�dition : Les Amis de S�bastien Faure , 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12
10. Les Forces de R�volution
Les Forces principales de la R�volution sont
: La Libre-pens�e ; Le Parti Socialiste ; Le Syndicalisme ; Le Coop�rativisme
; L�Anarchisme. - La place et le r�le de chacune de ces Forces dans
l�Action R�volutionnaire. - L�Anarchisme peut en �tre consid�r�
comme la Synth�se et le couronnement. - N�cessit�
d�unir toutes ces Forces dans une action d�ensemble tout en respectant
l�autonomie de chacune.
Camarades,
J�ai expos� - rapidement, mais d�une fa�on suffisante
- la premi�re partie du communisme libertaire, la partie critique,
n�gative ou de d�molition, et, j�esp�re que je suis
parvenu � vous convaincre que la mis�re, l�ignorance, la
haine, la servitude, la souffrance sous toutes ses formes, la d�tresse
des corps, des esprits et des consciences sont le r�sultat fatal
du milieu social dans lequel nous vivons. Si, comme je l�esp�re,
vous �tes parvenus � cette conviction, vous devez �galement
�tre convaincus de la n�cessit� et de l�urgence de
mettre fin � un r�gime social qui engendre de telles douleurs.
C�est pr�cis�ment ce que nous allons commencer � �tudier
ce soir. Il faut d�truire l�ordre social �tabli puisqu�il
est g�n�rateur de souffrances, d�in�galit�s,
d�injustices et de mis�res. Il faut le d�truire �
tout prix ; il faut le d�truire au plus t�t ; il faut le d�truire
de fond en comble.
Voici les termes du probl�me qu�il nous faut r�soudre
: �tant donn� que les formes sociales actuelles sont en contradiction
formelle avec les besoins de l�heure pr�sente et avec les aspirations
des g�n�rations actuelles, ces formes sociales doivent dispara�tre.
Quelles sont les forces que nous pouvons mettre en ligne et opposer aux
forces sociales pr�sentes qui maintiennent les formes actuelles
? De quel esprit les militants qui constituent ces vastes organisations
que j�appelle les forces de r�volution doivent-ils �tre anim�s
? Quel est le but de chacune de ces organisations, de chacune de ces forces
? Est-il possible, alors que chacune cependant est ind�pendante,
autonome, qu�elle a sa doctrine, ses principes, ses m�thodes, sa
tactique, est-il cependant possible de les r�unir dans un bloc commun
pour constituer, en face de ce que j�appelle le bloc conservateur, le bloc
de la R�volution ?
Tel est le probl�me que nous nous poserons et que nous avons
� r�soudre. Il est net. Il est clair.
Donc, sur quelles forces pouvons-nous appuyer notre action de d�molition
?
Ces forces sont les suivantes : Libre-pens�e, Parti socialiste,
Syndicalisme, Coop�ratisme, Anarchisme.
Je ne parle l� �videmment que des grands courants, que
des organisations puissantes. Je suis oblig� de n�gliger
quelque peu une foule de groupements qui cependant ont leur tr�s
grande utilit� dans un mouvement de masses. Je ne puis les examiner
tous. Et encore la carri�re que j�aurai � parcourir ce soir
sera longue et vous aurez besoin de m�accorder une attention soutenue pour
me suivre jusqu�au bout... Je ne puis, dis-je, m�arr�ter qu�aux vastes
organisations et aux grands courants.
Libre-pens�e, d�abord. Il peut para�tre singulier que je
consid�re comme une force de R�volution la libre-pens�e.
Elle a �t�, en effet, - j�en fais l�aveu et j�en suis tout
attrist� - tellement galvaud�e depuis vingt-cinq ans ! Elle
est tomb�e dans la salet� des trafics �lectoraux.
Elle a servi de tremplin � quantit� de profiteurs qui n�ont
song� qu�� faire fortune politique sur le dos de cette libre-pens�e.
Et une foule de nobles aspirations et de courants g�n�reux
ont �t� ainsi confisqu�s par des arrivistes et des
intrigants. La faiblesse, je dirai m�me l�impuissance de la libre
pens�e, provient de l�erreur fondamentale dans laquelle elle est
tomb�e. Elle a r�duit la lutte qu�elle se proposait de mener
� des petitesses et des mesquineries. On n�a vu dans la libre-pens�e
qu�une affirmation anti-religieuse, et surtout anti-cl�ricale et
anti-catholique. Je reconnais que cette faiblesse �tait un peu contenue
dans la nature m�me des choses. Le libre-penseur trouve toujours
en face de lui le repr�sentant de l��glise. C�est celui-ci
qui est le ma�tre, qui fait la loi, qui est �cout�
; c�est lui qui, tous les dimanches, monte en chaire et, du haut de cette
chaire, enseigne � ses ouailles ce qu�ils doivent penser, ce qu�ils
doivent faire. Il �tait naturel que contre cette puissance d��touffement
s��lev�t le mouvement de libre-pens�e. Mais le champ
d�action de la libre-pens�e aurait d� s��largir, s��lever.
Il n�en a rien �t�. La libre-pens�e a commis la faute
de ne pas comprendre et de ne pas vouloir comprendre que ce probl�me
auquel elle avait attach� son action et qui constituait en quelque
sorte la raison d��tre de son activit� devait �tre reli�
au probl�me social lui-m�me. Les libres-penseurs, se cantonnant
dans la lutte contre l��glise, n�ont pas aper�u que ce qui
fait la force de l��glise, en m�me temps que son danger au
point de vue social, c�est qu�elle est un des piliers qui soutiennent l��difice
social tout entier et que, d�s lors, il fallait s�attaquer, en m�me
temps qu�� ce pilier, � l��difice lui-m�me.
Les libres-penseurs n�ont pas compris que la pens�e ne peut �tre
libre qu�� la condition que l�homme lui-m�me soit libre. Ils
n�ont pas compris qu�on peut appliquer ici la parole du latin : Mens sana
in corpore sano, - un esprit sain dans un corps sain. On peut l�appliquer
ici avec une l�g�re modification de la mani�re suivante
: La pens�e libre dans un corps libre. C�est cette m�connaissance
de la v�rit� qui a �t� cause de la faiblesse
et de l�impuissance de la libre-pens�e.
Aujourd�hui, les id�es nouvelles p�n�trent partout.
Elles ont fait leur chemin du c�t� de la libre-pens�e
comme ailleurs. Voil� pourquoi quantit� de libres-penseurs
comprennent maintenant ce qu�ils n�avaient pas compris jusqu�alors. Les
libres-penseurs viennent � cette id�e que la pens�e
ne peut �tre libre qu�� la condition que le corps soit libre
�galement.
� cette vieille formule � la libre-pens�e �,
j�oppose la formule - qui n�est pas nouvelle, mais nouvelle en raison de
son opposition avec la pr�c�dente - � la pens�e
libre �. En math�matiques, vous le savez, on a coutume de
dire que les facteurs peuvent �tre intervertis sans que le produit
ou le total puisse �tre chang�. Trois et deux font cinq, comme
deux et trois font cinq. Six fois neuf ou neuf fois six font pareillement
cinquante-quatre. On pourrait croire, par cons�quent, que bonnet
blanc et blanc bonnet, c�est comme libre-pens�e et pens�e
libre. Ce serait une erreur. L�expression de libre-pens�e est mal
comprise, et peut-�tre m�me disqualifi�e. Voil�
pourquoi � la � libre pens�e �, formule d�hier,
j�oppose � la pens�e libre �, formule de demain.
Ainsi compris, le courant de la libre-pens�e, se rattachant au
probl�me social lui-m�me, pourrait �tre une force de
r�volution de grande valeur.
Une force autrement importante de r�volution, c�est le Parti
socialiste. Le Parti socialiste organise sur le terrain politique la masse
ouvri�re et ses amis. J�ajoute avec intention � ses amis �,
parce qu�il n�y a pas, dans le Parti socialiste, que des ouvriers. Le Parti
socialiste place le probl�me �conomique en t�te de
ses pr�occupations ; je dirai m�me que la doctrine socialiste
est avant tout une doctrine �conomique. Les socialistes savent,
en effet, que, dans le r�gime capitaliste, la situation �conomique
domine la situation politique, que les pouvoirs publics ne sont que l�expression
politique de la puissance �conomique de la classe bourgeoise. Ils
reconnaissent et d�clarent que le pouvoir n�est que l�installation
aux affaires publiques des mandataires, des charg�s d�affaires,
des ambassadeurs, des repr�sentants des puissances d�argent. Simplement,
le Parti socialiste dit : � Il y a deux organisations : une organisation
sp�cifiquement ouvri�re et, par cons�quent, sp�cifiquement
�conomique, c�est la Conf�d�ration G�n�rale
du Travail � ; il appartient donc au Parti socialiste de repr�senter,
dans le grand mouvement qui entra�ne l�humanit� vers des destin�es
nouvelles, l�effort politique � accomplir.
