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  Post� le jeudi 14 mai 2009 @ 17:44:23 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Anarchie�dition : Les Amis de S�bastien Faure, 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)

FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12


6. La Femme




Parler de la Femme, c�est parler de la Famille et parler de la Famille, c�est parler de l�Amour. - L�Amour est spontan�, inanalysable, capricieux, irr�sistible - Le Mariage n�est, presque toujours, qu�une � Affaire �. - La Prostitution est une Institution sociale, elle ne dispara�tra qu�avec l�ordre capitaliste dont elle est le fruit empoisonn�. - Les divers courants de la propagande f�ministe. - La Femme : �pouse, �ducatrice, Ouvri�re, Militante. - Sa place, son r�le et son action dans le Mouvement Social.

CAMARADES,

Lorsque, au cours de mes conf�rences pr�c�dentes, j�ai eu l�occasion de dire � l�homme �, il va de soi que je prenais cette expression dans son acception la plus large, celle qui embrasse l�humanit� tout enti�re, sans distinction de sexe, et non pas dans son acception la plus �troite, qui signifie un sexe � l�exclusion de l�autre.

Ce soir, je traite un sujet auquel l�homme n�est pas absolument �tranger, mais dans lequel la femme occupe une place de tout premier plan. C�est pourquoi, au lieu de donner � ma conf�rence un de ces titres g�n�raux qui s�appliquent indistinctement � l�homme ou � la femme, comme, par exemple, je l�ai fait pour la Fausse R�demption, la Dictature de la Bourgeoisie, la Pourriture Parlementaire, leur Patrie, la Morale Officielle... et l�autre, j�ai adopt� ce soir ce titre sp�cial : La Femme.

C�est aussi, Camarades, parce que si, dans mes pr�c�dentes conf�rences, j�ai parl� de la Religion, de la Propri�t�, de l��tat, de la Patrie, de la Morale, je me propose d�aborder aujourd�hui ce sujet : la Famille. Et la femme, �pouse et m�re, en est incontestablement le fondement.

Je sais bien, Camarades, qu�on ne saurait admettre l�acte de procr�ation sans l�intervention de l�homme. Personne n�a la na�vet� de croire � la visite myst�rieuse d�un pigeon voyageur descendu par miracle du ciel, et entretenant une discr�te conversation avec une vierge, conversation � la suite de laquelle cette vierge e�t �t� en �tat de grossesse.

Il est donc certain que l�homme participe, comme vous le savez, � l�acte de cr�ation. Mais c�est dans les flancs f�cond�s de la femme que l�enfant prend naissance et se d�veloppe ; c�est la m�re qui enfante dans la douleur et dans le sang ; c�est elle qui, attentive, anxieuse et tendre, se penche sur le berceau du tout petit, guettant son premier souffle, pr�te � voler � son secours ; - la vie est si fragile � cet �ge - c�est elle qui, de son sein, l�allaite et le nourrit ; c�est elle qui fait �clore sur ses l�vres les premiers balbutiements ; c�est elle qui guide ses premiers pas. Et ce sont ces choses qui cr�ent entre la m�re et l�enfant un ensemble de liens autrement puissants, autrement certains que les liens qui unissent l�enfant au p�re.

Et puis, la paternit� est, somme toute, un acte de foi. Je me ferais scrupule de diminuer la valeur de cet acte de foi, mais un acte de foi n�a jamais le caract�re d�une certitude math�matique, scientifique, ind�niable, tandis que la maternit� est un fait pr�cis, indiscutable, v�ritable et qui ne laisse place � aucun doute.

C�est probablement sous la pouss�e de ces observations que, durant des si�cles, on attribua, dans la famille, la premi�re place � la m�re. Des documents abondants, des recherches historiques d�une grande valeur ont �tabli que, il y a quelques milliers d�ann�es, dans des r�gions cependant fort civilis�es d�j�, le matriarcat et la gyn�cocratie ont �t� un fait g�n�ral imputable au r�le consid�rable de la m�re au sein de la famille, puis, par extension naturelle au r�le de la femme dans la Soci�t� ou dans les groupements humains destin�s � assembler ces familles elles-m�mes.

L��tude du matriarcat, de cette situation de la femme dans l�antiquit�, serait attrayante et offrirait mati�re � des d�veloppements int�ressants ; mais ce n�est pas mon sujet. Je ne veux pas, ce soir, vous entretenir de la femme qui vivait il y a trois ou quatre mille ans. Je veux, au contraire, vous parler de la femme qui vit aujourd�hui, de celle qui est notre compagne, notre m�re, notre s�ur, notre amie, de celle qui vit � nos c�t�s, qui, comme nous, est prise dans l�engrenage social, de celle qui souffre comme nous souffrons, de la femme qui pr�sentement �crit de son sang et de ses larmes l�histoire de notre temps, de la femme qui esp�re, qui aime, qui hait et qui lutte, comme nous esp�rons, nous aimons, nous ha�ssons et nous luttons nous-m�mes.

Ce sont les conditions d�existence de cette femme, plac�e dans un milieu social d�termin�, que je veux �tudier avec vous, afin de situer la place de la femme dans le mouvement social qui pr�sentement emporte l�humanit� vers des destin�es nouvelles et, je l�esp�re, meilleures et afin de d�finir le r�le que, dans ce moment, la femme peut jouer avec nous, en m�me temps que nous, d�accord avec nous, dans la lutte que nous menons, implacable et persistante, contre le contrat social dont nous poursuivons la refonte totale.

Le sort de l�homme dans notre soci�t� est peu enviable, mais celui de la femme est plus lamentable encore. Mise d�j� en �tat d�inf�riorit� par sa faiblesse physiologique, par la pr�dominance de l�homme, laquelle s�affirme par la loi, par les m�urs, par l�opinion - car c�est l�homme qui fait la loi, c�est l�homme qui fabrique l�opinion, c�est l�homme qui �tablit les m�urs - la femme s�est vue graduellement d�pouill�e de toute ind�pendance et peu � peu condamn�e � une servitude �crasante.

Etant donn�e sa nature mystique, r�veuse, sentimentale, elle est devenue, depuis de longs si�cles d�j�, la proie fatale de toutes les religions. Elle s�est docilement inclin�e devant les th�ories les plus sottes et les pratiques les plus absurdes. Dans la famille, tandis que, d�s l��ge de seize, dix-sept, dix-huit ans, le jeune homme jouit d�une certaine libert�, pouvant fr�quenter les amis qui lui plaisent, lire les livres qui lui conviennent, r�gler lui-m�me ses entr�es et ses sorties, la jeune fille, au contraire, est �troitement tenue, ses lectures sont �pluch�es, ses fr�quentations sont contr�l�es et v�rifi�es, ses sorties sont l�objet d�une surveillance �troite. Et quand elle cesse d��tre jeune fille pour fonder � son tour une famille et devenir �pouse, elle ne quitte la servitude familiale que pour tomber sous le joug conjugal. Elle conna�t la cha�ne - douce peut-�tre mais cha�ne quand m�me - des obligations maternelles. Quand elle arrive � l��ge de la maturit�, elle reste riv�e au foyer, � son m�nage, � ses pr�occupations intimes, � ses besognes domestiques. C�est ainsi qu�elle arrive � la vieillesse presque sans joie, presque sans libert�, avec l��ternel souci du lendemain, l�inqui�tude constante de l�adversit� possible, l�appr�hension du danger qui peut menacer un des �tres qu�elle aime. On peut bien dire que, du berceau � la tombe, la femme demeure serve, esclave.

Parler de la femme, ai-je dit, c�est parler de la famille. C�est, en effet, la femme qui a re�u de la nature la mission haute et redoutable de perp�tuer l�esp�ce. C�est elle qui forme, pour ainsi dire, l�anneau de la cha�ne qui relie toutes les g�n�rations dans le temps. Elle est donc la base de la famille.

La famille c�est ce centre d�int�r�ts communs, ce foyer d�affections r�ciproques, ce groupement de tendresses associ�es et partag�es qui sont d�termin�es par les liens du sang. � la base de la famille juridique se trouve le mariage. J�entends par famille juridique, la famille reconnue par la loi, sanctifi�e en quelque sorte par elle, r�gie et r�glement�e par celle-ci. Le l�gislateur ne conna�t pas d�autres unions que celles qui sont consacr�es par le mariage et le mariage appara�t comme la l�gislation officielle du sentiment r�ciproque qui, th�oriquement au moins, unit les deux �poux. Ce sentiment, c�est l�amour.

