�dition : Les Amis de S�bastien Faure , 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12
4. Leur Patrie
La Guerre est une folie et un crime. - Folie, du c�t�
des peuples qui la subissent ; crime, du c�t� des Gouvernants
qui la pr�parent et la d�cident. - Seul, peut expliquer ce
crime et cette folie le courant vertigineux que suscite, dons les c�urs
et les esprits, le Patriotisme. - Esp�ces vari�es du �
Patriote � : le primitif, le sentimental, le raisonneur. - Les poss�dants
ont une Patrie, les prol�taires n�en ont pas. - La � D�fense
Nationale � sert de pr�texte � l�Arm�e permanente,
� l�expansion coloniale, au � Parti � de la Guerre.
En r�alit�, l�Arm�e sert � d�fendre
la Soci�t� capitaliste contre les assauts r�volutionnaires.
- Paix ou Guerre ? - Le r�gne de la Paix implique, de toute n�cessit�,
le D�sarmement G�n�ral.
CAMARADES,
Par la pens�e, transportons-nous sur un champ de carnage. Du
matin au soir, la bataille s�est poursuivie, farouche, terrible, implacable.
La nuit est tomb�e. Le silence n�est troubl� que par les
cris des bless�s, le r�le des agonisants, les appels plaintifs
et d�sesp�r�s de cette chair qui souffre, les impr�cations
de cette jeunesse qui se sent mourir. A la p�le clart� de
la lune, regardez cette sorte de colosse que la nature semblait avoir taill�
pour une carri�re aussi laborieuse que f�conde. Son sang
coule � flots par dix blessures b�antes. Il est sur le point
d�expirer. Et maintenant, penchez-vous sur ce tout petit soldat, un enfant,
dont les yeux sont d�j� rendus vitreux par l�approche de
la mort, dont les l�vres murmurent, peut-�tre pour la derni�re
fois, le nom de tout ce qui lui rappelle sa trop courte existence : le
village, son p�re, sa maman, ses fr�res, ses s�urs, la douce
et belle amie qu�il a laiss�e, qu�il aimait si tendrement et qu�il
ne reverra plus... Continuez votre lugubre promenade : sur la hauteur des
collines, dans la profondeur des vall�es, sur la plaine qui, par
l�, se d�roule � perte de vue, ils sont des milliers
et des milliers dont les yeux vont se fermer pour le sommeil �ternel
! Tentez de les interroger, de leur arracher l�expression de leur ultime
pens�e. Efforcez-vous de savoir, de leur bouche expirante, comment
il se fait qu�ils se trouvent l�, loin de tout ce qu�ils aimaient
; pourquoi ils sont venus y chercher ou y donner la mort. Demandez-leur,
en termes pr�cis et clairs, quelles insultes ils avaient �
venger, quels outrages ils avaient � relever, quels int�r�ts
ils avaient � d�fendre, quelles haines ils avaient �
assouvir. Nul ne vous r�pondra, nul ne pourrait vous r�pondre.
Leur a-t-on confi� le secret des intrigues diplomatiques, des
combinaisons dynastiques, des convoitises commerciales, industrielles et
financi�res, des voracit�s capitalistes, des gloutonneries
imp�rialistes qui les ont violemment et tragiquement arrach�s
� la vie libre, au foyer, � l�amour, � la famille,
au champ, � l�usine, pour les pr�cipiter au sein d�une horrible
boucherie, dont, hier encore, ils �taient les tragiques acteurs,
et dont ils sont aujourd�hui les douloureuses victimes ? Ils ne savent
rien de tout cela.
On leur a dit : � Levez-vous ! � et, habitu�s �
ob�ir sans discuter les ordres qui leur �taient donn�s,
ils se sont lev�s. On leur a dit : � Marchez ! � Et
ils ont march�. On leur a dit � tous, oui � tous,
au colosse comme au petit soldat, � ceux qui sont d�un c�t�
de la montagne et du fleuve, comme � ceux qui sont de l�autre c�t�
de la montagne et du fleuve, on leur a dit � tous : � Vous
�tes attaqu�s, il faut vous d�fendre, battez-vous,
tuez, tuez ! � Et ils se sont battus comme des fous, et ils ont tu�
avec fureur, avec rage, avec fr�n�sie, sans avoir jamais
vu, sans conna�tre ceux qu�on leur donnait ainsi l�ordre d�assassiner
!
