�dition : Les Amis de S�bastien Faure , 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12
8. Les Familles nombreuses
La Population tend � s�accro�tre suivant
une progression g�om�trique. - Les Subsistances tendent �
s�accro�tre suivant une progression arithm�tique. - Pour maintenir
l��quilibre n�cessaire entre les besoins de la Population
et les Subsistances en cours, il faut donc limiter le chiffre de la Population.-
Deux th�ses s�opposent : La premi�re conseille une natalit�
inconsid�r�e et sons frein ; La seconde conseille le procr�ation
consciente. - Beaucoup ou peu d�Enfants ? Aspect individuel, familial et
social de la question.
CAMARADES,
Je ne me propose pas, ce soir, de vous exposer, sur la question que
je vais traiter, mon sentiment personnel. D�ordinaire, sur un sujet quelconque,
je vous dis : � Je pense ceci, je suis persuad� de cela. �
Et, apr�s un expos� plus ou moins clair et plus ou moins
d�cisif de ma th�se, je n�h�site pas � vous
donner un conseil.
Ce soir, je ne proc�derai pas de la m�me mani�re.
Je vous exposerai mon sujet sous une forme en quelque sorte objective,
impersonnelle, documentaire. Je m�abstiendrai de toute conclusion, m�interdisant
de vous donner un conseil quelconque. Je me bornerai, � la fin,
� vous dire : � Vous vous trouvez en pr�sence de deux
th�ses oppos�es ; � vous de faire votre choix, en
pleine connaissance de cause ; choisissez d�apr�s votre conscience
�clair�e par votre raison. �
Si je proc�de ainsi ce soir, ce n�est pas parce que j�ai �
traiter un sujet qui est, en soi, particuli�rement d�licat,
mais parce que je suis oblig�, par les circonstances, de le traiter
avec une d�licatesse particuli�re. En soi, ce sujet n�est
pas plus d�licat qu�un autre, et, pour des esprits libres comme
les n�tres, d�gag�s de toute ridicule pr�vention
et de toute sotte convenance, il ne doit pas y avoir de sujet �chappant
� notre �tude libre et � notre critique ind�pendante.
Mais la mati�re dont je dois m�occuper ce soir est r�gie
par une l�gislation d�un arbitraire et d�une rigueur tout �
fait exceptionnels. Le l�gislateur a, pour ainsi dire, interdit
toute propagande sur cette question dans un sens contraire � la
solution qu�il veut lui donner, et il a entour� l�expos�
de ce probl�me d�obstacles si nombreux et de sanctions si graves,
que je suis oblig� de recourir � un proc�d�
qui n�est pas du tout dans ma mani�re, et, encore une fois, de vous
pr�senter sous une forme purement objective et impersonnelle un
sujet que je voudrais traiter cependant comme tous les autres, en y apportant
mon sentiment intime.
Il y a quelques semaines, des camarades, soup�onn�s de
s�occuper de propagande malthusienne, ont vu leur domicile envahi par des
gens de police. Ceux-ci, avec la d�licatesse qui les caract�rise,
ont fouill� partout, boulevers� les meubles, fait main basse
sur la correspondance, sur les livres, les brochures et les journaux, et
cette op�ration de police a �t� r�solue et
mise � ex�cution sans l�ombre d�un pr�texte, sans
qu�un acte sp�cial de propagande ait pu justifier un arbitraire
aussi odieux.
C�est vous dire, Camarades, que, dans ce domaine, le Pouvoir se croit
tout permis. Il prend toutes les licences. Et, vieux routier des r�unions
publiques, j�ai la conviction que si on voulait bien chercher dans cette
salle, on trouverait, sans trop de difficult�s, un ou deux, peut-�tre
trois ou quatre repr�sentants de la Loi, d�l�gu�s
ici par elle pour enregistrer mes paroles et �tablir un rapport
sur les propos que je vais tenir.
Par bonheur, j�ai autour de moi des amis. Les uns veulent bien prendre
st�nographiquement l�expression litt�rale de ma pens�e,
tandis que les autres veulent bien en faire le compte rendu sommaire. Cela
me permettra d�opposer, en cas de conflit avec la Justice, - il faut tout
pr�voir, nous vivons un temps o� il est indispensable de
prendre quelques pr�cautions : cela ne signifie pas l�chet�,
mais prudence, - si, dis-je, il advenait que j�eusse maille � partir
avec le Parquet, cela me permettrait d�opposer au rapport fantaisiste de
ces messieurs la traduction st�nographique, et, par cons�quent,
litt�rale, des propos que j�aurai tenus.
Et puis, vous avez l�habitude, - et je profite de l�occasion pour vous
en t�moigner ma reconnaissance, - de m��couter, du commencement
� la fin, avec une attention soutenue. J�ose vous demander, ce soir,
de m�entendre avec une attention accrue. De la sorte, s�il advenait quelque
� avaro � j�aurais recours � vous comme t�moins.
Je ferais appel � la sinc�rit�, � la loyaut�,
� l�impartialit� de vos attestations. Et si j�ai une assez
mauvaise opinion de la magistrature pour �tre persuad� que,
en d�pit de ce luxe de pr�cautions, je n��chapperais
pas, si on voulait, � une condamnation prononc�e d�avance,
- je sais d�j�, pour les avoir subies, ce que valent ces
condamnations, - j�aurais du moins la satisfaction de donner � ce
proc�s, ne serait-ce que par le d�fil� de t�moins
honn�tes, un retentissement dont ces messieurs n�auraient pas �
se f�liciter.
Est-il n�cessaire, maintenant, que je vous signale l�importance
de la question que je vais traiter ? La prudence dont je me fais une r�gle,
les pr�cautions oratoires que je viens de prendre, d�termin�es
par les stipulations particuli�rement rigoureuses et arbitraires
de la loi, ne sont-elles pas suffisantes � souligner le caract�re
de gravit� exceptionnelle du probl�me que nous allons �tudier
ensemble ?
Croyez-vous que le l�gislateur aurait pris de telles pr�cautions
pour emp�cher que l�on apport�t � ce probl�me
la solution qui lui d�pla�t, s�il n�y attachait pas lui-m�me
une importance consid�rable ?
Oui, le probl�me est, en effet, de premier ordre. Il l�est en
soi, intrins�quement, en dehors de toute autre consid�ration
d�ordre g�n�ral. Mais, si on le rattache au probl�me
social, si on le situe comme il convient, au c�ur m�me de la question
sociale, alors, on reconna�t que ce probl�me n�est pas seulement
consid�rable, et on peut le qualifier sans exag�ration de
capital.
Entendez-moi bien ! Je ne veux pas dire par l� que la solution
qu�on apporte � ce probl�me de la population dans ses rapports
avec les subsistances est la solution du probl�me social tout entier
; je ne le confonds pas avec ce probl�me lui-m�me, mais je
dis qu�on ne parvient pas, qu�on ne parviendra jamais � r�soudre
d�une fa�on d�finitive, s�rieuse, op�rante,
positive, le probl�me social, sans r�soudre, en m�me
temps, le probl�me de la population et des subsistances.
Des sociologues avertis, des penseurs puissants, des savants, tous ceux
qui se sont livr�s aux �tudes et aux recherches sociologiques
de quelque importance et qui y ont apport� non seulement un esprit
avis�, mais encore une observation scrupuleusement attentive, se
sont pench�s � juste titre sur les rapports qui existent
entre le chiffre de la population et la masse des subsistances, la quantit�
de subsistances qui doit r�pondre aux besoins de la population.
Le but de la sociologie, c�est, si j�ose dire, d�organiser le bonheur
dans la soci�t�. Toute mesure qui a pour objet d�accro�tre
le bonheur humain est une mesure favorable � la solution du probl�me
social. Celui-ci sera r�solu lorsque, non pas quelques-uns, non
pas une minorit� importante, non pas une majorit�, mais la
totalit� des hommes, auront l�assurance de trouver dans le milieu
social auquel ils appartiennent le maximum de f�licit� physique,
intellectuelle et morale, auquel, �tant donn�e leur �poque,
chacun a droit.
