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  Post� le jeudi 14 mai 2009 @ 17:50:51 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Anarchie�dition : Les Amis de S�bastien Faure, 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)

FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12


11. Le Chambardement




Camarades,

Dans ma derni�re conf�rence, la premi�re des trois consacr�es � l�in�vitable R�volution, nous avons pass� en revue les forces de r�volution. Je vous en ai signal� les principales : la libre-pens�e, le parti socialiste, le syndicalisme, les coop�ratives et l�anarchisme. J�ai fait mon possible pour expliquer aussi exactement que possible le r�le qui appartient � chacune de ces forces dans le mouvement social et que chacune d�elles peut �tre appel�e � jouer pendant la p�riode r�volutionnaire. Cela ne veut pas dire que chacune de ces forces doive �troitement, mesquinement, se cantonner dans ce r�le. Tout se tient, tout s�encha�ne dans la soci�t� comme dans la nature, tout se conditionne r�ciproquement. J�ai voulu dire simplement qu�il en est de ces forces comme de celles qui composent une immense arm�e, dans laquelle, �tant donn�e sa composition, sa formation de combat, l�outillage sp�cial dont elle dispose, chaque arme est appel�e � occuper une place fixe et � accomplir, dans la m�l�e g�n�rale, une fonction sp�ciale.

Voil� donc cette arm�e r�volutionnaire debout. Elle forme ce que j�ai appel� le Bloc de la r�volte par l�union n�cessaire de tous les �l�ments qui la composent, bloc de la r�volte qu�il s�agit de dresser contre le bloc de la r�action.

Sommes-nous � la veille du conflit supr�me ? Les heures tragiques sont-elles sur le point de sonner ? Les esclaves, soulev�s enfin par le sentiment de la r�volte, sont-ils sur le point de sauter � la gorge de leurs ma�tres ? Va-t-elle enfin entrer en mouvement, cette arm�e que nous passions en revue mardi dernier ? Va-t-elle se mettre en marche pour tenter d�abattre les institutions qui �crasent la classe ouvri�re, et, sur les ruines de ces institutions, fonder une cit� de savoir, de justice, de fraternit� et de beaut� ?

La situation est r�volutionnaire.

Pour que la situation soit r�volutionnaire - il ne suffit pas de le dire, encore faut-il le prouver - il est n�cessaire que les circonstances r�unissent trois conditions :

Premi�rement, que des probl�mes se posent d�une telle gravit� que, sous peine de mort, le r�gime soit dans la n�cessit� de les r�soudre rapidement.

Deuxi�mement, que la classe dirigeante, en face de ces probl�mes, t�moigne d�une incapacit� et d�une impuissance ind�niables.

Troisi�mement enfin, qu�au sein des forces r�volutionnaires existent des minorit�s conscientes, �clair�es, �nergiques, sachant ce qu�elles veulent et comment elles le veulent.

Voyons si ces trois conditions existent actuellement.

Peut-on imaginer des probl�mes plus graves que ceux que pose, devant la conscience de tous, la situation actuelle ?

A l�int�rieur, c�est la blessure encore b�ante et atrocement douloureuse que la maudite guerre a faite � ce pays.

Ce sont des dettes dont le chiffre est incalculable, des charges dont le poids est �crasant, des r�gions d�vast�es, hier encore riches, prosp�res, pour lesquelles si on veut leur rendre leur prosp�rit� d�antan, il faudrait des millions et des milliards dont le tr�sor ne poss�de pas le premier sou. Un outillage d�fectueux ou en mauvais �tat, des moyens de transport insuffisants, une production lamentablement d�ficitaire, une vie scandaleusement ch�re, un ch�mage �pouvantable, telle est, � l�int�rieur, la situation. Voil� les probl�mes que pose, � l�heure pr�sente, devant l�esprit public, cette situation elle-m�me.

A l�ext�rieur, l�horizon est toujours sombre, lourd de sinistres p�rils, les nuages s�amoncellent sans cesse, charg�s d��lectricit� belliqueuse, et qui, peut-�tre, feront pleuvoir demain sur nos t�tes un nouveau d�luge de fer et de sang.

La situation, vous le voyez, n�est pas gaie. Elle est lourde de probl�mes formidables que les dirigeants sont dans la n�cessit� de r�soudre avec rapidit� sous peine de mort.

Que font-ils ? Que peuvent-ils faire ? Rien.

Les mesures qu�ils prennent sont inop�rantes. Ils ont recours � quelques palliatifs dont appara�t rapidement l�inefficacit�. On aura beau remplacer Deschanel par Millerand, offrir � Briand la succession de Leygues - qui est plus habitu� � recueillir des successions qu�� en laisser aux autres - on aura beau prier M. Doumer de remplacer aux Finances M. Marsal ; la bourgeoisie, vid�e, us�e jusqu�aux moelles aura beau faire appel aux intelligences les plus lucides et aux volont�s les plus fermes, il n�est au pouvoir de personne de sauver la situation.

L��quilibre est rompu, on ne le r�tablira pas ; le centre de gravit� de la Soci�t� est perdu et demeure introuvable.

Ainsi sont r�unies les deux premi�res conditions que nous avons envisag�es.

Primo, gravit� des probl�mes pos�s et n�cessit� pour le r�gime, sous peine de mort, de les r�soudre rapidement.

Secundo, incapacit� et impuissance des classes dirigeantes � r�soudre ces graves probl�mes.

Reste � savoir si la troisi�me condition, celle concernant les minorit�s �clair�es au sein des forces r�volutionnaires, se trouve r�alis�e.

Ces minorit�s existent-elles dans le monde r�volutionnaire et sont-elles pr�tes aux �v�nements ?

Le probl�me se pose en ces trois mots : Sommes-nous pr�ts ?

Ne prenons pas nos d�sirs pour la r�alit�. Gardons-nous de commettre une telle imprudence qui pourrait �tre, pour nous, si lourde de cons�quences. Avec loyaut� et franchise sachons reconna�tre, puisque telle est h�las ! la r�alit�, que nous ne sommes pas pr�ts, du moins comme nous voudrions l��tre, comme nous devrions l��tre, comme il est n�cessaire que nous le soyons. Nous ne sommes pas pr�ts. Je ne veux pas dire que rien n�existe, que tout soit � faire. Nous ne sommes pas compl�tement d�pourvus de tout moyen d�action et de d�fense. Mais ce qui reste � faire est bien plus consid�rable que ce qui est d�j� r�alis�. Nous avons � nous livrer � un travail de pr�cision et d�entra�nement, de clart� et de renforcement. Et c�est aux minorit�s qu�il appartient de se livrer � ce travail, � ce labeur, en m�me temps profond et vaste. Il faut que ces minorit�s donnent � leur propagande une ampleur inaccoutum�e, qu�elles se p�n�trent des difficult�s qu�elles auront � r�soudre, des obstacles qu�elles auront � franchir, des r�sistances qu�elles devront briser. Il faut qu�elles prennent de plus en plus conscience de l�action que chacune d�elles est appel�e � mener, action particuli�re, sp�ciale, mais �troitement associ�e cependant � l�action g�n�rale ; car il ne suffira pas demain, si la bataille s�engage, de triompher sur quelques points : c�est sur toute la ligne, c�est sur tous les points qu�il nous faut sortir vainqueurs de cette in�vitable rencontre.

Ce travail de renforcement, de clart�, de pr�cision, d�entra�nement, doit �tre accompli pendant ce que j�appelle la p�riode pr�paratoire.

Ce labeur est immense. Il est triple : �ducation d�abord, organisation ensuite, action enfin. Et si je place ce triple labeur dans cet ordre, c�est que c�est l�ordre naturel, l�ordre chronologique.

La premi�re besogne est une besogne d��ducation. C�est de celle-l� que d�pendra la seconde, l�organisation. Et c�est de ces deux premi�res, �ducation et organisation, que sortira la troisi�me, l�action.

L��ducation, c�est le bourgeon ; l�organisation, c�est le bouton ; l�action, c�est la fleur, la fleur �panouie.