C�est fou, c�est horrible, c�est monstrueux ! C�est la guerre !
C�est la guerre ! Car la guerre est une folie et un crime, une folie
qui ne peut �tre commise que par des insens�s, un crime qui
ne peut �tre pr�m�dit� et accompli que par des
bandits ! Folie en bas, du c�t� des peuples qui subissent
la guerre ! Crime en haut, du c�t� des gouvernements qui la
pr�parent, la provoquent et la d�cident.
Quand on parle de la guerre, il y en a qui disent que tout peuple qui
fait la guerre et tout gouvernement qui l�impose sont �galement
coupables et responsables. Ce jugement est inexact. Oui, tous ceux qui
participent � la guerre, de quelque fa�on que ce soit, ont
une part de responsabilit� et de culpabilit� dans ce drame
et cette folie. Mais, tout de m�me, dans l��chelle des responsabilit�s,
il y a une diff�rence : les uns sont les auteurs principaux du crime
et ils en sont les uniques b�n�ficiaires. Les autres sont
des insens�s qui participent involontairement et souvent m�me
� contrec�ur au crime qui leur est impos�, et ils en sont
toujours les victimes et les dupes. Vous voyez bien que les culpabilit�s
et responsabilit�s ne sont pas �quivalentes. Ramener les
fous � la raison, afin d��viter qu�ils ne tombent dans une
crise nouvelle de d�mence. Ensuite, d�masquer les criminels
pour que, d�nonc�s et fl�tris, il leur devienne impossible,
par la suite, de renouveler leur crime ; tel sera le double but de ma conf�rence.
La guerre dont nous sortons - encore est-il certain que nous en soyons
sortis ? - cette guerre horrible apportera � ma d�monstration
un �clat �blouissant. Cette guerre a dur� cinq ans.
La population des cinq continents y a particip�. Des millions et
des millions d�hommes de toutes les couleurs, de toutes les races, de toutes
les langues, de toutes les nationalit�s, qui, la veille encore,
vivaient en paix et ne songeaient, ni les uns ni les autres, � en
venir aux mains, se sont pr�cipit�s, sur l�ordre de leurs
gouvernements respectifs, les uns contre les autres, et, dans un heurt
monstrueux, dans un chaos �pouvantable, se sont farouchement entretu�s.
Les premi�res batailles ont rapidement �puis� le
mat�riel et les munitions qui avaient �t� accumul�s,
depuis de nombreuses ann�es, en vue de ce conflit arm�, d�sir�
par les uns, redout� par les autres, pr�vu par tous. En sorte
qu�il a fallu mobiliser tout l�outillage et tous les bras, disponibles
; et toutes les activit�s humaines se sont, durant des mois et des
mois, d�pens�es aux �uvres maudites de mort.
La terre, l�eau, la mer, tous les �l�ments ont �t�
mis � contribution et ont �t� boulevers�s les
uns, et les autres, tant�t successivement, tant�t ensemble,
par les luttes �piques dont ils �taient les champs d�op�ration.
Les instincts les plus barbares, les passions les plus bestiales, les
pouss�es les plus horribles se sont donn� libre cours et
ont �t� d�cha�n�s jusqu�� l�invraisemblable.
Tout ce que des si�cles de civilisation avaient lentement et graduellement
d�pos� de mansu�tude, de douceur et de fraternit�
dans l��me des enfants, des femmes, des vieillards et des hommes,
toute cette moisson d�apaisement et de r�conciliation humaine, toute
cette richesse d�esp�rances, tout cela a �t� stupidement
aboli.