Ceci pos�, il va de soi que le bonheur humain est n�cessairement
subordonn� � l��quilibre entre les deux facteurs suivants
: subsistances et population.
Si les subsistances d�passent les besoins de la population, il
y a abondance, et, par cons�quent, f�licit� possible.
Si, au contraire, les subsistances sont inf�rieures aux besoins
de la population, il y a disette, insuffisance, et, d�s lors, lutte
horrible pour la vie, mis�re presque g�n�rale et malheur
pour tous.
Il faudrait arriver � �tablir un �quilibre, en
quelque sorte math�matique, entre les besoins ressentis par la population
et les moyens de satisfaire ces besoins. Alors nous nous trouverions en
face d�une �quation dont les deux facteurs s��quilibreraient
rigoureusement, math�matiquement : celui-ci �galant celui-l�.
Tout, alors, serait pour le mieux en l�esp�ce qui nous occupe.
Mais, m�me si l�on arrivait � cet �quilibre, - qui,
du reste, n�a jamais �t� atteint jusqu�� ce jour,
- ne croyez pas que le probl�me serait d�finitivement r�solu.
Il le serait pour un temps ; mais ces deux facteurs dont je parle : population
et subsistances, n�ont pas un caract�re fixe, immuable, permanent
; ce sont deux facteurs ayant un caract�re mouvant, sensible, variable,
et, d�s lors, il faut se demander dans quelles conditions se fait
ce mouvement, dans quel sens s�op�re cette pouss�e. La population
croit-elle, diminue-t-elle, ou reste-t-elle stationnaire ? Les subsistances
diminuent-elles, augmentent-elles, ou restent-elles stationnaires ?
Il y a mouvement et dans la population et dans les subsistances, et,
ce mouvement, tout le monde en convient, s�op�re dans le sens de
l�augmentation.
De si�cle en si�cle, de g�n�ration en g�n�ration
- on pourrait dire d�ann�e en ann�e - le chiffre de la population
va croissant, et, de si�cle en si�cle, d�ann�e en
ann�e, � part des ann�es exceptionnellement d�ficitaires,
on peut dire aussi que, dans l�ensemble, les subsistances vont croissant.
Il y a donc un mouvement constant ; mouvement tendant � l�augmentation,
� l�accroissement incessant et de la population et des subsistances.
Ce mouvement s�op�re-t-il, ici et l�, avec la m�me
vitesse ?
Est-il plus lent d�un c�t�, plus rapide de l�autre ? Vous
sentez qu�en effet, il est indispensable de savoir si, population et subsistances
croissant sans cesse, cet accroissement se fait dans les m�mes proportions.
Si le mouvement s�op�rait de part et d�autre avec la m�me
vitesse, l��quilibre une fois obtenu, il n�y aurait qu��
laisser faire, parce que l��quilibre, alors, persisterait. Il y
aurait la m�me augmentation ici et l� pendant la m�me
p�riode, le m�me laps de temps, et l��quilibre, par
cons�quent, se maintiendrait. Mais si, au contraire, l�un des deux
facteurs marche plus rapidement que l�autre, il en r�sulte que les
distances s�accroissent de plus en plus et que ce qui �tait foss�
� un moment donn� devient ab�me.
Eh bien ! �tudions le mouvement de la population d�abord, le
mouvement des subsistances ensuite ; nous pourrons, apr�s, comparer
celui-ci � celui-l� et �clairer la lanterne qui nous
guidera.
Les possibilit�s d�accroissement de la population sont, pour
ainsi dire, incalculables. Elles sont tellement consid�rables qu�elles
d�passent toute pr�vision, qu�elles �chappent �
tout calcul ayant un caract�re pr�cis. Pour vous donner une
id�e de la rapidit� avec laquelle la population a tendance
� cro�tre, - je ne dis pas � cro�t �, je
dis : � a tendance � cro�tre �, ce qui n�est pas
la m�me chose, ce qui signifie que la loi dont je vais parler a un
caract�re tendanciel et non un caract�re rigoureusement positif,
pour vous donner une id�e de cette rapidit�, permettez-moi
de vous rappeler le probl�me pos� par le savant Herschel
dans son salon � quelques-uns de ses amis :
Herschel parle ; il dit :
� Si, au temps de Ch�ops, c�est-�-dire environ trois
mille ans de notre �re, un couple humain avait v�cu, et si,
� partir de cette �poque, la guerre, les maladies contagieuses
et la famine avaient �t� supprim�es ; si, en un mot,
la race provenant de ce couple n�avait plus �t� sujette qu��
la mort caus�e par des maladies ou des infirmit�s ordinaires,
nous pouvons admettre que le couple aurait �t� doubl�
au bout de trente ans, que sa descendance aurait suivi la m�me progression
de trente en trente ans.
La question que je pose est celle-ci : � Quelle serait actuellement
la population du globe ? Les descendants de ce couple, plac�s debout
l�un contre l�autre, couvriraient-ils toute la surface de la terre ? �
Tous r�pondirent que la surface terrestre ne suffirait pas.
� Mais, dit Herschel, s�ils y �taient serr�s l�un
contre l�autre et s�ils portaient d�autres �tres humains sur leurs
�paules, combien croyez-vous qu�ils pourraient fournir de couches
superpos�es ?
�� Peut-�tre trois �paisseurs ?
�� Vous �tes loin du compte, dit Herschel, je pose autrement
la question : Quelle serait la hauteur de la pyramide humaine en pieds
?
�� Trente pieds ?
�� Oh ! bien plus, dit Herschel.
�� Eh bien, cent pieds.
�� Plus encore ! �
Herschel dit :
� Assez de pieds pour atteindre jusqu�� la lune, peut-�tre
jusqu�au soleil ! �
Un homme de guerre qui, par cons�quent, n�est pas de nos amis,
une des gloires de son pays, et qui en dehors des choses de la guerre,
s�est quelque peu occup� d�autres questions, le g�n�ral
belge Brialmont, dans une communication � l�Acad�mie royale
de Bruxelles, s�exprimait ainsi le 15 d�cembre 1897 :
� Au train dont vont les choses, d�ici � peu de si�cles,
la population du globe se sera d�velopp�e dans des proportions
telles, que le probl�me de l�alimentation deviendra insoluble. On
aura beau utiliser toutes les parcelles de terre non encore utilis�es
aujourd�hui, dess�cher les marais, d�fricher les for�ts,
ensemencer de bl� les parcs d�agr�ment et, supprimant du
coup la nourriture animale, remplacer les p�turages par des champs
productifs de c�r�ales, on ne parviendra plus � nourrir
les hommes qui peupleront notre plan�te d�s que ceux-ci auront
atteint le chiffre de douze milliards, �ventualit� qui se
produira dans quelques centaines d�ann�es. �
Ce ne sont l�, �videmment, que des conclusions hypoth�tiques,
de pures hypoth�ses ; mais, des hypoth�ses qui ne sont pas
contraires au bon sens, et dont nous avons non seulement le droit, mais
le devoir de faire �tat, hypoth�ses qui nous permettent de
comprendre les possibilit�s incalculables de d�veloppement
de la population.
Cela prouve que l�esp�ce humaine n��chappe pas aux lois
biologiques de f�condit�.
Peut-on arriver � fixer de fa�on � peu pr�s
exacte dans quelles conditions s�op�re le mouvement incessant, l�accroissement
constant de la population ? Oui. On peut le faire � l�aide de deux
calculs.
Le premier calcul peut �tre bas� sur la puissance de reproduction
de la femme, et le second sur les statistiques de recensement de la population.
La puissance de f�condit� de la femme, c�est ce que j�appellerai
l�aspect th�orique, c�t� direct du probl�me
; le recensement de la population, c�est son c�t� pratique.
D�une part, ce qui peut se produire �tant donn�e la f�condit�
f�minine, voil� la th�orie ; d�autre part, ce qui
se produit dans les faits, voil� la pratique : recensement.
Nous savons l��ge moyen auquel les femmes sont capables de reproduire
leur esp�ce, nous connaissons la fr�quence possible de leurs
accouchements et la p�riode ordinaire de leur f�condit�.
Sur ces faits naturels, d�observation, nous pouvons nous baser pour donner
une id�e de la puissance prolifique de l�esp�ce humaine.