L��uvre � accomplir d�abord en mati�re d��ducation, c�est pour chacun de nous, de faire la r�volution en soi : r�volution intellectuelle et r�volution morale. S�instruire pour r�fl�chir, comparer, discuter ; acqu�rir les connaissances qui, peu � peu, apportent les convictions. Puis, il ne suffit pas de bien penser, il faut bien agir. Et pour bien agir, il faut, dans la mesure o� la chose est possible, rendre ses actes conformes � l�id�al qu�on porte en soi, au but qu�on se propose. Il faut, par cons�quent, agir aussi r�volutionnairement qu�il est possible de le faire dans le monde bourgeois.

Le r�le des minorit�s, en ce qui concerne l��ducation, est de discuter publiquement, de saisir l�opinion de tous les probl�mes qui se pr�sentent, et d�y apporter la solution que comporte notre doctrine.

Avant tout, donc, r�volution en soi, contre ces mille petites bastilles que le milieu y a, peu � peu, install�es, �difi�es ; �liminer de soi-m�me les pr�jug�s absurdes, les conventions ridicules, les pratiques n�fastes qui nous relient � l�ambiance, qui sont comme des microbes infects que cette ambiance glisse, fait p�n�trer en nous, et qui, � l�occasion, pourraient nous corrompre tout entiers.

Ce point acquis, le militant, apr�s avoir fait sa r�volution en soi, doit tenter de la faire chez les autres. Il doit jeter les yeux sur son entourage. Il est bien rare que, parmi ses parents, ses amis, ses voisins, ses camarades de travail, les gens qu�il fr�quente, il est bien rare qu�il ne rencontre pas au moins une personne qui lui semble dispos�e � recevoir la bonne semence. Il faut que le militant s�attache � cette personne et que, par tous les moyens, il tente de la convertir aux id�es qui lui sont ch�res. Il serait extraordinaire que le militant ne parvienne pas � se doubler ou � se tripler par cette propagande individuelle.

Les r�sultats acquis � nos c�t�s ne doivent pas rester isol�s. Eux aussi doivent se juxtaposer les uns aux autres, se grouper � leur tour et former ainsi, au-dessus des groupes isol�s, une sorte de f�d�ration de ces groupes. Ainsi on peut former � travers le pays un r�seau �troitement serr�, aux mailles �troitement reli�es les unes aux autres, mailles qui assureront � la fois sa r�sistance et sa solidit�.

Il faudra, camarades, introduire dans ces groupements le moins de centralisme possible. Je dis � le moins possible � parce que je me rends compte qu�il n�est pas possible de supprimer tout � fait le centralisme. Mais il faut le r�duire au minimum. La vitalit� de cette sorte de f�d�ration de groupes se mesurera � l�autonomie des groupes qui la composeront, de m�me que la vitalit� des groupes eux-m�mes se mesure � l�ind�pendance des individus qui les constituent. La puissance de propagande et de rayonnement, l�influence que peut exercer un groupement trouve sa base sur la vari�t� des initiatives de ses membres.

On parle beaucoup de discipline en ce moment-ci. Je ne vais jamais dans une r�union sans entendre sur les l�vres de presque tous les orateurs ce mot : discipline. Je crois que la discipline est indispensable. Mais, dans certains milieux on en parle avec abondance, un peu trop peut-�tre et comme quelque chose de sacr�.

Pourquoi ?

Lorsqu�au sein d�un groupement il n�y a qu�une unit� artificielle et de commande, et qu�en r�alit� ce groupement est profond�ment divis�, lorsque l�organisme porte en soi des troubles profonds, lorsque tous les jours on se heurte, au sein de ces groupes, � des dissensions intestines, tant sur les doctrines que sur la tactique, quand les uns veulent aller � hue et les autres � dia, comment voulez-vous que le char avance. Mais la discipline � laquelle on a alors recours n�est pas la bonne discipline, celle qui stimule les individus, qui pr�cipite la marche, qui donne de l��nergie au mouvement, qui �l�ve les pens�es, qui ennoblit les c�urs et fortifie les consciences. La v�ritable discipline doit r�sulter de l�entente qui peut s��tablir entre les consciences, les c�urs et les cerveaux, et de la pratique de la bonne camaraderie, de la confiance mutuelle, de la sympathie, de l�affection.

Il ne faut, enfin, camarades, jamais oublier que l�organisation est une somme, que toute somme se compose de chiffres additionn�s, que ces chiffres eux-m�mes se composent d�unit�s additionn�es, et que, par cons�quent, la valeur totale r�sulte de la valeur des unit�s qui la composent.

Si l��ducation et l�organisation sont r�volutionnaires, il va de soi que l�action sera aussi r�volutionnaire.

Les militants devront donc agir r�volutionnairement.

En quoi consiste cette action ? Elle consiste � susciter, au cours des �v�nements, et dans la mesure o� la chose est possible, les agitations, les effervescences pr�paratoires des mouvements futurs. Elle consiste aussi � participer � tout mouvement, v�nt-il de l�ext�rieur, s�il a un sens r�volutionnaire. Elle doit stimuler, multiplier l�impulsion dans les cerveaux, l�effervescence dans les consciences, l�indignation dans les c�urs, le fr�missement dans la volont� et la vigueur dans les muscles. L�action constitue comme une mani�re d�entra�nement � tous les sports - physiques, intellectuels et moraux - qui ont pour but de fortifier l�individu et de le maintenir vigoureux, robuste, ardent, sur la route de la R�volution, pr�t � saisir, avec nous tous, l�occasion qui nous permettra d�engager la lutte et d�cid� � la pousser � fond.

Quels seront le caract�re et la nature de la lutte � entreprendre ? Il me para�t n�cessaire de les fixer. Un grand nombre de personnes ont horreur du sang � verser. Elles ont �t� tellement habitu�es � ne pas envisager de sang-froid une p�riode boulevers�e pouvant entra�ner un �tat chaotique et peut-�tre m�me des luttes sanguinaires, que ces personnes-l� ont le d�sir de faire l��conomie d�une r�volution violente, brutale, sanglante.

A l�encontre de la r�putation qui est faite aux anarchistes, je puis affirmer qu�ils seraient les premiers � d�sirer, de toute l�ardeur et la beaut� de leur id�al, que l�effusion de sang f�t �vit�e.

Mais j�ai consult� la raison, j�ai consult� l�Histoire, et j�ai consult� la nature.

J�ai demand� � la raison s�il �tait sens� d�admettre qu�un bouleversement aussi profond que celui dont nous nous occupons puisse sortir comme par enchantement d�une mani�re de consentement universel, consentement de la part de ceux qui sacrifieraient tout et consentement beaucoup plus naturel de la part de ceux qui b�n�ficieraient de tout.

La raison m�a r�pondu : Non, ce serait folie que de d�imaginer que les privil�gi�s vont abandonner b�n�volement, volontairement, sans y �tre forc�s, leurs privil�ges ; ce serait folie de croire que, sur l�autel de l�int�r�t commun, ils vont faire le sacrifice, l�holocauste des usurpations, dont ils b�n�ficient depuis des si�cles.

Toutes les fois que nous demandons aux classes dirigeantes une l�g�re am�lioration, quand il s�agit d�une toute petite r�forme, si nous agitons la menace pour faire pression sur l�esprit de ceux que nous voudrions d�cider � nous accorder ce rien, ce presque rien, si nous employons la violence, imm�diatement nous sommes victimes des r�pressions, et, si notre action rev�t un caract�re plus brutal, nous sommes victimes du massacre. Et l�on pourrait admettre, quand il s�agit, non pas d�une concession l�g�re, mais de l�abandon total de leurs privil�ges, que les classes dirigeantes consentiraient � cet abandon sans coup f�rir ? La raison m�a r�pondu qu�il n�y fallait pas compter et j�ai donn� raison � la raison.

J�ai interrog� l�Histoire, et l�Histoire m�a confirm� la r�ponse de la raison.