Puisque le mariage est � la base de la famille, puisque l�amour est ou doit �tre, th�oriquement du moins, � la base du mariage, il me faut parler de l�amour. Parlons-en donc en toute libert�, en toute ind�pendance, - nous avons l�esprit assez libre pour ne reculer devant aucun probl�me, si d�licat qu�il puisse �tre, - mais aussi en toute convenance.

Si, dans le d�sert affreux qu�est la vie pour le plus grand nombre d�entre nous, il est une oasis fra�che, reposante et gaie, dans laquelle, le soir venu, apr�s avoir, durant tout le jour, march� sous les ardeurs br�lantes d�un soleil de feu, le voyageur est heureux de trouver le repos, la fra�cheur, la source d�salt�rante dont il a besoin, cette oasis, camarades, ne devrait-elle pas �tre l�amour ?

Oublier la lassitude et les tristesses de la route aupr�s de l�objet aim� ; se mirer dans le regard tendre et profond de l��tre qu�on ch�rit ; unir ses mains et ses l�vres ; prononcer inlassablement ces paroles qu��changent tendrement tous les amoureux, paroles qui affirment le pr�sent, qui engagent l�avenir : � toujours �, � jamais �, � je t�aimerai toujours, je ne t�oublierai jamais ! � ; sentir qu�on a pr�s de soi une affection sur laquelle on peut compter et qui, � l�heure de l��preuve, saura vous verser abondamment le r�confort, la consolation, l�esp�rance ! Savoir qu�on a pr�s de soi une affection solide sur laquelle on peut faire fond et qui vous d�fendra si vous �tes menac�, si vous �tes attaqu� ! Sentir, au moindre contact, son sang devenir chaud, br�lant comme la lave ! Se griser de folles caresses, conna�tre la douceur des enlacements et la vigueur des �treintes passionn�es ! Tel est l�amour, tant c�l�br� par la lyre des po�tes de tous les temps, glorifi� par le pinceau de tous les peintres, par le ciseau des sculpteurs de toutes les �poques, chant� par le c�ur des musiciens de tous les �ges, exalt�, apoth�os� par le roman, par le th��tre.

Amour ! Amour ! Source des sentiments les plus purs, des esp�rances les plus belles, des d�vouements les plus sublimes, je te cherche en vain ! O� es-tu ? Amour, qu�a-t-on fait de toi ? Je ne te reconnais plus. Aurais-tu donc disparu de notre terre ?

Le pharisa�sme de notre �poque a d�pouill� l�amour de sa noblesse originelle. Le mercantilisme de notre temps en a fait un march�, une affaire.

L�or, qui de son souffle corrupteur, souille tout ce qu�il touche, en a fait un trafic bas et louche l La loi, cette hideuse et vieille m�g�re, qui glisse partout son masque r�pugnant, la loi est venue qui a codifi�, r�glement�, classifi� les contacts amoureux en licites et en illicites, en permis et en d�fendus, en honn�tes et en d�shonn�tes, en vertueux et en coupables, en l�gitimes et en ill�gitimes. Et l�opinion publique qui est faite de toutes les l�chet�s, de toutes les ignorances, de toutes les platitudes et de toutes les hypocrisies, l�opinion publique s�incline, respectueuse et laudative, sur le passage de la jeune vierge que conduit � l�autel et � la mairie un vieillard vid� par la noce jusqu�aux moelles, mais millionnaire ; tandis que cette m�me opinion publique accable au passage, de ses sarcasmes, de ses railleries et parfois de ses injures, de ses outrages, la belle fille qui passe dans le rayonnement de ses vingt ans, dans l��panouissement de l�amour, au bras de son amoureux jeune et beau, mais pauvre !

Ces gens qui ricanent de ce jeune couple d�amoureux n�ont donc jamais connu l�amour ? Ou peut-�tre, parvenus � l��ge o� l�on ne ressent plus les entra�nements amoureux, ont-ils oubli� leur jeunesse ? S�ils ignorent ce qu�est l�amour, il faut le leur apprendre ; s�ils l�ont oubli�, il faut le leur rappeler.

On a donn� de l�amour de multiples d�finitions. Je n�en citerai aucune, elles sont trop ; et puis, pourquoi citer les autres puisque j�ai la mienne, puisque je vais en ajouter une � celles qui sont d�j� connues.

L�amour, c�est � mon sens, l�affinit� violente, irr�sistible, de deux chairs qui s�attirent, de deux intelligences qui se comprennent et de deux consciences qui sympathisent. Affinit� physique, affinit� intellectuelle, affinit� morale, telle est la triple affinit� qui d�termine ce sentiment g�n�ral, violent, irr�sistible : l�amour.

Mais il convient de faire quelques distinctions entre ces trois affinit�s dont l�ensemble constitue l�amour. Si j��tais chimiste, je prendrais 100 grammes d�amour ; je les introduirais dans une cornue, je les soumettrais � l�action de la chaleur ; et, � l�analyse, je trouverais quatre-vingts grammes d�affinit� physique et seulement vingt grammes d�affinit� intellectuelle et d�affinit� morale. Cela veut dire qu�en amour, le facteur sexuel l�emporte �tonnamment sur les deux autres, que les affinit�s de la chair sont beaucoup plus importantes que les affinit�s de l�esprit, de la conscience et du c�ur. Cela veut dire que si je ne suis pas absolument certain qu�il soit indispensable que les affinit�s d�intelligence et de conscience entrent comme un �l�ment constitutif dans l�amour, j�ai la certitude qu�il ne peut pas y avoir amour o� il n�y a pas affinit� de la chair.

On va dire que je d�po�tise, en ce moment, et m�me que je ravale quelque peu ce sentiment dont tout � l�heure j�ai dit qu�il est le plus beau, le plus noble et le plus pur de tous.

En �tes-vous bien s�rs ? Pourquoi serait-il moins beau, moins pur et moins noble de po�tiser la puret� et la d�licatesse des lignes ? Pourquoi serait-il moins noble d��tre fascin� par la profondeur ou la limpidit� du regard, par la gr�ce du sourire, par le sculptural des formes, par la d�licatesse des attaches, par ce je ne sais quoi qui attire d�instinct l�attention sur la femme qui passe et fait sortir des l�vres cette exclamation : � Qu�elle est belle ! � Pourquoi cela serait-ce moins noble que d��tre fascin� par l��l�vation de l�esprit, par l�ind�pendance de la pens�e, par la hauteur des sentiments, par la droiture de la conscience ?

Et puis, ne faut-il toujours pas dire la v�rit�, au risque m�me de bousculer quelque peu les traditions et les convenances ? Je dis donc que si les �l�ments d�attraction et d�affinit� physiques sont absolument indispensables � l�amour, il n�est pas prouv� que soient aussi n�cessaires � celui-ci les affinit�s intellectuelles et morales. Nous savons maintenant quel est l��l�ment n�cessaire, essentiel, fondamental, indispensable de l�amour. Quels en sont maintenant les caract�res ?

J�en distingue quatre : l�amour est spontan�, l�amour est inanalysable, l�amour est capricieux, l�amour est irr�sistible.

Il est spontan�. On aime tout de suite ou pas du tout. Il se peut que, par la suite, les qualit�s morales ou intellectuelles de quelqu�un finissent par vous s�duire, que vous vous attachiez � une personne parce que vous reconnaissez en elle une conscience droite et une intelligence cultiv�e. Vous vous attacherez � la personne qui vous aura donn� des preuves de sa sup�riorit� intellectuelle et morale ; vous pourrez avoir une profonde affection pour la personne avec l�intelligence de qui la v�tre sympathisera ; mais si, tout de suite, � premi�re vue, vous ne l�aimez pas, vous ne vous sentez pas attir� de fa�on en quelque sorte irraisonn�e et irr�sistible vers elle, vous pouvez dire que vous ne conna�trez jamais avec elle � la grande passion �.