De m�me que le syndicalisme a pour but de mettre la main sur les
moyens de production et d��change, de m�me le Parti socialiste
a pour but de prendre possession, par tous les moyens, du Gouvernement,
de l��tat, des Pouvoirs publics.
J�ai connu il y a quelque trente-cinq ans - ce qui ne me fait pas jeune
- un parti socialiste qui �tait alors comme moi, plein d�ardeur,
plein de fougue. J�ai gard� quelque peu la mienne. H�las
! lui a perdu presque toute la sienne. A ce moment-l�, il n�y avait
pas de chapelles, on ne coupait pas des cheveux en quatre ; on combattait
l�organisation sociale, on voulait � tout prix se d�barrasser
du r�gime, et on �tait pris d�un espoir fou.
Le Parti socialiste �tait alors fougueusement. imp�tueusement
r�volutionnaire. Il �tait jeune. H�las ! il a bien
vieilli. Je pourrais indiquer comment, de jeune et r�volutionnaire
qu�il �tait il y a trente-cinq ans, il est devenu vieux et quelque
peu petit bourgeois. Mais je pr�f�re laisser la parole �
quelqu�un dont l�opinion vous para�tra d�autant plus impartiale qu�il
appartient lui-m�me au Parti socialiste. Voici un article tout r�cent
- du 20 janvier 1921 - de Victor M�ric, dans l�Humanit� :
� Le socialisme a �t� jeune. Il �tait jeune
lorsqu�il proclamait que les travailleurs n�ont pas de patrie et que la
force est la grande accoucheuse des soci�t�s. Il �tait
singuli�rement vivant et combatif lorsqu�il en appelait �
la violence insurrectionnelle, lorsqu�il conviait les masses, cependant
in�duqu�es et inorganis�es, � la conqu�te
imm�diate du Pouvoir. Il �tait terriblement ardent et batailleur
lorsqu�il proclamait la n�cessit� de l��mancipation
des travailleurs par eux-m�me et ce, affirmait Jules Guesde, par
tous les moyens, y compris les moyens l�gaux.
� ... Les ann�es ont coul�. Les cheveux ont blanchi
sur les cr�nes. Les barbes flamboyantes sont devenues de vieilles
barbes. Le socialisme fran�ais, qui �tait, � l�origine,
un socialisme de r�volution et d�opposition irr�ductible
�
la classe ennemie, n�adoptait les m�thodes �lectorales ou
parlementaires, comme nous les adoptions nous m�mes, que comme moyens
d�agitation et de propagande intensifi�e. Le socialisme fran�ais,
sous les esp�ces du guesdisme, du blanquisme, de l�allemanisme pr�conisait,
au sein des organisations, une discipline de fer et la loi des majorit�s.
Il pr�tendait tenir, sous son joug et sous sa volont�, les
�lus, d�l�gu�s par ses soins au parlement bourgeois.
Il affirmait la n�cessit� de la propagande antimilitariste,
et conscient de l�impossibilit� o� il se trouvait de transformer
l�galement l�ordre social pr�sent, justifiait le recours
aux moyens violents, les seuls efficaces. Il serait trop facile d�encombrer
les colonnes de ce journal avec des textes et de multiplier les citations.
Ceux qui proclament le contraire ignorent tout du socialisme ou abusent
effront�ment de la na�vet� de leurs auditeurs.
� Peu � peu, en vieillissant, en se d�veloppant,
le socialisme s�est adouci. En entrant au Parlement les militants les plus
s�rs se sont tout doucement g�t�s au contact des �
honorables coll�gues �. Insensiblement, ils en sont venus
� n�gliger leurs principes, � �dulcorer leurs
programmes, � ne prendre souci que de leurs int�r�ts
�lectoraux, � n�envisager les probl�mes que du point
de vue �triqu�, �troitement mesquin des combinaisons
parlementaires. En m�me temps, le socialisme s��panouissant,
attirait � lui toutes les ambitions malsaines qui ne visaient qu��
s�en servir. Les microbes bourgeois s�introduisaient dans l�organisme jusqu�alors
sain et vigoureux. Si bien que, sur le chemin des compromis et des reniements,
conduit par des chefs us�s et blanchis, le socialisme entrait, lentement,
en agonie. �
Il y a cinq jours seulement que cet article de Victor M�ric a
paru dans l�Humanit�. Vous voyez que je ne vais pas bien loin chercher
mes auteurs. Et j�aime mieux que ce que j�aurais dit ait �t�
non seulement dit, mais �crit par un membre du Parti, car la parole
improvis�e peut quelque fois d�passer la pens�e, tandis
que, lorsqu�on �crit, on peut ramener sa pens�e �
sa juste expression. C�est pourquoi j�ai pr�f�r� vous
lire cette citation en entier.
En 1914, le socialisme �tait arriv� - de l�aveu des socialistes
eux-m�mes, de Victor M�ric, de Rappoport et de tant d�autres
dont vous lisez les articles - � cette phase du patriotisme politique.
Son �tat de s�nilit� �tait d�j�
fort avanc�. La guerre est venue et ce n�est plus seulement la s�nilit�,
c�est en quelque sorte la mort du socialisme r�volutionnaire qui,
alors, a sonn�. Les principaux chefs du mouvement socialiste ont
accept� la th�se de la d�fense nationale et de l�union
sacr�e. Ils ont abandonn� le terrain de la lutte de classes,
pactis� avec le Pouvoir bourgeois. Ils sont entr�s dans les
conseils du Gouvernement. Le Parti socialiste a d�l�gu�
au pouvoir un certain nombre des siens, et des meilleurs, Guesde, Sembat,
Albert Thomas, puis, comme commissaires, c�est-�-dire comme sous-ministres,
Comp�re-Morel � l�Agriculture, Bouisson � la Marine,
etc. Le Parti socialiste s�est donc trouv� repr�sent�
officiellement dans un gouvernement de d�fense nationale, et, durant
la guerre, � part quelques tr�s rares et tr�s honorables
exceptions, les �lus du Parti socialiste ont vot� les cr�dits
en faveur de la guerre. C�est de l�histoire, de l�histoire que nous avons
v�cue, de l�histoire d�hier, qui est encore celle d�aujourd�hui.
Cela constitue, il faut le reconna�tre, - et je serai tout �
l�heure aussi s�v�re contre certains de mes amis qu��
l��gard des voisins, - une trahison v�ritable. Et cependant
le Parti socialiste, avant la guerre, avait d�clar� qu�il
�tait contre la guerre. Tout le monde a gard� le souvenir
des discours de ses chefs les plus qualifi�s ; de ses porte-parole
les plus connus qui, dans des manifestations populaires, prenaient, au
nom du Parti, l�engagement public et solennel de s�opposer � toute
d�claration de guerre ou, du moins, s�ils ne pouvaient emp�cher
la d�claration de guerre, de s�opposer � la mobilisation,
et, en tout cas et au pis aller, de tout faire pour abr�ger la dur�e
d�une guerre qu�ils n�auraient pu r�ussir � �viter.
Aucun de ces engagements n�a �t� tenu. C�est une constatation
que nous avons tous le regret de faire. A la rigueur, nous nous en consolerions
si nous nous trouvions en face d�hommes qui, apr�s avoir commis
une erreur, - c�est dans la nature humaine d�en commettre - reconnaissaient
celle-ci, s�ils avaient le courage de dire : � Nous nous sommes tromp�s,
nous avons �t� d�bord�s par les �v�nements,
entra�n�s par le courant, nous avons subi la fi�vre
g�n�rale ; la contagion s�est empar�e de nous, nous
n�avons pas su r�sister ; mais maintenant que nous sommes revenus
au calme, que nous pouvons, de sang-froid, �tudier les �v�nements,
les circonstances, les individus, nous reconnaissons que nous nous sommes
tromp�s. � S�ils avaient la loyaut� et le courage de
tenir un tel langage, peut-�tre pourrions-nous oublier leur trahison
d�hier. Ce qui fait que nous ne pouvons pas l�oublier, c�est qu�au contraire,
ils pers�v�rent dans leur erreur et d�clarent qu�ils
n�ont rien � renier de ce qu�ils ont fait hier, et que, dans les
m�mes circonstances, demain ils le referaient encore.