Ce n�est pas assez : apr�s avoir fait rage, apr�s s��tre
assouvie d�une fa�on implacable et odieuse, apr�s avoir multipli�
les destructions morales et humaines, et multipli� aussi les autres
d�sastres, la barbarie a an�anti des villes, ras�
des villages. Et quinze millions d�hommes sont morts, jeunes, robustes
et sains, la fleur de l�Humanit�. Un nombre incalculable de malades,
d�infirmes, de mutil�s ; des richesses enfouies, englouties ; des
milliards et des milliards engouffr�s ; des vieillards �
jamais s�par�s des enfants qu�ils avaient eu tant de peine
� �lever ; des veuves sans nombre ; une multitude d�orphelins
; des r�gions d�vast�es ; des ruines partout ; le
travail d�hier, le travail accumul� de plusieurs g�n�rations
stupidement d�truit, et le labeur de demain paralys�, - qui
sait pour combien de temps - par l�absence de mati�res premi�res,
par la r�duction de la main-d��uvre ; des dettes �crasantes
; la vie abominablement ch�re ; des moyens de transport d�fectueux
; un outillage us� ; enfin, une situation inextricable. C�est sur
ce d�plorable d�nouement que s�est achev� le drame
le plus sanglant qu�ait enregistr� l�Histoire ; tel est le bilan
d�sastreux de cette folie criminelle !
Peut-on imaginer folie plus grande et crime plus horrible ? Il n�est
pas d�imagination qui aurait pu inventer une trag�die dont l�horreur,
la folie et le crime eussent atteint des proportions aussi fantastiques.
Et il n�est personne qui soit pr�sentement capable d�embrasser totalement
l��tendue et la profondeur d�un tel d�sastre !
Eh bien ! quel est le courant vertigineux, quelle est la passion irr�sistible,
la force indomptable qui a pass� sur l�humanit�, y portant
la d�vastation comme un cyclone universel ?
Car, enfin, toute trag�die a sa source et trouve son explication
dans un de ces courants vertigineux, dans une de ces passions irr�sistibles,
dans une de ces forces indomptables qui, � certaines heures, s�emparent
de l�Humanit�, la privent momentan�ment de tout �quilibre,
de toute mesure, de tout discernement, et en raison m�me de leur
violence, l��l�vent jusqu�au sublime ou l�abaissent jusqu��
l�infamie.
Quelle est cette passion, quel est ce courant, quelle est cette force
?
D�o� lui vient la puissance dont elle dispose ? Comment se fait-il
que, assassinats et hontes, larmes et douleurs, sang et d�sastres,
rien ne fasse reculer cette indomptable passion ?
Cette force indomptable, Camarades, cette passion irr�sistible,
ce courant vertigineux : c�est le Patriotisme, source de crime, ici ; source
de d�mence, l�.
Aujourd�hui, nous en parlons froidement, et m�me avec quelque
scepticisme, comme l�homme parle de la mort devant laquelle il a trembl�,
mais qu�il envisage placidement ensuite, quand le danger a disparu. Rappelons-nous
ces journ�es de juillet 1914, souvenons-nous de l��treinte
des c�urs, de l�angoisse des esprits, de l�anxi�t� des consciences.
Rappelons-nous ces heures tragiques : les nouvelles fatales, l�ordre de
mobilisation, la ru�e de tout un peuple vers les fronti�res,
le d�bordement de chauvinisme, de l�exaltation des passions les
plus viles, les plus basses, des courants les plus violents et les plus
d�testables dans l�Humanit�.
C�est l�histoire d�hier ; vous n�en avez pas perdu le souvenir. Eh bien,
n�est-ce pas au nom de la Patrie menac�e, pour la d�fense
du sol sacr�, pour la protection du foyer, que s�accomplissait ce
d�bordement de passions, cette ru�e de tous les peuples se
pr�cipitant aux fronti�res o� chacun d�eux devait
donner et recevoir la mort ?
Il faut maintenant nous demander d�o� vient ce patriotisme, de
quoi il est fait, � quelle force il emprunte ce caract�re
irr�sistible.