On a ri du coup de foudre ; on a eu tort. Le coup de foudre existe. Et j�ai eu, dans ma vie, l�occasion fr�quente de voir tel jeune homme de mes amis qui, le matin, s��tait lev� paisiblement, son c�ur loin des temp�tes passionnelles, qui, dans la journ�e, s��tait subitement trouv� en face d�une femme qui lui avait inspir� un d�sir fou d�amour, j�ai vu ce jeune homme rentrer chez lui, le soir, boulevers�, tourment�, ne dormant pas de la nuit, attendant avec une impatience f�brile le lendemain pour se retrouver sur le passage, � la rencontre de celle qu�il avait distingu�e la veille et attendre d�elle un regard, un serrement de main ou une parole, ce qui suffisait pour emplir son c�ur d�une joie indicible et y agiter toute l�ardeur de la passion. - L�amour est spontan�.

L�amour est inanalysable. Si j�aime, ne me demandez pas pourquoi, je ne saurais vous r�pondre, et si je vous r�pondais, c�est que, vraisemblablement, je n�aimerais pas beaucoup. Si je sais pourquoi j�aime, c�est que j�ai raisonn�e ma passion, c�est que je me suis dit : � Cette personne est digne de mon amour parce qu�elle est belle, parce qu�elle est intelligente, parce qu�elle est bonne �. Je sais pourquoi je l�aime. Eh bien ! si je raisonne, si je discute avec moi-m�me, si ce n�est pas cette pouss�e, cette pouss�e en quelque sorte brutale, violente et irr�sistible qu�est la passion amoureuse, c�est qu�il n�y a pas de v�ritable amour. L�amour est inanalysable, et celui qui a dit : � Le c�ur a des raisons que la raison ne conna�t pas � a exprim� une v�rit� profonde, une certitude, L�amour est inanalysable.

L�amour est capricieux. Il est volage, il est versatile. Je sais que, dans l�entra�nement des sens, de la passion, on laisse �chapper de ses l�vres - et tr�s sinc�rement - des paroles qui engagent l�avenir : � toujours � ou � jamais �. Mais, au contact de la vie, on s�aper�oit rapidement que ces paroles, pour si loyales qu�elles aient �t�, pour si sinc�rement qu�on les ait prononc�es, n�ont �t� qu�une imprudence, imprudence excusable, encore une fois dans la belle illusion et le fougueux emballement de la jeunesse. Il semble quand on aime, qu�on aimera toujours, qu�on n�oubliera jamais, que jamais on ne pourrait oublier, que ce serait faire une insulte � l�amour qui na�t que de lui dire : � Tu nais aujourd�hui, qui sait si tu ne mourras pas demain ? � Et cependant, si le philosophe se penche, non pas sur des r�ves, mais sur des r�alit�s, si l�observateur subtil et p�n�trant cherche � comprendre, � analyser ce sentiment, il aper�oit bien vite qu�en lui et dans les autres, ce sentiment se fixe rarement sur un unique objet. L�amour est ondoyant, il est versatile, il est capricieux.

Tenez, une citation me vient � la pens�e. Peut-�tre ne devrais-je pas m�y arr�ter ; je vais le faire cependant. Dans ce probl�me qui, somme toute, est un probl�me s�rieux, il est bon de jeter de temps en temps une note l�g�re. Je me rappelle avoir lu ceci dans la � Physiologie du Mariage �, de Balzac, - observateur sup�rieur et p�n�trant de la nature humaine, un de ces hommes dont le monument litt�raire est de tout premier ordre : � Sur cent femmes, - c�est Balzac qui parle, je ne me permettrais pas de tenir un langage aussi irr�v�rencieux, mais je m�abrite derri�re cette haute autorit�, - sur cent femmes, dit-il, je ne suis pas absolument s�r qu�il y en ait une qui soit fid�le. �

Ne vous r�criez pas. Il faut s�entendre sur ce que signifient ces mots, et Balzac exprime sa pens�e de la mani�re suivante :

� Je n�appelle pas fid�le la femme qui, mari�e, est bien aise d�avoir mis enfin la main sur un mari et qui ne le trompe pas parce que, laide, difforme, antipathique, elle n�a personne avec qui le tromper, personne ne s�avisant de lui faire la cour.

� Je n�appelle pas fid�le celle qui tromperait bien son mari avec Paul, parce que Paul lui pla�t, mais qui ne le fait pas parce que Paul n�a pas de regard pour elle, et refuse d��tre infid�le � son mari avec Pierre, parce que Pierre ne lui pla�t pas ; la fid�lit� de cette femme tient � une circonstance ind�pendante de sa volont�, car si, au lieu que ce soit Pierre qui lui d�pla�t et qui lui fait la cour, c��tait Paul - qui lui pla�t - qui la lui fasse, elle aurait probablement moins de vertu et cesserait d��tre fid�le.

� Je n�appelle pas fid�le, continue Balzac, la femme qui tromperait bien son mari, mais qui a peur que son mari ne le sache ; il est horriblement jaloux et elle redoute les effets de sa col�re, les cons�quences de son infid�lit�.

� J�entends par femme honn�te, - c�est toujours Balzac qui parle, - celle qui se sentant, de la part d�un homme qui lui pla�t, l�objet d�une passion s�rieuse, refuse de c�der � cette passion alors m�me qu�elle aurait l�assurance, la certitude, - autant qu�on peut l�avoir, - que, gr�ce aux pr�cautions prises, personne n�en saura rien et moins encore son mari. Celle-l�, et celle-l� seule, est ce que j�appelle la femme fid�le. � Voil� ce que dit Balzac.

Rassurez-vous. Chacun de vous peut se dire : � S�il y en a une, c�est la mienne �. C�est une consolation pour chacun, et je ne serais pas �loign� de croire que Balzac disait la v�rit�, parce que, si nous appliquions cette d�finition du mot honn�te � l�autre sexe, c�est-�-dire � l�homme, je crois pouvoir dire que sur cent hommes, il n�y en aurait pas un de fid�le.

Enfin l�amour est irr�sistible. C�est un torrent qui passe et qui, sur son passage, emporte tout. C�est l�avalanche � laquelle rien ne r�siste. L�amour ne conna�t point d�obstacles ; il brise toutes les r�sistances, il triomphe de toutes les difficult�s, � moins qu�au contraire, il ne se laisse �craser par celles-ci ; de toutes fa�ons, il les affronte intr�pidement, t�m�rairement.

Que d�hommes, des hommes graves, savants, penseurs s�rieux, ayant chez eux femme et enfants, fid�les � leur devoir jusqu�� un �ge relativement avanc�, puis rencontrant sur la route celle qui devait �veiller chez eux la passion, ont bris� toute leur existence sans tenir compte de rien, sans jeter un regard autour d�eux, sans faire attention au foyer qu�ils avaient amoureusement et patiemment construit et qu�ils allaient d�molir follement ! Et que de femmes � qui rien ne semblait manquer, qui paraissaient heureuses dans leur m�nage, qui avaient m�me de l�affection pour leur mari, qui avaient surtout de la tendresse pour leurs enfants, que de femmes emport�es subitement par la tourmente, ont oubli� tous leurs devoirs, ont sacrifi� tout leur avenir, ont abandonn� leur mari et leurs enfants, ont d�sert� leur foyer pour courir les aventures !

L�amour est irr�sistible ; il ne conna�t aucune distinction sociale, il ne tient compte d�aucune situation.

L�amour est capricieux, spontan�, irr�sistible et inanalysable. Eh bien ! le mariage ne fait �tat d�aucun de ces caract�res de l�amour. Il comporte de telles lenteurs, il exige de telles formalit�s, il est accompagn� de telles c�r�monies, il implique de tels consentements, que cette c�r�monie, qui tra�ne pendant des semaines et des semaines, tuerait l�amour m�me dans le cas o� l�amour serait le point de d�part de la future union. Mais c�est un cas tr�s rare. Je ne dis pas qu�il ne soit pas possible de rencontrer dans le mariage deux personnes qui s�aiment r�ellement, profond�ment, passionn�ment, mais je dis que c�est l�exception ; je dis que, dans bien des cas et surtout dans les familles ais�es, dans les classes bourgeoises, dans le mariage, ce qui est le plus absent, c�est l�amour !