Une femme normale, donnant tous les rejetons qu�elle peut mettre au
monde, en aurait, de l��ge de 16 ans � l��ge de 45 ans,
en moyenne seize, venant au monde de deux en deux ans.
La population, dans ce cas, doublerait tous les huit ans.
Mais il n�est pas n�cessaire que le nombre d�enfants corresponde
� la f�condit� r�elle, physiologique, pour
que l�augmentation de la population, si tous ceux qui naissent sont nourris
et soign�s, soit rapide et consid�rable. Qu�on n�accorde
� chaque femme qu�une moyenne de douze, ou de dix ou de huit enfants,
il n�en r�sultera pas moins, en tr�s peu de temps, une multiplication
extr�mement abondante.
Admettons que la f�condit� r�elle d�une femme soit
de six enfants seulement, pendant la p�riode de 20 � 40 ans.
Calculez : la population triplerait tous les vingt-cinq ans environ.
Att�nuons encore ; mettons cinq enfants, par exemple, mettons-en
quatre, mettons-en trois, et, dans chaque cas, la progression, rapidement,
conduit � des chiffres �lev�s.
Dans le cas de trois enfants, la population doublerait tous les quinze
ans environ.
� ce taux, dans quarante-cinq ans, l�Europe aurait 600 millions
d�habitants ; dans quatre-vingt-dix ans un milliard, dans cent trente-cinq
ans, deux milliards, etc.
Tels sont, Camarades, les chiffres, - les pr�visions, si vous
voulez - auxquels il est permis de se livrer, les chiffres qu�on peut apporter
ici quand il s�agit de la puissance de reproduction de la femme.
Ces chiffres sont effrayants, mais les statistiques sont l� pour
modifier quelque peu ces pr�visions.
Je n�ai pas l�habitude de citer des chiffres, mais pr�sentement,
je tiens � asseoir d�une fa�on s�rieuse, sur des bases
pr�cises, le probl�me lui-m�me, et je vous ai dit que
je ferai une conf�rence documentaire.
Voici donc quelques statistiques : � Mouvement de la population
en Europe au XIX si�cle...
En 1801, la population de l�Europe n��tait gu�re estim�e
qu�� 175 millions d�habitants ; tandis que ce chiffre allait �
216 millions, en 1830 ; 300 millions, en 1870. C�est ainsi qu�en trente
ann�es, la population augmentait de 41 millions, et en soixante-dix
ann�es de 125 millions !
En 1886, l�Europe comptait 337.526.700 habitants ; en 1896, ce chiffre
s��l�ve � 367.447.600. Soit une augmentation de 29.922.800
habitants en dix ann�es.
Et, actuellement, la population de l�Europe atteint 380 millions environ,
soit une nouvelle augmentation de 12 millions d�habitants en trois ann�es.
Comparativement � la situation de 1801, la population de l�Europe
a plus que doubl� en moins d�un si�cle : en quatre-vingt-quinze
ann�es, elle s�est accrue � 206 millions.
Si l�on fait le m�me calcul d�accroissement de la population en
Europe, durant le XXe si�cle, en prenant pour base la proportion
actuelle et le nombre d�habitants par pays, on obtient les r�sultats
suivants :
�
�
�
| � |
1900� |
2000� |
| Russie� |
110.000.000
|
340.000.000
|
| Allemagne� |
49.000.000
|
115.000.000
|
| Autriche-Hongrie� |
42.000.000
|
80.000.000
|
| Grande-Bretagne et Irlande� |
38.000.000
|
80.000.000
|
| France� |
38.000.000
|
50.000.000
|
| Italie� |
30.000.000
|
50.000.000
|
| Espagne et Portugal� |
22.000.000
|
35.000.000
|
| P�ninsule des Balkans� |
20.000.000
|
30.000.000
|
| Scandinavie� |
10.000.000
|
15.000.000
|
| Belgique� |
6.000.000
|
10.000.000
|
| Pays-Bas� |
5.000.000
|
8.000.000
|
| Suisse� |
3.000.000
|
5.000.000
|
�
Total : 373.000.000 818.000.000
Ces chiffres effrayent.
De ces chiffres, on peut extraire la loi, non math�matique et
positive, mais tendancielle : la population tend � s�accro�tre
suivant une progression g�om�trique.
La progression g�om�trique se caract�rise par une
suite de nombres tels que chacun est �gal au nombre pr�c�dent
multipli� par un nombre constant, 2 dans le cas pr�sent :
2, 4, 8, 16, 32, 64, etc. La progression arithm�tique est la succession
de chiffres � chacun desquels vient s�ajouter un nombre constant,
1 dans le cas pr�sent : 1, 2, 3, 4, 5, 6, etc. C�est toujours le
m�me chiffre qui vient s�ajouter aux chiffres pr�c�dents.
Il y a, comme vous le voyez une �norme diff�rence, au bout
de peu de temps, entre les r�sultats de la progression g�om�trique
et ceux de la progression arithm�tique.
Apr�s avoir vu que la population tend � s�accro�tre
suivant une progression g�om�trique, voyons maintenant le
mouvement des subsistances. Les subsistances augmentent, nous l�avons dit
et c�est une constatation qu�il est ais� de faire, mais peuvent-elles
augmenter avec la m�me rapidit� que la population ? - Non.
D�abord, parce que la terre est limit�e ; et la terre �tant
limit�e, la production alimentaire se trouve n�cessairement
limit�e. Il y a une superficie terrestre qui ne saurait �tre
d�pass�e. La partie cultiv�e de cette superficie,
quand elle a atteint son maximum, devient inextensible. La terre cultivable
elle-m�me est fatalement moindre que la superficie totale. Il y a
les roches, les landes, toutes les r�gions d�sertiques qui
sont incultes et vraisemblablement condamn�es � le rester
toujours. Certes, il y a des territoires qui sont actuellement incultiv�s,
qui restent encore en friches, mais qui seront certainement mis en �tat
de rendement un jour ou l�autre. Seulement, ces territoires deviennent
de plus en plus rares. Si ces terres ne sont pas encore en �tat
de rendement, si elles n�ont pas �t� l�objet d�une exploitation
agricole s�rieuse, c�est que, vraisemblablement, ce rendement est
extr�mement difficile, que les conditions dans lesquelles ce travail
s�op�rerait, les capitaux consid�rables qu�il faudrait y
engager, l��loignement des villes, des grands centres, les difficult�s
de transport, l��loignement des march�s, etc... etc... sont
des conditions d�favorables � la culture des terrains non
encore exploit�s.
Les proc�d�s de culture iront, sans nul doute, se perfectionnant
sans cesse. Non seulement les instruments aratoires sont aujourd�hui beaucoup
plus d�velopp�s et infiniment sup�rieurs �
ceux que poss�daient nos anc�tres, mais encore il y a les
stimulants qui, dans la chimie agricole, permettent d�activer la fertilit�
du sol et la productivit� des terres. Toutefois le sol lui-m�me
se fatigue, la terre s�use ; le rendement va en quelque sorte en diminuant.
Tous les agronomes sont d�accord sur ce point. Quand on se trouve sur un
sol vierge, on obtient pendant quelques ann�es, � la condition
de le fertiliser avec les derniers moyens de la science, des rendements
extr�mement r�mun�rateurs. Mais au bout d�un certain
nombre d�ann�es, ce sol s�an�mie et on ne peut plus esp�rer
que sa productivit� ira toujours en croissant. Puis, il y a la nourriture
des animaux qui absorbe une partie de l�alimentation produite par la terre.
Il y a la cr�ation des grandes villes, l��tablissement des
voies ferr�es, des canaux, la construction des routes, des usines,
des habitations destin�es aux hommes et aux animaux. Tout cela occupe
de la place et par cons�quent, il y a une portion de terre incessamment
accrue, destin�e � rester constamment improductive.
