Un journal purement révolutionnaire  
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  Post� le jeudi 14 mai 2009 @ 17:48:58 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Anarchie�dition : Les Amis de S�bastien Faure, 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)

FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12


10. Les Forces de R�volution




Les Forces principales de la R�volution sont : La Libre-pens�e ; Le Parti Socialiste ; Le Syndicalisme ; Le Coop�rativisme ; L�Anarchisme. - La place et le r�le de chacune de ces Forces dans l�Action R�volutionnaire. - L�Anarchisme peut en �tre consid�r� comme la Synth�se et le couronnement. - N�cessit� d�unir toutes ces Forces dans une action d�ensemble tout en respectant l�autonomie de chacune.

Camarades,

J�ai expos� - rapidement, mais d�une fa�on suffisante - la premi�re partie du communisme libertaire, la partie critique, n�gative ou de d�molition, et, j�esp�re que je suis parvenu � vous convaincre que la mis�re, l�ignorance, la haine, la servitude, la souffrance sous toutes ses formes, la d�tresse des corps, des esprits et des consciences sont le r�sultat fatal du milieu social dans lequel nous vivons. Si, comme je l�esp�re, vous �tes parvenus � cette conviction, vous devez �galement �tre convaincus de la n�cessit� et de l�urgence de mettre fin � un r�gime social qui engendre de telles douleurs. C�est pr�cis�ment ce que nous allons commencer � �tudier ce soir. Il faut d�truire l�ordre social �tabli puisqu�il est g�n�rateur de souffrances, d�in�galit�s, d�injustices et de mis�res. Il faut le d�truire � tout prix ; il faut le d�truire au plus t�t ; il faut le d�truire de fond en comble.

Voici les termes du probl�me qu�il nous faut r�soudre : �tant donn� que les formes sociales actuelles sont en contradiction formelle avec les besoins de l�heure pr�sente et avec les aspirations des g�n�rations actuelles, ces formes sociales doivent dispara�tre. Quelles sont les forces que nous pouvons mettre en ligne et opposer aux forces sociales pr�sentes qui maintiennent les formes actuelles ? De quel esprit les militants qui constituent ces vastes organisations que j�appelle les forces de r�volution doivent-ils �tre anim�s ? Quel est le but de chacune de ces organisations, de chacune de ces forces ? Est-il possible, alors que chacune cependant est ind�pendante, autonome, qu�elle a sa doctrine, ses principes, ses m�thodes, sa tactique, est-il cependant possible de les r�unir dans un bloc commun pour constituer, en face de ce que j�appelle le bloc conservateur, le bloc de la R�volution ?

Tel est le probl�me que nous nous poserons et que nous avons � r�soudre. Il est net. Il est clair.

Donc, sur quelles forces pouvons-nous appuyer notre action de d�molition ?

Ces forces sont les suivantes : Libre-pens�e, Parti socialiste, Syndicalisme, Coop�ratisme, Anarchisme.

Je ne parle l� �videmment que des grands courants, que des organisations puissantes. Je suis oblig� de n�gliger quelque peu une foule de groupements qui cependant ont leur tr�s grande utilit� dans un mouvement de masses. Je ne puis les examiner tous. Et encore la carri�re que j�aurai � parcourir ce soir sera longue et vous aurez besoin de m�accorder une attention soutenue pour me suivre jusqu�au bout... Je ne puis, dis-je, m�arr�ter qu�aux vastes organisations et aux grands courants.

Libre-pens�e, d�abord. Il peut para�tre singulier que je consid�re comme une force de R�volution la libre-pens�e. Elle a �t�, en effet, - j�en fais l�aveu et j�en suis tout attrist� - tellement galvaud�e depuis vingt-cinq ans ! Elle est tomb�e dans la salet� des trafics �lectoraux. Elle a servi de tremplin � quantit� de profiteurs qui n�ont song� qu�� faire fortune politique sur le dos de cette libre-pens�e. Et une foule de nobles aspirations et de courants g�n�reux ont �t� ainsi confisqu�s par des arrivistes et des intrigants. La faiblesse, je dirai m�me l�impuissance de la libre pens�e, provient de l�erreur fondamentale dans laquelle elle est tomb�e. Elle a r�duit la lutte qu�elle se proposait de mener � des petitesses et des mesquineries. On n�a vu dans la libre-pens�e qu�une affirmation anti-religieuse, et surtout anti-cl�ricale et anti-catholique. Je reconnais que cette faiblesse �tait un peu contenue dans la nature m�me des choses. Le libre-penseur trouve toujours en face de lui le repr�sentant de l��glise. C�est celui-ci qui est le ma�tre, qui fait la loi, qui est �cout� ; c�est lui qui, tous les dimanches, monte en chaire et, du haut de cette chaire, enseigne � ses ouailles ce qu�ils doivent penser, ce qu�ils doivent faire. Il �tait naturel que contre cette puissance d��touffement s��lev�t le mouvement de libre-pens�e. Mais le champ d�action de la libre-pens�e aurait d� s��largir, s��lever. Il n�en a rien �t�. La libre-pens�e a commis la faute de ne pas comprendre et de ne pas vouloir comprendre que ce probl�me auquel elle avait attach� son action et qui constituait en quelque sorte la raison d��tre de son activit� devait �tre reli� au probl�me social lui-m�me. Les libres-penseurs, se cantonnant dans la lutte contre l��glise, n�ont pas aper�u que ce qui fait la force de l��glise, en m�me temps que son danger au point de vue social, c�est qu�elle est un des piliers qui soutiennent l��difice social tout entier et que, d�s lors, il fallait s�attaquer, en m�me temps qu�� ce pilier, � l��difice lui-m�me. Les libres-penseurs n�ont pas compris que la pens�e ne peut �tre libre qu�� la condition que l�homme lui-m�me soit libre. Ils n�ont pas compris qu�on peut appliquer ici la parole du latin : Mens sana in corpore sano, - un esprit sain dans un corps sain. On peut l�appliquer ici avec une l�g�re modification de la mani�re suivante : La pens�e libre dans un corps libre. C�est cette m�connaissance de la v�rit� qui a �t� cause de la faiblesse et de l�impuissance de la libre-pens�e.

Aujourd�hui, les id�es nouvelles p�n�trent partout. Elles ont fait leur chemin du c�t� de la libre-pens�e comme ailleurs. Voil� pourquoi quantit� de libres-penseurs comprennent maintenant ce qu�ils n�avaient pas compris jusqu�alors. Les libres-penseurs viennent � cette id�e que la pens�e ne peut �tre libre qu�� la condition que le corps soit libre �galement.

� cette vieille formule � la libre-pens�e �, j�oppose la formule - qui n�est pas nouvelle, mais nouvelle en raison de son opposition avec la pr�c�dente - � la pens�e libre �. En math�matiques, vous le savez, on a coutume de dire que les facteurs peuvent �tre intervertis sans que le produit ou le total puisse �tre chang�. Trois et deux font cinq, comme deux et trois font cinq. Six fois neuf ou neuf fois six font pareillement cinquante-quatre. On pourrait croire, par cons�quent, que bonnet blanc et blanc bonnet, c�est comme libre-pens�e et pens�e libre. Ce serait une erreur. L�expression de libre-pens�e est mal comprise, et peut-�tre m�me disqualifi�e. Voil� pourquoi � la � libre pens�e �, formule d�hier, j�oppose � la pens�e libre �, formule de demain.

Ainsi compris, le courant de la libre-pens�e, se rattachant au probl�me social lui-m�me, pourrait �tre une force de r�volution de grande valeur.

Une force autrement importante de r�volution, c�est le Parti socialiste. Le Parti socialiste organise sur le terrain politique la masse ouvri�re et ses amis. J�ajoute avec intention � ses amis �, parce qu�il n�y a pas, dans le Parti socialiste, que des ouvriers. Le Parti socialiste place le probl�me �conomique en t�te de ses pr�occupations ; je dirai m�me que la doctrine socialiste est avant tout une doctrine �conomique. Les socialistes savent, en effet, que, dans le r�gime capitaliste, la situation �conomique domine la situation politique, que les pouvoirs publics ne sont que l�expression politique de la puissance �conomique de la classe bourgeoise. Ils reconnaissent et d�clarent que le pouvoir n�est que l�installation aux affaires publiques des mandataires, des charg�s d�affaires, des ambassadeurs, des repr�sentants des puissances d�argent. Simplement, le Parti socialiste dit : � Il y a deux organisations : une organisation sp�cifiquement ouvri�re et, par cons�quent, sp�cifiquement �conomique, c�est la Conf�d�ration G�n�rale du Travail � ; il appartient donc au Parti socialiste de repr�senter, dans le grand mouvement qui entra�ne l�humanit� vers des destin�es nouvelles, l�effort politique � accomplir.