Je ne parle pas, ici, du patriotisme vague, simpliste et sentimental
qui peut rester dans le c�ur de chacun et qui ne g�ne personne. Je
parle de ce patriotisme positif, pr�cis, agissant, qui implique
n�cessairement la constitution des arm�es, l�existence des
soldats et des casernes en pr�vision d�une guerre � laquelle
aucun de nous ne peut assigner une date pr�cise, mais dont chacun
sent la menace et l�imminence.
Voyons si ce patriotisme rel�ve de la raison ou de la folie.
Menons une enqu�te impartiale : et le meilleur moyen pour cela,
c�est d�interroger ceux qui se proclament patriotes et qui exaltent le
patriotisme.
Au cours de mes conversations particuli�res et de mes discussions
publiques, j�ai eu, maintes fois, l�occasion d�interroger des patriotes.
Je leur ai pos� des questions. Je leur ai demand� ce que
c��tait que la patrie ; en quoi consistait l�amour de la patrie
; pourquoi aimer la patrie est bien, ne pas l�aimer est mal ; pourquoi
s�armer pour sa d�fense est un devoir sacr�, et mourir pour
elle � le sort le plus digne d�envie �.
Je dirai, � la fa�on d�un naturaliste, que la famille
des patriotes pr�sente de multiples vari�t�s. Toutes
ces vari�t�s se ram�nent cependant � trois
types principaux : le type du primitif, le type du sentimental, le type
du raisonneur.
Voici d�abord le primitif. Vous lui posez la question : � Qu�est-ce
que la Patrie ? Qu�est-ce que le patriotisme ? � Et imm�diatement,
ce primitif est d�concert� par votre question. Il en est
ahuri, �berlu�, disons le mot : abruti. Et voici sa r�ponse,
elle ne varie pas : � Comment, Monsieur, vous osez me demander ce
qu�est la Patrie ! Vous ne savez pas ce qu�est le patriotisme ! Mais, la
Patrie... la Patrie... c�est... c�est la Patrie ! Et le patriotisme...
le patriotisme... mais c�est... le patriotisme... Ces choses-l�,
Monsieur, ne s�expliquent pas, �a ne se d�montre pas, �a
se sent ! On porte dans son c�ur, d�instinct, sans r�flexion, sans
raisonnement, l�amour de la Patrie, � moins d��tre absolument
d�nu� de c�ur et de raison ! �
En vain, r�pliquerais-je que je ne me crois pas sans c�ur ; que
c�est, au contraire, parce que j�ai le c�ur sensible, qu�avant de donner
ou de recevoir la mort, je veux savoir pour qui et pour quoi. En vain tenterais-je
de faire comprendre � ce patriote farouche que c�est pr�cis�ment
parce que je suis un homme dou� de raison que ma raison a besoin
d��tre �clair�e. Il ne veut rien entendre, et se borne
� cette d�finition - qui n�en est pas une : la Patrie, c�est
la Patrie ; et le patriotisme, c�est le patriotisme.
Je crois comprendre que, pour ce primitif, la Patrie est quelque chose
comme Dieu, et le patriotisme quelque chose comme la religion : Dieu qui
ne se comprend pas, qui ne s�explique pas, mais qui, para�t-il, se
sent ; Dieu, �tre toujours �voqu�, qu�on adore �
genoux, sans jamais le voir. La religion qui ne s�explique pas davantage,
qui ne se d�montre pas, mais qui, au dire de ses repr�sentants,
s�impose � tout homme de c�ur et � tout homme de raison.
Ne pas admettre la religion, c�est d�j� r�pr�hensible
; la nier, c�est abominable !
Inutile, je pense, d�insister. Nous n�allons pas discuter sur la Patrie
et le patriotisme avec un homme qui ne veut nous donner � cet �gard
aucune d�finition.
Voici le sentimental : celui que j�appellerai le sentimental premier
mod�le, car il y en a deux.
Le sentimental premier mod�le nous fait entendre une r�ponse
d�une po�sie pastorale. � Le patriotisme, dit-il, c�est l�amour
du sol natal, l�attachement au foyer, le d�vouement � tout
ce qui est comme le centre de nos affections et de nos int�r�ts.