La production des subsistances subit n�cessairement des �-coups
; elle se fait par soubresauts ; elle a un caract�re incontestablement
irr�gulier. Tant�t ce sont les inondations qui passent et
emportent la r�colte ; tant�t c�est la s�cheresse,
tant�t la gr�le, tant�t la gel�e, tant�t
les maladies inh�rentes au sol qui s�abattent sur une production
d�termin�e et en provoquent l�avortement. Et, avec la meilleure
volont� du monde, c�est par une concession peut-�tre exag�r�e
et m�me d�raisonnable au d�sir que nous avons de faire
la partie belle � ceux dont ces consid�rations n��branlent
pas les tendances optimistes que nous consentons � dire que c�est
dans une progression arithm�tique, 1, 2, 3, 4, 5, 6, etc., que s�op�re
le mouvement d�accroissement des subsistances.
S�il est exact, - et je crois qu�il est difficile de le contester -
que la population se d�veloppe suivant une progression g�om�trique,
tandis que les subsistances ne croissent que suivant une progression arithm�tique,
on sent, Camarades, jusqu�� quel point les deux termes de ce rapport
: population et subsistances, s��loignent l�un de l�autre avec le
temps ; et l�on comprend qu�il est indispensable de mettre un frein �
l�accroissement immod�r�, irr�fl�chi de la
population du Globe.
Ce serait, en effet, une imprudence grave que de ne pas limiter la natalit�.
D�une situation qui serait bonne, on aurait t�t fait une situation
m�diocre ; d�une situation m�diocre, une situation mauvaise
; et d�une situation mauvaise une situation d�sastreuse.
Il faut donc, avec le plus grand soin, se tenir constamment au courant
des diverses fluctuations du chiffre de la population et de la quantit�
des subsistances, afin de ne pas trop s��loigner, sous peine de
privations, de famine et de mort, de l��quilibre d�sirable
et n�cessaire.
Au demeurant, la limitation des naissances, de la population, se fait
dans la pratique ; mais elle se fait comme tout ce qui se fait en r�gime
social actuel, sous une forme d�tourn�e, hypocrite, en quelque
sorte honteuse, sous une forme qu�on n�a pas le courage d�avouer et qu�il
est douloureux de regarder en face. Elle se fait par des moyens extr�mement
vari�s, moyens tant�t douloureux, tant�t r�pressifs.
Ici une simple �num�ration suffit. Les moyens douloureux,
vous les connaissez : l�emprisonnement, 250.000, peut-�tre 300.000
individus des deux sexes, en France, sont en prison et la prison ne permet
pas les rapprochements sexuels. Or, ces individus sont � l��ge
de reproduire, car l��ge moyen en prison est de 30 � 35 ans.
Ces individus sont, au point de vue de l�esp�ce, condamn�s
� la non-reproduction !
Le c�libat est impos� indirectement � une foule
de personnes et surtout de jeunes femmes et de jeunes filles qui ne trouvent
pas dans la soci�t� le compagnon de leur choix et qui, d�autre
part, se garderaient bien d��tre m�res, car elles savent jusqu��
quel point la femme qui procr�e en dehors du mariage est consid�r�e
comme peu de chose. Les filles-m�res ! Que n�a-t-on pas dit sur
elles ! Oui, on les a pardonn�es, r�habilit�es, exalt�es,
dans les discours, au th��tre, dans le roman ; mais dans la
vie, surtout dans les campagnes et dans les petites villes de province,
de quel m�pris ne sont-elles pas entour�es ? Il semble qu�elles
ont commis la pire des fautes. Et cependant, elles n�ont commis que cette
faute qui consiste � �couter d�une oreille sympathique et
d�un c�ur attendri les paroles d�amour qu�un jeune homme a gliss�es
dans leur oreille. Elles n�ont fait que suivre la voix de la Nature. Elles
sont m�res, et vous les fl�trissez de l��tre, surpopulateurs,
alors que c�est vous qui demandez � la femme d��tre m�re
et d�avoir de nombreux enfants.
La prostitution est aussi une source d�inf�condit�, et
les couvents ! la chastet� impos�e � une foule de
personnes sous pr�texte de moralit�, alors qu�on sait que
cette moralit� est un �tat nocif pour la sant�, qu�elle
devient la source de toute une s�rie de perturbations et de morbidit�s
et m�me d�aberrations sexuelles !
Les catastrophes, les famines p�riodiques, les �pid�mies
qui passent sur l�humanit� ; et l�alcool et la tuberculose qui font
des ravages �normes, qui peuplent les cimeti�res de corps
encore jeunes ! Et l�avortement, et l�infanticide, et les crimes de toute
nature, et les guerres horribles qui de temps en temps couchent sur les
champs de bataille des centaines de milliers, des millions de jeunes hommes
dans la fleur de l��ge ! Et la mis�re qui constamment s�vit,
la mis�re qui saisit � la gorge de tout petits enfants et
des vieillards ! Tous les jeunes gens et toutes les jeunes filles rong�s
par l�an�mie, assassin�s par les privations, tortur�s
par la faim, logeant dans des taudis infects, oblig�s de vivre comme
des b�tes, ne pouvant pas donner � leur corps ce qui lui est
n�cessaire ! La mis�re ! Ah ! la mis�re !...
Je me rappelle le cas d�un de mes amis. C��tait un jeune homme
de 25 � 30 ans. Il m�aborde un jour dans la rue et me serre la main
avec tristesse. Je l�avais connu vigoureux et bien portant ; il �tait
amaigri et d�j� vo�t�. Il paraissait d�sesp�r�.
Je lui dis : � Qu�as-tu ? Tu es bien p�le ; tu as bien mauvaise
mine ; serais-tu malade ? � - � Pis que cela, me dit-il ! J�ai
une ma�tresse qui me fait horriblement souffrir. � Je lui r�pondis
: � Mais tu ne peux donc pas t�en d�tacher. Aie un moment
de courage, un mouvement d��nergie. Puisque tu ne l�aimes pas, s�pare-toi
d�elle. � - � Si je le pouvais, je le ferais volontiers, mais
je ne le puis �, me dit-il, t�te basse.
Je croyais que c��tait parce qu�il y avait trop de liens entre
eux et parce que peut-�tre la passion pour cette femme l��garait.
Il me dit : � Non, seulement ce n�est pas la ma�tresse que
tu crois. Celle dont je parle, moi, est vieille, laide, repoussante. Et
je ne puis, cependant , m�en d�barrasser �.- � Mais
qui est-elle donc ? � - � C�est la mis�re ! C�est elle
qui me tient ne veut pas me quitter. C�est avec elle que je couche tous
les soirs, que je partage le pain noir des mauvais jours ! Je ne puis m�en
d�barrasser ! �
Il avait 25 � 30 ans et il �tait terriblement an�mi�.
On aurait dit qu�il avait un pied dans la tombe, et de fait j�appris peu
de temps apr�s sa mort. C�est l�histoire de tant d�autres ! La mis�re,
c�est la source � laquelle s�alimente cette augmentation constante
de la mortalit�, c�est elle qui �limine tant de jeunes gens
qui, s�ils vivaient dans l�abondance ou simplement dans le bien-�tre,
vivraient leur existence normale.
Tels sont les moyens douloureux et r�pressifs, innombrables,
vari�s mais criminels et d�testables, � l�aide desquels
s�effectue automatiquement la limitation de la population. Pourtant ils
sont encore insuffisants, puisque la part de chacun est encore trop restreinte
et la terre appara�t malgr� ces �liminations constantes,
d�termin�es par la mis�re, par tous les vices, la
tuberculose, l�alcool, les guerres, la famine, les �pid�mies,
la prostitution, le c�libat impos�, malgr� tout, la
terre appara�t comme une sorte de proie que se disputent tous les
app�tits.
Les grandes nations tentent de d�vorer les moyennes, et les moyennes,
les petites. Surgit-il quelque part, une �le � travers les
oc�ans ? D�couvre-t-on sur un continent quelconque des gisements
recelant des richesses utilisables ? Y a-t-il une part du sol qui, au loin
semble pouvoir �tre fertilis�e, imm�diatement des flottes
sont arm�es et traversent les mers, des troupes sont �quip�es
et des exp�ditions coloniales sont envoy�es � la d�couverte
et � la prise de possession de cette �le, de ce gisement,
de ce sol fertilisable.