De m�me que le syndicalisme a pour but de mettre la main sur les moyens de production et d��change, de m�me le Parti socialiste a pour but de prendre possession, par tous les moyens, du Gouvernement, de l��tat, des Pouvoirs publics.

J�ai connu il y a quelque trente-cinq ans - ce qui ne me fait pas jeune - un parti socialiste qui �tait alors comme moi, plein d�ardeur, plein de fougue. J�ai gard� quelque peu la mienne. H�las ! lui a perdu presque toute la sienne. A ce moment-l�, il n�y avait pas de chapelles, on ne coupait pas des cheveux en quatre ; on combattait l�organisation sociale, on voulait � tout prix se d�barrasser du r�gime, et on �tait pris d�un espoir fou.

Le Parti socialiste �tait alors fougueusement. imp�tueusement r�volutionnaire. Il �tait jeune. H�las ! il a bien vieilli. Je pourrais indiquer comment, de jeune et r�volutionnaire qu�il �tait il y a trente-cinq ans, il est devenu vieux et quelque peu petit bourgeois. Mais je pr�f�re laisser la parole � quelqu�un dont l�opinion vous para�tra d�autant plus impartiale qu�il appartient lui-m�me au Parti socialiste. Voici un article tout r�cent - du 20 janvier 1921 - de Victor M�ric, dans l�Humanit� :

� Le socialisme a �t� jeune. Il �tait jeune lorsqu�il proclamait que les travailleurs n�ont pas de patrie et que la force est la grande accoucheuse des soci�t�s. Il �tait singuli�rement vivant et combatif lorsqu�il en appelait � la violence insurrectionnelle, lorsqu�il conviait les masses, cependant in�duqu�es et inorganis�es, � la conqu�te imm�diate du Pouvoir. Il �tait terriblement ardent et batailleur lorsqu�il proclamait la n�cessit� de l��mancipation des travailleurs par eux-m�me et ce, affirmait Jules Guesde, par tous les moyens, y compris les moyens l�gaux.

� ... Les ann�es ont coul�. Les cheveux ont blanchi sur les cr�nes. Les barbes flamboyantes sont devenues de vieilles barbes. Le socialisme fran�ais, qui �tait, � l�origine, un socialisme de r�volution et d�opposition irr�ductible � la classe ennemie, n�adoptait les m�thodes �lectorales ou parlementaires, comme nous les adoptions nous m�mes, que comme moyens d�agitation et de propagande intensifi�e. Le socialisme fran�ais, sous les esp�ces du guesdisme, du blanquisme, de l�allemanisme pr�conisait, au sein des organisations, une discipline de fer et la loi des majorit�s. Il pr�tendait tenir, sous son joug et sous sa volont�, les �lus, d�l�gu�s par ses soins au parlement bourgeois. Il affirmait la n�cessit� de la propagande antimilitariste, et conscient de l�impossibilit� o� il se trouvait de transformer l�galement l�ordre social pr�sent, justifiait le recours aux moyens violents, les seuls efficaces. Il serait trop facile d�encombrer les colonnes de ce journal avec des textes et de multiplier les citations. Ceux qui proclament le contraire ignorent tout du socialisme ou abusent effront�ment de la na�vet� de leurs auditeurs.

� Peu � peu, en vieillissant, en se d�veloppant, le socialisme s�est adouci. En entrant au Parlement les militants les plus s�rs se sont tout doucement g�t�s au contact des � honorables coll�gues �. Insensiblement, ils en sont venus � n�gliger leurs principes, � �dulcorer leurs programmes, � ne prendre souci que de leurs int�r�ts �lectoraux, � n�envisager les probl�mes que du point de vue �triqu�, �troitement mesquin des combinaisons parlementaires. En m�me temps, le socialisme s��panouissant, attirait � lui toutes les ambitions malsaines qui ne visaient qu�� s�en servir. Les microbes bourgeois s�introduisaient dans l�organisme jusqu�alors sain et vigoureux. Si bien que, sur le chemin des compromis et des reniements, conduit par des chefs us�s et blanchis, le socialisme entrait, lentement, en agonie. �

Il y a cinq jours seulement que cet article de Victor M�ric a paru dans l�Humanit�. Vous voyez que je ne vais pas bien loin chercher mes auteurs. Et j�aime mieux que ce que j�aurais dit ait �t� non seulement dit, mais �crit par un membre du Parti, car la parole improvis�e peut quelque fois d�passer la pens�e, tandis que, lorsqu�on �crit, on peut ramener sa pens�e � sa juste expression. C�est pourquoi j�ai pr�f�r� vous lire cette citation en entier.

En 1914, le socialisme �tait arriv� - de l�aveu des socialistes eux-m�mes, de Victor M�ric, de Rappoport et de tant d�autres dont vous lisez les articles - � cette phase du patriotisme politique. Son �tat de s�nilit� �tait d�j� fort avanc�. La guerre est venue et ce n�est plus seulement la s�nilit�, c�est en quelque sorte la mort du socialisme r�volutionnaire qui, alors, a sonn�. Les principaux chefs du mouvement socialiste ont accept� la th�se de la d�fense nationale et de l�union sacr�e. Ils ont abandonn� le terrain de la lutte de classes, pactis� avec le Pouvoir bourgeois. Ils sont entr�s dans les conseils du Gouvernement. Le Parti socialiste a d�l�gu� au pouvoir un certain nombre des siens, et des meilleurs, Guesde, Sembat, Albert Thomas, puis, comme commissaires, c�est-�-dire comme sous-ministres, Comp�re-Morel � l�Agriculture, Bouisson � la Marine, etc. Le Parti socialiste s�est donc trouv� repr�sent� officiellement dans un gouvernement de d�fense nationale, et, durant la guerre, � part quelques tr�s rares et tr�s honorables exceptions, les �lus du Parti socialiste ont vot� les cr�dits en faveur de la guerre. C�est de l�histoire, de l�histoire que nous avons v�cue, de l�histoire d�hier, qui est encore celle d�aujourd�hui. Cela constitue, il faut le reconna�tre, - et je serai tout � l�heure aussi s�v�re contre certains de mes amis qu�� l��gard des voisins, - une trahison v�ritable. Et cependant le Parti socialiste, avant la guerre, avait d�clar� qu�il �tait contre la guerre. Tout le monde a gard� le souvenir des discours de ses chefs les plus qualifi�s ; de ses porte-parole les plus connus qui, dans des manifestations populaires, prenaient, au nom du Parti, l�engagement public et solennel de s�opposer � toute d�claration de guerre ou, du moins, s�ils ne pouvaient emp�cher la d�claration de guerre, de s�opposer � la mobilisation, et, en tout cas et au pis aller, de tout faire pour abr�ger la dur�e d�une guerre qu�ils n�auraient pu r�ussir � �viter. Aucun de ces engagements n�a �t� tenu. C�est une constatation que nous avons tous le regret de faire. A la rigueur, nous nous en consolerions si nous nous trouvions en face d�hommes qui, apr�s avoir commis une erreur, - c�est dans la nature humaine d�en commettre - reconnaissaient celle-ci, s�ils avaient le courage de dire : � Nous nous sommes tromp�s, nous avons �t� d�bord�s par les �v�nements, entra�n�s par le courant, nous avons subi la fi�vre g�n�rale ; la contagion s�est empar�e de nous, nous n�avons pas su r�sister ; mais maintenant que nous sommes revenus au calme, que nous pouvons, de sang-froid, �tudier les �v�nements, les circonstances, les individus, nous reconnaissons que nous nous sommes tromp�s. � S�ils avaient la loyaut� et le courage de tenir un tel langage, peut-�tre pourrions-nous oublier leur trahison d�hier. Ce qui fait que nous ne pouvons pas l�oublier, c�est qu�au contraire, ils pers�v�rent dans leur erreur et d�clarent qu�ils n�ont rien � renier de ce qu�ils ont fait hier, et que, dans les m�mes circonstances, demain ils le referaient encore.