Les personnages les plus importants dans le contrat sont ceux qui r�digent l�acte notari� et le couvrent de leur autorit�. C�est tout d�abord le cur� et le maire, qui pr�sident aux c�r�monies religieuses et civiles. Mais le personnage le plus important, le h�ros de la com�die, c�est le notaire, celui qui r�dige le contrat. Dans la famille bourgeoise, o� d�ordinaire on ne se marie pas jeune, le jeune homme d�sire s�amuser quelque peu sous pr�texte que sa situation n�est pas encore faite et puis il faut bien que jeunesse se passe. Il laisse aux buissons de la route la toison de ses tendresses et ce n�est que lorsqu�il arrive � un certain �ge, qu�il commence � �tre fatigu� de la noce, qu�il songe � faire une fin. Une fin, pour lui, c�est se marier. La vie de gar�on commence � lui �tre lourde ; il a suffisamment fait la bombe, il faut faire une fin.

Alors, dans son entourage, dans le milieu auquel il appartient, dans sa propre famille et dans les familles voisines, on se charge de lui trouver une femme. Les pr�sentations se font. La m�re du jeune homme a eu soin de mettre en rapport son fils avec celle que secr�tement elle lui destine. Et le lendemain, � la suite d�un bal ou d�une soir�e o� le jeune homme s�est montr� galant, empress�, et, o�, sur l�invitation de sa m�re, il a fait danser deux ou trois fois la jeune fille, la maman, d�s le matin, pour savoir quelle impression la jeune fille a produite sur son fils, lui dit : � Eh bien ! que penses-tu de Mlle une telle ? - Elle n�est pas mal. - Ah ! tu sais, c�est une jeune fille charmante, elle appartient � une excellente famille, elle aura 500.000 francs de dot, sans compter les esp�rances. � Et le jeune homme de s��crier : � Oh ! tu m�en diras tant ! Oui, c�est vrai, je ne l�avais pas bien observ�e. Elle a, en effet, de tr�s beaux yeux, elle est tr�s intelligente. Elle a une gr�ce tout � fait particuli�re, une taille charmante. Elle danse � ravir. Elle fera une femme d�int�rieur admirable, une ma�tresse de maison incomparable. �

La plupart du temps, c�est dans ces conditions, sans amour, gr�ce � la dot qui orne la future d�une foule de qualit�s qu�on ne lui trouvait pas et qu�on n�avait pas distingu�es auparavant, c�est dans ces conditions que le mariage se fait. Comment voulez-vous qu�un tel mariage ne soit pas un acte de folie ? On l�appelle un mariage de raison ? C�est un mariage de folie, au contraire, qu�il faudrait dire.

Travailleurs, ne vous h�tez pas de rire : dans le monde ouvrier, les choses se passent � peu pr�s de m�me. Oh ! sans doute, le notaire ne figure pas. G�n�ralement, on n�a pas de fortune, pas de terre, pas d�immeuble, pas d�usine. On est pauvre chez les travailleurs ; mais on s�inqui�te tout de m�me de savoir s�il n�y a pas par l� quelques petites �conomies. La jeune fille d�sire savoir tr�s exactement ce que fait le futur, si c�est un bon travailleur, s�il a un bon salaire, s�il exerce un bon m�tier, s�il a quelques chances de devenir patron un jour ou l�autre, ce qu�il poss�de au moment o� il se mariera, s�il est �conome et sobre, s�il a mis quelque argent de c�t�.

Le jeune homme en fait autant lui aussi, il se livre � une enqu�te plus ou moins discr�te sur la famille de la jeune fille, sur sa situation, sur les qualit�s d�intelligence et de travail que la jeune fille peut poss�der. En somme, les conditions diff�rent quelque peu, mais le r�sultat est le m�me.

Chose bizarre ! il y a des esp�rances aussi du c�t� ouvrier comme du c�t� bourgeois. Seulement, tandis que du c�t� bourgeois, ce mot impie, sacril�ge, d�esp�rances signifie que les jeunes �poux esp�rent que les vieux mourront bient�t pour que les jeunes puissent entrer en possession de leur argent, dans le monde ouvrier, ce mot � esp�rance � a la signification suivante : presque toujours le jeune homme ou la jeune fille ont � leur charge des parents, pauvres, vieux, fatigu�s par le travail, courb�s par la maladie qui constituent une charge et on esp�re qu�ils mourront bient�t pour �tre d�barrass� de ce fardeau.

Le plus souvent, Camarades, le mariage fait deux victimes, comme vous le voyez. Et je me rappelle qu�un jour je voyais sortir d�une �glise, presque en m�me temps, un enterrement et une noce. J�aurais d� �prouver un sentiment de joie au passage de la noce et un sentiment de tristesse au passage de l�enterrement. Il faut croire que je suis un esprit bizarre, mais c�est exactement le contraire qui s�est produit. Je me suis dit : � En voil� un qui s�en va pour le repos d�finitif, il ne p�tira plus. En voil� deux qui sortent de l��glise et ils vont commencer � souffrir �.

La femme, toutefois, souffre du mariage plus encore que l�homme.

Elle souffre, en outre, de cette honte, de cette plaie sociale qu�on appelle la prostitution ; car c�est elle qui est victime de la prostitution. Gardez-vous de croire que la femme soit profiteuse de cette plaie hideuse. Elle en est, au contraire, victime.

La prostitution est une institution sociale, ne l�oubliez pas. Oh ! c�est une institution dont on peut m�dire publiquement, en toute tranquillit�. On ne peut pas en dire autant de la patrie. Si vous attaquez l�arm�e, vous pouvez �tre poursuivi. Vous pouvez, au contraire, fl�trir publiquement la prostitution et les prostitu�es, on ne vous traduira jamais devant les tribunaux. C�est pourtant une institution sociale comme l�arm�e.

Seulement, c�est une de ces institutions dont les gouvernants eux-m�mes rougissent, dont ils ont honte, bien qu�il leur soit impossible d�en nier le caract�re officiel et l�gal. Il y a une r�glementation sociale concernant la prostitution. Il y a ce qu�on appelle les maisons de tol�rance, ce qui signifie qu�elles b�n�ficient d�un r�gime de faveur. Il y a une police sp�ciale, la police des m�urs et il y a d�infects personnages, les agents des m�urs qui ne sont que les plus vils des souteneurs puisque, au lieu de vivre de la prostitution d�une seule fille, ils vivent de la prostitution de toutes.

Il y a peut-�tre trois semaines ou un mois, un de mes amis qui travaille actuellement � Reims, je cite l�endroit, me disait : � Nous avons fait une remarque, mes camarades et moi : quand on a commenc� � restaurer ce pauvre Reims, d�moli par un d�luge d�obus, sais-tu ce qu�on a remis debout le plus t�t ? �

C�est avant tout, la prison et c�est ensuite, pardonnez-moi l�expression, le bordel ; c�est la maison publique qui, apr�s la prison, a �t� remise debout. Ensuite est venue la caserne.

Trois institutions : la prison, repr�sente la magistrature, tout le r�gime p�nitencier ; la maison de tol�rance symbolise la d�bauche bourgeoise et la caserne personnifie l�arm�e. La prostitution est donc une institution sociale.

Les prostitu�es ? Pauvres filles, on les m�prise ; on devrait les plaindre, car ce sont des victimes.

Le moraliste dit : � Paresse ! Elles ne veulent pas travailler, elles n�ont pas de courage. Elles ne veulent rien faire, elles aiment mieux le trottoir que l�atelier, le ruisseau que le magasin. Elles n�ont que ce qu�elles m�ritent �.

Paresse ? Mais elles ont presque toutes commenc� par travailler, celles au moins qui ont eu la bonne fortune d��tre pouss�es au travail par leur famille, celles dont l�enfance n�a pas �t� trop mis�rable et trop abandonn�e, celles qui, � l��ge de douze, treize ou quatorze ans, ont commenc� � fr�quenter l�usine et l�atelier. Elles ont travaill�. Seulement, elles ont reconnu un jour, que le travail ne les nourrissait pas ou les nourrissait mal, que le travail �tait pay� par des salaires insuffisants, qu�elles �taient victimes du ch�mage p�riodique, qu�elles avaient � supporter la morte-saison et que, si elles gagnaient � peine de quoi vivre quand elles travaillaient, il leur �tait impossible de vivre quand elles cessaient de travailler. Et puis, bonnes arrivant de leur campagne, elles ont �t� l�objet des convoitises de leur ma�tre, du bourgeois chez qui elles �taient en service ; employ�es � l�usine ou au magasin, elles ont �t� victimes des lubricit�s du patron ou du contrema�tre. On ne leur donne du bon travail, du travail bien pay�, qu�� condition qu�elles subissent le ma�tre ou le contrema�tre.