Elle m�a dit : regarde, feuillette toutes les pages de l�Histoire universelle depuis les temps les plus recul�s. Les ma�tres n�ont �t� d�poss�d�s de leurs privil�ges que par la force. Toutes les fois qu�il a fallu leur arracher quelque chose, on a �t� oblig� de le conqu�rir de haute lutte. Jusqu�au bout, ils ont r�sist� et n�ont c�d� que lorsqu�il �tait impossible de r�sister davantage. Pour une simple r�volution de palais, la violence est intervenue. Quand il s�est agi, au cours des si�cles, d�arracher la couronne de la t�te de celui-ci pour la placer sur la t�te de celui-l� ; quand il a �t� question de changer de personnel gouvernemental ; quand il s�est agi de modifier tant soit peu une constitution politique ; quand une autre caste a remplac� une autre caste ; quand il s�est agi, non pas d�abolir, mais de faire dispara�tre momentan�ment des privil�ges qui s��clipsaient en quelque sorte pour repara�tre le lendemain sous une autre �tiquette ; pour des r�volutions sans importance, en un mot, le sang cependant a coul�.

Et vous voudriez que votre r�volution, celle qui mettra fin � tous les privil�ges, celle qui �tablira entre tous les hommes l��galit� la plus fraternelle et la plus �quitable, vous voudriez admettre qu�un tel bouleversement s�op�r�t en douceur ? Ce serait contraire � la v�rit� historique, � tous les enseignements du pass�.

Voil� ce que m�a r�pondu l�Histoire.

Et alors je me suis tourn� vers la nature. Je lui ai demand� � elle aussi sa r�ponse, et la nature m�a dit : ouvre les yeux, regarde, observe ; compare, r�fl�chis et conclus.

Il n�y a pas de sauts dans la nature. La nature ne fait pas de bonds. Elle poursuit sa marche d�une mani�re en quelque sorte uniforme, par voie d��volution, c�est-�-dire de transformations successives. Tous les jours des modifications plus ou moins profondes s�op�rent au sein de la nature, et quand un bouleversement g�ologique se produit, c�est le r�sultat de longs si�cles de travail dans les profondeurs du sol ou de la mer. La forme catastrophique, elle-m�me, n�en est pas moins le point terminus d�une �volution plus ou moins lente. C�est ainsi que la nature proc�de toujours. �volution d�abord, r�volution ensuite.

Il vient un moment o� l��volution arrive � son point culminant, fait place � une autre �volution, et, entre cette �volution qui s�ach�ve et celle qui commence, il y a comme un bris, comme un �clat, il y a ce qu�on peut appeler une r�volution.

Les exemples abondent. Dans les entrailles du sol une nappe d�eau se forme, des pulsations se produisent, une pression s�exerce � la surface de la terre et, � un endroit ou � un autre, une source jaillit. �volution d�abord, r�volution ensuite.

Voici des nuages � l�horizon. Ils s�amoncellent, ils deviennent de plus en plus sombres ; tout le monde sait, sans �tre proph�te, que l�orage va �clater. B�tes et gens, prenez garde ! Rentrez chez vous. Voici en effet que, tout d�un coup la foudre d�chire la nue, elle �clate, et le ciel d�verse ses torrents sur notre plan�te. �volution d�abord, r�volution ensuite.

Voici encore la neige qui tombe pendant plusieurs jours. Puis, par suite de la fonte de cette neige accumul�e et de pluies torrentielles, les petits ruisseaux se sont gonfl�s, les rivi�res sont devenues des cours d�eaux �normes, les fleuves sont devenus presque des oc�ans. Et l�inondation se produit, emportant sur son passage b�tes et gens. �volution d�abord, r�volution ensuite.

Voyez le petit poussin. Il reste enferm� dans sa coquille pendant 21 jours, toute la p�riode d�incubation. Puis, apr�s cette p�riode de gestation, de son bec d�j� assez r�sistant, il attaque la coquille dans laquelle il est prisonnier et la fait voler en �clats. �volution d�abord, r�volution ensuite.

Et nous-m�mes comment venons-nous au monde : enfant�s dans la douleur et dans le sang. �volution d�abord, r�volution ensuite.

Eh bien, nous disons : la vieille soci�t� est dans un �tat de grossesse et de gestation qui nous fait pr�sager un enfantement prochain. Cette vieille soci�t� enfantera dans le sang et dans la douleur. Place au nouveau-n� vagissant et magnifique qui apportera au monde sa destin�e nouvelle.

�videmment, ce n�est pas une th�orie bien consolante que celle-l�. Nous aimerions infiniment mieux pouvoir dire : Place � tous les hommes de bonne volont� ; que chacun �coute la voix solennelle et sacr�e de la raison ; que chacun comprenne que des temps nouveaux doivent enfin surgir ; que depuis trop longtemps les hommes sont corrompus ou esclaves ou mis�reux et qu�il est temps que l�enfer de la terre devienne un paradis. Nous aimerions beaucoup mieux n�avoir � prononcer que des paroles de paix et d�amour, car, je vous l�ai dit, il y a quelques jours, les anarchistes n�ont de haine que pour ce qui est ha�ssable : pour l�injustice, parce qu�ils aiment la justice ; pour la servitude, parce qu�ils aiment la libert�. Comme malheureusement dans la soci�t� actuelle l�injustice, la servitude, la domination, la mis�re ont pour cause des institutions dont b�n�ficient un certain nombre d�hommes qui veulent emp�cher d�en briser les cadres et pr�tendent barrer la route vers un avenir meilleur, nous sommes bien oblig�s d�employer les seules forces � notre disposition, d�autant plus qu�on se g�ne moins contre nous.

Les �v�nements s�aggravent. La situation est trouble comme � la veille des �v�nements consid�rables ; de ceux de f�vrier 1848, de ceux de septembre 1871, et comme elle le fut au commencement d�ao�t 1914.

Nous sommes dans la m�me situation. Seulement aujourd�hui, il ne s�agit plus de cette guerre criminelle et imb�cile qui a dress� les uns contre les autres des millions d�hommes qui ne se connaissaient pas et n�avaient aucune raison de s�en vouloir, aucun motif de s�exterminer. Nous sommes � la veille d�une guerre intelligente, de la guerre rationaliste des esclaves contre les ma�tres, des vol�s contre les voleurs, des opprim�s contre les tyrans, des victimes contre les bourreaux.

Voyons, maintenant, Camarades, comment vont jouer les diverses forces r�volutionnaires dont j�ai parl� au cours de ma derni�re conf�rence.

Je ne puis �videmment ici que tracer bri�vement quelques lignes, car vous vous rendez bien compte que le sujet est d�licat, le terrain glissant et scabreux ; je ne peux pas dire, par cons�quent tout ce que je voudrais dire, mais j�en dirai assez cependant pour que vous me compreniez.

Les circonstances que nous esp�rions se sont produites, le moment est venu. Que doit faire le Parti socialiste ?

D�abord, mettre toutes ses sections debout : les sections parisiennes, de la Banlieue, de la Province, de partout... Il faut que toutes les sections soient debout pour entretenir pendant quelques jours l�esprit de ses adh�rents, pour souffler sur la cendre et raviver la flamme. Son r�le est de briser le pouvoir dirigeant, son r�le est de porter les coups les mieux assen�s sur les Pouvoirs Publics, son r�le est de prendre possession, afin d�en d�loger les occupants et de s�en emparer, du si�ge du Gouvernement, point central de r�union d�un certain nombre de forces politiques. Il doit viser � s�emparer de l�Elys�e, de la Chambre des D�put�s qui sera dissoute, du Luxembourg o� si�ge le S�nat qui sera �galement dissous, � envahir les Minist�res, surtout les Minist�res de l�Int�rieur et de la Guerre : le Minist�re de l�Int�rieur parce qu�il commande toutes les forces de Police et de Gendarmerie et parce qu�il communique avec tous les Pr�fets et avec l�ensemble des fonctionnaires ; le Minist�re de la Guerre parce qu�il a sous sa d�pendance l�arm�e et, par cons�quent toutes les forces militaires, - � se saisir de l�H�tel de Ville, de la Pr�fecture de la Seine, de la Pr�fecture de Police, - � s�installer dans les 80 Commissariats de Paris, � prendre possession du Gouvernement Militaire et � br�ler le Palais de Justice !

