff�rentes circonstances, et les chiffres sur lesquels ce travail est bas� n�ont jamais �t� contest�s. Ces chiffres ont �t� �tablis d�apr�s des renseignements qui remontaient, je crois, � 1909 ou 1910, mais depuis, nous n�avons eu aucun renseignement pr�cis, le d�nombrement des professions n�ayant pas �t� fait, surtout par rapport aux m�tiers correspondant aux divers genres de productions. J�avais donc puis�, dans les archives, les renseignements exacts dont j�avais besoin pour �tablir la quantit� de travail que chacun de nous devait donner pour assurer la consommation dans une France de 38 � 39 millions d�individus, en y comprenant les vieillards, les infirmes, les malades, les femmes, etc... et j��tais arriv� � ce r�sultat presque �tonnant qu�il suffisait, avant la guerre, de deux heures vingt minutes par jour et par personne de travail productif.

Je ne puis, Camarades, faire �tat de ce travail, puisque la guerre a tout boulevers�, m�me ces chiffres. Ce qu�il y a cependant d�absolument certain, c�est que quelques heures de travail dans une soci�t� r�volutionnaire, dans un milieu communiste, seraient largement suffisantes. Elles aboutiraient m�me � une production abondante, � une condition cependant, c�est que tout le monde particip�t � cette production en y donnant tous ses efforts personnels.

A voir l�activit� qui nous entoure, � consid�rer avec quelle rapidit�, avec quel empressement hommes et femmes se dirigent chaque jour au point auquel ils veulent atteindre, il semble que personne ne perd son temps et que, tout autour de nous, r�gne une activit� qui doit engendrer une abondance fabuleuse. On pourrait croire aussi � une soci�t� rationnellement organis�e et agissant d�une fa�on intelligente. Or, il n�y a l�, Camarades, qu�une illusion, qu�un trompe-l��il : nous sommes, en r�alit�, en face d�une soci�t� truqu�e. Il y a, en effet, une foule d�individus qui ne produisent rien et d�autres qui produisent, mais qui produisent mal.

Je con�ois que les enfants trop jeunes pour travailler, les vieux trop �g�s pour continuer � produire, les malades, les infirmes, les accident�s, je comprends que ces personnes soient dispens�es de collaborer � l�effort commun. Dans une soci�t� communiste, non seulement ils seront dispens�s de travailler et de produire, les enfants dont les bras sont trop d�licats encore pour manier l�outil et cultiver la terre, les vieux ayant accompli leur t�che et ayant droit au repos, les malades qui devront �tre soign�s, les infirmes, les d�sh�rit�s de la nature, vers lesquels, fraternellement, nous aurons le devoir de nous pencher pour leur faire oublier leur propre disgr�ce, non seulement, dis-je, tous ceux-l� seront dispens�s de travailler, mais je dirai davantage : c�est � eux que devront �tre donn�es les choses les meilleures, le lait pour les enfants, le vin pour les vieillards ; les mets les plus d�licats devront �tre r�serv�s aux plus faibles et aux plus malheureux, � tous ceux qui, ayant beaucoup travaill�, auront droit � toute notre reconnaissance.

Quant � ceux qui repr�sentent l�effort de demain, ils devront �tre d�velopp�s � l�aide des meilleures m�thodes pour que leur corps puisse se former, solide, robuste, vigoureux, agissant.

Mais aujourd�hui, que d�oisifs, que d�improductifs qui ne sont ni trop jeunes, ni trop vieux, ni malades, ni infirmes, ni accident�s ! Vous allez �tre effray�s (je ne puis malheureusement pas vous indiquer des chiffres) par le d�fil� de cette nu�e, de cette arm�e, de cette multitude de gens qui ne travaillent pas du tout, ou qui travaillent... sans rien faire, sans rien produire, ou enfin qui travaillent et produisent, mais qui ne produisent que des choses inutiles ou m�mes nuisibles !

Tous ces improductifs, tous ces oisifs, tous ces paresseux constituent trois groupes, trois groupes de non-valeurs.

Voici d�abord les oisifs v�ritables, ceux qui, du 1er janvier au 31 d�cembre, du berceau � la tombe, n�ont jamais rien fait et ne feront jamais rien ; tous ceux qui vivent de leurs rentes et des profits de la propri�t�, tous ceux qui, consommant sans rien produire eux-m�mes, se contentent de la production des autres, et qui, � la fin de chaque ann�e, par leurs coupons d�obligations, leurs rentes, trouvent moyen de vivre sans jamais besogner, tous les rentiers, les propri�taires, les oisifs de toute nature, y compris les rastaquou�res...

Voici le deuxi�me groupe, le groupe de ceux qui travaillent, mais qui ne produisent rien. C�est le groupe le plus nombreux, comme vous allez le voir : le clerg�, l�arm�e, tous les fonctionnaires - il y en a, para�t-il, 900.000 en France - fonctionnaires de gestion et surtout... d�indigestion.