Alors, elles se sont dit : � Le travail ne me nourrit pas ou me nourrit mal. Le travail ne me pr�serve m�me pas de la d�bauche, puisque, si je veux travailler, il faut que je consente � devenir la ma�tresse de mon bourgeois ou la ma�tresse de mon patron ou celle de mon contrema�tre. � Alors, tout naturellement, �tant donn�s surtout le milieu, l�exemple, les entra�nements, �tant donn�es aussi les conditions souvent d�plorables dans lesquelles la jeune fille vit au sein de la famille : sans libert�, sans tendresse, recevant pour un oui ou pour un non des taloches ou quelquefois des injures pires que les coups, la jeune fille a saisi au passage la premi�re circonstance qui lui �tait offerte de quitter le logis familial. Puis, abandonn�e par celui qui lui avait tout promis, par celui sur les l�vres duquel elle avait recueilli ces paroles dont je parlais tout � l�heure : � Toujours, jamais �, elle s�est trouv�e seule, abandonn�e. Elle n�a jamais plus os� rentrer chez elle. Le p�re, inflexible, l�avait mise � la porte et avait dit : � Tu ne rentreras jamais ici �. C�est lui qui avait pouss� son enfant � la prostitution.

Cela me rappelle une histoire. J�aime bien �mailler mes conf�rences de ces anecdotes qui pr�cisent en quelque sorte ma pens�e, qui illustrent ma th�se et lui donnent une forme v�cue, en m�me temps que saisissante et quelquefois �mouvante.

J�ai connu, il y a vingt ou vingt-cinq ans, un ami qui avait une jeune fille de vingt � vingt et un ans. Elle travaillait avec lui. Le p�re, la m�re et la fille travaillaient ensemble en prenant du travail � l�ext�rieur. Et, � la maison, tous les trois se mettaient � la m�me besogne. Ce n��tait pas la fortune, mais c��tait l�aisance et il semblait que cette jeune fille, tr�s affectionn�e de ses parents, que du reste elle aimait bien, elle aussi, devait �tre parfaitement heureuse. Mais elle �tait, h�las, comme l�oiseau qui reste dans la cage aussi longtemps que ses ailes n�ont pas suffisamment pouss�, mais qui aspire � l�air vaste et profond, aussit�t, que sentant ses ailes se d�velopper, il �prouve l�impatience de quitter la cage pour d�vorer l�espace.

Elle �tait � l��troit dans sa famille. Le p�re et la m�re �taient d�j� vieux : le p�re avait, � cette �poque, presque 60 ans et la m�re 50, et ils ne sortaient presque jamais. La jeune fille n�avait aucune distraction, aucune amie, aucune camarade de son �ge. Un beau jour, un ouvrier vint travailler, avec eux, dans la famille. La rencontre devait se produire, fatale entre ces deux jeunes gens. Il parla d�amour � la jeune fille qui le crut. La jeune fille ouvre tr�s facilement ses oreilles et son c�ur aux paroles d�amour que roucoule un homme jeune ! Elle partit avec lui. Le p�re et la m�re avaient �t� consult�s au pr�alable, mais c��tait un ouvrier et cela suffisait pour que le p�re et la m�re ne voulussent pas que la jeune fille se mari�t avec lui.

� Puisque vous ne voulez pas que nous soyons l�gitimement mari�s, nous partons. � Et un soir, subrepticement, la jeune fille avait quitt� la famille.

Je vis, peu de jours apr�s cette fuite, le p�re et la m�re. Par hasard, j�allais leur rendre visite. Je vis ces pauvres vieux au coin du feu, car c��tait en plein hiver. D�sert�, le logis semblait triste. Celle qui apportait au foyer toute la gaiet�, toute la joie, celle qui �tait le rayon de soleil n�y �tait plus. C��tait la nuit, l�obscurit� ; le p�re et la m�re se regardaient tristes, mornes, profond�ment afflig�s. � Eh bien ! mes pauvres vieux, qu�est-ce que vous avez ? et Alice, est est-elle ? � Et le p�re, baissant la t�te : � Je n�ai plus de fille. - Comment, serait-elle morte ? Je ne l�aurais pas su. - Oui, elle est morte pour nous. - Mais, qu�y a-t-il ? � Et le p�re me raconte la fugue de sa fille en me disant : � Jamais elle ne repassera ce seuil. Je ne la connais plus. Ce n�est plus ma fille. �

Un mois, un mois et demi se passe. J��tais un soir chez moi. Il �tait neuf heures, la neige tombait, c��tait l�hiver et le froid �tait rigoureux. On frappe � ma porte et je me trouve en pr�sence de cette jeune fille qui tombe dans mes bras. Elle me dit : � Je suis malheureuse ! - D�o� viens-tu ? � Je la fais asseoir pr�s du feu. Elle se r�chauffe, puis elle finit par me dire : � Mon amant m�a quitt�e ou plut�t, c�est moi qui l�ai quitt�. Ah ! comme je me suis tromp�e. Si j�avais su !... Comme je regrette d�avoir eu confiance en lui ! Il ne m�ritait pas mon amour ! �

Je dis ce qu�on doit dire en pareille circonstance et t�chai de la consoler. Puis elle ajouta : � Je voudrais bien rentrer � la maison, mais je n�ose pas, et je suis venue te trouver. Accompagne-moi, il n�y a que toi qui puisse me faire recevoir puisqu�on a, chez nous, tant d�affection pour toi. - C�est bien, je vais avec toi. �

Nous partons, il �tait pr�s de dix heures du soir. Les vieux parents �taient sur le point de se coucher. La m�re vient m�ouvrir. � Tiens, quelle surprise de te voir si tard ! � Alors, je r�ponds : � J�ai pens� que vous �tiez bien malheureux. Je vous ai vus l�autre jour si tristes. Je viens passer une demi-heure avec vous. Faites-moi une tasse de th�. Nous causerons un peu, cela vous distraira. - Tu es bien gentil d��tre venu. Assieds-toi. � On cause aupr�s du feu et je pensais � celle qui attendait dans une voiture en bas. Elle n�avait pas voulu monter, redoutant la col�re de son p�re : � Va d�abord en messager, m�avait-elle dit, et si tu m�apportes une bonne nouvelle, je monterai. �

Naturellement, j�amenai la conversation sur le sujet qui me tenait au c�ur et je dis au p�re : � Que devient Alice ? - Ne me parle plus d�elle. � Et je sentais qu�il avait encore une profonde col�re contre sa fille. Mais je vis tout � coup les yeux de la maman envahis par les larmes. Son c�ur �tait moins impitoyable, moins inflexible que celui du p�re. Elle avait compris. Elle avait d� se reprocher, sans doute d�j�, la vie grise et monotone que la jeune fille menait au sein de sa famille.

Alors, je me tournai vers la maman, sentant que c��tait elle la porte de salut, qu�il me fallait avoir son concours pour d�cider le p�re et je fis entendre les paroles qu�il fallait prononcer en pareille circonstance, jusqu�� ce que le p�re lui-m�me, finit par pleurer, lui aussi. Quand je vis le p�re pleurer, je me dis : � La fille est sauv�e. J�ai trouv� le chemin de son c�ur. Il a compris que s�il n�accepte pas sa fille, c�est lui qui l�aura jet�e au ruisseau. � Je le pressai en ces termes : � Quand l�oiseau est parti et que, battu par l�orage, il frappe de nouveau � la porte du nid, est-ce que les vieux ont le droit de rejeter les jeunes ? Si ton enfant a froid, n�est-ce pas dans la chaleur familiale qu�elle doit venir se r�chauffer ? Si elle a faim, n�est-ce pas toi qui dois en prendre soin ; si elle a besoin d�affection, de consolation, c�est dans ton c�ur et dans celui de sa m�re qu�elle doit trouver tendresse et consolation. Vous seriez des criminels si vous n�ouvriez pas cette porte � votre fille. Il faut pardonner � cette enfant et surtout lorsqu�elle sera de retour, ne lui adresse aucun reproche ; il faut qu�elle se sente, ici, aim�e, respect�e autant qu�avant son d�part. Dans la faute qu�elle a commise, vous �tes plus coupables et plus responsables qu�elle. C�est vous qui devriez vous faire pardonner �.