L�essentiel en pareille circonstance, Camarades, c�est de d�loger les occupants, de s�assurer de leur personne. Je ne dis pas de les tuer ni m�me de leur faire du mal ; �pargnez leur vie ; il n�est pas n�cessaire de leur faire du mal, ne leur en faites donc pas. Ils souffriront bien assez de sentir leur impuissance et de se voir d�poss�der de ce qui faisait leur bien-�tre ou leur orgueil... Gardez-les en otages, r�duisez-les � l�impuissance, coupez les liens qui les unissent les uns aux autres, de fa�on � ce qu�ils restent isol�s. Group�s, ils peuvent beaucoup, isol�s ils ne peuvent plus rien.

Voil� ce que doit faire et ce que fera vraisemblablement le parti socialiste, telle est sa t�che, tel est son r�le, telle est sa mission.

Quant � la C. G. T. elle doit �tre debout aussi avec tous ses Syndicats. On sent venir l�orage, on se pr�pare, on sait qu�il va y avoir une sorte de catastrophe, on se pr�pare donc � tenir t�te � l�orage et � faire face � la catastrophe.

La C. G. T. installera une permanence dans ses propres locaux, de fa�on � devenir le centre de renseignements et de l�action, � la Bourse du Travail, � la Maison commune, � la Maison du Peuple, � la Maison des Syndiqu�s, partout enfin o� on a coutume de r�unir les syndiqu�s et o� doivent �tre �tablies des permanences, de fa�on � rester en communication les uns avec les autres et se transmettre les renseignements qui peuvent �tre utiles � l�ensemble.

Mais ce n�est l� que le commencement de la besogne. Il faut que les travailleurs mettent la main sur ce qui doit, le lendemain de la R�volution, rester leur propri�t�, - notre propri�t�, - c�est-�-dire l�ensemble des moyens de production et des lieux dans lesquels on obtient cette production : mines, chantiers, ateliers, magasins, bureaux, chemins de fer, canaux, en un mot tout ce qui a un caract�re de travail quelconque. Il faut prendre possession de tout cela, puis, en ce qui concerne la propri�t�, s�assurer dans les Maisons de Banque de l�encaisse m�tallique et la mettre � l�abri, p�n�trer dans les Compagnies d�Assurances, en chasser ceux qui s�y trouvent, rendre visite aux notaires, afin de d�truire les titres de propri�t� difficiles � reconstituer par la suite, aller au si�ge des Soci�t�s financi�res, industrielles, commerciales, dans les Soci�t�s puissantes, et ne pas oublier surtout de prendre, par l�interm�diaire des Cheminots, possession de toutes les gares de tous les r�seaux.

� l�ancien mot d�ordre, qui �tait le mot d�ordre de la gr�ve g�n�rale : � D�sertez les ateliers �, nous croyons qu�il faudra substituer � ce moment un nouveau mot d�ordre : � Envahissez les ateliers �. Au lieu d�y faire place nette, soyez, au contraire, � l�endroit o� vous avez coutume de travailler, vous vous trouverez en compagnie de ceux avec lesquels vous y peinez, avec lesquels vous �changez vos ranc�urs et � qui vous confiez votre d�tresse et qui vous confient � leur tour leur d�sespoir et leur mis�re. Vous �tes d�j� attach�s les uns aux autres par des liens puissants, par des souffrances communes ; le jour o� �clatera la r�volte, il sera donc tout naturel qu�au lieu de d�serter ces lieux o� vous avez souffert, vous en preniez possession puisque vous devez y �tre d�sormais heureux.

Les coop�ratives ont aussi un r�le important � jouer : elles doivent s�emparer des Grands Magasins, p�n�trer dans les vastes boutiques, dans les puissantes Maisons d�Alimentation, p�n�trer aux Halles (m�me � la Halle-aux-vins, � Bercy), dans les March�s o� se trouvent un certain nombre d�approvisionnements, s�assurer de la possession des stocks qui existent, des marchandises n�cessaires, non seulement des denr�es alimentaires, mais des autres telles que tissus, cuirs, etc.

En somme, leur r�le, pendant la p�riode r�volutionnaire, sera de ravitailler, d�approvisionner, de r�partir dans la population tout ce qu�on aura pu se procurer en vue de ce ravitaillement et de cet approvisionnement. Les Coop�ratives sont toutes d�sign�es pour cela : c�est leur m�tier, et il est naturel qu�elles l�exerceront d�autant mieux qu�elles auront, ce jour-l�, les mains libres ou du moins qu�elles seront assur�es de les avoir.

Quant aux Anarchistes, Camarades, voici, � mon sens, quel doit �tre leur r�le. Il n�est pas nettement d�fini, c�est vrai, car c�est d��tre partout o� il y a � se d�penser, partout o� il y a des efforts exceptionnels � accomplir, une t�che p�rilleuse � assumer, partout, en un mot, o� il faut des hommes �nergiques et solidement tremp�s, capables de mourir sur place plut�t que de l�cher, c�est l� que les Anarchistes doivent �tre !...

Leur r�le est de donner l�exemple, de fortifier les points strat�giques quand on sent qu�ils vont faiblir, - leur r�le c�est d��tre les grands animateurs du mouvement, de pousser les r�sultats au maximum ; leur r�le est surtout d��tre dans la foule et avec la foule, de l��lectriser, de la galvaniser ; leur r�le encore, c�est d�aller dans les quartiers opulents, dans les demeures confortables, et je vous garantis que, d�s qu�il y aura le coup de chien, le Parc Monceau et les Champs-�lys�es seront abandonn�s et d�serts !

Leur r�le encore est de vider les casernes et d�ouvrir les prisons ; leur r�le est de multiplier les �quipes volantes de fa�on � pouvoir se transporter rapidement d�un point � un autre, - et s�il le faut, on r�quisitionnera les automobiles pour obtenir une rapidit� plus grande. Leur r�le, c�est de se tenir � la disposition des socialistes, des syndicalistes et des coop�rateurs pour les aider dans leur besogne d��puration sociale et de destruction n�cessaire.

�videmment, Camarades, la m�me besogne (car c�est surtout de Paris, vous l�avez compris, que doit partir le mouvement), la m�me besogne, dis-je, doit �tre faite en Province, principalement dans les centres importants, de mani�re que Paris ne se trouve pas isol�, mais qu�au contraire, il soit tenu en communication constante avec tous les autres points du territoire par le moyen des chemins de fer, des automobiles, des avions, par le t�l�graphe et le t�l�phone... Ce qu�il faut surtout, c�est qu�on veille avec soin � ce que les forces ennemies ne puissent se reconstituer nulle part.

La lutte peut durer longtemps. Sera-ce quelques jours, quelques semaines, quelques mois, peut-�tre davantage ? Nous n�en savons rien... Mais la phase aigu� sera relativement courte : quand la mer est secou�e par une violente temp�te, elle reste encore plus moins longtemps agit�e dans ses profondeurs lorsque la temp�te a disparu. Quand un vaste incendie �clate on organise les secours, on se rend ma�tre du sinistre ; le feu est circonscrit et tout danger semble avoir disparu. Et cependant, pendant plusieurs jours, le feu couve encore et voil� qu�on est oblig� de faire jouer les pompes de fa�on � �teindre le foyer d�incendie qui menace de se rallumer.

Il en est de m�me de la R�volution.

La phase critique, la phase aigu�, la phase d�cisive sera relativement br�ve. Il faut donc que les r�sultats obtenus au cours de cette phase soient les r�sultats les plus vastes et les plus d�finitifs : l�issue de la R�volution, le sort de la R�volution d�pendra du premier choc, de l��nergie qui sera d�ploy�e au d�but par les militants.

Il y a �videmment beaucoup d�autres moyens de combattre l�adversaire. L�adversaire, je le connais, et vous le connaissez aussi. Il est courageux quand il se sent fort, quand il se sent bien appuy� par l�arm�e et par la Police, lorsqu�il ne risque rien et qu�il a, pour le d�fendre, des forces sur lesquelles il peut compter, il est courageux quand il se sent s�r de vaincre ; il est invincible quand l��meute est localis�e, il est invincible lorsque l�Humanit� gronde sur un seul point, mais quand il est attaqu� de partout, quand de tous c�t�s il se tourne et se retourne et ne voit que des adversaires, des ennemis implacables et farouches, alors il devient tout de suite tremblant, et c�est la d�bandade, la fuite �perdue, la d�b�cle...