Par bonheur, camarades, la R�volution russe est venue. Elle nous
a apport�, de loin, un air plus pur, un souffle r�volutionnaire
puissant. Franchissant les quelques milliers de kilom�tres qui nous
s�parent d�elle, la R�volution russe nous a apport�
sa voix, sa voix forte, m�le, �nergique, r�solue. Elle
a cr�� dans notre pays, et surtout au sein du Parti socialiste,
un courant nouveau ; ou plut�t, elle a rappel� le Parti socialiste
� la puret� de ses origines. Et nous assistons, heureux,
- je vous prie de le croire - tr�s heureux, au mouvement de redressement
qui s�op�re au sein du Parti.
Expropriation politique et �conomique de la classe bourgeoise,
premier point. Socialisation des moyens de production, de transport et
d��change, deuxi�me point. Action nationale et internationale
des travailleurs, troisi�me point : voil� tout le socialisme.
Et je m�y connais : il y a assez longtemps que j��tudie le socialisme
et le mouvement socialiste pour �tre s�r que ce que je dis
n�est pas h�r�siarque, h�t�rodoxe, mais bien
orthodoxe. C�est la v�rit� m�me, la v�rit�
fondamentale du socialisme, tout son programme est contenu dans ces trois
points qu�il a trop longtemps oubli�s et auxquels il revient. Et
je vous assure encore une fois que je suis le premier � saluer avec
une joie tr�s grande, tr�s sinc�re, tr�s profonde
ce retour � la puret� originelle du Socialisme.
Seulement, on a beau �tre l�ami de quelqu�un, je consid�re
que la meilleure fa�on de lui prouver cette amiti�, c�est
de lui dire nettement, franchement ce qu�on pense. Ce n�est pas de fermer
les yeux sur les d�fauts de cet ami, sur les erreurs et les crimes
que peut commettre cet ami. Ce n�est qu�en lui parlant en toute franchise
qu�on peut lui prouver r�ellement la sinc�rit� de
son attachement. L�amiti� �clair�e, r�fl�chie,
loyale et franche consiste � lui dire : � Tu vas commettre
telle ou telle faute � ou : � tu as commis telle ou telle erreur.
C�est par amiti� que je te donne mon avis ; je te mets sur tes gardes,
et, en cela, je me montre bien mieux ton ami que si, sachant que tu cours
un danger et t�engages dans une mauvaise voie, je n�avais pas le courage
de te le signaler. �
Eh bien ! Camarades affili�s � la troisi�me Internationale,
� l�Internationale de Moscou, je vous dis : Prenez garde ! Je vous
signale un �cueil ; cet �cueil, le voici :
Vous reconnaissez que la mort de la deuxi�me Internationale est
due � deux causes : 1� le r�formisme ; 2� le minist�rialisme.
Ce sont l� les deux fautes que vous avez constat�es vous-m�mes
publiquement et sur lesquelles l�Internationale de Moscou s�est dix fois,
vingt fois, cent fois nettement exprim�e.
Or, ces deux maladies qui ont tu� la deuxi�me Internationale
: r�formisme et minist�rialisme, ne sont que la cons�quence,
la suite, le prolongement d�une autre maladie : le parlementarisme.
Je dis � nos amis de la troisi�me Internationale : prenez
garde ! Si vous ne voulez pas que votre troisi�me Internationale
tombe dans les m�mes erreurs que la deuxi�me, si vous ne voulez
pas vous engager dans un chemin qui vous m�nerait � la m�me
faillite, si vous ne voulez pas souffrir un jour, et peut-�tre dans
un avenir plus rapproch� qu�on ne croit, de ces deux maladies, fuyez-en
la cause g�n�ratrice, c�est-�-dire le parlementarisme.
Quittez la Chambre et ne tentez plus d�y p�n�trer.
Accomplissez ce beau geste. Vous �tes douze au Parlement. Que
ferez-vous ? De temps en temps, parleront Cachin, Vailllant-Couturier,
Alexandre Blanc, Aussoleil, Berthon, Renaud, - je ne puis les citer tous
- chacun d�eux est capable de faire un discours, de pr�senter un
amendement, de d�poser une proposition, de lire une d�claration
; de temps en temps, ils interviendront. Que feront-ils ? Rien ! Rien !
Et cependant, par leur pr�sence au Parlement, ils feront croire
aux militants, aux milliers de bons militants qui suivent que l�espoir
dans la r�volution, c�est-�-dire dans un soul�vement
des masses contre le r�gime �tabli, peut �tre fond�
en partie au moins sur le pouvoir d�en haut, c�est � dire sur l�action
parlementaire.
Ils d�tourneront ainsi de l�action fertile des foules les �nergies
qui se consacreront � l�action st�rile du parlementarisme.
Amis, faites donc ce beau geste. Crachez votre d�mission �
la figure de tous vos coll�gues. Faites claquer les portes. Puis,
r�pandez-vous dans le pays. Allez partout dire pourquoi vous avez
fui cette atmosph�re empest�e du Parlement. Faites sentir
que votre place est avec les foules, avec ceux qui souffrent, puisque vous
avez la noble mission de les lib�rer et que vous serez toujours
en opposition irr�ductible avec le Pouvoir que vous ne voulez partager
� aucun degr�. Vous vous trouverez ainsi sur votre v�ritable
terrain : le terrain de la lutte des classes. Vous affirmerez d�une fa�on
rigoureuse la n�cessit� d�une action r�volutionnaire
violente, brutale et vous inspirerez confiance � tous par la noblesse
de votre d�sint�ressement et la puret� de vos intentions.
Il ne se glissera pas alors parmi vous des �l�ments malsains,
sorte de vers rongeurs qui p�n�trent dans le fruit et le
pourrissent ; enfin, vous deviendrez ainsi une v�ritable et puissante
force de r�volution.
Une autre force consid�rable de r�volution, c�est le Syndicalisme.
Le syndicalisme groupe la classe ouvri�re sur le terrain purement,
strictement, sp�cifiquement �conomique.
Le syndicalisme a un avantage tout particulier et qui lui est propre
: il est un groupement naturel, et que je qualifierai en quelque sorte
d�instinctif. Groupement constitu� non par des �l�ments
h�t�rog�nes, mais, au contraire, par des �l�ments
homog�nes. Il n�y a, au sein du syndicalisme, que des �l�ments
ouvriers, des salari�s, des hommes dont la vie d�pend ou
d�un patron, ou d�un directeur, ou d�une administration, et qui, par cons�quent,
appartiennent v�ritablement par leur situation, par leur labeur
de tous les jours � la classe ouvri�re. Il y a un avantage
tr�s sp�cial dans ce fait que le syndicalisme est un groupement
naturel, instinctif, homog�ne, Quand des animaux - et nous ne sommes
que des animaux ayant la pr�tention d��tre des animaux sup�rieurs,
mais je ne suis pas bien s�r que cette pr�tention soit justifi�e,
- quand des animaux sont menac�s d�un danger, ils se rapprochent
les uns des autres. Ils n�ont pas besoin de se donner le mot. Il n�est
pas n�cessaire, comme en cas de guerre dans notre civilisation,
de sonner la trompette et de battre le tambour pour que les animaux se
rapprochent. Il suffit que l�ennemi soit l� et alors, imm�diatement,
toutes les fourmis, toutes les abeilles, tous les oiseaux qui font partie
de la m�me race, de la m�me esp�ce, de la m�me
famille, qui vivent dans le m�me milieu, sentant un danger les menacer,
tous se rapprochent, s�unissent, et de leur faiblesse ainsi additionn�e
sort une force de r�sistance et de d�fense incalculable.
Le syndicalisme est ce groupement naturel, c�est l�association instinctive
contre l�ennemi qui est, en l�esp�ce, le patron, l�exploiteur, le
capitaliste, de tous ceux qui souffrent du patronat, de l�exploitation,
du capitalisme.
Le syndicalisme est r�gi par la l�gislation de 1884, dont
l�auteur est Waldeck-Rousseau. Ne croyez pas cependant que les groupements
syndicalistes et corporatifs datent de cette �poque. Ils lui �taient
bien ant�rieurs, et, ici comme toujours, le l�gislateur s�est
born� tout simplement � reconna�tre, � enregistrer
afin de le r�glementer, de le canaliser, de le tenir en quelque
sorte sous sa d�pendance, sous sa domination, un mouvement qui existait
d�j�.