Civilisation, dites-vous ? Mensonge ! Ce n�est point la civilisation,
mais simplement le besoin d�expansion ; c�est la n�cessit�
pour la vieille Europe dont la population est trop dense, dont le sang,
dans nos veines, est appauvri, d�aller ailleurs. � Nous �touffons,
clament les dirigeants, il nous faut de l�air. � Et les exp�ditions
se succ�dent sans interruption.
En face de ce probl�me angoissant, nous avons deux �coles,
deux Doctrines. La premi�re, vous la connaissez bien, c�est celle
qui r�p�te sans cesse : � Croissez et multipliez. Faites
des enfants. Faites-en beaucoup et encore. Faites-en toujours et le plus
possible. Peuplez la terre, il n�y aura jamais trop d�enfants ; il n�y
en aura jamais assez. La France a besoin de producteurs. Le nombre d�enfants
est la mesure de la force d�expansion du pays. L�agriculture manque de
bras. Le commerce et l�industrie en manquent aussi. La prosp�rit�
du pays d�pend de sa natalit� et, la s�curit�
de la France n�cessitant une arm�e puissante, nombreuse,
il faut, pour qu�il y ait beaucoup de soldats, qu�il y ait beaucoup d�enfants.
Faites des enfants, faites-en beaucoup, encore, toujours. Plus vous en
ferez, mieux cela vaudra. �
� Du reste, ajoutent les bons ap�tres, nous sommes tout
pr�ts � encourager la natalit�. Nous prenons des dispositions
favorables aux familles nombreuses. Elles seront assist�es. Une
prime sera accord�e � chaque maman qui voudra bien ajouter
au nombre des enfants qu�elle poss�de d�j� une unit�
de plus. Et cette prime sera d�autant plus �lev�e que le
nombre des enfants sera plus consid�rable. Nous instituerons des
concours. Chaque ann�e, il y a aura comme un record des familles
nombreuses. Les prix reviendront aux familles les plus int�ressantes,
les plus recommandables, c�est-�-dire � celles qui poss�deront
le plus grand nombre d�enfants. Des r�compenses particuli�res,
des distinctions exceptionnelles et m�me des d�corations seront
accord�es aux m�res qui auront dot� le pays d�une
nombreuse prog�niture. �
J�ai r�sum� rapidement, mais sans exag�ration la
premi�re des deux doctrines que nous avons � examiner, celle
qui a pour devise : faites beaucoup d�enfants !
Je voudrais savoir tout d�abord - et ce sont de simples observations
que je fais - quels sont ceux qui nous donnent de tels conseils. Je veux
les passer en revue ; je veux savoir d�o� vient qu�ils t�moignent
d�un z�le si rare, comment il se fait que ces gens se livrent �
des objurgations aussi pressantes, quel int�r�t ils peuvent
bien avoir dans la question. Est-ce que ce sont des riches ou des pauvres,
des dirigeants ou des dirig�s, des patrons ou des ouvriers ? D�o�
leur vient encore une fois tant de z�le ?
Sont-ce des rentiers � qui il faudrait beaucoup de pauvres pour
entretenir toujours dans un bon �tat de s�curit� et
de prosp�rit� leur propre fortune ? Est-ce que ce sont des
dirigeants qui auraient besoin, pour combler le d�ficit budg�taire,
de tr�s nombreux contribuables ? Est-ce que ce sont des patrons
qui, pour avoir � leur disposition une main-d��uvre bon march�,
ont besoin de beaucoup de bras ? Est-ce que ce sont des commer�ants
press�s par le d�sir de vendre leurs marchandises et la n�cessit�
d�avoir de nombreux acheteurs ? Est-ce que ce sont des propri�taires
qui, pour augmenter sans cesse la valeur de leurs immeubles et le montant
des loyers, d�sirent qu�un grand nombre de locataires se pressent
au seuil de leurs maisons et supplient les concierges, moyennant un bon
denier � Dieu, de vouloir bien leur c�der une place dans
l�immeuble ? Est-ce que ce sont des bourgeois qui sont heureux d�avoir
� leur disposition de la chair fra�che ? Est-ce que ce sont
enfin des gouvernants qui ont besoin de soldats nombreux, d�une arm�e
de policiers, de fa�on � d�fendre leurs coffres-forts
et � maintenir leurs privil�ges ?
Oui, ce sont bien ces gens-l� qui m�nent la croisade de
surpopulation et cette coalition o� �clate le souci de leur
int�r�t de classe me rend d�j� leur z�le
passablement suspect.
Puis, une question se pr�sente � ma pens�e. Payent-ils
d�exemple au moins ? Puisqu�ils d�clarent que la France a besoin
de beaucoup d�enfants et que c�est au nom de la Patrie, disent-ils, qu�ils
supplient les femmes d�en donner beaucoup � la France, j�aime �
penser qu�ils commencent � suivre ce conseil eux-m�mes. C�est
sans doute dans les quartiers opulents que la natalit� atteint les
proportions les plus �lev�es. Il y a l�, en effet,
de l�air, de la lumi�re, des logements spacieux, des demeures confortables,
des jardins publics et m�me des jardins priv�s, au Parc-Monceau,
aux Champs-�lys�es, dans les larges avenues ; c�est dans
ces quartiers si sains que les gens doivent commencer par mettre en pratique
les excellents conseils qu�ils donnent aux autres ! C�est �videmment
dans ces quartiers riches, opulents, qu�il doit y avoir la natalit�
la plus �lev�e. Consultons les statistiques...
NAISSANCES � PARIS EN 1919
QUARTIERS OUVRIERS
13�me arrondissement
22,0 naissances pour 1.000 habitants
18�me����� ""
18,1��������� ""�������������
""
14�me����� ""
21,5��������� ""�������������
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20�me����� ""
21,5��������� ""�������������
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QUARTIERS RICHES
1er arrondissement
11,9 naissances pour 1.000 habitants
16�me������ ""
11,0�����������
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8�me�������� ""
9,0������������
""�������������
""
Ainsi, c�est dans les quartiers les plus riches qu�il y a le moins d�enfants.
Ce sont ceux qui conseillent aux autres d�en avoir beaucoup qui se privent
de la joie d�en avoir alors que leur fortune leur permettrait de s�offrir
cette joie !
Renseignons-nous encore. Il y a eu jusqu�� ce jour neuf Pr�sidents
de la R�publique, Deschanel �tait le dixi�me, n�en
parlons plus ! M. Millerand est le onzi�me ; il y a si peu de temps
qu�il est le premier magistrat de la R�publique, que nous avons
le droit de ne pas en tenir compte ! Le premier, Adolphe Thiers, pas d�enfant
; Mac-Mahon, un fils ; Jules Gr�vy, une fille ; Sadi-Carnot, deux
filles et un fils ; Casimir-Perier, un fils et une fille ; F�lix-Faure,
deux filles ; �mile Loubet, une fille et deux fils ; Falli�res,
une fille et un fils ; Poincar�, n�ant ! Au total, 14 enfants
pour neuf couples, un enfant et demi par couple.
Voici d�autres renseignements, ils abondent :
N�ONT PAS D�ENFANT : MM. Viviani, Renoult, Bienvenu-Martin, Ch�ron,
Pichon, Kleine, vice-pr�sident d�une Ligue repopulatrice, Briand,
Ponsot, Deville, Gustave Herv�, Hanotaux, Ch. Humbert, Capus, de
Dion, Etienne, Jonnart, Lichtenberger, Klotz, Doumergue, etc.
N�ONT QU�UN ENFANT : MM. Jacques Bertillon, L�on Bourgeois, amiral
Bienaim�, Paul Deschanel, Marcel Hutin, L�on Daudet, Barthou,
etc...
N�ONT QUE DEUX ENFANTS : MM. Bunau-Varilla, Leygues (h�ritier
de Chauchard), Arthur Meyer, Michelin, Delcass�, etc., etc.
Soit pour cent personnalit�s notoires, un total de 125 enfants.
Cela nous donne une moyenne d�un enfant et quart. (N�oubliez pas le quart
!)
Ainsi, Camarades, ce sont ceux qui, avec le z�le le plus enflamm�,
conseillent aux autres de multiplier le nombre de leurs enfants, qui veillent,
avec un soin jaloux, � ne pas introduire dans leurs foyers un nombre
trop consid�rable de petits.