Ici, Camarades, je ferai quelques exceptions en faveur de certains fonctionnaires qui auront leur utilit� et m�me leur n�cessit� dans les rouages de la vie communiste, par exemple, les instituteurs. Les instituteurs sont des fonctionnaires, mais il n�en est pas moins vrai qu�on ne peut pas les consid�rer comme des inutiles ou des improductifs ; ce qui sort de leurs mains, le fruit de leurs efforts, ce n�est ni un meuble, ni une maison, ni une machine, ni un appareil quelconque, mais ce sont des intelligences cultiv�es, ce sont des esprits ouverts. En un mot, leur besogne est une besogne utile et, dans la soci�t� future, ce sera une besogne f�conde.

Je ne peux pas consid�rer non plus comme totalement improductifs ces autres fonctionnaires qui sont les employ�s des postes, des t�l�graphes et t�l�phones ; ceux-l� �galement auront leur raison d��tre dans notre soci�t�.

Mais, tous les autres fonctionnaires, depuis le premier magistrat de la R�publique jusqu�au dernier des gardes champ�tres, tous ces fonctionnaires dont j�ai dit tout � l�heure qu�ils �taient de gestion et surtout d�indigestion, ceux-l�, incontestablement, n�auront rien � faire dans un monde communiste.

Voici maintenant les professions dites lib�rales : les m�decins, les avocats, les journalistes, les artistes, les �crivains, les po�tes, les peintres, les sculpteurs, les musiciens et les gens de th��tre ; puis, les notaires, les avou�s, les greffiers, tous les gratte-papier, tous les basochiens, Tous ces gens qui appartiennent � des professions dites lib�rales, sont en nombre consid�rable.

Ici encore, Camarades, je fais deux exceptions : l�une en faveur des m�decins, l�autre en faveur des artistes.

Des m�decins, il en faudra toujours, car, bien que la sant� publique sera, comme tout le reste, consid�rablement am�lior�e, il y aura toujours une foule de maladies, de troubles, de d�sordres qui sont cr��s par la mis�re et l�alcoolisme : la tuberculose, la syphilis et une quantit� d�autres maladies d�origine bourgeoise qui affectent surtout ceux qui ne travaillent pas ou qui travaillent mal.

Dans la soci�t� future, la plupart de ces maladies seront surveill�es de pr�s, la source en sera, en quelque sorte, tarie et il en r�sultera que la sant� publique sera consid�rablement am�lior�e. Mais la maladie sans cesse nous guette, depuis l�enfance, toujours d�licate et fragile, jusqu�� la vieillesse qui fonce sur nous avec son caract�re de d�cr�pitude et son cort�ge d�infirmit�s. Nous aurons donc besoin des m�decins.

Nous aurons aussi des artistes qui sont appel�s � embellir notre vie en lui donnant l��clat et la beaut�.

Mais nous ajouterons, si vous le voulez bien, � toutes les personnes appartenant aux carri�res lib�rales inutiles, tous les gens de banque, tous ceux qui travaillent dans les Compagnies d�Assurances, tous ceux qui vivent des courses, des cercles, des tripots, des casinos, etc... Supputez, par la pens�e, le nombre de ces gens. Vous les connaissez sans que j�aie besoin d�entrer dans plus de d�tails, �a foisonne, �a pullule...

Joignons-y un autre groupe, le plus grand et le plus important : les commer�ants. Depuis les grands patrons qui d�daignent de mettre � la main � la p�te � et qui se contentent de diriger de loin leurs affaires, jusqu�aux petits boutiquiers qui, au contraire, sou par sou, t�chent de gagner leur vie et d��conomiser. Et toute cette arm�e colossale d�interm�diaires, de courtiers, de placiers, de voyageurs, de repr�sentants de commerce, de caissiers, comptables, vendeurs et vendeuses, livreurs, etc., et puis tous les camelots, tous les trafics mal d�finis, la publicit� sous toutes ses formes, etc.

L� encore, demandez-vous par quel chiffre il faudrait �tablir le compte de tous ces gens qui travaillent, car il y en a qui travaillent beaucoup, qui se donnent un mal terrible et qui ont des soucis incroyables, qui vivent dans l�anxi�t� perp�tuelle en pr�vision de l��ch�ance redoutable de fin de mois qui les guette. Je ne dis pas que ces gens ne font rien, je dis qu�ils ne servent � rien ; ils travaillent, c�est vrai, mais ils travaillent sans produire : ils font du travail inutile.