J�en aurais fini, Camarades, avec cette conf�rence sur laquelle, vous le sentez, je dois laisser volontairement quelques points dans une obscurit� relative, si, avant de terminer, je ne voulais vous parler de la dictature. Je ne parlerai pas de la dictature en Russie, et cela pour deux raisons :

La premi�re est que je ne voudrais pour rien au monde qu�on p�t supposer que mes amis et moi, quelles que soient les critiques que nous croyons devoir faire au sujet du r�gime sovi�tique, sur la R�publique Russe, sur la dictature du parti communiste en Russie, - pour rien au monde, dis-je, nous ne voudrions pas qu�il f�t permis � qui que ce soit de dire que nous n�aimons pas la R�volution Russe, que nous ne sommes pas ses d�fenseurs, que nous voudrions la voir �cras�e et que nous nous r�jouirions de sa d�faite. C�est l� un scrupule moral.

Mais il y a une seconde raison : j�estime que nous ne poss�dons pas, sur le mouvement �norme qui depuis trois ans s�op�re dans cet immense pays, des renseignements complets, assez exacts, assez pr�cis pour qu�il nous soit permis, en connaissance de cause, et d�une fa�on impartiale, de se prononcer cat�goriquement. Nous ne poss�dons pas non plus le recul n�cessaire qui permet aux hommes qui vivent � une �poque quelconque, � un moment donn� de l�histoire, et qui se trouvent en pr�sence d��v�nements importants et impr�vus, de pouvoir juger ces �v�nements avec impartialit� et avec s�r�nit�.

Je m�abstiendrai donc, en ce qui concerne la dictature du prol�tariat (ou dite du prol�tariat), de toute critique touchant la dictature en Russie.

J�ajouterai que, vraisemblablement, nous n�en aurions jamais parl� si nous n�avions pas �t� oblig� de le faire. Nous n�en parlions pas, il y a trois, quatre, cinq ou six mois. Pourquoi les anarchistes ont-ils pris position ? Pourquoi ont-ils senti la n�cessit� de s�affirmer ? Parce qu�un certain nombre d�hommes ont fait autour de la dictature du prol�tariat une campagne ardente, parce qu�ils ont tent� et tentent encore (ils ne dissimulent pas que telle est leur volont� d�introduire, d�incorporer � la th�se r�volutionnaire, � la doctrine r�volutionnaire, comme faisant partie int�grante de la r�volution elle-m�me, la dictature du prol�tariat), ils tentent, dis-je, de nous faire croire qu�une R�volution ne peut pas r�ussir si le Prol�tariat n�a pas recours � ce moyen supr�me qu�on appelle la Dictature.

Eh bien, nous n�admettons pas cette mani�re de voir. Je ne parlerai m�me pas de la Dictature au point de vue du principe. Il me serait ais� de dire : � Les Anarchistes, par d�finition, sont oppos�s � toute dictature, d�o� qu�elle vienne, au nom de qui qu�elle soit exerc�e et quels que soient ceux qui la d�tiennent. �

On pourrait m�objecter que c�est l� un fort bon principe, mais que les principes sont quelquefois oblig�s de s�incliner devant les n�cessit�s du moment et devant les faits. Je me bornerai cependant � la d�monstration que voici et que je vais sectionner de fa�on � ce qu�il vous soit plus facile de la suivre.

On nous dit : � Nous ne tenons pas plus que vous � la dictature ; nous la consid�rons m�me plut�t comme f�cheuse. C�est une extr�mit� p�nible, mais c�est une extr�mit� � laquelle il est n�cessaire de recourir. Nous n�aimons pas la dictature ; s�il nous �tait possible de l��viter, nous l��viterions avec plaisir, seulement, les circonstances sont telles, la R�volution se d�veloppera au sein de tels �v�nements, de telles circonstances, de telles conditions, qu�il faudra recourir � ce moyen p�nible, f�cheux, regrettable, mais n�cessaire. �

Si j�arrive, Camarades, � prouver que ce raisonnement n�est pas juste, que la dictature n�est pas n�cessaire, j�aurai du m�me coup r�pondu � ceux qui nous tiennent ce langage. Je n�en ai pas, en effet, entendu d�autre. J�affirme que je n�ai jamais entendu un socialiste, un syndicaliste ni, � plus forte raison, un anarchiste, se d�clarer partisan du principe de la dictature : tous ceux avec lesquels j�ai parl�, tous ceux dont j�ai lu les �crits, affirment que c�est une n�cessit� f�cheuse, mais � laquelle on est dans l�obligation de recourir si on veut sauver la R�volution.

Dictature n�cessaire. Telle est la fa�on dont le probl�me doit �tre pos�.

�tudions-le, si vous le voulez.

Pourquoi la dictature serait-elle n�cessaire ?

Pour quatre raisons. Si vous en connaissez une cinqui�me, je vous serais tr�s oblig� de me la signaler ; c�est qu�alors je l�aurais oubli�e ; j�ai cependant bien examin� la question et je n�ai d�couvert que quatre raisons. Ces raisons, les voici :

La premi�re c�est qu�il faut d�fendre les conqu�tes de la R�volution contre les entreprises de l�ennemi ext�rieur.

La seconde est qu�il faut d�fendre les conqu�tes de la R�volution contre les assauts que pourrait lui livrer � l�int�rieur l�ennemi d�poss�d�.

La troisi�me est qu�il faut, par suite de la R�volution, instaurer un r�gime nouveau qui demande la cr�ation d�un certain nombre d�organismes en contradiction formelle avec ceux qui existaient avant dans la vie �conomique, intellectuelle et morale et qu�il y a lieu d�instituer dans un pays r�g�n�r� par la R�volution. Or, la masse est absolument incapable d�instituer elle-m�me tout cela. Il faut donc, de toute n�cessit�, recourir aux techniciens, � des hommes comp�tents, des sp�cialistes, � ceux, en un mot, qui ayant l�habitude, l�exp�rience et des connaissances particuli�res, peuvent seuls �difier le nouveau r�gime social. A ces hommes, il faut, tout naturellement, donner le pouvoir et, avec le pouvoir, la force, qui sanctionne celui-ci. C�est ce qu�on appelle la dictature.

Enfin, voici la quatri�me raison : l�humanit� a �t�, depuis de si longs si�cles, courb�e sous le joug, elle a contract� de telles habitudes de soumission, de passivit� et d�asservissement, qu�elle est inapte et qu�elle le restera longtemps encore � vivre d�une vie libre.

La libert� qui serait brusquement octroy�e � l�humanit� serait un instrument nouveau dont elle ne saurait pas se servir.

Telles sont, Camarades, les quatre raisons, ou plut�t quatre raisons sur lesquelles s�appuient les partisans de la dictature pour montrer que celle-ci est n�cessaire.

Je vous r�p�te que je n�en connais pas une cinqui�me ; je ne connais que ces quatre raisons que je r�sume :

1� Lutte contre l�ennemi de l�ext�rieur ;

2� Lutte contre l�ennemi de l�int�rieur ;

3� N�cessit� d�une vie nouvelle (production, consommation, transports, etc...) ;

4� Inaptitude des masses � vivre librement.

Je vais examiner aussi rapidement que possible chacune de ces quatre raisons.

1. - Sur quoi s�appuie-t-on pour pr�tendre qu�une R�volution triomphante sera imm�diatement en butte aux attaques de l�ext�rieur ? Vous reconna�trez avec moi, Camarades, qu�ici la raison se trouve d�accord avec les faits. Bien avant que la Russie ait fait sa R�volution et que celle-ci ait suscit� toutes les attaques que nous connaissons de la part des puissances ext�rieures, tous ceux qui avaient �tudi� tant soit peu et de pr�s le mouvement R�volutionnaire s��taient dit : si la R�volution �clate dans un seul pays, il est bien �vident que les gouvernements capitalistes de tous les autres pays donneront assaut � cette R�volution naissante, de fa�on � l��touffer pour que son exemple ne soit pas suivi.