Par bonheur, camarades, la R�volution russe est venue. Elle nous a apport�, de loin, un air plus pur, un souffle r�volutionnaire puissant. Franchissant les quelques milliers de kilom�tres qui nous s�parent d�elle, la R�volution russe nous a apport� sa voix, sa voix forte, m�le, �nergique, r�solue. Elle a cr�� dans notre pays, et surtout au sein du Parti socialiste, un courant nouveau ; ou plut�t, elle a rappel� le Parti socialiste � la puret� de ses origines. Et nous assistons, heureux, - je vous prie de le croire - tr�s heureux, au mouvement de redressement qui s�op�re au sein du Parti.

Expropriation politique et �conomique de la classe bourgeoise, premier point. Socialisation des moyens de production, de transport et d��change, deuxi�me point. Action nationale et internationale des travailleurs, troisi�me point : voil� tout le socialisme. Et je m�y connais : il y a assez longtemps que j��tudie le socialisme et le mouvement socialiste pour �tre s�r que ce que je dis n�est pas h�r�siarque, h�t�rodoxe, mais bien orthodoxe. C�est la v�rit� m�me, la v�rit� fondamentale du socialisme, tout son programme est contenu dans ces trois points qu�il a trop longtemps oubli�s et auxquels il revient. Et je vous assure encore une fois que je suis le premier � saluer avec une joie tr�s grande, tr�s sinc�re, tr�s profonde ce retour � la puret� originelle du Socialisme.

Seulement, on a beau �tre l�ami de quelqu�un, je consid�re que la meilleure fa�on de lui prouver cette amiti�, c�est de lui dire nettement, franchement ce qu�on pense. Ce n�est pas de fermer les yeux sur les d�fauts de cet ami, sur les erreurs et les crimes que peut commettre cet ami. Ce n�est qu�en lui parlant en toute franchise qu�on peut lui prouver r�ellement la sinc�rit� de son attachement. L�amiti� �clair�e, r�fl�chie, loyale et franche consiste � lui dire : � Tu vas commettre telle ou telle faute � ou : � tu as commis telle ou telle erreur. C�est par amiti� que je te donne mon avis ; je te mets sur tes gardes, et, en cela, je me montre bien mieux ton ami que si, sachant que tu cours un danger et t�engages dans une mauvaise voie, je n�avais pas le courage de te le signaler. �

Eh bien ! Camarades affili�s � la troisi�me Internationale, � l�Internationale de Moscou, je vous dis : Prenez garde ! Je vous signale un �cueil ; cet �cueil, le voici :

Vous reconnaissez que la mort de la deuxi�me Internationale est due � deux causes : 1� le r�formisme ; 2� le minist�rialisme.

Ce sont l� les deux fautes que vous avez constat�es vous-m�mes publiquement et sur lesquelles l�Internationale de Moscou s�est dix fois, vingt fois, cent fois nettement exprim�e.

Or, ces deux maladies qui ont tu� la deuxi�me Internationale : r�formisme et minist�rialisme, ne sont que la cons�quence, la suite, le prolongement d�une autre maladie : le parlementarisme.

Je dis � nos amis de la troisi�me Internationale : prenez garde ! Si vous ne voulez pas que votre troisi�me Internationale tombe dans les m�mes erreurs que la deuxi�me, si vous ne voulez pas vous engager dans un chemin qui vous m�nerait � la m�me faillite, si vous ne voulez pas souffrir un jour, et peut-�tre dans un avenir plus rapproch� qu�on ne croit, de ces deux maladies, fuyez-en la cause g�n�ratrice, c�est-�-dire le parlementarisme. Quittez la Chambre et ne tentez plus d�y p�n�trer.

Accomplissez ce beau geste. Vous �tes douze au Parlement. Que ferez-vous ? De temps en temps, parleront Cachin, Vailllant-Couturier, Alexandre Blanc, Aussoleil, Berthon, Renaud, - je ne puis les citer tous - chacun d�eux est capable de faire un discours, de pr�senter un amendement, de d�poser une proposition, de lire une d�claration ; de temps en temps, ils interviendront. Que feront-ils ? Rien ! Rien !

Et cependant, par leur pr�sence au Parlement, ils feront croire aux militants, aux milliers de bons militants qui suivent que l�espoir dans la r�volution, c�est-�-dire dans un soul�vement des masses contre le r�gime �tabli, peut �tre fond� en partie au moins sur le pouvoir d�en haut, c�est � dire sur l�action parlementaire.

Ils d�tourneront ainsi de l�action fertile des foules les �nergies qui se consacreront � l�action st�rile du parlementarisme.

Amis, faites donc ce beau geste. Crachez votre d�mission � la figure de tous vos coll�gues. Faites claquer les portes. Puis, r�pandez-vous dans le pays. Allez partout dire pourquoi vous avez fui cette atmosph�re empest�e du Parlement. Faites sentir que votre place est avec les foules, avec ceux qui souffrent, puisque vous avez la noble mission de les lib�rer et que vous serez toujours en opposition irr�ductible avec le Pouvoir que vous ne voulez partager � aucun degr�. Vous vous trouverez ainsi sur votre v�ritable terrain : le terrain de la lutte des classes. Vous affirmerez d�une fa�on rigoureuse la n�cessit� d�une action r�volutionnaire violente, brutale et vous inspirerez confiance � tous par la noblesse de votre d�sint�ressement et la puret� de vos intentions. Il ne se glissera pas alors parmi vous des �l�ments malsains, sorte de vers rongeurs qui p�n�trent dans le fruit et le pourrissent ; enfin, vous deviendrez ainsi une v�ritable et puissante force de r�volution.

Une autre force consid�rable de r�volution, c�est le Syndicalisme.

Le syndicalisme groupe la classe ouvri�re sur le terrain purement, strictement, sp�cifiquement �conomique.

Le syndicalisme a un avantage tout particulier et qui lui est propre : il est un groupement naturel, et que je qualifierai en quelque sorte d�instinctif. Groupement constitu� non par des �l�ments h�t�rog�nes, mais, au contraire, par des �l�ments homog�nes. Il n�y a, au sein du syndicalisme, que des �l�ments ouvriers, des salari�s, des hommes dont la vie d�pend ou d�un patron, ou d�un directeur, ou d�une administration, et qui, par cons�quent, appartiennent v�ritablement par leur situation, par leur labeur de tous les jours � la classe ouvri�re. Il y a un avantage tr�s sp�cial dans ce fait que le syndicalisme est un groupement naturel, instinctif, homog�ne, Quand des animaux - et nous ne sommes que des animaux ayant la pr�tention d��tre des animaux sup�rieurs, mais je ne suis pas bien s�r que cette pr�tention soit justifi�e, - quand des animaux sont menac�s d�un danger, ils se rapprochent les uns des autres. Ils n�ont pas besoin de se donner le mot. Il n�est pas n�cessaire, comme en cas de guerre dans notre civilisation, de sonner la trompette et de battre le tambour pour que les animaux se rapprochent. Il suffit que l�ennemi soit l� et alors, imm�diatement, toutes les fourmis, toutes les abeilles, tous les oiseaux qui font partie de la m�me race, de la m�me esp�ce, de la m�me famille, qui vivent dans le m�me milieu, sentant un danger les menacer, tous se rapprochent, s�unissent, et de leur faiblesse ainsi additionn�e sort une force de r�sistance et de d�fense incalculable.

Le syndicalisme est ce groupement naturel, c�est l�association instinctive contre l�ennemi qui est, en l�esp�ce, le patron, l�exploiteur, le capitaliste, de tous ceux qui souffrent du patronat, de l�exploitation, du capitalisme.