Seulement, jusqu�alors, le mouvement ouvrier �tait absolument
corporatif ; chaque corporation avait des revendications sp�ciales,
concernant ses conditions de travail, ses coutumes, suivant les lieux ou
s�exer�ait le travail ou l�industrie. On s�occupait fort peu du
voisin.
Pelloutier est venu. Il a rendu au syndicalisme
ce service inappr�ciable, dont la classe ouvri�re doit garder
� Pelloutier et � ceux qui ont continu� son �uvre
une reconnaissance immuable ; il est venu apporter au syndicalisme une
doctrine, une organisation, une m�thode.
La doctrine ?
Il a dit aux ouvriers : � Vous n��tes les uns et les autres
qu�une parcelle d�un grand tout. � Il a dit aux corporations : �
Vous n��tes les unes et les autres que des cellules s�agglom�rant
autour d�un noyau, lequel, � son tour, s�agglom�re �
d�autres noyaux. Vous �tes tous de la m�me famille ; la famille
des travailleurs. Quel que soit l�outil que manie votre main, quel que
soit le lieu dans lequel vous exerciez votre profession, quels que soient
le patron, la soci�t� pour lesquels vous travaillez, vous
�tes fr�res ; vous souffrez tous des m�mes douleurs,
vous �tes courb�s les uns et les autres sous les m�mes
humiliations, vous �tes tous victimes de la m�me exploitation,
vous �tes vou�s les uns et les autres aux m�mes incertitudes
du lendemain, � une vieillesse avilie par la mis�re, la pauvret�,
les privations. Si vous �tes unis dans la d�tresse, vous devez
�tre �galement unis dans l�effort pour vous lib�rer
tous ensemble. � Telle a �t� la doctrine puissante
de Pelloutier.
L�organisation ?
Pelloutier a apport� �galement au syndicalisme une organisation
bas�e sur le f�d�ralisme. C�est d�en bas que doivent
venir la pouss�e, l�impulsion, l��nergie, le stimulant. Ce
qui est en haut n�est destin� qu�� ex�cuter les volont�s
d�en bas, qu�� enregistrer celles-ci, � en assurer l�ex�cution
et le d�veloppement ; � tout instant et jusqu�� ce
qu�elle devienne ma�tresse de ses destin�es d�une fa�on
compl�te, la classe ouvri�re peut rectifier son tir, changer
sa position, indiquer de nouveau ce qu�elle veut en s�inspirant des circonstances,
modifier sa mani�re de voir, sa tactique et ses moyens, et tout
cela, � l�aide d�un m�canisme souple et libre. En bas, tout
le pouvoir : inspiration, impulsion. En haut, au contraire, non pas des
chefs qui ordonnent, mais simplement des agents d�ex�cution qui
administrent.
La m�thode ?
Pelloutier a enfin apport� au syndicalisme cette m�thode
qui se r�sume en deux mots : action directe.
Qu�est-ce � dire ? Le commun des mortels pense que l�action directe
est celle qui se manifeste par le coup de poing et la chaussette �
clous. C�est possible, cela arrive, mais ce n�est pas toute l�action directe.
On entend par action directe l�action qui s�exerce sans intervention, sans
interposition entre celui qui attaque et celui qui se d�fend...
Je suis aux prises avec quelqu�un, je donne des coups, j�en re�ois,
je pratique l�action directe contre celui qui, dans de telles circonstances,
me fait vis-�-vis. Mais voici qu�arrive un troisi�me ou un
quatri�me individu qui se jettent entre nous deux, se mettent, soit
avec l�un, soit avec l�autre, ou bien encore contre nous deux, alors il
n�y a plus action directe puisqu�il y a intervention.
L�action directe de la classe ouvri�re est celle que la classe
ouvri�re exerce directement, elle-m�me, elle seule, par la
pression qu�elle peut exercer sur les pouvoirs publics quand il s�agit
de choses touchant plus particuli�rement � la l�gislation
ou � la politique, ou bien contre le patronat quand il s�agit de
revendications ayant un caract�re pr�cis et restant sur le
terrain purement �conomique ; c�est l�action directe du prol�tariat
contre son ennemi de classe.
Sous l�influence de Pelloutier et de ses continuateurs, sous leur pression
constante, gr�ce � leur activit�, le syndicalisme devint,
pendant les quelques ann�es qui pr�c�d�rent
la guerre, une force de r�volution de premier ordre, tant par le
nombre croissant des syndiqu�s que par la solidit� de ses
assises, l�esprit qui animait ses militants et les m�thodes qu�ils
pratiquaient.
La guerre est venue, h�las ! Ce que j�ai dit tout � l�heure
des chefs socialistes trouve ici malheureusement sa place en ce qui concerne
les chefs syndicalistes.
Il y eut l� aussi, par bonheur, quelques exceptions ; quelques
hommes qui sauv�rent, en quelque sorte, l�honneur du syndicalisme
menac� par la d�fection de ses chefs.
Aujourd�hui, il r�gne dans le syndicalisme tant de confusion
et d�obscurit� que l�on peut compter le nombre de ceux qui savent
tr�s exactement ce qu�est la C.G.T.
Il y faudrait consacrer toute une conf�rence et vous pensez bien
que ce soir je ne pourrai pas le faire.
Cependant, il y a ici un nombre si consid�rable de travailleurs
que, si j�ouvre une parenth�se de cinq minutes sur ce sujet, ce
ne sera peut-�tre pas inutile.
On m�a demand� souvent : Si vous aviez � d�finir
le syndicalisme, quelle serait votre d�finition ?
Voici celle que je vous propose ; elle �claire assez bien la
situation, et, en m�me temps, elle pr�c�de logiquement
les autres d�veloppements qu�il me reste � vous fournir sur
cette force de r�volution qu�est le syndicalisme :
� Le syndicalisme, c�est le mouvement de la classe ouvri�re
en marche vers son affranchissement total par la suppression du salariat.
�
� ... Le mouvement �, c�est-�-dire l�action, quelque
chose comme la vie qui ne s�arr�te jamais, quelque chose d�essentiellement
actif ; � le mouvement �, voil� le caract�re
du syndicalisme.
Mais, mouvement de qui ? Mouvement � de la classe ouvri�re
�. C�est un mouvement dont les �l�ments constitutifs
nous sont nettement indiqu�s. Ils sont d�finis et limit�s.
C�est le mouvement de la classe ouvri�re, par cons�quent,
dirig� contre ceux qui ne font pas partie de cette classe. C�est
le mouvement des travailleurs, des prol�taires, des salari�s,
de cette sorte de groupement naturel, instinctif, dont je parlais tout
� l�heure, et qui n�admet dans son sein que les hommes et les femmes
appartenant pour ainsi dire � la m�me famille, la famille
des exploit�s. C�est donc un mouvement de classe, le mouvement de
la classe ouvri�re, en opposition avec la classe capitaliste.
Je continue : � ... En marche vers son �mancipation totale,
vers son affranchissement total �. � �mancipation ?
�, � Affranchissement ? � Mais si la classe ouvri�re
est en marche vers son �mancipation, c�est qu�elle n�est pas �mancip�e.
Si elle est en marche vers son affranchissement, c�est qu�elle n�est pas
affranchie. Et si elle n�est ni �mancip�e, ni affranchie,
c�est qu�elle est esclave. Elle est en �tat d�esclavage, non plus
sous la force inhumaine de cet esclavage antique qui faisait de l�esclave
le bien et la chose de son ma�tre, ni sous cette forme adoucie du
servage qui attachait le serf � la gl�be, mais sous la forme
d�tourn�e, hypocrite du salariat qui semble laisser libre
le salari�, mais qui le condamne cependant au travail forc�,
parce qu�il ne peut vivre qu�� condition de manger, qu�il ne peut
manger qu�� condition de travailler, et qu�il ne peut travailler
qu�� condition de trouver un ma�tre qui l�emploie.
� �mancipation totale �, ai-je dit. Il ne s�agit
pas, en effet, d��manciper seulement une aristocratie ouvri�re,
une minorit� de travailleurs, mais la totalit� des travailleurs
; pas davantage, il ne s�agit d�une lib�ration partielle ou incompl�te,
mais d�un affranchissement int�gral, absolu, total.