Nous savons que les propri�taires, presque tous, parce que bourgeois,
sont des repopulateurs, des surpopulateurs ardents et nous savons, cependant,
que beaucoup d�entre eux refusent d�accepter dans leurs immeubles les m�nages
avec enfants. Singuli�re fa�on de favoriser la repopulation
et voil� certainement qui nous donne une id�e peu favorable,
une opinion d�savantageuse de la sinc�rit� de ces
gens-l�. Pratiqueraient-ils le fameux � faites ce que je dis,
mais ne faites pas ce que je fais � ! Cela me para�t probable.
Autre r�flexion, qui m�est sugg�r�e par l�actualit�.
Les r�flexions assi�gent en foule mon esprit aussit�t
que je pense � ces conseils donn�s par les plus hautes, les
plus �minentes personnalit�s de notre... glorieuse Patrie.
Autre r�flexion, qui me bouleverse. Il y a quelques mois �
peine, le premier magistrat de la R�publique, dans une d�claration
solennelle qui eut l�honneur de la presse - tous les journaux l�ont reproduite
et la plupart l�ont encens�e - il y a quelques mois le Pr�sident
de la R�publique a d�clar� : � Tout le devoir
civique, pr�sentement, est contenu dans ces quatre mots : Produire
davantage, consommer moins. �
Le probl�me ainsi pos� n�est pas fait pour me d�plaire.
Mais alors je m��tonne qu�on engage les femmes � �tre
m�res souvent, tr�s souvent, le plus souvent possible. Comment
voulez-vous qu�on produise davantage, et qu�on consomme moins si la natalit�
est �lev�e ? Vous trouvez donc que le nombre des bouches
� nourrir n�est pas suffisant, puisque vous en demandez ? Il vous
en faut encore ? Mais ne comprenez-vous pas la contradiction qu�il y a
entre le conseil que vous donnez et ce qu�il adviendrait si ce conseil
�tait suivi. Avant d�arriver � se suffire, avant d�arriver
� �tre lui-m�me un producteur, c�est pendant 12, 14,
15 ou 16 ans, que l�enfant est un consommateur rien qu�un consommateur.
Vous allez donc ajouter aux difficult�s de la situation actuelle
des difficult�s nouvelles. Vous demandez beaucoup d�enfants, alors
que vous reconnaissez que la production est d�ficitaire, alors qu�on
ne peut pas arriver � joindre les deux bouts, alors qu�il faudrait
produire beaucoup plus. Et ce sont les besoins de la consommation que vous
aller renforcer ! C�est fou ! Jamais, dans tous les cas, moment n�a �t�
plus mal choisi que celui-ci pour pousser � la progression de la
natalit�.
Voici une statistique qui concerne l��tat des r�coltes
en milliers de tonnes en France, en 1919, compar� � l��tat
de ces r�coltes en 1914 :
SUBSISTANCES
FRANCE
R�colte en milliers de tonnes
1914
1919
�
�
------
------
Froment
7.700
4.850
M�teil
135
92
Seigle
1.100
700
Orge
975
515
Avoine
4.600
2.400
Ma�s
570
300
Millet
140
125
Sarrazin
530
270
�
�
------
-----
�
GRAINS
15.750
9.252
RAPPORT 9/16. On a r�colt� en grains, en 1919, un peu
plus que la moiti� de ce qui a �t� r�colt�
en 1914.
�Autres r�coltes (milliers de tonnes)
1914
1919
Pommes de terre
12.000
7.700
Topinambours
1.700
1.100
L�gumineuses (haricots, pois, lentilles, etc.)
240
120
�Animaux de ferme
1914
1919
------
------
Bovins
12.700.000
12.300.000
Ovins
14.000.000
8.900.000
Porcins
5.900.000
4.000.000
Chevaux
2.200.000
2.400.000
-----------
-----------
Total
34.800.000
27.600.000
En moins : 7.2000.000
C�est donc au moment o� nous sommes les plus pauvres, o�
la production est la plus insuffisante qu�on a l�absurdit� de nous
demander de faire beaucoup d�enfants, ce qui aurait pour cons�quence
d�augmenter la g�ne ? Il y a l� une contradiction que je livre
� vos r�flexions.
Autre r�flexion, et celle-l� ne soul�ve pas le
rire. Elle serait capable plut�t d�attirer les larmes aux yeux. La
France se d�peuple, dites-vous. Gardez-vous au moins les enfants
qui naissent, avant d�en demander d�autres ?
Donnez donc d�abord les soins n�cessaires � ceux qui sont
jet�s dans le monde, donnez-leur les soins auxquels ils ont droit
et que vous leur devez : les � Maternit�s � sont insuffisantes,
les sanatoria sont pleins, ils regorgent d�enfants malades. D�apr�s
la statistique que j�ai lue ces jours-ci, le sanatorium de Roscoff en 1920
a �t� oblig� de refuser plus de 3.000 petits enfants.
La mortalit� infantile est sept fois plus �lev�e dans
les quartiers pauvres que dans les quartiers riches. Vous ne savez pas
conserver les enfants qu�on vous donne et vous en voulez d�autres ! Voulez-vous
donc que les mamans travaillent pour les cimeti�res ?
Mais voici l�argument supr�me, l�argument patriotique : La France
a besoin de beaucoup d�enfants. Ici, les r�flexions viennent en
foule. Tout le monde sait que la guerre s�est totalement transform�e
depuis un certain nombre d�ann�es et que l�exp�rience r�cente
est venue confirmer la th�se d�j� pr�vue par
un certain nombre de professionnels militaires : � savoir que le
r�sultat est obtenu non pas tant par les effectifs que par le mat�riel
dont on dispose. Ce n�est pas dans le sens d�arm�es innombrables,
de masses humaines formidables, que marche l�art de la guerre, mais dans
un sens contraire : r�duction des effectifs, augmentation effrayante
des engins de meurtre, du mat�riel de destruction, de l�arsenal
formidable des armes, des engins et des munitions. Il r�sulte de
ce fait que, m�me en se pla�ant au point de vue patriotique,
il n�est pas n�cessaire d�avoir de tr�s nombreux enfants,
puisque le mat�riel humain peut �tre avantageusement remplac�
par l�autre mat�riel.
Puis, s�il est vrai que l�Allemagne a �t�, en 1914, plac�e
ainsi que le soutiennent nos Gouvernants, dans la n�cessit�
de faire la guerre en raison de sa prolificit�, de son expansion
vers une population trop consid�rable, de la densit� trop
forte de cette population sur un territoire trop restreint, si, dis-je,
il est exact que l�Allemagne ait �t� oblig�e par cette
situation de faire la guerre, ne concevez-vous pas que l�augmentation incessante,
exag�r�e, de la population sur un territoire donn�,
place toute nation dans la n�cessit� de faire la guerre �
un moment donn� ? Et vous voulez nous engager � faire de
tr�s nombreux enfants, nous mettre dans la m�me obligation
que l�Allemagne qui, d�apr�s vous, aurait �t� dans
la n�cessit� de faire la guerre parce que sa population ne
pouvait �tre contenue sur les 506.800 kilom�tres carr�s
que repr�sente sa surface ? Grand merci ! Nous sortons d�en prendre
!
Telles sont, tr�s rapidement expos�es, les quelques r�flexions
que me sugg�re la th�se des repopulateurs. Je ne suis, vous
le voyez, ni pour, ni contre la th�se officielle. Je me borne �
de simples observations. Je vous livre les r�flexions que sugg�rent
� tout �tre sens� les conseils donn�s par les
repopulateurs. Je me garde bien d�y ajouter un commentaire qui me serait
personnel.
Il me reste, pour finir, � vous exposer la th�se de l�autre
�cole, qu�on appelle n�o-malthusienne. On l�appelle ainsi
parce qu�elle appuie le meilleur de sa doctrine, en tout cas les bases
m�mes de celle-ci, sur les travaux remarquables de Malthus. Le n�o-malthusisme,
c�est la doctrine de Malthus, am�lior�e, adapt�e �
une situation nouvelle, amend�e, corrig�e, perfectionn�e.