Le syndicalisme est r�gi par la l�gislation de 1884, dont l�auteur est Waldeck-Rousseau. Ne croyez pas cependant que les groupements syndicalistes et corporatifs datent de cette �poque. Ils lui �taient bien ant�rieurs, et, ici comme toujours, le l�gislateur s�est born� tout simplement � reconna�tre, � enregistrer afin de le r�glementer, de le canaliser, de le tenir en quelque sorte sous sa d�pendance, sous sa domination, un mouvement qui existait d�j�.

Seulement, jusqu�alors, le mouvement ouvrier �tait absolument corporatif ; chaque corporation avait des revendications sp�ciales, concernant ses conditions de travail, ses coutumes, suivant les lieux ou s�exer�ait le travail ou l�industrie. On s�occupait fort peu du voisin.

Pelloutier est venu. Il a rendu au syndicalisme ce service inappr�ciable, dont la classe ouvri�re doit garder � Pelloutier et � ceux qui ont continu� son �uvre une reconnaissance immuable ; il est venu apporter au syndicalisme une doctrine, une organisation, une m�thode.

La doctrine ?

Il a dit aux ouvriers : � Vous n��tes les uns et les autres qu�une parcelle d�un grand tout. � Il a dit aux corporations : � Vous n��tes les unes et les autres que des cellules s�agglom�rant autour d�un noyau, lequel, � son tour, s�agglom�re � d�autres noyaux. Vous �tes tous de la m�me famille ; la famille des travailleurs. Quel que soit l�outil que manie votre main, quel que soit le lieu dans lequel vous exerciez votre profession, quels que soient le patron, la soci�t� pour lesquels vous travaillez, vous �tes fr�res ; vous souffrez tous des m�mes douleurs, vous �tes courb�s les uns et les autres sous les m�mes humiliations, vous �tes tous victimes de la m�me exploitation, vous �tes vou�s les uns et les autres aux m�mes incertitudes du lendemain, � une vieillesse avilie par la mis�re, la pauvret�, les privations. Si vous �tes unis dans la d�tresse, vous devez �tre �galement unis dans l�effort pour vous lib�rer tous ensemble. � Telle a �t� la doctrine puissante de Pelloutier.

L�organisation ?

Pelloutier a apport� �galement au syndicalisme une organisation bas�e sur le f�d�ralisme. C�est d�en bas que doivent venir la pouss�e, l�impulsion, l��nergie, le stimulant. Ce qui est en haut n�est destin� qu�� ex�cuter les volont�s d�en bas, qu�� enregistrer celles-ci, � en assurer l�ex�cution et le d�veloppement ; � tout instant et jusqu�� ce qu�elle devienne ma�tresse de ses destin�es d�une fa�on compl�te, la classe ouvri�re peut rectifier son tir, changer sa position, indiquer de nouveau ce qu�elle veut en s�inspirant des circonstances, modifier sa mani�re de voir, sa tactique et ses moyens, et tout cela, � l�aide d�un m�canisme souple et libre. En bas, tout le pouvoir : inspiration, impulsion. En haut, au contraire, non pas des chefs qui ordonnent, mais simplement des agents d�ex�cution qui administrent.

La m�thode ?

Pelloutier a enfin apport� au syndicalisme cette m�thode qui se r�sume en deux mots : action directe.

Qu�est-ce � dire ? Le commun des mortels pense que l�action directe est celle qui se manifeste par le coup de poing et la chaussette � clous. C�est possible, cela arrive, mais ce n�est pas toute l�action directe. On entend par action directe l�action qui s�exerce sans intervention, sans interposition entre celui qui attaque et celui qui se d�fend... Je suis aux prises avec quelqu�un, je donne des coups, j�en re�ois, je pratique l�action directe contre celui qui, dans de telles circonstances, me fait vis-�-vis. Mais voici qu�arrive un troisi�me ou un quatri�me individu qui se jettent entre nous deux, se mettent, soit avec l�un, soit avec l�autre, ou bien encore contre nous deux, alors il n�y a plus action directe puisqu�il y a intervention.

L�action directe de la classe ouvri�re est celle que la classe ouvri�re exerce directement, elle-m�me, elle seule, par la pression qu�elle peut exercer sur les pouvoirs publics quand il s�agit de choses touchant plus particuli�rement � la l�gislation ou � la politique, ou bien contre le patronat quand il s�agit de revendications ayant un caract�re pr�cis et restant sur le terrain purement �conomique ; c�est l�action directe du prol�tariat contre son ennemi de classe.

Sous l�influence de Pelloutier et de ses continuateurs, sous leur pression constante, gr�ce � leur activit�, le syndicalisme devint, pendant les quelques ann�es qui pr�c�d�rent la guerre, une force de r�volution de premier ordre, tant par le nombre croissant des syndiqu�s que par la solidit� de ses assises, l�esprit qui animait ses militants et les m�thodes qu�ils pratiquaient.

La guerre est venue, h�las ! Ce que j�ai dit tout � l�heure des chefs socialistes trouve ici malheureusement sa place en ce qui concerne les chefs syndicalistes.

Il y eut l� aussi, par bonheur, quelques exceptions ; quelques hommes qui sauv�rent, en quelque sorte, l�honneur du syndicalisme menac� par la d�fection de ses chefs.

Aujourd�hui, il r�gne dans le syndicalisme tant de confusion et d�obscurit� que l�on peut compter le nombre de ceux qui savent tr�s exactement ce qu�est la C.G.T.

Il y faudrait consacrer toute une conf�rence et vous pensez bien que ce soir je ne pourrai pas le faire.

Cependant, il y a ici un nombre si consid�rable de travailleurs que, si j�ouvre une parenth�se de cinq minutes sur ce sujet, ce ne sera peut-�tre pas inutile.

On m�a demand� souvent : Si vous aviez � d�finir le syndicalisme, quelle serait votre d�finition ?

Voici celle que je vous propose ; elle �claire assez bien la situation, et, en m�me temps, elle pr�c�de logiquement les autres d�veloppements qu�il me reste � vous fournir sur cette force de r�volution qu�est le syndicalisme :

� Le syndicalisme, c�est le mouvement de la classe ouvri�re en marche vers son affranchissement total par la suppression du salariat. �

� ... Le mouvement �, c�est-�-dire l�action, quelque chose comme la vie qui ne s�arr�te jamais, quelque chose d�essentiellement actif ; � le mouvement �, voil� le caract�re du syndicalisme.

Mais, mouvement de qui ? Mouvement � de la classe ouvri�re �. C�est un mouvement dont les �l�ments constitutifs nous sont nettement indiqu�s. Ils sont d�finis et limit�s. C�est le mouvement de la classe ouvri�re, par cons�quent, dirig� contre ceux qui ne font pas partie de cette classe. C�est le mouvement des travailleurs, des prol�taires, des salari�s, de cette sorte de groupement naturel, instinctif, dont je parlais tout � l�heure, et qui n�admet dans son sein que les hommes et les femmes appartenant pour ainsi dire � la m�me famille, la famille des exploit�s. C�est donc un mouvement de classe, le mouvement de la classe ouvri�re, en opposition avec la classe capitaliste.

Je continue : � ... En marche vers son �mancipation totale, vers son affranchissement total �. � �mancipation ? �, � Affranchissement ? � Mais si la classe ouvri�re est en marche vers son �mancipation, c�est qu�elle n�est pas �mancip�e. Si elle est en marche vers son affranchissement, c�est qu�elle n�est pas affranchie. Et si elle n�est ni �mancip�e, ni affranchie, c�est qu�elle est esclave. Elle est en �tat d�esclavage, non plus sous la force inhumaine de cet esclavage antique qui faisait de l�esclave le bien et la chose de son ma�tre, ni sous cette forme adoucie du servage qui attachait le serf � la gl�be, mais sous la forme d�tourn�e, hypocrite du salariat qui semble laisser libre le salari�, mais qui le condamne cependant au travail forc�, parce qu�il ne peut vivre qu�� condition de manger, qu�il ne peut manger qu�� condition de travailler, et qu�il ne peut travailler qu�� condition de trouver un ma�tre qui l�emploie.

� �mancipation totale �, ai-je dit. Il ne s�agit pas, en effet, d��manciper seulement une aristocratie ouvri�re, une minorit� de travailleurs, mais la totalit� des travailleurs ; pas davantage, il ne s�agit d�une lib�ration partielle ou incompl�te, mais d�un affranchissement int�gral, absolu, total.