Alors, la jeune fille est rentr�e.

Eh bien ! supposez que je n�aie pas �t� l�heureux interm�diaire de cette r�conciliation ; supposez que je me sois heurt� � un p�re inflexible et � une m�re implacable. Cette enfant, qui ne demandait qu�� reprendre sa place aupr�s du p�re et de la m�re et qui, depuis, a connu le bonheur, cette enfant aurait �t� une malheureuse, peut-�tre une brebis de plus dans le troupeau des prostitu�es.

Le moraliste accuse la prostitu�e de coquetterie et pr�tend que le d�sir de plaire pousse � la prostitution. Mais c�est tout naturel qu�on cherche � plaire.

Quand une jeune fille qui se sent jeune, attrayante, cherche � attirer sur elle les regards, cette coquetterie n�est pas un vice. La coquetterie serait-elle, par hasard, un vice quand elle s�affiche sous les dehors d�un colifichet de vingt-cinq sous ou d�un bijou de quatre francs cinquante, et cesserait-elle d��tre un vice quand elle s�affirme par une rivi�re de diamants qui vaut cent mille francs ? S�il en �tait ainsi, ce serait une question de classe : car s�il y a vice � �tre coquette, les femmes des bourgeois, qui le sont, sont bien plus vicieuses que les femmes des ouvriers qui, h�las, ne peuvent gu�re l��tre.

Enfin, le moraliste dit : � Ce qui conduit � la prostitution, c�est le vice �. Que faut-il entendre par l� ? Voici une jeune fille. Elle n�a connu que sa m�re. Elle a grandi, en quelque sorte, dans la rue. Elle a �t� livr�e aux fr�quentations mauvaises et elle a eu sous les yeux les exemples les plus malsains, elle a �t� expos�e aux entra�nements les plus d�plorables et les plus pernicieux.

Un beau jour, tout naturellement, �lev�e dans la rue, elle a suivi l�exemple : elle travaille dans la rue.

On appelle les prostitu�es � filles de joie �. Filles de douleur et de tristesse, devrait-on dire. Vicieuses, les prostitu�es ? alors qu�elles sont condamn�es, faute d�argent, de cet argent qui leur est n�cessaire pour vivre, � subir les lubricit�s d�go�tantes d�un vieillard qui pourrait �tre leur grand-p�re, ou encore le contact odieux d�un ivrogne attard�. Allons donc, si elles �taient vicieuses (vous entendez ce que ce mot veut dire), elles se donneraient, car c�est une joie de se donner ; tandis que c�est � la fois une honte et un supplice de se vendre.

Le bourgeois se sert de la prostitu�e et il la m�prise. Nous, nous la plaignons. Nous savons que ce qui la r�duit � la prostitution, c�est l�absence de travail, c�est l�insuffisance de salaire, c�est l�in�ducation, c�est l�abandon, c�est la n�cessit� de vivre. Le prol�taire a ses bras et son cerveau, cela lui permet de vivre, quand il a la chance de trouver un employeur. L�ouvri�re aussi a ses bras et son cerveau. Mais le bourgeois veut qu�elle serve � ses plaisirs. Il faut aux bourgeois, aux riches, aux millionnaires, une chair jeune et app�tissante. Ce n�est pas dans les filles de son rang, de son monde qu�il va chercher l�apaisement de son rut, c�est parmi les filles du peuple qu�il va chercher ses victimes.

Que demain toutes les prostitu�es �coutent les conseils que leur prodiguent les moralistes, qu�elles abandonnent spontan�ment le trottoir et qu�elles se pr�sentent � la porte des magasins, des bureaux, des ateliers, des usines ; qu�elles demandent et qu�elles obtiennent du travail, savez-vous ce qui se passera ? Eh bien ! il en sortira de ces usines, de ces bureaux, de ces administrations, de ces magasins, il en sortira autant qu�il en entrera. Il n�y a d�j� pas assez de travail pour toutes ; si les prostitu�es cessent de se livrer pour vivre, � leur trafic humiliant, elles vont envahir le march� du travail, peser sur les salaires, faire diminuer ceux-ci ; elles ne p�n�treront dans l�atelier qu�� la condition d�en chasser celles qui s�y trouvent d�j�.

Et tandis que les unes entreront dans les bureaux et usines et d�serteront le trottoir, les autres, celles qui ont la bonne fortune de travailler seront oblig�es de quitter le travail et d�envahir le trottoir. Ce ne seront peut-�tre plus les m�mes prostitu�es, mais il y aura une prostitution �quivalente.

Il faut le r�p�ter : la prostitution est une institution sociale. Elle est le fruit empoisonn� de l�arbre capitaliste et elle ne dispara�tra qu�avec l�arbre lui-m�me, arbre qu�il faut couper jusqu�� la racine, arbre dont il faut jeter la racine aux quatre vents. Alors seulement il n�y aura plus de prostitu�es ni de prostitution.

Une femme peut ne pas �tre �pouse ; elle peut ne pas �tre m�re, elle reste femme quand m�me et sa situation est plus douloureuse que celle de l�homme, car c�est l�homme qui fait les lois et qui forge l�opinion publique � son plaisir, � son profit, � son image. L�instruction de la femme est n�glig�e ; ses salaires sont des salaires de famine, ses droits politiques sont nuls ; elle est, pour ainsi dire constamment tenue en tutelle et consid�r�e comme une enfant. Trop longtemps, la femme a �t� une esclave passive et r�sign�e, s�inclinant devant les volont�s du ma�tre, devant les injonctions sociales.

Par bonheur, depuis quelque temps, elle �prouve le besoin de r�agir, de se m�ler � la vie sociale, de formuler ses revendications, en un mot, le besoin de s�affranchir.

Le mouvement f�ministe est encore confus et faible, mais il se pr�cise, il se d�veloppe, il se fortifie. J�y discerne trois courants, trois tendances principales.

Le premier courant - qui n�a pas mes sympathies - c�est celui qui s�affirme sous la forme d�une lutte violente des sexes. Ce courant embrasse toutes celles qui ont vou� � l�homme une haine vindicative. Elles ont, certes, des reproches graves � adresser � l�homme, elles affirment qu�elles en sont les victimes, et elles ont raison ; mais ce n�est point suffisant pour livrer bataille � l�homme, pour se dresser contre lui, pour d�clarer que c�est dans cette lutte de sexe que se trouve la r�habilitation de la femme, son rachat et sa r�demption ; sans compter que s�il s�agissait simplement de faire passer l�autorit� de l�homme entre les mains de la femme, de remplacer celui qui est le ma�tre aujourd�hui, par celle qui sera la ma�tresse demain, il n�y aurait au point de vue social, rien de chang�.

Les F�ministes dont je parle veulent la domination d�un sexe sur l�autre ; nous voulons, au contraire, le nivellement, l��galit�, l��quivalence entre les sexes ; nous entendons que l�homme n�assujettisse pas la femme � sa volont�, mais nous ne voulons pas non plus que, sous pr�texte de vertu sup�rieure, d�intelligence plus vive, de sensibilit� plus d�licate, d�observation plus subtile et d�autres qualit�s, nous ne voulons pas que la femme soit appel�e � diriger les destin�es humaines et � traiter demain l�homme comme elle est trait�e par lui aujourd�hui. Nous n�acceptons donc pas cette lutte de sexe.

Le second courant, c�est le courant d�mocratique, le courant politique. Celui-ci non plus n�a pas mes sympathies. Nous nous trouvons ici en pr�sence de femmes pour qui il semble que permettre aux femmes d��tre �lectrices et �ligibles, les appeler � l�exercice des droits politiques dont l�homme a confisqu� le monopole, c�est r�soudre le probl�me.