Les �v�nements sont venus confirmer cette mani�re de voir. Est-ce � dire pour cela que, si nous faisions nous-m�mes notre R�volution, nous nous trouverions en face des m�mes dangers ? Ne sentez-vous pas, Camarades, que la situation ne serait pas la m�me, qu�elle serait bien diff�rente ?

Alors je me dis : quand nous ferons notre R�volution (ce sera peut-�tre dans six mois, mais peut-�tre aussi dans dix ans l), nous aurons d�abord pour nous appuyer la Russie R�volutionnaire ; nous sommes s�rs de ne pas l�avoir contre nous, mais, au contraire, pour nous [1] C�est d�j� un appoint important. Il est vraisemblable que nous aurons �galement, que nous pourrons nous appuyer � ce moment-l� sur les mouvements r�volutionnaires qui se seront produits en Europe occidentale et m�ridionale : principalement en Italie et en Espagne. Je me demande, par cons�quent, quelles sont les puissances qui seraient tent�es de s�abattre sur nous afin d��touffer chez nous la R�volution nouvelle ? La situation qui existe aujourd�hui par rapport � la Russie n�est pas celle qui sera la n�tre au lendemain d�une R�volution. En outre, si nous tenons compte du temps durant lequel nous allons encore vivre sous le joug avant de secouer ce joug et de nous lib�rer, il nous est permis de supposer que les autres pays ne resteront pas en arri�re, mais qu�un certain nombre d�entre eux, m�me s�ils n�ont pas accompli leur R�volution, donneront assez de fil � retordre � leurs propres gouvernements pour que, si nous nous sentions menac�s, ces gouvernements soient oblig�s de consacrer toutes leurs forces � leur propre d�fense.

Cependant, cette simple observation faite, il me pla�t - de fa�on � prendre la raison qui nous est oppos�e dans son ensemble - il me pla�t d�admettre que la chose est possible, et qu�en effet, nous puissions, telle la Russie et apr�s elle, avoir � d�fendre la R�volution que nous aurons accomplie contre les assauts que pourraient tenter de nous livrer les forces ext�rieures.

Alors, voici ce que je dis : de deux choses l�une : ou bien nous aurons une arm�e avant l�attaque, ou bien, subissant une agression, nous improviserons la d�fense.

Persuad�s que l�ennemi de l�ext�rieur fondra sur nous, nous croirons n�cessaire de prendre nos pr�cautions ; nous n�attendrons pas l�attaque pour constituer une arm�e, nous tiendrons celle-ci toute pr�te, nous l�aurons d�avance et, si nous l�avons d�avance, ce sera une arm�e ayant un caract�re r�gulier, ce sera une arm�e permanente, pr�te � la bataille imm�diate, une arm�e nombreuse dont l�entretien constituera � la charge de la nation des d�penses tr�s lourdes, ayant des cadres d�officiers dont le m�tier sera la guerre... Et ce sera alors une partie de notre production consacr�e � des �uvres de mort au moment o� nous aurons tant de peine � suffire aux exigences des �uvres de vie !

Ce sera, en un mot, le militarisme conserv�.

Avouez que l�existence de cette arm�e ayant un caract�re r�gulier, des cadres dont le budget r�guli�rement inscrit au budget de la nation, s�harmoniserait mal avec le nouveau r�gime.

Si, au contraire, nous attendons une agression, alors c�est une arm�e qu�il faut improviser ; elle n�existait pas hier, puisque nous n��tions pas attaqu�s et que nous �tions tranquilles ; nous ne pensions pas � faire la guerre, puisque nous voulions vivre en paix avec tout le monde. Mais nous sommes attaqu�s et, comme nous voulons d�fendre notre R�volution, comme il ne s�agit plus de d�fendre un terrain d�sign�, des immeubles, des propri�t�s, des fortunes, appartenant aux uns ou autres, mais bien de d�fendre � la fois, notre propri�t�, c�est-�-dire nos biens, nos personnes, notre ind�pendance, comme cette fois-ci il ne s�agit plus de d�fendre une patrie qui n�est pas la n�tre, mais notre patrie incontestable, alors nous ne nous laisserons pas faire... Il nous faut donc une arm�e improvis�e.

Comment cette arm�e sera-t-elle �quip�e ? Comment sera-t-elle outill�e et arm�e ?

Eh bien, mais, quand la R�volution a �t� accomplie, comment �tions-nous organis�s ? N�avons-nous pas pris des armes et de la poudre un peu partout dans les d�p�ts de munitions et dans les poudri�res ? Est-ce que dans un pays formidablement arm� comme la France et qui est pr�t � entrer peut-�tre demain dans une nouvelle guerre, est-ce qu�il n�existe pas un outillage militaire formidable ? Eh bien, ne pouvons-nous pas le conserver pendant quelque temps - deux ou trois ans, par exemple, - jusqu�� ce qu�on se soit assur� que l�ennemi de l�ext�rieur est ou n�est pas d�cid� � nous attaquer ? Pour ma part, je n�y vois pas d�inconv�nient. Toutes ces munitions et tous ces armements, on n�aura pas � les fabriquer, c�est l�essentiel et, si l�on n�a pas � s�en servir, on les d�truira quand le moment en sera venu. Avec ce fer d�sormais inutile, on fabriquera des socs de charrue. Si, au contraire, on en a besoin, on s�en servira et on l�vera des arm�es, comme en 1789 et en 1792, une arm�e de volontaires s�est lev�e spontan�ment � la proclamation de la Patrie en danger. Croyez-vous que ceux qui auront fait la R�volution, que ces hommes qui, pour conqu�rir leur droit � la vie, qui pour devenir des hommes libres, pour travailler pour leur propre compte, croyez-vous que ces hommes ne feront pas de magnifiques soldats de la libert� ?

Par cons�quent, je ne vois pas du tout en quoi la dictature s�imposerait en ce qui concerne l�ennemi ext�rieur. La nation peut se constituer rapidement des arm�es de d�fense, arm�es destin�es � repousser simplement l�attaque et n�ayant pas d�autre r�le, elles se constitueront par l�effet des �v�nements, elles seront rendues n�cessaires pour la d�fense de la patrie nouvelle, c�est-�-dire de la patrie r�volutionnaire.

2. - Quel sera l�ennemi de l�int�rieur ? Je vous avoue que tout � fait pu�rile me para�t la raison invoqu�e en l�esp�ce.

Quand, par la R�volution, vous aurez d�poss�d� l�ennemi de l�int�rieur, quand vous l�aurez r�duit � l�impuissance, quand vous l�aurez d�sarm�, quand il n�aura plus ni pouvoir, ni argent, ni presse, ni �coles, ni usines, ni banques... quand il n�aura plus rien, il sera donc compl�tement annihil� cet ennemi ! Et vous craignez de sa part un retour offensif ?

Lorsqu�il �tait puissant et arm� jusqu�aux dents ayant � sa disposition des soldats, une gendarmerie, une police, des tribunaux, des prisons et une guillotine, vous l�avez abattu, d�sarm�, terrass�, et vous en auriez peur maintenant qu�il n�est plus � craindre. Voyons !

Car il ne peut plus rien...

Si, si, il peut ! Et c�est pr�cis�ment sur ce point que j�attire votre attention :

Il peut �tre encore redoutable cet ennemi, bien que terrass�. On peut avoir � craindre de sa part un retour offensif, s�rieux, d�cisif... Savez-vous dans quel cas ? Dans un seul. Et je vous mets au d�fi d�en trouver deux ! Dans le seul cas que voici :

Si, en p�riode r�volutionnaire, si apr�s la R�volution, vous laissez debout ce qui fait la force aujourd�hui de la bourgeoisie : son �tat, ses lois, ses gendarmes, ses prisons, ses armes, sa magistrature, en un mot toutes ses armes de r�pression, de sauvagerie, de brutalit� et de violence sur lesquelles elle trouve � appuyer toute sa domination (car vous savez aussi bien que moi que le monde bourgeois ne domine pas par la raison, mais par la violence et par la force), si vous laissez debout tout cela, oui, c�est un ennemi redoutable, parce qu�il se peut que, par des man�uvres quelconques, il r�ussisse � s�emparer de nouveau de l��tat. Il prendra sans doute des voies d�tourn�es pour mieux vous tromper, il rev�tira m�me � l�occasion le masque r�volutionnaire ; il se glissera dans vos rangs, puis, un beau jour, vous vous apercevrez que vous avez nourri dans votre sein une couleuvre, et il n�y en aura pas qu�une... mais peut-�tre dix, peut-�tre cent ! Et, � un moment donn�, ces hommes qui n�auront qu�� tendre la main pour redevenir ce qu�ils �taient la veille, qui n�auront pas besoin d�instituer une nouvelle police, une nouvelle gendarmerie, une nouvelle arm�e, de nouvelles prisons, un nouveau gouvernement, qui n�auront pas besoin, par cons�quent, de ressusciter l��tat parce que vous aurez commis la faute de ne pas le d�molir, ces hommes pourront devenir un danger.