Et maintenant, voici, pour clore, ce deuxi�me groupe : les domestiques des deux sexes. Ils sont nombreux : la statistique, avant la guerre, m�avait fourni un chiffre de 1.485.000 domestiques des deux sexes. Et il n�y a pas que la valetaille proprement dite, les larbins, les videurs de pots-de-chambre, il y a (il faut bien les ranger quelque part cependant, quoique d�ordinaire on les range parmi les travailleurs de l�alimentation), il y a tous ceux qui constituent le personnel domestique des h�tels, des caf�s, des restaurants, des bistrots, des bars, les cireurs de bottes, les commissionnaires, les porteurs, les ouvreurs de porti�res.... il y en a des nu�es, des l�gions !

Le troisi�me groupe est compos� de ceux qui participent � la production, mais qui font, les uns une production inutile, les autres une production nuisible.

Production inutile, non pas aujourd�hui, mais dans la soci�t� communiste de demain, sont tous ceux qui produisent quelque chose ayant pour but la d�fense de la propri�t� : tous ces murs qui entourent les grandes propri�t�s, toutes ces barri�res qui s�parent les lopins de terre les uns des autres. Quand le tien ne se distinguera plus du mien, quand tout appartiendra � tous, il y aura �videmment une foule de travaux, n�cessaires aujourd�hui, qui seront devenus alors compl�tement inutiles. Et les coffres-forts, et les serrures de s�ret� !... Je pourrais multiplier ici les exemples.

Et puis, il y a ceux qui produisent, mais qui produisent mal, ceux dont la production n�est pas seulement inutile, comme celle des pr�c�dents, mais encore dont la production est nuisible : tous ceux qui sont employ�s dans les arsenaux, dans les manufactures nationales d�armes, qui travaillent � des �uvres de mort, qui travaillent pour pr�parer la mort, comme si la mort ne venait pas assez vite. Et vous constaterez avec moi, Camarades, les sommes fabuleuses d�vor�es en pure perte, et dont le total est incalculable, par l�activit� inemploy�e ou mal employ�e !

Et dire que nous avons peur du g�chis au lendemain de la R�volution ! que nous craignons de nous trouver en face d�une production d�ficitaire !... Mais, jamais, quoi que nous puissions faire et quelque folie que nous puissions imaginer au lendemain de la R�volution, jamais nous n�arriverons � organiser un g�chis semblable, un gaspillage comme celui que je viens d�indiquer, des activit�s et des intelligences ! Et cela devrait suffire pour prononcer, par la raison et au nom de la raison, la condamnation du r�gime capitaliste.

Supposons maintenant tous les valides, tous ceux qui ne sont pas dispens�s par l��ge, leur faiblesse, leurs infirmit�s ou par leur �tat de sant�, de participer � la production, supposons-les appel�s � un travail utile. Alors, ce travail sera de tr�s courte dur�e et il sera, par le fait m�me, agr�able. Au lieu de faire huit heures par jour on n�en ferait peut-�tre que cinq, peut-�tre que quatre, peut-�tre m�me que trois, sans compter que les conditions du travail seront consid�rablement am�lior�es. Le travail, vous allez le voir, s�organisera dans des conditions infiniment sup�rieures � mesure que l�outillage sera plus perfectionn�. L�effort p�nible de l�Humanit� diminuera peu � peu, on pourrait presque dire d�ann�e en ann�e, mais en tout cas, de g�n�ration en g�n�ration.

C�est dans ces conditions que vous auriez peur des paresseux ? On dit, en effet : � Si le travail n�est pas impos�, personne ne voudra travailler ; on travaille aujourd�hui parce que, sans cela, on mourrait de faim et qu�on est, par cons�quent, oblig� de le faire, mais si on n��tait pas oblig� de travailler, on ne ferait rien ! �

Ce raisonnement, Camarades, est un raisonnement bourgeois et je ne m��tonne pas de le trouver sur les l�vres de nos adversaires de classe. Qu�un patron qui, en raison m�me de son parasitisme, de son oisivet�, qu�un actionnaire ou un obligataire des Compagnies de Chemins de fer, d�une maison de banque et d�une grande soci�t� capitaliste tienne un tel langage, je n�en suis pas surpris : il a trop besoin que les autres travaillent pour son compte, et il sent bien, dans ces conditions, qu�il faut que le travail soit impos�. Mais que cette objection me vienne du travailleur lui-m�me, voil� qui me surprend.

A ceux qui nous disent : � Si le travail n�est pas impos� personne ne travaillera �, nous r�pondrons d�abord par ce besoin d�activit� dont j�ai parl� au d�but de cette conf�rence. Rappelez-vous que l�homme a besoin de travailler, que la d�pense normale et r�guli�re des activit�s que la Nature a mises en lui est une d�pense saine, instinctive, naturelle et que l�homme la fait spontan�ment. Rappelez-vous aussi que l�homme est dou� de sociabilit� et que la sociabilit� consiste pour lui, non seulement � vivre avec ses semblables, mais aussi � m�riter leur estime, � se sentir entour� de leur affection. Et voil� pourquoi il me semble que, dans la soci�t� future, le nombre des paresseux sera tellement infime qu�on pourrait n�gliger cette objection. Cependant, elle est si fr�quente et elle para�t avoir une telle influence sur la fa�on dont chacun de nous envisage la Soci�t� Communiste, que je vais m�y arr�ter quelques instants seulement.