Malthus, en effet, a �t� longtemps ex�cr�.
Les bourgeois ont tout fait pour qu�il le soit. Les bourgeois se sont servi
de la th�orie de Malthus comme ils font toujours, de la fa�on
la plus mis�rable : � Il n�y a pas de place au banquet de
la vie pour les pauvres ; trop nombreuse est d�j� la population
; pour peu qu�elle augmente, il serait impossible � chacun d�avoir,
au banquet de la vie, son couvert mis devant soi, son assiette et dans
cette assiette de quoi manger ; la nature est ainsi faite ; il faut que
soit sacrifi�e une partie de la population ; place � ceux
qui sont les plus forts, s�adaptant le mieux, sachant r�sister.
Tant pis pour les autres ! �
Cette premi�re cons�quence de la th�orie de Malthus
semblait, en effet, tellement inhumaine, si dure, si s�v�re,
si injuste que tout naturellement on en a fait jaillir le discr�dit
sur tous les travaux de Malthus et sur Malthus lui-m�me ; il est
vrai que Malthus �tait non seulement un bourgeois, mais un croyant
; en pr�sence de la d�couverte qu�il fit, touchant l�accroissement
incessant et disproportionn� de la population avec les subsistances,
il ne voyait pas d�autres rem�des que les rem�des douloureux
et r�pressifs dont j�ai parl� tout � l�heure.
Mais, je viens de le dire, le n�o-malthusisme est la doctrine
de Malthus amend�e, corrig�e, am�lior�e, adapt�e
� des conditions sociales nouvelles, s�inspirant d�une philosophie
sociale et d�une morale bien diff�rentes. La doctrine n�o-malthusienne
dit-elle de se priver des joies de l�amour comme Malthus lui-m�me
en donnait le conseil ? Les N�o-Malthusiens ne disent pas : �
Pauvres femmes, cessez d�aimer. Privez-vous de cette joie de donner et
de recevoir des caresses. Vous n�avez pas le droit d�aimer, car si vous
aimiez, vous pourriez peut-�tre r�colter le fruit de vos amours.
Et comme il convient que vous fassiez le moins d�enfants possible, et m�me
que vous n�en ayez pas du tout, le seul moyen d��viter la maternit�,
c�est de ne pas s�exposer � celle-ci. Donc, n�aimez pas, refusez-vous
� toutes caresses, � tous enlacements, � toutes �treintes.
Soyez chastes, fuyez l�amour. �
Non, les N�o-Malthusiens n�ont jamais tenu un tel langage. Ils
ne le tiennent pas d�abord parce qu�au point de vue moral, ils estiment
qu�aimer est aussi noble que de penser, que d�agir bellement. Faire un
enfant, c�est cr�er une sorte de chef-d��uvre auquel sont �
peine comparables les chefs-d��uvre les plus merveilleux des artistes les
plus prestigieux. Il est aussi beau d�aimer, aussi noble de procr�er
que de commettre un acte noble et beau.
D�s lors, ce n�est pas au nom de la morale que les N�o-Malthusiens
pourraient vous dire : � Gardez-vous d�aimer ou d��tre m�res.
�
Ils ne vous disent pas davantage : � Privez-vous des joies de
la maternit�. � Ils vous disent : � Nous concevons fort
bien que vous ayez le d�sir d��tre m�res. �tre
m�re, c�est se prolonger dans un petit �tre, chair de votre
chair, sorti de vos entrailles. Il est naturel que la femme soit heureuse
d��tre m�re, d�engendrer. Il y a l� pour elle une pouss�e
si forte que rien ne saurait l�emp�cher de la subir ; elle consent,
en effet, � �tre m�re, alors que, cependant, elle engendre
dans la douleur, dans le sang et dans les larmes ! Soyez m�res,
oui, m�res heureuses, mais soyez prudentes. � Tel est le conseil
que vous donne la doctrine n�o-malthusienne. Ses adeptes ne vous
disent point de ne pas aimer, de ne pas procr�er, mais simplement
d��tre prudentes, en procr�ant seulement dans les conditions
o� il sera raisonnable que vous deveniez m�res. Ne d�sirez
avoir d�enfants que si, au point de vue physique comme au point de vue
�conomique, vous �tes en �tat de leur assurer une bonne
naissance et une bonne �ducation.
Le n�o-malthusisme dit aux femmes : � L�acte procr�ateur
est un acte s�rieux et grave, qu�il ne faut pas commettre �
la l�g�re. Mesdames, quand vous avez besoin d�un chiffon,
d�une �toffe, quand vous avez � acheter quelque chose d�un
certain prix, vous allez deux fois, dix fois, dans le m�me magasin,
vous vous arr�tez � quatre, cinq ou dix devantures ; apr�s
avoir examin�, palp� plusieurs �toffes, vous cherchez
celle qui vous convient le mieux, vous en discutez le prix et savez, par
avance, ce que vous ferez de la marchandise achet�e. Quand vous
cherchez un logement, vous entrez dans dix maisons diff�rentes,
vous gravissez des �tages et des �tages et vous �tudiez
les avantages et les inconv�nients de chaquehabitation. Et quand
il s�agit d�avoir un enfant, quand il s�agit de commettre l�acte dont les
cons�quences peuvent �tre de premi�re importance pour
vous, pour votre mari, pour l�enfant lui-m�me, pour le groupe social
auquel vous appartenez, c�est � la l�g�re, presque
sans vous en apercevoir, et souvent m�me sans le vouloir, sans le
d�sirer, que vous seriez m�res ? Cela n�est pas possible.
L�acte procr�ateur est un acte s�rieux qui doit �tre
accompli dans la pl�nitude de la conscience et de la volont�.
�
Voil� ce que dit la th�se n�o-malthusienne et elle
a raison d�insister sur ce point, car � jusqu�� pr�sent,
dit le docteur Pinard, l�acte procr�ateur n�a �t�
qu�un acte instinctif tel qu�il existait � l��ge des cavernes.
C�est le seul de nos actes n�ayant pas �t� civilis�.
L�acte le plus grand, le plus �lev�, que puisse commettre
l�homme pendant son existence, celui dont d�pendent la conservation
et l�am�lioration de l�esp�ce, est accompli, � l�aurore
du XX�me si�cle, comme il l��tait � l��ge
de pierre. �
Voici un petit r�cit qui ne manque pas de saveur et qui indique
bien, en effet, jusqu�� quel point va la l�g�ret�
humaine en mati�re de procr�ation, compar�e, par exemple,
aux pr�cautions dont on entoure la reproduction des esp�ces
animales :
� Ma�tre Hauchegrain d�sirait un veau, un veau qui
satisf�t son orgueil d��leveur renomm� ; et m�me,
il pr�tendait que ce veau lui val�t le M�rite agricole.
Dame Hauchegrain, sensible aux hommages, entra dans ses vues.
� On choisit donc, pour la m�re du veau, la plus belle
vache de l��table ; ses qualit�s, d�j� reconnues
� l�exp�rience, furent l�objet d�une minutieuse et savante
critique. Puis, la b�te florissante de sant�, d�h�r�dit�
sans tache, fut, pendant des mois, soumise � des soins m�thodiques.
� Quand elle se trouva pr�te, on s�enquit d�un taureau.
Ce ne fut pas une petite affaire. Ma�tre Hauchegrain s�entoura de
pr�cautions et de renseignements ; il fallut que le p�re
de son veau justifi�t de sa g�n�alogie et de ses prouesses
procr�atrices. N�anmoins, le m�le souhait� fut
d�couvert, et, par une radieuse matin�e, le bel �uvre fut
accompli.
� Au terme de leurs soucis, nos gens ne se connurent pas de joie
; leur esprit, tendu depuis de longues semaines, se d�lassa soudain
; l�heureux �v�nement fut f�t� d�abord �
la table du ma�tre du taureau, puis en maints cabarets, enfin, le
soir, par un banquet de famille.