En principe, je reconnais qu�il serait �quitable que la femme f�t mise en possession des m�mes droits politiques que l�homme. Elle subit la loi, il serait naturel qu�elle y collabor�t ; elle est �cras�e par l�imp�t, il serait �quitable qu�elle en discut�t les modalit�s ; elle est victime de toute l�organisation sociale, rien d��trange � ce qu�elle demande � avoir sa part de gestion dans la chose sociale. Seulement, � la fa�on dont les hommes administrent les choses et gouvernent, j�ai quelque peine � croire que cela irait mieux s�ils �taient remplac�s par des femmes, ou si les femmes �taient appel�es � prendre place � c�t� de ceux qui gouvernent.

L�homme, que fait-il de ses droits politiques ? Rappelez-vous la conf�rence que j�ai faite sur la pourriture parlementaire. Souvenez-vous de la niaiserie, de l�insuffisance, de la st�rilit� des droits politiques conf�r�s � l�homme ? Droits qui ne peuvent s�affirmer qu�une fois tous les quatre ans, pendant une minute, sous la forme d�un bulletin de vote. Il s�agit seulement de choisir ses ma�tres. Mais les moutons qui vont � l�abattoir y vont sous le coup de fouet du boucher. Ils ne choisissent pas ceux qui les abattront dans un instant. C�est ce droit de choisir vos bouchers, vos bergers, vos ma�tres, que vous voulez exercer, et vous pr�tendez, femmes, que vous aurez tout acquis quand vous aurez acquis cela� ? Franchement, un mouvement comme le v�tre doit d�passer ces mis�rables mesquineries ; il doit aller plus loin et plus haut.

J�arrive au troisi�me courant : courant social. Celui-l� a, par contre, toutes mes sympathies. Je suis un ardent f�ministe, avec toutes les femmes qui sentent que, victimes entre les victimes, esclaves entre les esclaves, elles ont non seulement le droit, mais le devoir de ne pas subir plus longtemps les dominations qui les asservissent. Dans la famille, la m�re est l��ducatrice ; elle doit avoir une autorit� non pas absolue, mais pr�dominante sur ses enfants ; l�enfant ne doit �tre par personne domin� : il doit, comme la fleur, s��panouir librement, sous la caresse ardente du soleil. J�aurai l�occasion, du reste, dans ma prochaine conf�rence, parlant de l�enfant et du probl�me, de situer le r�le et l�importance de la maman, au sein de la famille, � ce point de vue purement �ducatif.

C�est la femme qui est ministre des Finances dans la maison. Elle a la responsabilit� d�un budget modeste. Elle ne brasse pas des centaines de millions et des milliards ; mais, si petit que soit le budget familial, c�est elle qui en a la g�rance et la responsabilit�. Il est donc naturel qu�elle puisse se m�ler � la vie sociale pour discuter les salaires, puisque ce sont les salaires entrant qui permettent � la m�re de nourrir le p�re et les enfants, d�administrer la chose familiale, d�assurer au logis cette propret�, cette aisance, ce confortable, qui font que l�homme reste � la maison au lieu d�aller au cabaret. Je lui conseille, en passant, d�acheter tout ce dont elle a besoin dans les Soci�t�s coop�ratives de son quartier. Je ne suis pas s�r qu�elle y sera mieux servie qu�ailleurs, mais j�aime � esp�rer qu�elle n�y sera pas servie plus mal. Je ne suis pas certain qu�elle paiera meilleur march�, mais tout me porte � croire qu�elle ne paiera pas plus cher. S�il faut �tre absolument vol�, ou plus ou moins vol�, il vaut mieux l��tre par une coop�rative que par un commer�ant quelconque.

Au surplus, Camarades, quand je parlerai des forces de R�volution, je parlerai de ce mouvement, qui est d�j� important, et qui pourrait l��tre bien davantage, qu�on appelle la Coop�ration, et nous verrons que si la Coop�ration est mal pratiqu�e, il suffirait qu�elle le f�t mieux pour devenir une force de R�volution consid�rable.

� l�atelier, la femme doit apporter, en m�me temps que son travail, son �nergie et sa dignit�. Il faut qu�elle d�fende son ind�pendance ; qu�elle ne supporte, pas plus que l�homme, les diminutions de salaires. Il faut qu�elle exige la mise en pratique de cette devise, qui n�est que la reconnaissance d�une chose juste : � travail �gal, salaire �gal.

En temps de gr�ve, la femme peut avoir sur le mouvement une influence incalculable. Quand vous, Camarades, vous �tes en gr�ve, et que vous rentrez chez vous, au bout de six, sept et huit jours de ch�mage, vous apercevez, le plus souvent, le visage anxieux et l��il interrogateur de votre compagne ; elle se demande si vous lui apportez une bonne nouvelle. Pour elle, la bonne nouvelle, c�est la reprise, � n�importe quelle condition, du travail. Elle se demande si, les petites �conomies qui �taient dans le m�nage ayant �t� d�j� �puis�es, elle pourra, demain et apr�s-demain, donner aux enfants ce qui leur est indispensable.

Autrefois, quand on avait 100 francs chez soi, on pouvait attendre et voir venir, parce qu�on vivait avec 25 francs par semaine ; aujourd�hui, il faut presque 25 francs par jour. Autrefois, encore, on avait du cr�dit ; il suffisait d��tre connu des fournisseurs du quartier ; on trouvait chez le boulanger, chez l��picier, chez le charcutier, chez le boucher tout le cr�dit dont on avait besoin. Aujourd�hui, vous n�en trouvez plus, de telle sorte que, m�me avec quelques centaines de francs, aussit�t que vous participez � un mouvement de gr�ve, si, dans la caisse de la gr�ve elle-m�me, vous ne trouvez pas les secours et les allocations indispensables, c�est, au bout de tr�s peu de temps, la mis�re au foyer. Alors, tout naturellement, la femme fait comprendre au mari, au p�re de ses enfants, qu�il serait bon de rentrer � l�atelier, et elle le pousse � reprendre le travail.

Ah ! femmes, je comprends le sentiment, en pareil cas, qui vous anime ; je sais en pr�sence de quelles difficult�s vous vous trouvez ; j�aper�ois les obstacles qui se trouvent sur votre route, et je dirai presque la n�cessit� dans laquelle vous �tes de presser le p�re de vos enfants de rentrer � l�usine. Mais, cependant, r�fl�chissez � ceci : si l�homme trouvait en vous la compagne, l�associ�e, la s�ur de lutte et de combat ; s�il se sentait non pas d�courag�, mais encourag�, fortifi� par vous ; si, lorsqu�il soutient une lutte difficile, il savait que vous �tes non pas contre lui, mais avec lui, quelle force vous lui donneriez ! Agir ainsi, c�est votre devoir. Si vous �tes f�ministe, si vous voulez le rel�vement de la femme ; si vous voulez qu�elle devienne un �tre digne, fier et ind�pendant, garantissez aussi la fiert� et l�ind�pendance de votre compagnon, du p�re de vos enfants !

Quand il lutte pour un salaire meilleur, pour une revendication d�ordre moral ; quand il lutte, sous une forme quelconque, contre le patronat ennemi, soyez avec lui, toujours avec lui, jamais contre lui.

La femme doit entrer au Syndicat ; il suffit qu�elle appartienne � une corporation pour �tre syndicable. Elle a le devoir de faire partie de son Syndicat, et le devoir s�allie, ici, � l�int�r�t bien compris. Je ne suis pas partisan des Syndicats exclusivement f�minins. Je crois qu�il est pr�f�rable que les femmes entrent dans les Syndicats qui existent d�j�, et que l�, hommes et femmes appartenant � la m�me corporation, group�s au sein de la m�me F�d�ration, unis dans la m�me Conf�d�ration G�n�rale du Travail, militent tous ensemble pour obtenir, en attendant que soit r�alis� l�affranchissement total du travail, des conditions meilleures et plus dignes.

Il faut donc que la femme entre dans le Syndicat. Et puis, tous les jours, celle qui veut �tre militante, celle qui a le souci de son affranchissement, celle qui veut s�int�resser � la chose publique, celle qui veut favoriser dans l�avenir l�ind�pendance de ses enfants, cette militante-l� a, � tous les instants, des actes � accomplir, en conformit� avec ses propres convictions. Elle doit, par exemple, faire un choix judicieux des journaux qu�elle lit ; elle ne doit pas lire au hasard toutes les publications qu�on lui pr�sente. Elle ne doit pas introduire chez elle des romans ou des publications qui, bien loin d��lever le sentiment de ses enfants, abaissent et ravalent celui-ci.