Et enfin : � Par la suppression du salariat. � Quel est le moyen pour le travail de se racheter, de se lib�rer ? C�est de supprimer le salariat, et par cons�quent aussi le patronat. L�un n�est que la cons�quence de l�autre. Ainsi le mouvement syndical appara�t comme nettement r�volutionnaire. Peut-on trouver une conception �conomique plus r�volutionnaire que celle de la suppression du salariat ? Non, puisque toute l�organisation �conomique actuelle repose sur le profit illicite, et j�entends par l� injuste, que le patron pr�l�ve sur le travail de l�ouvrier qu�il ne paye pas suffisamment.

Je ne dis pas que la suppression du salariat soit tout le probl�me et toute la r�volution. Il n�est pas moins vrai que cette suppression du salariat et du patronat est la base m�me, l�assise indispensable d�un mouvement de r�volution, et de r�volution digne de ce nom.

Alors, nous nous trouvons en pr�sence et en possession d�une d�finition compl�te, claire, exacte : � Le syndicalisme, c�est le mouvement de la classe ouvri�re en marche vers son �mancipation totale par la suppression du salariat. �

� Le mouvement �, voil� le caract�re, � De la classe ouvri�re �, voil� l��l�ment constitutif. � Vers son �mancipation totale �, voil� le but. � Par la suppression du salariat �, voil� le moyen.

En r�sum�, le syndicalisme est donc une action engag�e sur le terrain de la lutte des classes, une action qui doit �tre directe, parce que les ouvriers doivent trouver en eux-m�mes la force qui les inspire et les anime, et ne doivent pas rechercher ailleurs l�appui qu�ils doivent trouver dans leurs seuls moyens. Enfin, c�est un mouvement de r�volution puisqu�il a pour objet de mettre fin au r�gime pr�sent dont sont b�n�ficiaires les capitalistes.

Ainsi con�u et pratiqu�, quelle force de r�volution pourrait �tre le syndicalisme ! Ici comme dans le Parti socialiste, nous assistons �galement � un effort de bonne volont� accompli par un certain nombre d�hommes qui ont pris la r�solution de faire retour au syndicalisme d�avant-guerre, de revenir au syndicalisme lutte de classes, au syndicalisme d�action directe, au syndicalisme r�volutionnaire d�autrefois.

Ici encore, je dis : Bravo ! J�assiste avec une joie tr�s grande, tr�s sinc�re, tr�s profonde - je vous l�assure - � ce mouvement de redressement ; et dans la faible mesure de mes moyens je suis tout pr�t � donner mon appui, si tant est qu�il puisse avoir quelque utilit�, � ceux qui font effort dans ce sens. Seulement, je me permettrai de leur donner un conseil pour les pr�server de certains dangers. Il ne s�agit pas, dans un mouvement aussi vaste que le syndicalisme, de modifier le personnel, de changer purement et simplement les hommes. Si vous changez seulement les hommes, vous n�aurez rien fait. Ce sont les m�thodes qui doivent �tre chang�es. Si la machine grince, si elle ne fonctionne pas bien, si elle ne se dirige pas vers le but � atteindre ; si elle ne r�alise pas ce qu�elle doit r�aliser, il faut voir d�o� vient ce d�faut de la machine, afin d�y apporter le rem�de n�cessaire, indispensable. Ce n�est pas dans les hommes que r�side le vice du syndicalisme. Aujourd�hui, le syndicalisme est devenu une machine puissante et, en raison m�me de cette puissance formidable, il a pris un caract�re massif, lourd, pesant. Il souffre d�un centralisme qui l��loigne de la base f�d�raliste que Pelloutier et ses continuateurs lui avaient donn�e. Ce centralisme n�cessite une arm�e formidable de fonctionnaires. Et voyez comme parfois la langue suffit � indiquer tout une situation : on les appelle des � permanents �, ce qui veut dire qu�ils sont l� en permanence et s�y incrustent si longtemps qu�on ne peut plus parvenir � les changer.

Les m�mes personnes exercent les m�mes fonctions pendant des ann�es et des ann�es. Je ne fais pas le proc�s des personnes puisque j�ai eu soin de vous dire tout � l�heure que si vous changiez celles-ci tout en conservant les m�mes m�thodes vous n�auriez rien fait. C�est dire, par cons�quent, que je n�en veux pas particuli�rement aux permanents actuels ; le rem�de ne consiste pas � remplacer ceux qui y sont par d�autres qui s�y immobiliseraient et s�y incrusteraient � leur tour. Je signale seulement ce danger qu�il y a dans le centralisme qui n�cessite une arm�e formidable de fonctionnaires constituant une mani�re d��tat dans l��tat, et qui met au pouvoir de quelques individus, qu�on le veuille ou non, tous les ressorts puissants de cette organisation magnifique que pourrait �tre la C. G. T. Ils ont entre leurs mains les pouvoirs � la fois les plus absolus et les plus �tendus. Centralisme, fonctionnarisme qui en d�coule, tel est le premier vice du syndicalisme actuel. Et comme tout se tient, tout s�encha�ne, le second provient du premier : c�est le s�jour trop prolong� des m�mes personnes dans les m�mes fonctions, des m�mes hommes dans l�accomplissement du m�me mandat. Je trouve qu�il y a l� quelque chose de grave dans ses cons�quences. Les permanents qui, depuis cinq ans, dix ans - nous en connaissons m�me qui ont plus que �a de fonction - s�immobilisent dans leurs fonctions, finissent par perdre le contact avec la foule, par n�avoir plus le sentiment, la sensation qu�ils font partie du prol�tariat, qu�ils �taient hier � l�atelier et que demain ils y retourneront. Quand ils sont rest�s cinq ans, dix ans dans la m�me fonction, ils sont devenus, en quelque sorte, bureaucrates, fonctionnaires de la C.G.T., mais n�allant pas au � boulot �. Leurs mains finissent par devenir blanches ; ne manipulant plus l�outil, ils ne connaissent plus les vicissitudes des travailleurs ; ils n�appr�hendent pas, le samedi venu, le cong� que peut-�tre on leur donnera. Ils peuvent laisser passer le ch�mage, leur traitement continue, ils mangent quand m�me. Ils sont en quelque sorte une aristocratie ouvri�re... (Interruption : mais lesquels qu�on mettra ?) (sic.)

Voici un camarade qui me demande : � Qui mettra-t-on � leur place ? � Si vous deviez tous ne pas m��couter plus attentivement et ne pas me comprendre mieux que ce camarade, il vaudrait mieux r�ellement que je cessasse de parler. J�ai d�j� dit et r�p�t� qu�il ne s�agit pas seulement de changer les hommes et que si vous changez purement et simplement le personne !, sans transformer et modifier les statuts, vous n�aurez rien fait. Il n�y a donc que cela qui vous turlupine et vous d�sirez savoir, qui sera permanent demain aux lieu et place de qui l�est aujourd�hui ? Moi, je m�en moque. Et je dis que si ceux qui d�tiennent un mandat ou exercent une fonction parce qu�ils ont la confiance de leurs camarades, soit en raison de leur comp�tence, soit parce qu�ils sont actifs, soit parce qu�ils ont des aptitudes particuli�res, �taient oblig�s de renoncer � ce mandat ou d�abandonner cette fonction au bout d�un temps d�termin� - un an, dix-huit mois ou deux ans, par exemple - j�indique la chose, c�est � vous de la rendre pratique ; il est bien �vident qu�alors vous n�auriez pas cette arm�e de permanents dont je parlais tout � l�heure qui finissent par n��tre plus des ouvriers, ou en tout cas par l��tre moins. Il y a l� pour eux une situation de tout repos. Une fois qu�ils y sont, ils ne tiennent pas aux mouvements de gr�ves, aux conflits avec les patrons. Pas d�histoires, mais une existence paisible pour eux. Et vous en �tes victimes par r�percussion. Une expression populaire a bien caract�ris� la chose en les comparant � des rats � l�int�rieur d�un fromage.