� Nous voil�, Camarades, en possession d�une d�finition.
Elle vaut ce qu�elle vaut, et, � mon sens, elle ne vaut pas grand�chose.
Toutefois, j�aime encore mieux avoir � discuter avec quelqu�un qui
dit quelque chose, tandis que je ne peux pas discuter avec quelqu�un qui
ne dit rien.
Oui, je con�ois l�attachement au sol natal. Je le con�ois
parce que longtemps je l�ai �prouv� moi-m�me. Jusqu��
un certain �ge, je pensais avec �motion au coin de terre sur
lequel le hasard de la vie m�avait appel� au monde. Je pensais,
dans un doux souvenir, au sol sur lequel mes jambes d�enfant ont trac�
leurs premiers pas et ma bouche balbuti� ses premi�res paroles.
Je revoyais avec plaisir et �motion ces premiers sites o�
toute mon enfance, toute ma jeunesse se sont �coul�es. Et
quand j��tais loin de ce sol natal, j��prouvais une sorte
de m�lancolie et j�aspirais � y retourner.
Oui, je comprends l�attraction qu�exerce sur nous le sol natal. Mais
ce sentiment qui est en quelque sorte animal, instinctif, bestial, qu�a-t-il
de commun avec le patriotisme ? Ce patriotisme de clocher, qui se r�duit
tout simplement � la petite portion de terre sur laquelle on a vu
le jour, qui vous rappelle la famille au sein de laquelle vous avez v�cu
quand vous �tiez tout petit, qui ranime en vous les impressions
d�enfance, qu�est-ce que cela a de commun avec le patriotisme en 1920,
le patriotisme qui nous a valu la guerre derni�re ? Est-ce pour
la d�fense du clocher, du sol natal, qu�on s�est lev� ?
Mais, patriote sentimental premier mod�le, qui me dites que le
patriotisme c�est l�amour du sol natal, r�veillez-vous ! Vous dormez
! Et il y a des si�cles que vous dormez ! Votre th�orie est
vieille, elle est caduque ! Elle pouvait avoir sa valeur � un moment
donn� de l�histoire. Mais nous ne sommes plus � l��poque
o� l�individu naissait, vivait et mourait sur le m�me coin
de terre, au temps o�, dans la m�me famille, des g�n�rations
se succ�daient attach�es � la m�me portion du
sol, aux si�cles o� les anc�tres avaient leur tombe
� l�ombre du clocher, dans le petit cimeti�re de village,
o� les uns apr�s les autres, les membres de la famille, pendant
des si�cles, allaient enfouir leurs os � c�t�
de ceux qui les avaient pr�c�d�s. Ce temps-l�
n�est plus. O� est-il le sol natal ? Tenez ! Nous sommes trois ou
quatre mille dans cette salle et je suis s�r que si je vous disais
: O� est votre sol natal ? vous me r�pondriez, � part
quelques exceptions : C�est dans la Corr�ze, c�est dans la Gironde,
c�est dans le Nord, c�est dans la Corse, c�est dans le Centre...
Arr�tez au passage cent individus habitant Paris et vous en trouverez
parmi eux soixante-quinze qui sont n�s � trois cents on quatre
cents kilom�tres de Paris. O� est donc le sol natal quand
les conditions de la vie obligent chacun � travailler tant�t
� Paris, tant�t dans le centre tant�t dans le nord,
tant�t dans l�est, tant�t dans l�ouest, suivant les fluctuations
de l�industrie laquelle il appartient ?
Le temps n�est plus o� les hommes vivaient incrust�s au
sol natal. Et puis, autrefois, ils pouvaient �tre amen�s �
d�fendre celui-ci parce que la guerre se faisait entre voisins,
de tribu � tribu, de village � village, de ville �
ville, de province � province. C�est une �poque fort recul�e
de nous o� l�on se disputait un coin du sol. Quand une tribu, une
population avaient cultiv� le sol, une tribu nomade, qui passait,
tentait de s�en emparer et de s�introduire dans les foyers construits par
les autres, de sorte qu�on avait un int�r�t tr�s pr�cis
� d�fendre le sol natal. C��tait tout ce qu�on poss�dait
et si l�on �tait vaincu, on �tait non seulement d�poss�d�,
mais r�duit � l�esclavage.