Mais, si vous �coutez les anarchistes, c�est-�-dire si vous brisez, entre les mains de la classe bourgeoise ou de tous ceux qui tenteraient de prendre sa succession ce qui faisait sa force, si vous brisez l��tat, si les prisons sont ouvertes, les casernes abandonn�es, s�il n�existe plus ni arm�e, ni magistrature, ni police, ni parlement, - si, en m�me temps il ne reste plus rien des institutions dont nous souffrons et que nous voulons abolir, alors le danger a disparu.

En un mot, la bourgeoisie est install�e dans une citadelle. Vous voulez l�en d�loger. Bravo ! Vous avez raison : d�logeons la bourgeoisie de sa citadelle ! Mais an�antissons cette citadelle. Ne commettons pas la faute de nous y installer � sa place ; parce qu�alors, la citadelle restant debout, elle pourra peut-�tre tenter de la reprendre sur nous...

Mais, le jour o� il n�y aura plus de citadelle, elle n�appartiendra � personne ! Personne, d�s lors, ne pourra en profiter !

Si tous les travailleurs, tous ceux qu�on appelle la masse ont pris possession de toutes les fortunes, de toutes les propri�t�s, de tout le capital, de toute la production, s�ils ont d�truit tout ce qui �tait nuisible, il n�y a pas de force au monde qui puisse les d�poss�der. Le bienfait de la R�volution, bienfait imm�diat et tangible, sera mis alors � la disposition de la masse, elle saura le garder et le d�fendre contre les deux ennemis ext�rieur et int�rieur.

3. - La troisi�me raison pour laquelle, dit-on, la dictature est indispensable est qu�il faudra sur les ruines du monde capitaliste �difier un monde nouveau. Plus d�exploitation de l�homme par l�homme ! Le travail �tant enti�rement lib�r�, les ouvriers s�entendront pour produire dans les conditions les meilleures, r�partir cette production de la fa�on la plus �quitable et la transporter par les voies les plus rapides et les plus s�res. Seulement, vous pensez bien que pour faire marcher cette machine formidable, il faut, nous dit-on, des hommes comp�tents, il faut des techniciens, des sp�cialistes, des hommes poss�dant les aptitudes, les connaissances et l�exp�rience n�cessaires, sinon ce sera le g�chis, le d�sordre et le gaspillage.

Cette troisi�me raison, Camarades, est tr�s s�rieuse. Le probl�me est important, il est m�me fort grave. L�humanit� ne vit pas sur des ruines et, d�s lors, il est �vident qu�apr�s avoir tout d�moli, il faille reconstruire sur un plan nouveau, avec des mat�riaux nouveaux et dans des conditions nouvelles. Et pour cela, il faudra bien, en effet, recourir aux comp�tences, aux connaissances, aux lumi�res de sp�cialistes et de techniciens.

Mais croyez-vous pour cela qu�il sera indispensable d��tablir en leur faveur une sorte de dictature, qui serait la dictature de l�intelligence, de la comp�tence, de la technicit� et du sp�cialisme ? Je ne le crois pas, et voici quel est mon raisonnement :

D�o� sortiront ces hommes que vous placerez � la t�te des affaires ? Si vous estimez qu�il leur faut un pouvoir sp�cial pour mettre l�ordre dans le chaos et pour d�ployer dans les diverses fonctions qui leur seront attribu�es des qualit�s sp�ciales dont ils sont seuls capables, veuillez me dire, je vous prie, o� vous les prendrez, ces hommes. D�o� sortiront-ils ? On bien vous les prendrez hors de la masse, ou bien vous les prendrez dans la masse. C�est l�un ou l�autre.

Si vous les prenez hors de la masse et si, surtout, ils s�attribuent � eux-m�mes la force ; s�ils d�clarent que, seuls, ils ont la comp�tence, la connaissance, la clairvoyance, l�exp�rience et l�intelligence n�cessaires pour conduire la barque, qui verrons-nous exercer une telle dictature ?

Nous y verrons quelques individus repr�sentant ou un parti, ou une classe, et comme pr�cis�ment ces techniciens, ces sp�cialistes n�auront pas �t� choisis par la masse, d�sign�s par celle-ci, extraits pour ainsi dire de son sein, comme ils n�appartiendront pas � cette masse et qu�ils seront pris hors d�elle, nous y trouverons simplement des journalistes, des avocats, des hommes politiques et... des communistes �prouv�s.

Croyez-vous r�ellement que ces gens soient qualifi�s pour instaurer un monde nouveau sur les ruines que la R�volution aura accumul�es ?

Des communistes �prouv�s !..., Je cherche � bien comprendre ce que cela veut dire et quels sont ces hommes qu�on qualifie en France de communistes �prouv�s. Vous savez que j�ai horreur des personnalit�s ; je n�en ferai donc pas. Je ne cite jamais aucun nom. Vous pouvez appliquer � des noms particuliers mes th�ories g�n�rales, je ne vous le d�fends pas ; quant � moi, je ne cite pas de nom, je ne fais pas de personnalit�s.

Quels sont donc ces communistes �prouv�s qui, si la R�volution �clatait demain en France, se flattent de pouvoir exercer la dictature ? Quelques vieux politiciens, routiers parlementaires, quelques malins du Palais Bourbon, quelques hommes qui depuis un certain nombre d�ann�es sont � la t�te du parti socialiste o� ils jouent un r�le important. Je me garderai bien de dire qu�ils n�ont pas quelque valeur. Je rends, au contraire, hommage � leur talent et je veux m�me (si cela vous fait plaisir, je n�y vois pas d�inconv�nient) rendre hommage � leur sinc�rit� et � leur d�sint�ressement. Je ne les soup�onne pas le moins du monde, quoique l�int�r�t soit un mauvais conseiller. Mais leur pass� les d�signe-t-il pour des fonctions de cette nature ? Ont-ils donn� de leur comp�tence, de leur clairvoyance, des preuves irr�cusables ? Peut-on r�ellement avoir confiance en eux ?

Poser la question, comme dit l�autre, c�est la r�soudre. Vous savez aussi bien que moi que la plupart de ces hommes qui sont aujourd�hui contre la guerre parce que nous sommes en paix, �taient contre la paix quand nous �tions en guerre !

Sont-ils bien qualifi�s pour �tre nos directeurs de conscience ? Serait-il prudent de leur confier la moindre parcelle d�autorit� ? Serait-il sage de leur donner la direction de nos affaires ? Je vous le demande. Vous y r�pondrez comme bon vous semblera. Pour moi, j�avoue constater qu�ils sont peu qualifi�s pour exercer une telle dictature, soit au point de vue technique, soit au point de vue de la comp�tence comme sp�cialistes. Ce sont des hommes tr�s intelligents, c�est possible, pleins de bonne volont�, je le crois, - anim�s des intentions les meilleures, je vous le conc�de, - mais pas qualifi�s pour un sou pour prendre en mains la direction des affaires.

Les autres sont tr�s jeunes, et j�envie leur jeunesse. Mais ont-ils r�ellement la comp�tence qu�ils pr�tendent avoir ? Poss�dent-ils ces connaissances qui sont indispensables pour l�exercice des fonctions qui leur semblent r�serv�es pour l�avenir ? J�en doute fort.