Syndicalistes, revenez � la pratique loyale et constante du f�d�ralisme ; et puis, assignez un terme au mandat de vos fonctionnaires. Alors, vous aurez un mouvement syndicaliste souple, vivant, combatif, toujours jeune, les fonctionnaires fussent-ils vieux, parce que se seront de jeunes secr�taires, de jeunes fonctionnaires, vieux peut-�tre par l��ge, mais jeunes dans leur fonction, vieux peut-�tre par l�exp�rience acquise, mais jeunes dans l�exercice de leur mandat. Vous aurez alors moins d��l�ments douteux et vous donnerez au syndicalisme une force de r�volution incomparable.

Autre force de r�volution : le Coop�ratisme.

Quand on examine de quelle fa�on fonctionnent la plupart des coop�ratives, on a quelque peine � s�imaginer que le coop�ratisme puisse �tre une force de r�volution appr�ciable ; et cependant, au m�me titre que le syndicalisme, vous m�entendez, la coop�ration pourrait �tre une force de r�volution incalculable. Au m�me titre ? Pourquoi ? Parce que la coop�ration a pour objet de grouper le monde ouvrier sur le terrain de la consommation, comme le syndicalisme a pour objet de grouper la classe ouvri�re sur le terrain de la production.

Travailleurs, vous n��tes pas seulement des producteurs, - et en ce moment m�me, il y en a pas mal d�entre vous qui, frapp�s par le ch�mage, ne peuvent pas produire, - mais vous �tes avant tout, toujours et n�cessairement des consommateurs. Comprenez-vous bien l�importance qu�il y a de vous grouper sur ce terrain-l�, comme il y a une �norme importance de vous grouper sur le terrain de la production ? Eh bien ! c�est pr�cis�ment le r�le de la coop�ration.

Les b�n�fices de la production vont au patronat ; or, le syndicalisme a pour objet de supprimer le patronat. Les b�n�fices de la consommation vont au commerce, � tous les interm�diaires, � tous ces rongeurs qui s�interposent entre le producteur et le consommateur ; le coop�ratisme a et doit avoir pour but la suppression des interm�diaires ruineux.

La classe ouvri�re est grug�e, exploit�e, spoli�e de toutes fa�ons. L�ouvrier est, en effet, contribuable, il est locataire, il est producteur et il est consommateur. Comme contribuable, il est pressur� par l�imp�t, de plus en plus lourd, de plus en plus �crasant ; comme locataire, il est exploit� par la rapacit� des vautours ; comme producteur, il est grug� par l��pret� au gain du patron ; comme consommateur, il est vol� par le mercantilisme et les interm�diaires. Comment voulez-vous que la classe ouvri�re trouve de quoi se nourrir, lorsqu�elle est oblig�e tout d�abord de gorger tous les voleurs dont je viens de parler ? Comment voulez-vous que la classe ouvri�re puisse �conomiser et s�enrichir, lorsqu�elle est oblig�e tout d�abord de gaver et d�enrichir les milliers et les milliers de parasites dont il est question ?

On raconte, camarades (et ce sont l�, en France du moins, les d�buts de la coop�ration), on raconte la petite histoire suivante :

Un jour, se trouvant � Paris, Fourier (je crois que c��tait Fourier, mais je n�en suis pas absolument s�r ; en tout cas, si ce n��tait pas lui, c��tait un autre, la chose n�a pas autrement d�importance), Fourier, dis-je, se trouvant � Paris et ayant besoin de manger, entre dans un restaurant. Il y mange sobrement : c��tait un homme frugal. Arriv� au dessert, il demande une pomme ; on lui en apporte une et quand sonne le � quart d�heure de Rabelais �, c�est-�-dire quand on lui pr�sente la note � payer, il voit qu�on lui a compt� 25 centimes pour sa pomme (aujourd�hui, c�est beaucoup plus cher !) � Vingt-cinq centimes une pomme ! � s��crie-t-il, � et dans mon pays on ne les ramasse m�me pas... � Mais en r�fl�chissant ensuite, il se dit : � Mais, cette pomme n�est pas venue ici toute seule, on l�y a apport�e ; elle a d� vraisemblablement �tre achet�e � un marchand de demi-gros, car ce n�est certainement pas le restaurateur qui l�a achet�e directement. Ce marchand de demi-gros l�a achet�e lui-m�me � un marchand de gros, lequel l�a lui-m�me achet�e d�un commissionnaire des Halles qui, lui, l�aura fait venir en provenance directe... Je ne suis donc plus surpris que je paie cinq sous ma pomme : il s�est trouv� quatre ou cinq flibustiers qui ont touch� qui 2, qui 3, qui 5 centimes sur le prix de cette pomme et voil� pourquoi, au lieu de la payer un sou, qui est sa valeur r�elle, je la paie cinq sous. C�est fantastique ! �

Alors l�id�e lui vint qu�il y aurait � supprimer toute cette masse de parasites qui servent d�interm�diaires entre le producteur et le consommateur. C�est cette id�e, camarades, qui est � la base de l�id�e coop�rative.

Les coop�ratives ont pour objet de se procurer directement au profit de leurs soci�taires ou de ceux qui ach�tent chez eux, les produits dont cette client�le a besoin, sans faire supporter � ces produits les b�n�fices que r�alisent d�ordinaire tous ceux qui servent d�interm�diaires, depuis le marchand de gros jusqu�au petit d�taillant, en passant par la foule des courtiers et des commissionnaires, - et vous savez combien tout ce monde-l� est nombreux.

Vous voyez, camarades, qu�il y a l� une pens�e qui, mise � profit, et dans un esprit de transformation sociale et non pas seulement dans un esprit d��conomie ou de lucre, pourrait devenir le point de d�part d�une force de r�volution... Malheureusement, avec leur succ�s (car les coop�ratives ont commenc� � conna�tre la prosp�rit� et le succ�s), l��tat d�esprit des coop�rateurs n�est plus rest� le m�me. Aujourd�hui, c�est cette machine puissante qu�on appelle le Magasin de Gros, qui fait 140 ou 150 millions d�affaires par an ; qui a une organisation formidable et dont les b�n�fices s��l�vent chaque ann�e � des dizaines de millions ! Il y a, tout autour, un nombre plus ou moins �lev� de personnes qui sont attach�es � la prosp�rit� commerciale (disons le mot) de cet �tablissement ; de telle sorte que l�esprit de r�volution, l�esprit de transformation sociale qui aurait d� diriger les initiateurs de ce mouvement et leurs continuateurs, cet esprit a presque totalement disparu. Les pratiques sont devenues d�fectueuses et, de r�volutionnaire, l�esprit des coop�rateurs est devenu, h�las ! � petit-bourgeois �.

Ici, j�indique le rem�de : Je suis l�adversaire de ce qu�on appelle la � ristourne � ou � boni ristourn� �. Vous savez en quoi il consiste : � la fin de chaque ann�e, de chaque exercice, on �tablit les comptes, on les arr�te, on fait la balance et on voit les profits faits. Ces profits sont, par exemple, de 10, 12, 20 %. On en attribue une part aux soci�taires ou clients de la coop�rative, � titre de remboursement, de boni ristourn� ou de trop per�u. Le reste est affect� aux frais g�n�raux, au paiement du personnel, au fonds de r�serve et, enfin, � l�extension de l�affaire. Eh bien, je suis oppos� � la ristourne du boni, et voici pourquoi j�en suis l�adversaire :

La perspective de ce boni, la n�cessit� d�en attribuer une partie aux soci�taires et de montrer ainsi qu�on sait faire ses affaires, cette n�cessit� entra�ne la r�alisation de gros b�n�fices et, naturellement, sous cette forme, la coop�rative fait retour au commerce, le commerce consistant � acheter le meilleur march� possible, pour revendre le plus cher possible. Une soci�t� coop�rative qui a le d�sir de ristourner � ses soci�taires un b�n�fice appr�ciable est oblig�e de r�aliser des b�n�fices s�rieux et, tout naturellement, elle fait retour, sans le vouloir, instinctivement, aux habitudes commerciales et aux pratiques du mercantilisme.

De plus, cette ristourne, ce boni ristourn� stimule l�amour du gain chez le soci�taire, entretient chez lui le d�sir de voir arriver l��poque o� il touchera son boni et entretient, par cons�quent, chez lui aussi l�esprit de conservation sociale. En outre, ces distributions de boni entra�nent une lourde comptabilit�, et pour tenir cette comptabilit� il faut des employ�s nombreux, un personnel consid�rable, de l� aggravation des charges.