Prenons des chiffres. Supposons qu�il se trouve un paresseux sur quatre travailleurs. Voici donc quatre personnes, mettons quatre hommes, qui, par leur �ge, leur �tat de sant�, sont parfaitement valides et appel�s � prendre part � la production g�n�rale. Sur ces quatre, il y en a trois qui consentent � travailler, le quatri�me ne veut rien faire, il se refuse syst�matiquement � toute besogne ; ne lui proposez ni un travail ni un autre, il n�en veut aucun : il a mis dans sa t�te de ne rien faire, il ne fera rien et il est impossible de le faire sortir de son inactivit�.

Que vont faire les trois autres ?

Ils auront � choisir entre deux solutions. Je vous mets au d�fi d�en trouver une troisi�me.

Premi�re solution : puisque tu ne travailles pas, tu ne mangeras pas, puisque tu ne veux pas collaborer � la production, tu ne profiteras pas de cette production, puisque tu ne participes pas � l�effort, tu ne participeras pas au bien-�tre. Nous n�admettons pas de paresseux, nous ne voulons pas entretenir de paresseux, travaille ou meurs ! Nous t�obligerons bien, du reste, � travailler si tu ne t�y d�cides pas : nous prendrons contre toi de telles mesures qu�il faudra bien que tu prennes le parti de produire comme les autres. Voil� la premi�re solution.

La deuxi�me consiste, tout simplement, � faire ce que j�appelle � la part du feu � et, en l�esp�ce, � la part du fain�ant �.

Comparons ces deux solutions l�une � l�autre et nous verrons celle qui, logiquement, doit �tre choisie par nous.

Premi�re solution. - Les producteurs restent trois sur quatre ; il y en a un, c�est bien entendu, qui ne veut rien faire. On veut l�obliger � travailler, et, pour cela, il faudra employer la violence, la force. Vous dites : � S�il ne travaille pas, il ne consommera pas �, mais alors, il faudra l�emp�cher de prendre sa part ; de l�, n�cessit�, d�un c�t�, de veiller � ce qu�il ne vole pas, et de l�autre, � ce qu�il ne consomme pas au d�triment de la communaut�. Il ne suffit pas de dire : � Tu ne mangeras pas �, il faut aussi prendre contre lui des pr�cautions ; il faut que quelqu�un l�emp�che de consommer. Alors, les trois autres, qui restent au travail, se disent : � L�un de nous doit se d�vouer. C�est emb�tant, mais ce gaillard-l� ne veut rien faire. Dis-donc, Untel, tu vas te charger de lui, veille � ce qu�il ne consomme rien, puisqu�on ne peut pas l�obliger � travailler. � Donc, des trois travailleurs qui restent, en voil� un dont la mission sp�ciale sera de surveiller le paresseux afin de l�emp�cher de consommer ind�ment et, si c�est possible, de l�obliger � travailler. Il ne restera plus, par cons�quent, pour la production effective, que deux hommes sur quatre.

Si nous supposons, par exemple, que la production � obtenir des quatre hommes, soit repr�sent�e par le chiffre 16. Si tous les quatre travaillent, la production de chacun est de 4 (quatre fois quatre font seize). S�ils ne sont plus que deux, cette production de chacun doit �tre repr�sent�e par 8 pour atteindre le chiffre de 16, puisque 2 fois 8 font 16. Il faudra donc, dans ce dernier cas, que chaque travailleur produise deux fois plus. Tandis que, si nous nous �tions content�s de faire la part du feu (je conviens que c�est bien d�sagr�able de nourrir un fain�ant, mais en somme, il vaut mieux rester trois � travailler que de ne rester que deux), voici ce qui se serait pass� : � quatre, chacun devra produire 4, � trois, chacun devra produire 5 1/3, et � deux chacun devra produire 8, toujours pour arriver au chiffre 16 que nous avons adopt�. En d�autres termes : 8 heures de travail si nous ne sommes que deux, 5 heures 20 minutes si nous sommes trois. Le calcul serait donc mauvais que de vouloir emp�cher le paresseux de consommer ou l�obliger � travailler. Sans compter que ce serait (vous le sentez aussi bien que moi) le r�tablissement des tribunaux, de la police, des gendarmes, des prisons et des gardiens de prisons, sans compter �galement que, si vous enfermez ce paresseux, si vous le condamnez � la prison, vous serez encore oblig�s de le nourrir, car nous ne pouvons �tre plus barbares que la soci�t� bourgeoise et nous ne condamnerions pas � la faim ceux que nous aurions jug� � propos d�enfermer... Croyez-moi, entre deux maux, il faut choisir le moindre.