Bref, je conclus que ce n�est pas hors de la masse qu�il faudra choisir ces techniciens, ces sp�cialistes, ces hommes d�une comp�tence reconnue, d�une clairvoyance remarquable, d�une exp�rience certaine. O� faudra-t-il donc les prendre ? Si ce n�est pas hors de la masse, ce sera dans la masse.

Mais dans quelle masse ? �videmment dans la masse des travailleurs, puisqu�il s�agirait d�organiser la production, puisqu�il s�agirait d�organiser la vie �conomique. Il faudra donc �videmment prendre des travailleurs, Est-ce que la classe ouvri�re ne poss�derait ni techniciens, ni sp�cialistes ni hommes comp�tents ? Je suis au contraire bien convaincu qu�elle en poss�de, et qu�elle poss�de m�me les plus qualifi�s. Et au lendemain de la R�volution, les hommes dont les comp�tences seraient utiles au fonctionnement du nouveau r�gime, les hommes dont les connaissances seraient n�cessaires, dont les lumi�res pourraient projeter des clart�s f�condes sur les probl�mes les plus obscurs, ces hommes devront avoir leur emploi dans le monde dirigeant et se mettre � la disposition du peuple.

Est-ce que la C.G.T., avec tous ses syndicats, ne doit pas rester, de par sa mission, ma�tresse du travail ? N�est-ce pas elle qui, avec ses propres ressources, avec ses propres moyens, devra instaurer le r�gime nouveau ? Est-ce que ce n�est pas elle qui devra assurer, au lendemain de la R�volution, la vie �conomique ?

Et quant � la pratique, cela me para�t bien simple :

Organisation locale, d�abord. On se conna�t dans les ateliers, dans les usines, sur les chantiers, dans les administrations et les bureaux. On travaille ensemble et on sait tr�s bien quel est celui qui est b�te et quel est celui qui est intelligent ; on sait, mieux que n�importe qui, quel est celui qui poss�de une v�ritable valeur technique parmi ceux avec lesquels on travaille. Eh bien, ces ateliers, ces chantiers, ces bureaux, d�signeront simplement les meilleurs d�entre eux pour former une sorte de Conseil local. Tous ceux qui poss�deront soit la comp�tence, soit l�exp�rience, soit les lumi�res dont je viens de parler, seront attach�s plus sp�cialement � tel ou tel service, � telle ou telle mission : celui-ci � l�enseignement, celui-l� � l�hygi�ne, un troisi�me � la voirie, un autre � l�habitation, etc..., de fa�on que tous les services puissent �tre repr�sent�s par des hommes comp�tents, par des techniciens et des sp�cialistes.

Rien ne sera plus facile, au sein de ces Conseils, que de mettre � l��tude toutes les questions qui int�ressent la population, car ces hommes ayant l�avantage de vivre au milieu de ces populations, conna�traient leurs besoins, leurs aspirations, leurs usages, seraient au courant des richesses du pays et seraient capables de se prononcer sur la solution � apporter � tous les probl�mes qui se posent dans la vie quotidienne.

�videmment, les Communes ne peuvent pas rester isol�es. Par cons�quent, au sein de ces Conseils communaux, on �lira des d�l�gu�s qui iront si�ger aux Conseil r�gionaux, et ces Conseils r�gionaux enverront eux-m�mes des d�l�gu�s aux Conseils nationaux.

Les Conseils nationaux auraient � s�occuper des choses qui int�ressent la population d�une nation enti�re, et ils d�signeraient des d�l�gu�s qui repr�senteraient cette nation dans l�ensemble de toutes les autres nations, c�est-�-dire dans le Comit� international.

Remarquez bien qu�il n�y aurait pas de dictature. D�abord parce que le pouvoir viendra d�en bas. La d�signation des diff�rents d�l�gu�s dont je viens de parler s�op�rera par le jeu naturel du f�d�ralisme ; en second lieu, parce que chaque d�l�gu� aura un mandat pr�cis, limit�, parce qu�il ne sera arm� d�aucun pouvoir effectif.

4. - J�arrive � la quatri�me raison sur laquelle on base la n�cessit� de la dictature du prol�tariat. Cette quatri�me raison para�t peut-�tre la plus s�rieuse, c�est en tout cas celle qui conviendra d�examiner le plus soigneusement :

On m�a dit, et on dit encore : � Si vous octroyez la libert� du soir au lendemain � cette humanit� qui a �t� jusqu�� ce jour courb�e sous tous les jougs, vou�e � toutes les exploitations, soumise � toutes les ob�issances, ce sera le chaos, le d�sordre. Les hommes ne seront pas aptes, ne seront pas pr�ts � vivre une vie libre. Il leur faut encore - et peut-�tre pendant longtemps - supporter des cha�nes, car, en raison m�me des habitudes de passivit� depuis si longtemps acquises, ils sont inaptes � la pratique d�une libert� brusquement accord�e. �

Je vous le conc�de. Je dis comme vous. C�estvrai. Je reconnais que depuis si longtemps les �chines sont courb�es, que l�homme appara�t plut�t comme un animal � quatre pattes, que comme un animal � deux jambes et � deux bras ! Vous avez raison. Je reconnais avec vous que la pratique de la libert� sera peut-�tre difficile, pr�sentera quelques dangers. Eh bien, Camarades, en l�esp�ce, nous nous trouvons en pr�sence de deux m�thodes oppos�es entre lesquelles il est n�cessaire de choisir. Ces deux m�thodes sont les suivantes :

La premi�re consiste � maintenir l�autorit�, � prolonger l�ob�issance et l�asservissement de la multitude et � l�accabler de cha�nes plus lourdes pour lui � apprendre � � �tre libre.

Au lieu d�abandonner la voie de la soumission pour marcher sur le terrain de la libert�, cette m�thode pr�conise de continuer � suivre la voie de la soumission en se gardant bien de celle de la Libert�. Elle consiste donc, en somme, non pas � briser le joug qui p�se sur l�Humanit�, mais au contraire � le maintenir en disant aux hommes que c�est pour les habituer � s�y soustraire, - elle consiste � apprendre la Libert� par l�Autorit�, c�est-�-dire par le contraire.

Passons � la seconde m�thode. Elle consiste � dire qu�il n�y a qu�une seule fa�on d�apprendre la Libert�, c�est d��tre libre. La Libert� est comme tout le reste, elle s�apprend. Il y a un apprentissage � faire. La Libert� est un outil redoutable ; c�est une arme � deux tranchants ; on peut, comme avec un couteau, s�en servir utilement, mais aussi on peut se blesser et blesser les autres. Eh bien, le seul moyen de faire un apprentissage, c�est d�entrer � l�atelier ; le seul moyen d�apprendre � se servir de cette arme redoutable qu�on appelle la libert�, c�est de manier cet outil.

J�ai connu il y a une cinquantaine d�ann�es (et peut-�tre m�me davantage !) un camarade de coll�ge qui ne prenait jamais part � nos jeux ni � nos �bats, lorsque nous allions � la baignade et, quand on lui demandait pourquoi il ne venait pas avec nous, il r�pondait : � Je n�ose pas. Maman m�a interdit de me baigner tant que je ne saurai pas nager. �

Eh bien, de m�me qu�on apprend � nager en se jetant � l�eau, � marcher en quittant le berceau et en marchant, dut-on ramasser de temps en temps quelques pelles, - de m�me on apprend � se servir de la Libert� en la pratiquant.

Il y aura, sans doute, au d�but et peut-�tre m�me pendant un temps assez long qui pourra durer plusieurs g�n�rations et jusqu�� ce que les hommes, plus conscients et plus �clair�s, vivant dans un autre milieu, se soient accoutum�s � se servir de cette arme redoutable qu�on appelle la Libert�, - il y aura, dis- je pendant un certain temps, des d�sordres, des pillages, peut-�tre des crimes ; il y aura des paresseux qui ne viendront pas travailler, sous pr�texte qu�ils seront libres de le faire ou non. Mais, quelles que soient les cons�quences de ce r�gime de Libert�, elles seront encore bien moins redoutables que les cons�quences de l�autre m�thode, puisque, petit � petit le mal dispara�tra, petit � petit, l�apprentissage se fera, peu � peu l�Humanit� s��l�vera jusqu�� la hauteur de sa responsabilit� de ses droits et d


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