Et enfin : � Par la suppression du salariat. � Quel est
le moyen pour le travail de se racheter, de se lib�rer ? C�est de
supprimer le salariat, et par cons�quent aussi le patronat. L�un
n�est que la cons�quence de l�autre. Ainsi le mouvement syndical
appara�t comme nettement r�volutionnaire. Peut-on trouver
une conception �conomique plus r�volutionnaire que celle
de la suppression du salariat ? Non, puisque toute l�organisation �conomique
actuelle repose sur le profit illicite, et j�entends par l� injuste,
que le patron pr�l�ve sur le travail de l�ouvrier qu�il ne
paye pas suffisamment.
Je ne dis pas que la suppression du salariat soit tout le probl�me
et toute la r�volution. Il n�est pas moins vrai que cette suppression
du salariat et du patronat est la base m�me, l�assise indispensable
d�un mouvement de r�volution, et de r�volution digne de ce
nom.
Alors, nous nous trouvons en pr�sence et en possession d�une
d�finition compl�te, claire, exacte : � Le syndicalisme,
c�est le mouvement de la classe ouvri�re en marche vers son �mancipation
totale par la suppression du salariat. �
� Le mouvement �, voil� le caract�re, �
De la classe ouvri�re �, voil� l��l�ment
constitutif. � Vers son �mancipation totale �, voil�
le but. � Par la suppression du salariat �, voil� le
moyen.
En r�sum�, le syndicalisme est donc une action engag�e
sur le terrain de la lutte des classes, une action qui doit �tre
directe, parce que les ouvriers doivent trouver en eux-m�mes la force
qui les inspire et les anime, et ne doivent pas rechercher ailleurs l�appui
qu�ils doivent trouver dans leurs seuls moyens. Enfin, c�est un mouvement
de r�volution puisqu�il a pour objet de mettre fin au r�gime
pr�sent dont sont b�n�ficiaires les capitalistes.
Ainsi con�u et pratiqu�, quelle force de r�volution
pourrait �tre le syndicalisme ! Ici comme dans le Parti socialiste,
nous assistons �galement � un effort de bonne volont�
accompli par un certain nombre d�hommes qui ont pris la r�solution
de faire retour au syndicalisme d�avant-guerre, de revenir au syndicalisme
lutte de classes, au syndicalisme d�action directe, au syndicalisme r�volutionnaire
d�autrefois.
Ici encore, je dis : Bravo ! J�assiste avec une joie tr�s grande,
tr�s sinc�re, tr�s profonde - je vous l�assure - �
ce mouvement de redressement ; et dans la faible mesure de mes moyens je
suis tout pr�t � donner mon appui, si tant est qu�il puisse
avoir quelque utilit�, � ceux qui font effort dans ce sens.
Seulement, je me permettrai de leur donner un conseil pour les pr�server
de certains dangers. Il ne s�agit pas, dans un mouvement aussi vaste que
le syndicalisme, de modifier le personnel, de changer purement et simplement
les hommes. Si vous changez seulement les hommes, vous n�aurez rien fait.
Ce sont les m�thodes qui doivent �tre chang�es. Si
la machine grince, si elle ne fonctionne pas bien, si elle ne se dirige
pas vers le but � atteindre ; si elle ne r�alise pas ce qu�elle
doit r�aliser, il faut voir d�o� vient ce d�faut de
la machine, afin d�y apporter le rem�de n�cessaire, indispensable.
Ce n�est pas dans les hommes que r�side le vice du syndicalisme.
Aujourd�hui, le syndicalisme est devenu une machine puissante et, en raison
m�me de cette puissance formidable, il a pris un caract�re
massif, lourd, pesant. Il souffre d�un centralisme qui l��loigne
de la base f�d�raliste que Pelloutier et ses continuateurs
lui avaient donn�e. Ce centralisme n�cessite une arm�e
formidable de fonctionnaires. Et voyez comme parfois la langue suffit �
indiquer tout une situation : on les appelle des � permanents �,
ce qui veut dire qu�ils sont l� en permanence et s�y incrustent
si longtemps qu�on ne peut plus parvenir � les changer.
Les m�mes personnes exercent les m�mes fonctions pendant
des ann�es et des ann�es. Je ne fais pas le proc�s
des personnes puisque j�ai eu soin de vous dire tout � l�heure que
si vous changiez celles-ci tout en conservant les m�mes m�thodes
vous n�auriez rien fait. C�est dire, par cons�quent, que je n�en
veux pas particuli�rement aux permanents actuels ; le rem�de
ne consiste pas � remplacer ceux qui y sont par d�autres qui s�y
immobiliseraient et s�y incrusteraient � leur tour. Je signale seulement
ce danger qu�il y a dans le centralisme qui n�cessite une arm�e
formidable de fonctionnaires constituant une mani�re d��tat
dans l��tat, et qui met au pouvoir de quelques individus, qu�on
le veuille ou non, tous les ressorts puissants de cette organisation magnifique
que pourrait �tre la C. G. T. Ils ont entre leurs mains les pouvoirs
� la fois les plus absolus et les plus �tendus. Centralisme,
fonctionnarisme qui en d�coule, tel est le premier vice du syndicalisme
actuel. Et comme tout se tient, tout s�encha�ne, le second provient
du premier : c�est le s�jour trop prolong� des m�mes
personnes dans les m�mes fonctions, des m�mes hommes dans l�accomplissement
du m�me mandat. Je trouve qu�il y a l� quelque chose de grave
dans ses cons�quences. Les permanents qui, depuis cinq ans, dix
ans - nous en connaissons m�me qui ont plus que �a de fonction
- s�immobilisent dans leurs fonctions, finissent par perdre le contact
avec la foule, par n�avoir plus le sentiment, la sensation qu�ils font
partie du prol�tariat, qu�ils �taient hier � l�atelier
et que demain ils y retourneront. Quand ils sont rest�s cinq ans,
dix ans dans la m�me fonction, ils sont devenus, en quelque sorte,
bureaucrates, fonctionnaires de la C.G.T., mais n�allant pas au �
boulot �. Leurs mains finissent par devenir blanches ; ne manipulant
plus l�outil, ils ne connaissent plus les vicissitudes des travailleurs
; ils n�appr�hendent pas, le samedi venu, le cong� que peut-�tre
on leur donnera. Ils peuvent laisser passer le ch�mage, leur traitement
continue, ils mangent quand m�me. Ils sont en quelque sorte une aristocratie
ouvri�re... (Interruption : mais lesquels qu�on mettra ?) (sic.)
Voici un camarade qui me demande : � Qui mettra-t-on �
leur place ? � Si vous deviez tous ne pas m��couter plus attentivement
et ne pas me comprendre mieux que ce camarade, il vaudrait mieux r�ellement
que je cessasse de parler. J�ai d�j� dit et r�p�t�
qu�il ne s�agit pas seulement de changer les hommes et que si vous changez
purement et simplement le personne !, sans transformer et modifier les
statuts, vous n�aurez rien fait. Il n�y a donc que cela qui vous turlupine
et vous d�sirez savoir, qui sera permanent demain aux lieu et place
de qui l�est aujourd�hui ? Moi, je m�en moque. Et je dis que si ceux qui
d�tiennent un mandat ou exercent une fonction parce qu�ils ont la
confiance de leurs camarades, soit en raison de leur comp�tence,
soit parce qu�ils sont actifs, soit parce qu�ils ont des aptitudes particuli�res,
�taient oblig�s de renoncer � ce mandat ou d�abandonner
cette fonction au bout d�un temps d�termin� - un an, dix-huit
mois ou deux ans, par exemple - j�indique la chose, c�est � vous
de la rendre pratique ; il est bien �vident qu�alors vous n�auriez
pas cette arm�e de permanents dont je parlais tout � l�heure
qui finissent par n��tre plus des ouvriers, ou en tout cas par l��tre
moins. Il y a l� pour eux une situation de tout repos. Une fois
qu�ils y sont, ils ne tiennent pas aux mouvements de gr�ves, aux
conflits avec les patrons. Pas d�histoires, mais une existence paisible
pour eux. Et vous en �tes victimes par r�percussion. Une expression
populaire a bien caract�ris� la chose en les comparant �
des rats � l�int�rieur d�un fromage.