Les Femmes doivent s�int�resser au mouvement, surveiller les �v�nements et en suivre le d�veloppement et le cours. Pour cela, il faut qu�elles se renseignent aupr�s des journaux qui peuvent exactement les informer, qu�elles �vitent les journaux faits seulement de mensonges, de fausses informations et de romans-feuilletons. Il est bon que la femme lise seulement les journaux dans lesquels elle pourra puiser sa nourriture intellectuelle et morale. Je ne voudrais en citer aucun, car j�aurais l�air de faire de la r�clame ; cependant, en ce qui concerne le mouvement f�ministe, les journaux qui s�y consacrent sont tellement rares, que je puis bien citer le seul qui, � mon sens, a une allure conforme � mes propres sentiments : c�est la Voix des Femmes.

Femmes qui m��coutez, - et je suis heureux que vous soyez en grand nombre, - apportez dans la lutte vos qualit�s propres, vos qualit�s de sensibilit�, de c�ur, de vaillance, d�enthousiasme. Puis, si vous comptez sur nous, hommes, pour vous aider, comptez encore et surtout sur vous-m�mes. Oui, les femmes doivent se grouper entre elles. Le f�minisme doit avoir un mouvement qui lui soit propre. Il doit avoir des revendications qui lui soient particuli�res, une action ind�pendante ; mais il faut, cependant, que tout cela soit fait en accord complet avec l�homme. C�est de cette union que d�pend le sort de l�humanit� tout enti�re.

Oh ! femmes, si vous saviez quelle tristesse envahit le propagandiste quand il constate votre indiff�rence. Oh ! filles et femmes de militants, si vous saviez quelle lassitude, quel d�couragement s�empare de votre p�re et de votre compagnon, lorsqu�il a la douleur de se heurter � vos propres r�sistances ! Quel stimulant ce serait pour nous, femmes, si nous vous sentions pr�s de nous, avec nous ! Et quelle force, quelle �nergie nous donnerait, nous communiquerait votre indispensableappui !

Oui, votre appui nous est indispensable, parce que, si vous �tes contre nous, c�est la situation pr�sente qui se prolonge ind�finiment et sans issue. Si vous n��tes pas avec nous, c�est tout le mouvement de lib�ration compromis, et peut-�tre vaincu d�avance ! Vrai ! femmes, si vous �tes contre nous, nous ne pouvons rien faire ; sans vous, nous ne pouvons faire que peu de choses ; mais, avec vous, nous pouvons tout entreprendre, tout esp�rer et tout r�aliser.

Est-il possible que, parias entre les parias, victimes entre les victimes, esclaves entre les esclaves, vous subissiez plus longtemps votre servitude sans �lever les protestations n�cessaires ? Se peut-il qu�en face d�un patronat de plus en plus exigeant, combatif, agressif, meurtrier, vous ne sentiez pas monter en vous la r�volte ? Est-il possible, femmes, qu�en pr�sence des difficult�s que suscitent dans votre m�nage, et la vie ch�re, et la crise du logement, et le ch�mage de plus en plus intense, est-il possible que tout cela puisse vous laisser indiff�rentes ? Et, serait-il vrai que seuls vous passionnent les cin�mas et les dancings ? Est-il possible que vous restiez indiff�rentes, vous surtout, femmes, qui avez v�cu les horreurs de la r�cente guerre ?

Vous les avez v�cues, ces heures d�sol�es et tristes, qui ont dur� cinq ans, cinq interminables ann�es, durant lesquelles, m�res, si vous aviez des enfants l�-bas, vous trembliez chaque jour dans la crainte d�une nouvelle fatale. Et vous, m�res, qui n�aviez pas d�enfants au combat, mais qui pouvez en avoir qui grandissent, qui poussent, tol�rerez-vous que vos enfants, ceux que vous avez eu tant de mal � �lever, restent ainsi expos�s au retour de l�horrible catastrophe ? Songez-y, m�res qui m��coutez ! Pensez � ce petit �tre, qui fut emprisonn� pendant neuf mois dans vos entrailles, que vous avez nourri de votre sang, de votre chair ; rappelez-vous la tendresse avec laquelle vous l�avez accueilli pour la premi�re fois, lorsque, du petit berceau o� on l�avait plac�, on l�a mis dans vos bras ; rappelez-vous les soins dont vous l�avez entour� le premier jour, les premi�res semaines, les premiers mois, les premi�res ann�es. Rappelez-vous quelle fut votre sollicitude, votre vigilance � son �gard. Souvenez-vous des soucis que cet enfant vous a donn�s en grandissant et des tourments qu�il vous a impos�s par la d�licatesse de sa sant� ; puis, plus tard, quand il est devenu adolescent, par la turbulence de cette adolescence, ou par la folie de sa jeunesse.

Le voici, maintenant, il est devenu un gar�on robuste et fort. C�est en lui que sont toutes vos esp�rances. Si vous �tes afflig�e, c�est lui qui vous consolera ; si, demain, vous �tes courb�e par l��ge ou par la maladie, c�est lui qui vous aidera. Vous avez le droit de compter sur lui comme sur le soutien de vos vieux jours.

M�res, songez-y : un coup de clairon, un battement de tambour, un ordre de mobilisation, et cet enfant peut vous �tre arrach�, alors que vous avez eu tant de mal � en faire cet homme robuste et sain que lapatrie vous r�clame. Songez que cette jeunesse en fleur peut �tre fauch�e sur le champ de bataille. Dites-vous que vous seriez coupables, d�ores et d�j�, de ne pas le prot�ger contre ce danger futur, autant que vous seriez coupables si, le voyant malade, vous ne voliez pas � son secours pour l�arracher � la mort qui le guette.

Comprenez, femmes, que c�est le r�gime social actuel qui suspend sur votre t�te la menace perp�tuelle et horrible d�une calamit� nouvelle, d�une guerre de demain. Comprenez que c�est le r�gime social qui vous voue � l�ignorance, vous maintient en servitude, et vous plonge dans la mis�re... Comprenez que c�est lui qui convertit cette terre en une vall�e de larmes, alors que cette terre pourrait �tre le paradis.

Le jour o� vous aurez compris cela, vous sentirez dans vos c�urs une haine mortelle contre la soci�t� actuelle. Alors, vous unirez vos efforts aux n�tres ; alors, c�urs unis et bras associ�s, tous ensemble, hommes et femmes, nous lutterons contre le vieux monde et nous briserons nos cha�nes.


7. L�Enfant




L�Enfant n�est ni un Ange, ni un D�mon. - Il est l�aboutissant physique, intellectuel et moral des g�n�rations ant�rieures. - Il est le r�sultat de l�h�r�dit�, de l��ducation et du milieu. - Importance capitale du probl�me de l��ducation. - Culture physique. - Culture intellectuelle : l��cole actuelle ; son programme, ses m�thodes, ses conditions. - Culture morale : S�v�rit� ou douceur ? Contrainte ou libert� ? - L�Exemple. La R�ciprocit�. - L�Enfant, c�est l�Avenir !

CAMARADES,

C�est de l�Enfant que je vais parler ce soir. Je ne connais pas de sujet plus captivant ; il n�en est pas qui le d�passe en importance.

Je ne connais pas de sujet plus captivant que cet �tre tour � tour grave et souriant, indiff�rent et passionn�, cruel et sensible, calme et emport�, toujours gracieux et po�tique.

Je ne connais pas de sujet plus important que les probl�mes nombreux et graves que suscite l��tude de l�enfant, parce que l�enfant, c�est l�intelligence qui s�ouvre, c�est le jugement qui se forme, c�est le c�ur qui s��panouit, c�est la volont� qui s�affirme, c�est la conscience qui s��veille ; parce que l�enfant, c�est, aujourd�hui, la fragilit� et l�ignorance, et demain le savoir et la force ; parce que, en un mot, le probl�me de l�enfant, c�est le probl�me de l�avenir tout entier.

L�enfant, qu�est-il ? Un ange descendu du ciel, disent les uns ; un d�mon vomi par l�enfer, d�clarent les autres. Et, ici, nous nous trouvons tout de suite en face de deux �coles : celle que j�appellerai l��cole pessimiste et celle que,


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