Ne dites pas : � Ce sera toujours la m�me chose ! Avec ce syst�me qui consiste � fermer les yeux sur la paresse, � entretenir les paresseux, a leur accorder leur part comme s�ils contribuaient � la production, avec ce syst�me, il n�y aurait rien de chang�. � Non, ne dites pas cela.

Tout le syst�me bourgeois repose sur le parasitisme organis�, sur le parasitisme d�finitif et honor�. Sous le r�gime capitaliste, les parasites constituent la classe privil�gi�e. Ils ne se contentent pas d�avoir, comme les autres, la part qui leur revient dans la richesse produite par le travail commun : ils ont la part du lion ; moins ils travaillent, plus ils consomment s�ils sont riches ; leur puissance de consommation n�est pas d�termin�e par la quote-part qui leur reviendrait jusqu�� un certain point, mais en tout cas, cette puissance de consommation est d�termin�e par leur puissance d�argent ; ils peuvent, s�ils sont millionnaires, consommer comme quatre, comme cinq, comme dix, comme cent, comme mille..., tandis qu�au contraire, dans la soci�t� future, le parasite, qui sera d�testable, il faut bien le reconna�tre, ne consommera jamais, en tout cas, que la part qui lui reviendra. Chacun de ces parasites aura une seule part comme vous, comme moi, comme nous tous ! il n�aura pas dix, vingt, cent parts, il n�en aura qu�une. De plus, au lieu d��tre honor� comme il l�est aujourd�hui, au lieu de constituer la classe privil�gi�e � qui vont tous les honneurs et toute la consid�ration, le nouveau parasite sera d�shonor�, m�pris� ; les camarades lui tourneront le dos ; ils ne voudront pas le condamner � la faim, mais il sera tellement humili� d��tre � la charge de tous, d��tre inerte au milieu de l�activit� g�n�rale, qu�il en aura honte au bout de peu de temps.

Et si j�imaginais un ch�timent dans la Soci�t� future, je dirais que de tous les ch�timents, le pire serait de condamner le parasite � l�inaction, de lui dire : � Tu vois, tout le monde travaille ici. Eh bien, au milieu de l�activit� universelle, toi seul es condamn� � ne rien faire. Tu te tourneras les pouces en regardant les autres travailler. Tu t�es mal conduit, tel est ton ch�timent ! � Ce ch�timent est le pire, et je suis convaincu qu�au bout de quelques jours, celui qui serait frapp� par une telle condamnation, dirait : � Donnez-moi un outil ! Je ne peux pas voir les autres travailler et moi ne rien faire �... Sinon, Camarades, c�est que nous n�aurons pas �t� dignes de faire la R�volution !...

Passons. Nous voici maintenant au travail, � la production utile, intelligente et f�conde. C�est bien. Mais, comment va-t-on organiser ce travail ? Ah ! c�est ici, Camarades, que la question devient �pineuse, d�licate, difficile, complexe. Je vais t�cher d��tre aussi clair que possible.

Comment organiser le travail en commun ?

Comme toujours, nous nous trouvons en pr�sence de deux m�thodes : ou bien cr�er un organisme sp�cial, en dehors des producteurs eux-m�mes, dont la mission sociale serait d�organiser, dans la cit� ou dans la nation, la production � obtenir. Ce serait un corps particulier qui serait, en quelque sorte, ind�pendant, puisqu�il serait au-dessus et en dehors de la masse des travailleurs.

Ou bien, au contraire, le travail doit �tre organis� par les travailleurs eux-m�mes.

Je n�ai pas besoin de vous dire que c�est la deuxi�me m�thode qui est la mienne. Pas d�organisme sup�rieur, pas d�organisme en dehors des producteurs eux-m�mes, pas d�organisme sp�cial, f�t-il compos� de techniciens et de sp�cialistes, rassembl�t-il les capacit�s et les comp�tences les plus incontest�es et les plus incontestables. Non, le travail doit �tre organis� par les travailleurs eux-m�mes.

Voyez-vous ici appara�tre le r�le des Syndicats au lendemain de la R�volution dans la Soci�t� Communiste ? Voyez-vous comment les Syndicats, aujourd�hui organismes de lutte contre le Patronat, deviendraient l�organisme de la production lib�r�e ? Il y a aujourd�hui des Syndicats partout, il serait tr�s facile, l� o� il n�y en a pas, d�en constituer avec rapidit�. Il suffira de quelques hommes travaillant dans la m�me usine, maniant le m�me outil, professant le m�me �tat, appartenant � la m�me corporation de se rassembler les uns les autres de mani�re � constituer rapidement un Syndicat. A la base, c�est une union locale, puis, ces Syndicats se groupant, des f�d�rations se forment, et enfin, la Conf�d�ration G�n�rale du Travail. L�organisme existe, il n�est pas � cr�er. Il s�agit simplement de lui donner une autre direction, de l�utiliser � des fins nouvelles, de le faire vivre et se d�velopper dans des conditions diff�rentes.