� Et, pour couronner la journ�e, tandis que la vache aux
flancs f�cond�s, saine et superbe, dormait paisiblement �
l��table, ma�tre Hauchegrain et sa dame, harass�s de
fatigue, gorg�s de lourde nourriture, imbib�s de sale alcool,
crurent devoir choisir cette nuit pour faire un enfant. (Pierre Bille,
Revue des Sciences m�dicales, 20 janvier 1907). �
Enfin, camarades, examinez l�aspect individuel, familial et social du
probl�me. Voici les observations que font les n�o-malthusiens
: dans un famille d�j� nombreuse, quand survient un nouveau-n�,
c�est, la plupart du temps, une catastrophe ; on ne l�a pas voulu, on ne
l�a pas d�sir� ; les charges de famille �taient d�j�
si lourdes ! On avait d�j� tant de peine � �quilibrer
le budget familial ! Et voici qu�il faudra encore nourrir, loger, v�tir,
�lever, ce cinqui�me, ce sixi�me enfant. D�s
que le malheur est connu, car c�est une catastrophe, le p�re et
la m�re se font la t�te, se reprochant l�un � l�autre,
leur imprudence : � C�est ta faute. - Non, c�est la tienne. �
Et l�enfant est attendu dans l�angoisse. On se demande s�il ne surviendra
pas par hasard un heureux accident permettant � l�arbre, d�j�
trop charg� de fruits trop lourds, de se d�barrasser du nouveau
fruit qui va faire par trop courber les branches vers le sol.
L�enfant na�t, il n�est pas attendu, il n�est pas d�sir�.
On l�aime forc�ment, ce n�est pas sa faute, le pauvre petit n�a
pas demand� � na�tre, il faut bien l�accueillir comme
les autres. Mais il faudra diminuer la ration de chacun ; dans le logis,
d�j� trop �troit, il faudra faire une place au petit
berceau ; la part d�air de chacun se trouvera ainsi diminu�e, comme
la portion de pain et de l�gumes le sera aussi. Pour cet enfant,
qui n�est ni attendu, ni d�sir�, neuf fois sur dix c�est,
dans une famille d�j� beaucoup trop nombreuse, la mort �
br�ve �ch�ance. Alors que les premiers supportent
mieux, � neuf ou dix ans, les privations, c�est la courte agonie
pour le dernier. Celui-ci ne r�sistera pas � ces privations.
La m�re est d�j� �puis�e par des maternit�s
successives et trop rapproch�es. Le lait de cette m�re ne
contient pas les sucs nourriciers n�cessaires ; ses seins sont d�j�
taris ou �puis�s ; l�enfant arrivera au monde dans des conditions
mauvaises et, neuf fois sur dix, on conduira son petit cercueil au cimeti�re.
Son existence se bornera � quelques semaines ou � quelques
mois, sorte d�agonie douloureuse. L�enfant ne conna�tra de la vie,
et ne fera conna�tre � ceux qui l�entourent, que les tristesses
de la naissance et d�une mort pr�matur�e.
Pour l�enfant, au point de vue individuel, mauvaise affaire ; et pour
la m�re, pour le p�re, pour la famille tout enti�re,
sentez-vous quelles sont les cons�quences de ce nouveau d�sastre
familial ? On dit que quand il y en a pour deux, il y en a pour trois.
C�est possible, mais il n�y en a pas pour quatre, cinq ou six. Alors, qu�arrivera-t-il
? Ce spectacle que nous avons eu sous les yeux souvent d�une femme qui,
� l��ge de 36 ans, est d�j� vieillie, courb�e
sous le poids de l��ge, de l��puisement et de la fatigue,
vieille pour ainsi dire avant l��ge, fl�trie, us�e
par des maternit�s trop rapproch�es, trop fr�quentes
; puis, trop charg�e de famille, n�ayant pas le temps de s�occuper
de son int�rieur, de donner � son foyer cet aspect de coquetterie,
de propret�, presque de luxe qui, m�me dans la pauvret�,
donne au foyer un caract�re presque agr�able. Le p�re,
quand il rentre apr�s sa journ�e de travail, sentant que
son salaire est impuissant � apporter l�aisance au logis, est d�j�
de mauvaise humeur. L�enfant braille et le p�re dit : � Je
suis fatigu�. Je voudrais �tre tranquille, paisible. Fais
taire ce gosse ! � La m�re n�y parvient pas. Comme le foyer
a �t� laiss� � l�abandon, � la malpropret�,
parce que, faute de temps, la m�re est impuissante � mieux
faire, le mari prend en d�go�t sa demeure et va au cabaret
; il y d�pense et se grise. C�est le cas fr�quent des familles
nombreuses.
Deux ou trois enfants, peu d�enfants, peuvent embellir et �gayer
le foyer ; beaucoup d�enfants l�attristent et l�enlaidissent ; peu d�enfants
resserrent les liens familiaux ; beaucoup d�enfants les brisent. Le p�re
et la m�re sont rapproch�s par un ou deux rejetons, mais
si le nombre de ceux-ci augmente de fa�on d�mesur�e,
les parents, au lieu d��tre rapproch�s, sont �loign�s
l�un de l�autre. C�est donc le cercle familial bris� par les familles
nombreuses.
Au point de vue social, je n�ai pas besoin d�insister sur ce qu�il y
a de d�plorable dans le nombre incessamment accru des scories, des
d�chets qu�engendrent n�cessairement les familles nombreuses
: les avari�s, les d�g�n�r�s, les anormaux.
C�est dans les familles nombreuses surtout qu�ils pullulent ; ce sont ceux-l�
surtout qui encombrent le corps social d�immondices, de malpropret�s,
de d�chets.
Plus sont nombreux les ouvriers, les travailleurs, les pauvres, plus
il y a tendance � ce que les salaires baissent ; l�axe de la loi
de l�offre et de la demande se trouve, pour ainsi dire, d�plac�.
Quand un patron court apr�s deux ouvriers, ceux-ci peuvent lui tenir
la drag�e haute, mais quand deux ouvriers courent apr�s un
patron, la situation n�est pas la m�me, c�est le patron, qui, �
son tour, tient la drag�e haute aux ouvriers. Un petit nombre d�ouvriers
am�ne une hausse fatale, math�matique des salaires ; un grand
nombre d�ouvriers d�termine, d�une fa�on math�matique
et fatale, la baisse des salaires. Quand le march� du travail est
envahi par des bras innombrables, la main-d��uvre est pour rien ; c�est
une marchandise comme une autre ; il suffit qu�elle soit abondante pour
qu�imm�diatement, elle soit d�pr�ci�e. Si,
au contraire, cette marchandise se rar�fie, il est bien �vident
qu�imm�diatement elle devient pr�cieuse.
Puis, que faire de ces avari�s, de ces d�g�n�r�s,
de ces anormaux ? Le malaise, vous le sentez ; non seulement au point de
vue mat�riel, mais aux points de vue intellectuel et moral, est
incessamment accru, la situation devient de plus en plus lamentable. J�ai
entendu des amis dire : � Tant mieux que la foule des malheureux
augmente sans cesse. On mange encore trop. Le jour o� l�on mangera
moins et, � plus forte raison, le jour o� l�on ne mangera
plus du tout ou � peu pr�s, ce jour-l� on se r�voltera.
� Non, non, ces camarades se trompent. Les n�o-malthusiens
r�pondent : � C�est une erreur. Ne croyez pas que ce soit
avec une multitude d�affam�s que la r�volution et la transformation
sociale peuvent se faire. Vous vous m�prenez. La mis�re ne
vient pas d�un coup s�abattre sur l�humanit�. Elle est comme une
pente, comme un engrenage. On est saisi par cet engrenage, on est jet�
sur cette pente et on la descend jusqu�au bout, laissant en chemin, lambeau
par lambeau, une partie de soi-m�me, de sa force, de sa dignit�,
de son courage, en sorte que, quand on arrive dans le bas, apr�s
avoir travers� toute une s�rie de privations, de mis�res
relatives, quand on arrive tout � fait au bas et qu�on est v�ritablement
mis�reux, au sens r�el du mot, on n�a plus de courage, de
dignit�, on est incapable de cette virilit�, de cette �nergie,
de cet effort que n�cessite l�acte lib�rateur. � Les
N�o-Malthusiens ajoutent : � Il faut, pour la transformation
so
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