Aujourd�hui, est-ce que la guerre a ces cons�quences ? Non. Nous
sommes vainqueurs et pas un de vous n�a un pouce de terre de plus. Aurions-nous
�t� vaincus que pas un de vous n�en poss�derait un
pouce en moins. Alors, que devient cette d�finition, tr�s
jolie en apparence et presque captivante : � Le patriotisme, c�est
l�amour du clocher, du sol natal, de la famille. � Ah ! que c�est
po�tique ! Po�sie pastorale, disais-je tout � l�heure,
- et j�avais raison. Mais vous voyez que cela ne r�siste pas un
seul instant � l�examen.
Voici un autre type de sentimental, le sentimental deuxi�me mod�le.
Celui-ci raisonne davantage, et il �largit pour ainsi dire le sentiment
; mais il reste dans la note sentimentale. � La Patrie, dit-il, c�est
la m�re commune, et le patriotisme c�est la d�fense de cette
m�re commune. Toute le monde doit aimer sa m�re, et si elle
attaqu�e, un fils doit prendre sa d�fense. Non seulement
les enfants doivent prendre la d�fense de leur m�re quand
elle est menac�e, mais ils doivent encore tout faire pour accro�tre
sa prosp�rit�, pour �largir son domaine, pour fortifier
sa puissance. Tel est le r�le d�un bon fils. Nous sommes fils de
la France. Nous devons aimer la France qui est notre m�re commune.
�
Soit ! Aimons la France. J�y mets cependant une condition : aimons-la
� condition qu�elle nous aime et dans la mesure o� elle nous
aime. Je veux bien aimer ma m�re, je me sens d�instinct beaucoup
de tendresse pour elle, et je dois dire que j�ai eu la bonne fortune d�avoir
une m�re qui m�aimait tendrement, dont j��tais un peu g�t�,
et je n�ai pas eu beaucoup de peine � laisser parler mon c�ur en
sa faveur. Mais j�affirme que si j�avais eu une m�re qui ne m�e�t
point aim�, qui aurait n�glig� mon enfance et de qui
je n�aurais re�u que des coups, une m�re qui n�aurait pas
�t� une m�re pour moi, j�affirme que je ne l�aurais
pas aim�e.
Eh bien, la France est une m�re mauvaise et brutale. Elle a ses
ch�ris, ses privil�gi�s, ses enfants l�gitimes.
Mais elle a ses b�tards. A c�t� de ceux pour qui la
France n�a que des sourires, des caresses, des sollicitudes, des pr�f�rences,
il y a ceux - et c�est le plus grand nombre - pour qui elle n�a ni sourires,
ni tendresses, ni sollicitudes. Tandis qu�elle accorde tout aux uns, elle
refuse tout aux autres. �tres ch�ris et aim�s, aimez
et ch�rissez la France. Mais vous, � qui elle demande tout
et ne donne rien, vous avez le droit de ne pas l�aimer et de ne pas lui
faire le sacrifice de votre existence.
Mais voici le troisi�me type de patriote : c�est le patriote
raisonneur. C�est celui qui se pr�tend un patriote conscient et
�clair�. Il a une autre conception que celle du patriote
sentimental et un peu rococo dont je viens de parler. Il a des conceptions
plus justes, plus �lev�es, plus rationnelles. � La
Patrie, dit-il, c�est le patrimoine commun. C�est ce patrimoine de libert�s,
de droits que nous avons p�niblement acquis � la faveur de
toutes les luttes qui constituent notre histoire. Le patriotisme, c�est
la d�fense de ces int�r�ts moraux et mat�riels,
c�est la sauvegarde des progr�s conquis, c�est aussi la s�curit�
et la continuation de ce qui fait le g�nie et la tradition de notre
race. �
La Patrie est ainsi, vous le voyez, quelque chose de beaucoup moins
pr�cis, de beaucoup plus large, mais aussi de beaucoup plus vague
que dans les d�finition pr�c�dentes : c�est le patrimoine
commun de libert�s, de droits, de progr�s, de traditions,
de g�nie. Soit ! Acceptons et discutons.