Dans chaque localit�, les travailleurs prennent en mains la responsabilit� de l�ex�cution du travail et organisent ce travail par usine, par chantier, par atelier dans les r�gions industrielles et par commune dans les r�gions agricoles. Quand ils se sont ainsi bien entendus pour organiser tous les moyens de production dont la population est capable, - �tant donn�s les ressources du pays et les produits du sol, ainsi que les moyens de communication et de transport qui relient cette partie du pays � toutes les autres parties -, comme il y a des int�r�ts qui sont communs, ils choisissent par atelier, par chantier, par usine, dans les r�gions industrielles, et par commune, dans les r�gions agricoles, des d�l�gu�s. Ces d�l�gu�s constituent une sorte de Conseil local ou communal, et le r�le et les attributions de ces Conseils sont les suivants :

Non seulement, organiser le travail, c�est l�essentiel, mais encore faire appel � toutes les bonnes volont�s, se livrer au recrutement le plus intense, discerner l�utilisation de toutes les activit�s et les r�partir selon les besoins, rechercher les modes de production les meilleurs par le perfectionnement de l�outillage et se procurer les mati�res premi�res indispensables.

Tout cela, vous le sentez bien, n�cessite le contact permanent, l�accord incessant de toutes les r�gions du pays : de l�, n�cessit� des Conseils r�gionaux. Les Conseils communaux ou locaux choisissent donc dans leur sein les d�l�gu�s pour les envoyer si�ger aux Conseils r�gionaux.

Mais, il y a encore des int�r�ts qui d�passent les limites de la r�gion et qui touchent � la nation toute enti�re ; de la n�cessit� d�un Conseil national. Les Conseils r�gionaux d�signent donc, � leur tour, les d�l�gu�s qui doivent les repr�senter � ce Conseil national.

C�est donc d�en bas que part le mouvement, il va ainsi du petit au grand, de l�unit� au nombre, du simple au compos�. C�est ce qu�on appelle le F�d�ralisme.

Le F�d�ralisme n�est pas isolant, gardez-vous de le croire. Le F�d�ralisme ne condamne pas les individus � rester espac�s, ni les groupements � s�ignorer. Au contraire, F�d�ralisme veut dire entente, union, accord. Chaque Conseil aura pour objet l��change de vues entre d�l�gu�s, la pr�sentation les uns aux autres de rapports aussi pr�cis et aussi circonstanci�s que possible, de prendre des initiatives f�condes, etc... Mais toujours ces mandats ainsi d�livr�s, soit pour les Conseils locaux, soit pour les Conseils r�gionaux, soit pour le Conseil national, tous ces mandats seront toujours limit�s, pr�cis, d�finis et temporaires ; les d�l�gu�s seront chang�s aussi fr�quemment que possible et, leur mandat accompli, ils reprendront leur place au travail. Ce ne sera pas un m�tier que d��tre d�l�gu�, ce sera tout simplement une fonction momentan�e, un mandat � remplir, mandat pr�cis, limit� et temporaire, je le r�p�te, dont le d�l�gu� devra s�acquitter aussi rapidement que possible.

Telle sera l�organisation f�d�raliste dont les r�sultats, lorsqu�on y regarde de pr�s, sont incomparables.

La production a pour base le producteur. Pas d�homme-providence indispensable, planant au-dessus des foules, dont la fonction, du commencement � la fin de l�ann�e, est de diriger tous les autres sans mettre lui-m�me la main � la p�te. Pas d�homme-providence indispensable, mais la mise en commun de toutes les ressources, de toutes les mati�res premi�res, de toutes les productions du sol et du sous-sol, mais l�utilisation de toutes les capacit�s, de toutes les connaissances des sp�cialistes, de l�exp�rience acquise avec l��ge, etc. Le F�d�ralisme est donc le contraire de l�isolement, il n�est donc pas favorable � l�isolement des individus, ni des groupes, il signifie : entente libre.

Il y aurait lieu d�opposer au F�d�ralisme le Centralisme despotique et tyrannique, mais j�ai encore tant de choses � dire ce soir, que je ne veux pas aborder cette question. J�en ai, d�ailleurs, assez dit sur le F�d�ralisme, sur l�organisation du travail, qu�il n�est pas n�cessaire que j�en dise davantage.

Abordons maintenant le deuxi�me point : consommation et r�partition.

Consommation, r�partition. - Le mode de r�partition, Camarades, n�aura qu�� se modeler sur le mode de production. C�est toujours la m�me m�thode, avec les coop�ratives faisant fonction de syndicats, mais les coop�ratives cessant d��tre ce qu�elles sont, h�las, pour la plupart aujourd�hui : des boutiques, - pour devenir, au contraire, simplement, des groupes de consommateurs. Ces groupes de consommateurs se r�unissent localement par la voie de leurs d�l�gu�s locaux, r�gionalement par la voie de leurs d�l�gu�s r�gionaux, nationalement par la voie de leurs d�l�gu�s nationaux, internationalement par la voie de leurs d�l�gu�s internationaux, C�est la m�me organisation, toujours partant d�en bas pour aller en haut, de la base au sommet, de l�unit� au nombre, du simple au compos�, du particulier au g�n�ral.