Syndicalistes, revenez � la pratique loyale et constante du f�d�ralisme
; et puis, assignez un terme au mandat de vos fonctionnaires. Alors, vous
aurez un mouvement syndicaliste souple, vivant, combatif, toujours jeune,
les fonctionnaires fussent-ils vieux, parce que se seront de jeunes secr�taires,
de jeunes fonctionnaires, vieux peut-�tre par l��ge, mais jeunes
dans leur fonction, vieux peut-�tre par l�exp�rience acquise,
mais jeunes dans l�exercice de leur mandat. Vous aurez alors moins d��l�ments
douteux et vous donnerez au syndicalisme une force de r�volution
incomparable.
Autre force de r�volution : le Coop�ratisme.
Quand on examine de quelle fa�on fonctionnent la plupart des
coop�ratives, on a quelque peine � s�imaginer que le coop�ratisme
puisse �tre une force de r�volution appr�ciable ; et
cependant, au m�me titre que le syndicalisme, vous m�entendez, la
coop�ration pourrait �tre une force de r�volution incalculable.
Au m�me titre ? Pourquoi ? Parce que la coop�ration a pour
objet de grouper le monde ouvrier sur le terrain de la consommation, comme
le syndicalisme a pour objet de grouper la classe ouvri�re sur le
terrain de la production.
Travailleurs, vous n��tes pas seulement des producteurs, - et
en ce moment m�me, il y en a pas mal d�entre vous qui, frapp�s
par le ch�mage, ne peuvent pas produire, - mais vous �tes avant
tout, toujours et n�cessairement des consommateurs. Comprenez-vous
bien l�importance qu�il y a de vous grouper sur ce terrain-l�, comme
il y a une �norme importance de vous grouper sur le terrain de la
production ? Eh bien ! c�est pr�cis�ment le r�le de
la coop�ration.
Les b�n�fices de la production vont au patronat ; or,
le syndicalisme a pour objet de supprimer le patronat. Les b�n�fices
de la consommation vont au commerce, � tous les interm�diaires,
� tous ces rongeurs qui s�interposent entre le producteur et le
consommateur ; le coop�ratisme a et doit avoir pour but la suppression
des interm�diaires ruineux.
La classe ouvri�re est grug�e, exploit�e, spoli�e
de toutes fa�ons. L�ouvrier est, en effet, contribuable, il est
locataire, il est producteur et il est consommateur. Comme contribuable,
il est pressur� par l�imp�t, de plus en plus lourd, de plus
en plus �crasant ; comme locataire, il est exploit� par la
rapacit� des vautours ; comme producteur, il est grug� par
l��pret� au gain du patron ; comme consommateur, il est vol�
par le mercantilisme et les interm�diaires. Comment voulez-vous
que la classe ouvri�re trouve de quoi se nourrir, lorsqu�elle est
oblig�e tout d�abord de gorger tous les voleurs dont je viens de
parler ? Comment voulez-vous que la classe ouvri�re puisse �conomiser
et s�enrichir, lorsqu�elle est oblig�e tout d�abord de gaver et
d�enrichir les milliers et les milliers de parasites dont il est question
?
On raconte, camarades (et ce sont l�, en France du moins, les
d�buts de la coop�ration), on raconte la petite histoire
suivante :
Un jour, se trouvant � Paris, Fourier (je crois que c��tait
Fourier, mais je n�en suis pas absolument s�r ; en tout cas, si ce
n��tait pas lui, c��tait un autre, la chose n�a pas autrement
d�importance), Fourier, dis-je, se trouvant � Paris et ayant besoin
de manger, entre dans un restaurant. Il y mange sobrement : c��tait
un homme frugal. Arriv� au dessert, il demande une pomme ; on lui
en apporte une et quand sonne le � quart d�heure de Rabelais �,
c�est-�-dire quand on lui pr�sente la note � payer,
il voit qu�on lui a compt� 25 centimes pour sa pomme (aujourd�hui,
c�est beaucoup plus cher !) � Vingt-cinq centimes une pomme ! �
s��crie-t-il, � et dans mon pays on ne les ramasse m�me
pas... � Mais en r�fl�chissant ensuite, il se dit :
� Mais, cette pomme n�est pas venue ici toute seule, on l�y a apport�e
; elle a d� vraisemblablement �tre achet�e �
un marchand de demi-gros, car ce n�est certainement pas le restaurateur
qui l�a achet�e directement. Ce marchand de demi-gros l�a achet�e
lui-m�me � un marchand de gros, lequel l�a lui-m�me
achet�e d�un commissionnaire des Halles qui, lui, l�aura fait venir
en provenance directe... Je ne suis donc plus surpris que je paie cinq
sous ma pomme : il s�est trouv� quatre ou cinq flibustiers qui ont
touch� qui 2, qui 3, qui 5 centimes sur le prix de cette pomme et
voil� pourquoi, au lieu de la payer un sou, qui est sa valeur r�elle,
je la paie cinq sous. C�est fantastique ! �
Alors l�id�e lui vint qu�il y aurait � supprimer toute
cette masse de parasites qui servent d�interm�diaires entre le producteur
et le consommateur. C�est cette id�e, camarades, qui est �
la base de l�id�e coop�rative.
Les coop�ratives ont pour objet de se procurer directement au
profit de leurs soci�taires ou de ceux qui ach�tent chez
eux, les produits dont cette client�le a besoin, sans faire supporter
� ces produits les b�n�fices que r�alisent
d�ordinaire tous ceux qui servent d�interm�diaires, depuis le marchand
de gros jusqu�au petit d�taillant, en passant par la foule des courtiers
et des commissionnaires, - et vous savez combien tout ce monde-l�
est nombreux.
Vous voyez, camarades, qu�il y a l� une pens�e qui, mise
� profit, et dans un esprit de transformation sociale et non pas
seulement dans un esprit d��conomie ou de lucre, pourrait devenir
le point de d�part d�une force de r�volution... Malheureusement,
avec leur succ�s (car les coop�ratives ont commenc�
� conna�tre la prosp�rit� et le succ�s),
l��tat d�esprit des coop�rateurs n�est plus rest�
le m�me. Aujourd�hui, c�est cette machine puissante qu�on appelle
le Magasin de Gros, qui fait 140 ou 150 millions d�affaires par an ; qui
a une organisation formidable et dont les b�n�fices s��l�vent
chaque ann�e � des dizaines de millions ! Il y a, tout autour,
un nombre plus ou moins �lev� de personnes qui sont attach�es
� la prosp�rit� commerciale (disons le mot) de cet
�tablissement ; de telle sorte que l�esprit de r�volution,
l�esprit de transformation sociale qui aurait d� diriger les initiateurs
de ce mouvement et leurs continuateurs, cet esprit a presque totalement
disparu. Les pratiques sont devenues d�fectueuses et, de r�volutionnaire,
l�esprit des coop�rateurs est devenu, h�las ! � petit-bourgeois
�.
Ici, j�indique le rem�de : Je suis l�adversaire de ce qu�on appelle
la � ristourne � ou � boni ristourn� �.
Vous savez en quoi il consiste : � la fin de chaque ann�e,
de chaque exercice, on �tablit les comptes, on les arr�te,
on fait la balance et on voit les profits faits. Ces profits sont, par
exemple, de 10, 12, 20 %. On en attribue une part aux soci�taires
ou clients de la coop�rative, � titre de remboursement, de
boni ristourn� ou de trop per�u. Le reste est affect�
aux frais g�n�raux, au paiement du personnel, au fonds de
r�serve et, enfin, � l�extension de l�affaire. Eh bien, je
suis oppos� � la ristourne du boni, et voici pourquoi j�en
suis l�adversaire :
La perspective de ce boni, la n�cessit� d�en attribuer
une partie aux soci�taires et de montrer ainsi qu�on sait faire
ses affaires, cette n�cessit� entra�ne la r�alisation
de gros b�n�fices et, naturellement, sous cette forme, la
coop�rative fait retour au commerce, le commerce consistant �
acheter le meilleur march� possible, pour revendre le plus cher
possible. Une soci�t� coop�rative qui a le d�sir
de ristourner � ses soci�taires un b�n�fice
appr�ciable est oblig�e de r�aliser des b�n�fices
s�rieux et, tout naturellement, elle fait retour, sans le vouloir,
instinctivement, aux habitudes commerciales et aux pratiques du mercantilisme.
De plus, cette ristourne, ce boni ristourn� stimule l�amour du
gain chez le soci�taire, entretient chez lui le d�sir de
voir arriver l��poque o� il touchera son boni et entretient,
par cons�quent, chez lui aussi l�esprit de conservation sociale.