Le boni oblige � maintenir les prix commerciaux : on vend � peu pr�s comme le voisin, comme le commer�ant d�� c�t�, seulement on dit � la client�le des soci�taires : � Ici, vous ne trouverez pas imm�diatement une �conomie quelconque � venir acheter ce dont vous avez besoin chez nous, mais � la fin de l�ann�e, vous retrouverez, sous forme de boni qui vous sera ristourn�, une partie des b�n�fices que nous aurons r�alis�s. �

Telles sont les raisons pour lesquelles je suis contre le boni ristourn�. Et cependant je suis d�avis de maintenir un �cart l�ger entre le prix de revient et le prix de vente, constituant un b�n�fice brut sur lequel doivent �tre pr�lev�s les frais g�n�raux, les r�serves � constituer et la mise � ex�cution des projets d�extension de l�affaire m�me. Le reste serait attribu� aux �uvres sociales que doivent soutenir les coop�ratives.

Quand je songe qu�� Paris, ou dans la r�gion parisienne, c�est par millions, - vous entendez : c�est par millions, - que se chiffrent les b�n�fices r�alis�s par les entreprises coop�ratives !... Remarquez que je trouve tout naturel que ceux qui travaillent dans la coop�rative vivent de cette coop�rative : ils y consacrent leur temps, leur activit�, leur savoir, il est donc parfaitement normal qu�ils en vive. Mais, cela �tant, et tout se passant convenablement et raisonnablement, vous voyez d�ici, avec les millions r�alis�s chaque ann�e dans la r�gion parisienne, quelles �uvres sociales admirables on pourrait faire ! O� sont-elles les �uvres ou bien cr��es ou bien soutenues par le mouvement coop�ratif ?...

Je sais bien que, de ci de l�, quelques grandes coop�ratives donnent quelques centaines ou quelques milliers de francs � ces �uvres, mais y a-t-il, de ce c�t�, un effort comparable � celui qui pourrait, qui devrait �tre r�alis� ? Quel effort puissant d��ducation pourrait �tre accompli surtout en faveur de la femme et de l�enfant, qu�on pourrait int�resser ainsi au mouvement r�volutionnaire : f�tes donn�es, �coles fond�es, colonies scolaires, �coles de vacances, etc. Que de bien serait fait et quelle mentalit� on pourrait faire p�n�trer dans ces masses qui viennent l� simplement pour acheter et qui sont oblig�es d�y venir.

Je signale en passant cette id�e. Elle n�est pas de moi : il y a longtemps qu�elle court les rues et qu�on la laisse courir... Il faudrait l�arr�ter au passage et en tirer parti. Alors, p�n�tr�e d�un esprit nouveau, renon�ant aux pratiques d�fectueuses, s��loignant de plus en plus de l�esprit commercial, la coop�ration pourrait devenir, elle aussi, une sorte de pendant au syndicalisme et une force de r�volution puissante.

Et voici que j�arrive � la derni�re des forces de R�volution que je veux �tudier : l�Anarchisme.

C�est, selon moi, la force de r�volution par excellence, la force de r�volution incomparable.

J�entends bien qu�on va me dire : � Monsieur Josse, vous �tes orf�vre ! Ce n�est pas �tonnant que vous vantiez votre marchandise, c�est-�-dire l�anarchisme, puisque vous �tes anarchiste. C�est tout naturel ! �

Eh ! oui, c�est tout naturel. Mais si je ne croyais pas que l�anarchisme est la meilleure de toutes les doctrines sociales, comme la plus pure et la plus haute des philosophies, si je ne l�estimais pas comme le mouvement r�volutionnaire le plus noble et le plus d�sint�ress�, et que j�en connusse un autre qui f�t plus pur et plus f�cond que l�anarchisme, j�irais � cet autre !

L�anarchisme, camarades, r�sume toutes les forces dont j�ai d�j� parl�. Il en est, pour ainsi dire, comme la synth�se et les bourgeois, eux, ne s�y trompent pas : c�est plus particuli�rement contre la propagande anarchiste qu�ils s�vissent d�une fa�on implacable, car ils ont promulgu� des lois sp�ciales contre la propagande anarchiste. On en �tend, il est vrai, l�application � ceux qui ne sont pas anarchistes - c�est le cas des communistes impliqu� dans le complot - mais cela n�emp�che pas que c�est d�abord pour �tre appliqu�es aux anarchistes que ces lois ont �t� �dict�es. On les appelle � Lois Sc�l�rates � comme si, dans cette sc�l�ratesse supr�me qu�est la loi, il pouvait y avoir quelque chose de plus sc�l�rat encore !...

Non seulement les bourgeois ne s�y trompent pas, mais tous les sociologues �minents, tous les philosophes, tous les penseurs qui se sont occup�s de la question sociale, tous les th�oriciens, m�me ceux des �coles qui ne sont pas anarchistes, ont reconnu tr�s loyalement que l�anarchisme �tait comme le oint terminus, le point culminant de l�id�al social et que c��tait de ce c�t� l�, qu�� travers mille et mille lenteurs, mille et mille difficult�s, l�humanit�, enfin lib�r�e, se dirigerait un jour.

Le communisme int�gral ou l�anarchisme, c�est la m�me chose. C�est, en effet, vers cet id�al magnifique que, quelle que soit l��cole � laquelle vous apparteniez, doivent tendre vos pens�es et vos d�sirs en vue de sa r�alisation.

Nous croyons qu�il faut y aller tout de suite ; nous pensons qu�il n�est pas n�cessaire de prendre une route d�tourn�e et qu�il faut nous diriger tout droit vers le but, et j�ai la certitude que, tous, vous admirez la grandeur, la noblesse et la beaut� de cet id�al merveilleux. L�anarchisme est, en effet, comme la r�union de toutes les forces dont j�ai parl� ce soir, il en est, ai-je dit, la synth�se : l�anarchisme est avec la libre-pens�e dans la lutte que celle-ci m�ne contre la religion et contre toutes les formes d�oppression intellectuelle et morale ; l�anarchisme est avec le Parti socialiste dans la lutte qu�il poursuit contre le r�gime capitaliste ; l�anarchisme est avec le syndicalisme dans la lutte qu�il m�ne pour la r�demption ouvri�re contre le patronat exploiteur du travail ; l�anarchisme est avec la coop�ration dans sa lutte contre le parasitisme commercial et contre les interm�diaires qui sont les profiteurs de ce parasitisme. N�avais-je pas raison de dire que l�anarchisme est comme la synth�se, comme le r�sum� de toutes les autres forces de r�volution ; qu�il les condense, les couronne et les r�unit toutes ?

Oui, il en est le r�sum� et le couronnement ! L�anarchisme ne respecte aucune forme de la domination de l�homme sur l�homme, aucune forme de l�exploitation de l�homme par l�homme, puisqu�il attaque toutes les formes de l�autorit� :

�� L�autorit� politique : l��tat.
�� L�autorit� �conomique : la Propri�t�.
�� L�autorit� morale : la Patrie, la Religion, la Famille.
�� L�autorit� judiciaire : la Magistrature et la police.

Toutes les forces sociales re�oivent indistinctement les coups bien port�s, vigoureux et incisifs que les anarchistes leur portent. L�anarchisme, en effet, se dresse contre toutes les oppressions, contre toutes les contraintes, il n�assigne aucune limite � son action, car il prend l��tre tout entier dans sa chair, dans son esprit et dans son c�ur. Il se penche sur la nature humaine, il voit les larmes tomber et le sang couler ; il se penche sur celui qui souffre et lui demande d�o� viennent ses souffrances !

D�o� viennent ses souffrances ? L�anarchiste sait qu�elles sont dues presque en totalit� � un �tat social d�fectueux. Je mets de c�t� les douleurs inh�rentes � la nature elle-m�me, mais toutes les autres souffrances, toutes les autres douleurs ont pour cause une mauvaise organisation sociale.

L�anarchiste, en se penchant sur les douleurs humaines, est apitoy�, car il a le c�ur sensible, il est r�volt�, car il a la conscience droite, et il est r�solu, parce qu�il a une volont� ferme.