Ici, deux grandes objections m�ont cependant �t� faites. On m�a dit quelquefois : � Mais il faudra rationner la consommation. �

Il est possible qu�on soit oblig� de rationner la consommation pendant quelque temps. De m�me qu�il faudra organiser pour le mieux la production, par une m�me discipline, mais une discipline consentie. Il pourra se faire que se trouvant en face d�une production insuffisante, on soit dans la n�cessit� de rationner la consommation. Mais si le rationnement est n�cessaire dans le cas o� la production est insuffisante ou seulement suffisante, il devra cesser le jour o� la production deviendra suffisante, � une �poque qui peut �tre tr�s rapproch�e de la pr�-r�volution. On ne rationne pas quand il y a de tout en quantit�.

Nous sommes, autour de cette table, quatre gaillards. Nous avons bien faim. Nous sommes dispos�s � donner un bon coup de fourchette. Malheureusement, il n�y a pas grand�chose � manger. Que ferons-nous ? Il faudra bien que chacun de nous se rationne. Si l�un de nous, mieux muscl� que les autres, s�emparait de tout, les autres n�auraient pas leur part. On ne peut permettre � l�un de prendre plus que sa part. Il faut que chacun ait la sienne.

Mais si, autour de cette table, nous avons tout en abondance, si la table regorge de victuailles, si le vin circule � flots, si le pain est en quantit�, si les l�gumes et les fruits sont � discr�tion, chacun pourra manger � sa faim. L��galit�, en pareille circonstance, ne consiste pas dans la m�me quantit� de nourriture ou de liquide absorb�e. Il peut se faire que j�aie une capacit� stomachique moindre que la v�tre et que, pour apaiser votre faim, vous ayez besoin d�une quantit� de viande double de celle qui suffira � apaiser la mienne. Donc, � chacun selon ses besoins. Pas de goinfrerie � craindre. La goinfrerie est un r�sultat de la privation. J�ai fr�quent� autrefois les tables d�h�te. Les voyageurs de commerce ne sont pas, j�imagine, des �tres exceptionnels, des �tres prodigieux. Ils sont comme vous et moi, comme tout le monde, de la bonne moyenne. Jamais je ne les ai vus manger avec exc�s. Pourquoi ? Parce que tous les jours, � table d�h�te, ils ont tout ce qu�il leur faut et que, habitu�s � avoir de tout � volont�, ils n�abusent jamais de rien.

Si, au contraire, c�est un paysan qui vient � la ville une ou deux fois par an, celui-l�, s�il est � table d�h�te, voudra s�en flanquer � jusque-l� �, parce que c�est pour lui quelque chose d�exceptionnel et il en veut pour son argent. Il veut faire une op�ration profitable.

Dans une famille o� tout est sur la table � la disposition de tout le monde, on ne mange pas jusqu�� l�indigestion. On s�habitue � se rationner tout seul. On ne se rationne pas autrement quand on a la certitude de n��tre pas priv� le lendemain. De m�me qu�on ne gaspille pas � plaisir parce qu�on ne manque de rien. Est-ce que nous songeons � gaspiller l�eau qui coule � la fontaine ? Pas du tout. Pourquoi ? Parce qu�on sait qu�elle peut couler, il y en aura encore, elle est toujours renouvel�e, toujours remplac�e, et justement parce que nous savons qu�il y en a en abondance, nous ne songeons pas � la gaspiller, ni � nous rationner. Mais vienne une �poque de s�cheresse, et nous trouverons alors naturel que nous fassions attention � ne pas en d�penser inutilement. Le gaspillage n�est donc pas � craindre quand il y a de tout � discr�tion, inutile de nous rationner.

Reste l��change des produits. Il y a des march�s qui ne sont pas convenablement approvisionn�s, des localit�s o� le sol est st�rile, des r�gions non industrialis�es qui sont oblig�es de faire venir les produits du dehors.

Ici se pose toute la question de l�industrie des transports. Il faudra m�me ajouter aux transports actuels les modes de transports nouveaux qui vont se d�veloppant chaque jour : l�automobilisme et l�aviation. L�automobilisme, au lieu d��tre un sport et de ne servir qu�au tourisme, servira de mieux en mieux au transport des marchandises, des produits n�cessaires � l�existence. Il pourra en �tre de m�me de l�aviation. Avec les chemins de fer, les canaux, les cours d�eau, tout un plan de travaux publics peut �tre envisag� pour l�avenir afin que tous ces transports bien utilis�s approvisionnent tous les march�s, qu�il n�y ait pas pl�thore ici et p�nurie l�, mais suffisance partout.