En outre, ces distributions de boni entra�nent une lourde comptabilit�,
et pour tenir cette comptabilit� il faut des employ�s nombreux,
un personnel consid�rable, de l� aggravation des charges.
Le boni oblige � maintenir les prix commerciaux : on vend �
peu pr�s comme le voisin, comme le commer�ant d��
c�t�, seulement on dit � la client�le des soci�taires
: � Ici, vous ne trouverez pas imm�diatement une �conomie
quelconque � venir acheter ce dont vous avez besoin chez nous, mais
� la fin de l�ann�e, vous retrouverez, sous forme de boni
qui vous sera ristourn�, une partie des b�n�fices
que nous aurons r�alis�s. �
Telles sont les raisons pour lesquelles je suis contre le boni ristourn�.
Et cependant je suis d�avis de maintenir un �cart l�ger entre
le prix de revient et le prix de vente, constituant un b�n�fice
brut sur lequel doivent �tre pr�lev�s les frais g�n�raux,
les r�serves � constituer et la mise � ex�cution
des projets d�extension de l�affaire m�me. Le reste serait attribu�
aux �uvres sociales que doivent soutenir les coop�ratives.
Quand je songe qu�� Paris, ou dans la r�gion parisienne,
c�est par millions, - vous entendez : c�est par millions, - que se chiffrent
les b�n�fices r�alis�s par les entreprises
coop�ratives !... Remarquez que je trouve tout naturel que ceux
qui travaillent dans la coop�rative vivent de cette coop�rative
: ils y consacrent leur temps, leur activit�, leur savoir, il est
donc parfaitement normal qu�ils en vive. Mais, cela �tant, et tout
se passant convenablement et raisonnablement, vous voyez d�ici, avec les
millions r�alis�s chaque ann�e dans la r�gion
parisienne, quelles �uvres sociales admirables on pourrait faire ! O�
sont-elles les �uvres ou bien cr��es ou bien soutenues par
le mouvement coop�ratif ?...
Je sais bien que, de ci de l�, quelques grandes coop�ratives
donnent quelques centaines ou quelques milliers de francs � ces
�uvres, mais y a-t-il, de ce c�t�, un effort comparable �
celui qui pourrait, qui devrait �tre r�alis� ? Quel
effort puissant d��ducation pourrait �tre accompli surtout
en faveur de la femme et de l�enfant, qu�on pourrait int�resser
ainsi au mouvement r�volutionnaire : f�tes donn�es,
�coles fond�es, colonies scolaires, �coles de vacances,
etc. Que de bien serait fait et quelle mentalit� on pourrait faire
p�n�trer dans ces masses qui viennent l� simplement
pour acheter et qui sont oblig�es d�y venir.
Je signale en passant cette id�e. Elle n�est pas de moi : il
y a longtemps qu�elle court les rues et qu�on la laisse courir... Il faudrait
l�arr�ter au passage et en tirer parti. Alors, p�n�tr�e
d�un esprit nouveau, renon�ant aux pratiques d�fectueuses,
s��loignant de plus en plus de l�esprit commercial, la coop�ration
pourrait devenir, elle aussi, une sorte de pendant au syndicalisme et une
force de r�volution puissante.
Et voici que j�arrive � la derni�re des forces de R�volution
que je veux �tudier : l�Anarchisme.
C�est, selon moi, la force de r�volution par excellence, la force
de r�volution incomparable.
J�entends bien qu�on va me dire : � Monsieur Josse, vous �tes
orf�vre ! Ce n�est pas �tonnant que vous vantiez votre marchandise,
c�est-�-dire l�anarchisme, puisque vous �tes anarchiste. C�est
tout naturel ! �
Eh ! oui, c�est tout naturel. Mais si je ne croyais pas que l�anarchisme
est la meilleure de toutes les doctrines sociales, comme la plus pure et
la plus haute des philosophies, si je ne l�estimais pas comme le mouvement
r�volutionnaire le plus noble et le plus d�sint�ress�,
et que j�en connusse un autre qui f�t plus pur et plus f�cond
que l�anarchisme, j�irais � cet autre !
L�anarchisme, camarades, r�sume toutes les forces dont j�ai d�j�
parl�. Il en est, pour ainsi dire, comme la synth�se et les
bourgeois, eux, ne s�y trompent pas : c�est plus particuli�rement
contre la propagande anarchiste qu�ils s�vissent d�une fa�on
implacable, car ils ont promulgu� des lois sp�ciales contre
la propagande anarchiste. On en �tend, il est vrai, l�application
� ceux qui ne sont pas anarchistes - c�est le cas des communistes
impliqu� dans le complot - mais cela n�emp�che pas que c�est
d�abord pour �tre appliqu�es aux anarchistes que ces lois
ont �t� �dict�es. On les appelle � Lois
Sc�l�rates � comme si, dans cette sc�l�ratesse
supr�me qu�est la loi, il pouvait y avoir quelque chose de plus sc�l�rat
encore !...
Non seulement les bourgeois ne s�y trompent pas, mais tous les sociologues
�minents, tous les philosophes, tous les penseurs qui se sont occup�s
de la question sociale, tous les th�oriciens, m�me ceux des
�coles qui ne sont pas anarchistes, ont reconnu tr�s loyalement
que l�anarchisme �tait comme le oint terminus, le point culminant
de l�id�al social et que c��tait de ce c�t�
l�, qu�� travers mille et mille lenteurs, mille et mille
difficult�s, l�humanit�, enfin lib�r�e, se
dirigerait un jour.
Le communisme int�gral ou l�anarchisme, c�est la m�me chose.
C�est, en effet, vers cet id�al magnifique que, quelle que soit
l��cole � laquelle vous apparteniez, doivent tendre vos pens�es
et vos d�sirs en vue de sa r�alisation.
Nous croyons qu�il faut y aller tout de suite ; nous pensons qu�il n�est
pas n�cessaire de prendre une route d�tourn�e et qu�il
faut nous diriger tout droit vers le but, et j�ai la certitude que, tous,
vous admirez la grandeur, la noblesse et la beaut� de cet id�al
merveilleux. L�anarchisme est, en effet, comme la r�union de toutes
les forces dont j�ai parl� ce soir, il en est, ai-je dit, la synth�se
: l�anarchisme est avec la libre-pens�e dans la lutte que celle-ci
m�ne contre la religion et contre toutes les formes d�oppression
intellectuelle et morale ; l�anarchisme est avec le Parti socialiste dans
la lutte qu�il poursuit contre le r�gime capitaliste ; l�anarchisme
est avec le syndicalisme dans la lutte qu�il m�ne pour la r�demption
ouvri�re contre le patronat exploiteur du travail ; l�anarchisme
est avec la coop�ration dans sa lutte contre le parasitisme commercial
et contre les interm�diaires qui sont les profiteurs de ce parasitisme.
N�avais-je pas raison de dire que l�anarchisme est comme la synth�se,
comme le r�sum� de toutes les autres forces de r�volution
; qu�il les condense, les couronne et les r�unit toutes ?
Oui, il en est le r�sum� et le couronnement ! L�anarchisme
ne respecte aucune forme de la domination de l�homme sur l�homme, aucune
forme de l�exploitation de l�homme par l�homme, puisqu�il attaque toutes
les formes de l�autorit� :
�� L�autorit� politique : l��tat.
�� L�autorit� �conomique : la Propri�t�.
�� L�autorit� morale : la Patrie, la Religion, la Famille.
�� L�autorit� judiciaire : la Magistrature et la police.
Toutes les forces sociales re�oivent indistinctement les coups
bien port�s, vigoureux et incisifs que les anarchistes leur portent.
L�anarchisme, en effet, se dresse contre toutes les oppressions, contre
toutes les contraintes, il n�assigne aucune limite � son action,
car il prend l��tre tout entier dans sa chair, dans son esprit et
dans son c�ur. Il se penche sur la nature humaine, il voit les larmes tomber
et le sang couler ; il se penche sur celui qui souffre et lui demande d�o�
viennent ses souffrances !
D�o� viennent ses souffrances ? L�anarchiste sait qu�elles sont
dues presque en totalit� � un �tat social d�fectueux.
Je mets de c�t� les douleurs inh�rentes � la
nature elle-m�me, mais toutes les autres souffrances, toutes les
autres douleurs ont pour cause une mauvaise organisation sociale.
L�anarchiste, en se penchant sur les douleurs humaines, est apitoy�,
car il a le c�ur sensible, il est r�volt�, car il a la conscience
droite, et il est r�solu, parce qu�il a une volont� ferme.