Apr�s avoir, gr�ce � son cerveau lucide, envisag� la v�rit�, l�anarchiste tend sa main secourable vers celui qui souffre et lui dit : � Lutte avec nous contre tous ceux qui te font souffrir : contre la propri�t� qui fait que tu es sans abri et sans pain ; - contre l��tat qui t�opprime par des lois iniques et qui t��crase par les imp�ts ; - contre ton patron qui exploite ton travail en te donnant pour huit, dix ou douze heures de labeur quotidien, un salaire de famine ; - contre tous les Mercantis qui te d�vorent ; - contre tous les rapaces qui te grugent ; - contre toutes les Forces mauvaises, contre toutes les Puissances de l�heure !... �

Voil� ce que dit l�anarchiste � l�opprim�, au souffrant.

On pouvait esp�rer qu�une aussi haute philosophie, qu�une aussi pure doctrine serait �pargn�e par l�influence n�faste de la Guerre. H�las ! il n�en fut rien. Je le dis � notre confusion et � notre honte ! Parmi les anarchistes les plus notoires, parmi ceux que nous avions l�habitude de consid�rer comme des directeurs de conscience, - non pas comme des chefs, il n�y en a pas chez nous, mais vous savez aussi bien que moi qu�il y a des voix qui sont plus �cout�es que d�autres et des consciences qui semblent refl�ter la conscience des autres anarchistes, - nous avons eu la douleur de voir que quelques-uns de ceux-l�, que nous consid�rions comme nos fr�res a�n�s, comme nos directeurs de conscience, ont subi la d�faillance maudite ! Ils ont cru que cette guerre n��tait pas comme les autres, que la France avait �t� attaqu�e et dans la n�cessit� de se d�fendre �nergiquement ; ils se sont faits les collaborateurs de l�� Union sacr�e � et ont pactis� avec les d�fenseurs de la nation, ils ont �t� des guerriers, des jusqu�auboutistes...

Et le malheur c�est que, depuis, eux non plus n�ont pas reconnu leur erreur ; ils s�y sont ent�t�s. Allez donc demander � quelqu�un qui croit avoir l��toffe d�un chef de se d�savouer lui-m�me ! Allez demander � quelqu�un qui jusqu�alors avait proclam� des v�rit�s devant lesquelles on semblait s�incliner presque sans discussion, allez demander � cet homme de reconna�tre qu�il a commis une erreur ! Cet homme, se cr�t-il anarchiste, vous regardera de haut et n�admettra jamais qu�il ait pu se tromper.

Comme tous les chefs et les meneurs de peuples, comme tous les conducteurs de foules, les anarchistes-guerriers ont �t� victimes de leur sot orgueil, et ils ont plac� leur vanit� personnelle au-dessus de tout. Et pourtant, j�imagine que lorsqu�on a commis une faute, il est convenable et digne de la reconna�tre loyalement et que le seul moyen de la r�parer est de la proclamer publiquement.

Nous n�avons pas eu besoin, nous, anarchistes, d�exclure ces jusqu�auboutistes, de les chasser : ils ont bien compris qu�ils n�avaient plus rien de commun avec nous, qu�il fallait qu�ils s��liminassent d�eux-m�mes, et il sont rest�s chez eux.

Je ne cite personne, mais vous les connaissez tous, ceux qui, anarchistes avant la guerre, apr�s avoir d�clar� pendant vingt ans qu�il n�y avait pas de guerre sainte, que toute guerre �tait maudite et que, si elle survenait, le devoir de tout anarchiste �tait de refuser de servir, ont pouss� les compagnons au massacre. Apr�s avoir trahi, apr�s avoir reni� leur pass�, ces hommes sont aujourd�hui seuls. Sans qu�on ait pris contre eux aucune sanction, sans que nous ayons formul� contre eux aucune condamnation, ils se sont condamn�s volontairement � l�isolement et c�est l� leur ch�timent ; ils ne sont plus entour�s aujourd�hui que de leur solitude et de leur abandon...

De toutes les forces de r�volution que j�ai cit�es, l�anarchisme est peut-�tre la moins nombreuse. Nous ne nous faisons pas illusion sur notre puissance num�rique, nous savons que nous n�avons pas, comme le Parti socialiste, le syndicalisme et la coop�ration des bataillons compacts : les anarchistes ont toujours �t� une minorit� et, - rappelez- vous ce que je vous dis, - ils resteront toujours une minorit�. C�est fatal.

Ah ! nous voudrions bien, nous aussi, faire du recrutement, c�est entendu et nous en faisons ; mais le recrutement n�est pas facile chez nous. D�abord, notre id�al est tellement haut et tellement large ! De plus c�est un id�al en quelque sorte illimit� qui devient chaque jour,avecles�v�nements, plus haut et plus large, de telle sorte que, pour embrasser cet id�al, le suivre et le propager, il faut des hommes pour ainsi dire sup�rieurs.

Je n�ai pas l�air bien modeste en disant cela, et cependant, je dois le dire parce que c�est la v�rit� et que c�est mon sentiment ; et puis, il n�y a pas de vanit� � parler avantageusement de soi-m�me et de ses camarades, quand on le fait franchement et loyalement.

Oui, il faut faire partie de l��lite, il faut �tre un homme sup�rieur pour s��lever jusqu�� de telles altitudes, pour s��lever jusqu�aux sommets o� plane l�id�e anarchiste. Ce qui fait surtout que le recrutement anarchiste est difficile, c�est qu�il n�y a rien � gagner avec nous ; rien � gagner et tout � perdre... Nous n�avons, en effet, ni mandats, ni fonctions, ni attributions, ni rien... pas m�me la notori�t� � offrir � nos adeptes.

Je me trompe : il y a, au contraire, beaucoup � gagner parmi nous ; mais ces gains dont je veux parler ne s�duisent sans doute que cette minorit�, que cette �lite dont je parlais il y a un instant.

Il n�y a rien � gagner comme situation ni comme argent, mais il y a beaucoup � gagner, si l�on veut se contenter, � titre de compensation, des joies pures et nobles d�un c�ur satisfait, d�un esprit tranquille, d�une conscience haute. Et, en effet, l�anarchiste trouve des joies incomparables et qui valent infiniment plus � ses yeux que des avantages mat�riels et que les hochets de la vanit�.

Nous sommes donc une minorit�, mais, tel est le sort commun de toutes les id�es nouvelles ; celles-ci n�ont jamais r�uni autour d�elles qu�une infime minorit�. Quand une id�e commence � grouper autour d�elle une minorit� imposante, c�est que la v�rit� qui est en marche (et elle l�est toujours sans jamais s�arr�ter), a fait surgir une id�e nouvelle, plus exacte ou plus jeune et c�est cette id�e plus jeune, plus hardie, plus juste, qui groupe autour d�elle l��lite. Sous l�Empire, la minorit� (c�est-�-dire l��lue) �tait constitu�e par les rouges, par les r�publicains ; pendant les premi�res ann�es de la R�publique, et jusqu�� il y a seulement dix ou quinze ans avant que le socialisme devint petit-bourgeois et r�formiste, le socialisme ne r�unissait qu�une infime minorit�, c��tait l��lite d�alors. Aujourd�hui, c�est l�anarchisme qui r�unit cette �lite.

Minorit�, oui : mais il n�est pas n�cessaire d��tre bien nombreux pour faire beaucoup de besogne ; il vaut m�me mieux, souvent, �tre moins nombreux et �tre meilleurs : la qualit� ici l�emporte sur la quantit�. J�aime mieux une centaine d�individus qu�on trouve partout, qui vont l� o� il y a de la besogne � faire, o� il y a de l�intelligence et de l�activit� � d�ployer ; j�aime mieux cent individus qui parlent, qui �crivent, qui agissent, en un mot qui se livrent avec ardeur � la propagande, que mille qui restent tranquillement chez eux et qui s�imaginent avoir accompli leur devoir, les uns quand ils se sont cotis�s et les autres quand ils ont vot�.

Les anarchistes sont et seront donc toujours peu nombreux, mais ils sont partout. Ils sont ce que j�appellerai le levain qui soul�ve la p�te. D�j�, vous les voyez qui s�infiltrent partout. A c�t� des qu


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