Quant au personnel, il existe : les cheminots, les dockers, tous ceux qui aiment les voyages, les d�placements, tous ceux qui aiment br�ler la route.

Voil� le probl�me �conomique r�solu dans ses grandes lignes. Il y aura des difficult�s pratiques, sans doute, et des difficult�s �normes. Mais j�imagine que le peuple qui aura eu assez de conscience pour faire la r�volution saura aussi, le lendemain, l�utiliser et l�organiser pour le mieux. Nous ne pouvons pas admettre qu�� tant de virilit�, de conscience, d�intelligence, n�cessit�es par ce mouvement triomphant succ�de une sorte de d�ch�ance absolue.

L�important probl�me de l�organisation �conomique une fois r�solu, le reste ira pour ainsi dire par surcro�t. L�homme ne vit pas que de pain. Il vit aussi par la pens�e.

Le communisme intellectuel est de pratique beaucoup plus ais�e que le communisme mat�riel. C�est la mise en commun du savoir et de la beaut�, de la science et de l�art mis � la disposition de tous, chacun ayant le droit de participer aux beaut�s et aux connaissances de l�art et de la science, au m�me titre que tous les autres.

Ici, nous nous trouvons en face d�un ph�nom�ne sur lequel j�attirerai votre attention. Ecoutez bien ceci.

R�partie, la richesse mat�rielle diminue en raison directe du nombre de ceux qui sont appel�s � en b�n�ficier.

R�partie, la richesse intellectuelle, au contraire, non seulement ne diminue pas en raison de ce nombre, mais, au contraire, elle augmente en raison directe du nombre des b�n�ficiaires.

Si nous avons 10.000 kilos de pommes de terre et si nous sommes ici 2.000 � nous les partager, chacun devra avoir math�matiquement sa part. Si je divise 10.000 par 2000, le quotient est 5. La part de chacun de nous sera donc de 5 kilos de pommes de terre. Si nous n��tions que 1.000 au lieu d��tre 2.000, c�est-�-dire la moiti�, la part de chacun serait double, c�est-�-dire de 10 kilos au lieu de 5. Si nous �tions 4.000, c�est-�-dire le double, elle serait, au contraire, de moiti�, soit 2 kilos 500. Si nous �tions 10.000, elle ne serait plus que de 1 kilo. Par cons�quent, plus le nombre de ceux qui doivent se partager la richesse augmente, plus, au contraire, diminue la part r�serv�e, attribu�e � chacun.

Voyons maintenant ce qui se passe pour la richesse intellectuelle. Supposons une id�e, une connaissance, une v�rit�. Est-ce qu�elle se partage ? Non. Que vous soyez 500, 5.000, 10.000, 100.000 ou 1 million � conna�tre cette v�rit�, � la faire v�tre, chacun de vous l�a tout enti�re. La richesse intellectuelle ne diminue pas avec le nombre, et, qui plus est, j�ajoute qu�elle augmente. Je suppose que j�aie, ce soir, la bonne fortune d�enrichir votre cerveau d�une id�e, rien que d�une id�e. Cela n�a l�air de rien, mais c�est �norme. Il y a quantit� de gens qui n�ont pas une id�e dans la t�te, je parle d�une id�e qui est bien � soi, une id�e qu�on soit capable de d�fendre si elle est menac�e, une id�e que l�on conna�t bien et dont on est ma�tre. Et �tre capable d�avoir une id�e, c�est �tre capable d�en avoir plusieurs, et m�me beaucoup. Je suppose donc que j�aie la bonne fortune d�enrichir ce soir votre cerveau d�une id�e. Que va-t-il se passer ? Chacun de vous va emporter cette id�e tout enti�re. Si nous sommes 2.000, il serait ridicule de supposer que chacun de vous n�en emportera que la 2.000�me partie. Cette id�e ne diminue pas avec le nombre. Elle augmente m�me, car si vous �tes 2.000, vous serez 2.000 � pouvoir clamer cette v�rit� partout et lui donner une force incalculable.

Donc, la richesse intellectuelle, non seulement ne diminue pas quand elle est partag�e et attribu�e � tous indistinctement - et c�est cela le communisme intellectuel -, mais encore elle augmente.

Aussi, le communisme intellectuel est-il d�une pratique qui ne soul�ve aucune difficult�. Ce sera la culture scientifique et artistique mise � la port�e de tous, la mise en valeur des intelligences rest�es st�riles par la parcimonie avec laquelle on distribue un enseignement d�ailleurs ridicule. Ainsi le communisme intellectuel produira des effets merveilleux.

Pour terminer, comment organiser la vie morale ? J�ai d�j� dit que les rapports moraux entre individus ne peuvent avoir un caract�re de v


Liens Relatifs




Temps : 0.0662 seconde(s)