Apr�s avoir, gr�ce � son cerveau lucide, envisag�
la v�rit�, l�anarchiste tend sa main secourable vers celui
qui souffre et lui dit : � Lutte avec nous contre tous ceux qui te
font souffrir : contre la propri�t� qui fait que tu es sans
abri et sans pain ; - contre l��tat qui t�opprime par des lois iniques
et qui t��crase par les imp�ts ; - contre ton patron qui exploite
ton travail en te donnant pour huit, dix ou douze heures de labeur quotidien,
un salaire de famine ; - contre tous les Mercantis qui te d�vorent
; - contre tous les rapaces qui te grugent ; - contre toutes les Forces
mauvaises, contre toutes les Puissances de l�heure !... �
Voil� ce que dit l�anarchiste � l�opprim�, au souffrant.
On pouvait esp�rer qu�une aussi haute philosophie, qu�une aussi
pure doctrine serait �pargn�e par l�influence n�faste
de la Guerre. H�las ! il n�en fut rien. Je le dis � notre
confusion et � notre honte ! Parmi les anarchistes les plus notoires,
parmi ceux que nous avions l�habitude de consid�rer comme des directeurs
de conscience, - non pas comme des chefs, il n�y en a pas chez nous, mais
vous savez aussi bien que moi qu�il y a des voix qui sont plus �cout�es
que d�autres et des consciences qui semblent refl�ter la conscience
des autres anarchistes, - nous avons eu la douleur de voir que quelques-uns
de ceux-l�, que nous consid�rions comme nos fr�res
a�n�s, comme nos directeurs de conscience, ont subi la d�faillance
maudite ! Ils ont cru que cette guerre n��tait pas comme les autres,
que la France avait �t� attaqu�e et dans la n�cessit�
de se d�fendre �nergiquement ; ils se sont faits les collaborateurs
de l�� Union sacr�e � et ont pactis� avec les
d�fenseurs de la nation, ils ont �t� des guerriers,
des jusqu�auboutistes...
Et le malheur c�est que, depuis, eux non plus n�ont pas reconnu leur
erreur ; ils s�y sont ent�t�s. Allez donc demander �
quelqu�un qui croit avoir l��toffe d�un chef de se d�savouer
lui-m�me ! Allez demander � quelqu�un qui jusqu�alors avait
proclam� des v�rit�s devant lesquelles on semblait
s�incliner presque sans discussion, allez demander � cet homme de
reconna�tre qu�il a commis une erreur ! Cet homme, se cr�t-il
anarchiste, vous regardera de haut et n�admettra jamais qu�il ait pu se
tromper.
Comme tous les chefs et les meneurs de peuples, comme tous les conducteurs
de foules, les anarchistes-guerriers ont �t� victimes de
leur sot orgueil, et ils ont plac� leur vanit� personnelle
au-dessus de tout. Et pourtant, j�imagine que lorsqu�on a commis une faute,
il est convenable et digne de la reconna�tre loyalement et que le
seul moyen de la r�parer est de la proclamer publiquement.
Nous n�avons pas eu besoin, nous, anarchistes, d�exclure ces jusqu�auboutistes,
de les chasser : ils ont bien compris qu�ils n�avaient plus rien de commun
avec nous, qu�il fallait qu�ils s��liminassent d�eux-m�mes,
et il sont rest�s chez eux.
Je ne cite personne, mais vous les connaissez tous, ceux qui, anarchistes
avant la guerre, apr�s avoir d�clar� pendant vingt
ans qu�il n�y avait pas de guerre sainte, que toute guerre �tait
maudite et que, si elle survenait, le devoir de tout anarchiste �tait
de refuser de servir, ont pouss� les compagnons au massacre. Apr�s
avoir trahi, apr�s avoir reni� leur pass�, ces hommes
sont aujourd�hui seuls. Sans qu�on ait pris contre eux aucune sanction,
sans que nous ayons formul� contre eux aucune condamnation, ils
se sont condamn�s volontairement � l�isolement et c�est l�
leur ch�timent ; ils ne sont plus entour�s aujourd�hui que
de leur solitude et de leur abandon...
De toutes les forces de r�volution que j�ai cit�es, l�anarchisme
est peut-�tre la moins nombreuse. Nous ne nous faisons pas illusion
sur notre puissance num�rique, nous savons que nous n�avons pas,
comme le Parti socialiste, le syndicalisme et la coop�ration des
bataillons compacts : les anarchistes ont toujours �t� une
minorit� et, - rappelez- vous ce que je vous dis, - ils resteront
toujours une minorit�. C�est fatal.
Ah ! nous voudrions bien, nous aussi, faire du recrutement, c�est entendu
et nous en faisons ; mais le recrutement n�est pas facile chez nous. D�abord,
notre id�al est tellement haut et tellement large ! De plus c�est
un id�al en quelque sorte illimit� qui devient chaque jour,avecles�v�nements,
plus haut et plus large, de telle sorte que, pour embrasser cet id�al,
le suivre et le propager, il faut des hommes pour ainsi dire sup�rieurs.
Je n�ai pas l�air bien modeste en disant cela, et cependant, je dois
le dire parce que c�est la v�rit� et que c�est mon sentiment
; et puis, il n�y a pas de vanit� � parler avantageusement
de soi-m�me et de ses camarades, quand on le fait franchement et
loyalement.
Oui, il faut faire partie de l��lite, il faut �tre un homme
sup�rieur pour s��lever jusqu�� de telles altitudes,
pour s��lever jusqu�aux sommets o� plane l�id�e anarchiste.
Ce qui fait surtout que le recrutement anarchiste est difficile, c�est
qu�il n�y a rien � gagner avec nous ; rien � gagner et tout
� perdre... Nous n�avons, en effet, ni mandats, ni fonctions, ni
attributions, ni rien... pas m�me la notori�t� �
offrir � nos adeptes.
Je me trompe : il y a, au contraire, beaucoup � gagner parmi
nous ; mais ces gains dont je veux parler ne s�duisent sans doute
que cette minorit�, que cette �lite dont je parlais il y
a un instant.
Il n�y a rien � gagner comme situation ni comme argent, mais
il y a beaucoup � gagner, si l�on veut se contenter, � titre
de compensation, des joies pures et nobles d�un c�ur satisfait, d�un esprit
tranquille, d�une conscience haute. Et, en effet, l�anarchiste trouve des
joies incomparables et qui valent infiniment plus � ses yeux que
des avantages mat�riels et que les hochets de la vanit�.
Nous sommes donc une minorit�, mais, tel est le sort commun de
toutes les id�es nouvelles ; celles-ci n�ont jamais r�uni
autour d�elles qu�une infime minorit�. Quand une id�e commence
� grouper autour d�elle une minorit� imposante, c�est que
la v�rit� qui est en marche (et elle l�est toujours sans
jamais s�arr�ter), a fait surgir une id�e nouvelle, plus exacte
ou plus jeune et c�est cette id�e plus jeune, plus hardie, plus
juste, qui groupe autour d�elle l��lite. Sous l�Empire, la minorit�
(c�est-�-dire l��lue) �tait constitu�e par
les rouges, par les r�publicains ; pendant les premi�res
ann�es de la R�publique, et jusqu�� il y a seulement
dix ou quinze ans avant que le socialisme devint petit-bourgeois et r�formiste,
le socialisme ne r�unissait qu�une infime minorit�, c��tait
l��lite d�alors. Aujourd�hui, c�est l�anarchisme qui r�unit
cette �lite.
Minorit�, oui : mais il n�est pas n�cessaire d��tre
bien nombreux pour faire beaucoup de besogne ; il vaut m�me mieux,
souvent, �tre moins nombreux et �tre meilleurs : la qualit�
ici l�emporte sur la quantit�. J�aime mieux une centaine d�individus
qu�on trouve partout, qui vont l� o� il y a de la besogne
� faire, o� il y a de l�intelligence et de l�activit�
� d�ployer ; j�aime mieux cent individus qui parlent, qui
�crivent, qui agissent, en un mot qui se livrent avec ardeur �
la propagande, que mille qui restent tranquillement chez eux et qui s�imaginent
avoir accompli leur devoir, les uns quand ils se sont cotis�s et
les autres quand ils ont vot�.
Les anarchistes sont et seront donc toujours peu nombreux, mais ils
sont partout. Ils sont ce que j�appellerai le levain qui soul�ve
la p�te. D�j�, vous les voyez qui s�infiltrent partout.
A c�t� des qu
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