Je ferai tout d�abord une observation. Le seul moyen de pr�server
ce patrimoine commun de libert�s, de droits, de progr�s,
c�est de ne pas l�exposer, de ne pas le compromettre, de ne pas courir
le risque de le perdre par une guerre inepte dans laquelle on peut avoir
le dessous. Le meilleur moyen de pr�server ce patrimoine, c�est
de respecter le patrimoine des autres. Le meilleur moyen de faire que ce
patrimoine ne soit pas attaqu�, c�est de se garder soi-m�me
de toute attaque contre le patrimoine des autres. Et puis, j�ajouterai
que de ce patrimoine, m�me moral, seuls les bourgeois, les riches,
les privil�gi�s sont b�n�ficiaires. Travailleur
qui m�entends, pauvre diable qui travailles huit, neuf, dix ou douze heures
par jour, ouvrier des villes ou des campagnes devant qui se dresse tous
les jours, farouche, implacable, le probl�me de l�existence, toi
qui n�as pas toujours une pierre o� reposer ta t�te, quelle
valeur a-t-il pour toi, ce patrimoine de libert�s, de droits et
de progr�s, de richesses artistiques, de tr�sors scientifiques,
de g�nie et de traditions ? Evidemment, tout cela ne te dit pas
grand chose. Tu es appel� si peu � en b�n�ficier
! As-tu le loisir d�aller dans les mus�es pour admirer ces merveilles
artistiques ? As-tu le loisir de fouiller les biblioth�ques pour
y d�couvrir, � la suite de tous ceux qui ont travaill�
avant toi, les travaux de tous les hommes de g�nie qui se sont succ�d�,
des philosophes, des encyclop�distes qui sont tes anc�tres
intellectuels ? Peux-tu m�me aller au spectacle et r�jouir
tes yeux et tes oreilles d�une musique qui te pla�t, de quelque chose
qui parle � ton �me et �l�ve ton sentiment ?
- Eh ! non ! pauvre diable ! Tu es courb� toute la journ�e
sur une besogne p�nible, rude, et qui te donne � peine le
pain dont tu as besoin pour soutenir ton corps. Tu n�as pas le temps de
penser, de r�ver, ni d�aspirer vers le bonheur, vers la f�licit�.
Et puis - troisi�me et derni�re r�ponse - il n�y
a l� qu�un bluff formidable, un bourrage de cr�ne dont tout
le monde peut se rendre compte. Il suffit de r�fl�chir un
instant. Chaque nation �met la m�me pr�tention. Chacune
se d�clare la premi�re nation du monde. Chaque peuple se
croit le premier.
Partout dans toutes les �coles, dans toutes les familles, les
enfants entendent le m�me langage et re�oivent le m�me
enseignement. Je n�ai pas oubli� ce qui me fut enseign� quand
j��tais tout petit et qu�on m��levait dans l�amour de Dieu
et de la Patrie. Que me disait-on ? Ce qu�on disait � vous, ce qu�on
dit encore � vos enfants. Les instituteurs qui tiennent un autre
langage sont une exception honorable, mais une exception tout de m�me.
En France, on nous dit que nous poss�dons le plus vaste et le plus
pr�cieux patrimoine ; que les fleurs de France sont les plus parfum�es
de toutes, que les fruits de France sont les plus savoureux, la terre de
France la plus fertile, le sol de France le plus riche, les femmes de France
les plus belles, les hommes de France les plus chevaleresques et les plus
courageux, les savants de France les plus prestigieux, les artistes de
France les plus g�niaux, les h�ros de France les plus purs
et l�histoire de France la plus glorieuse. On dit m�me que les commer�ants
de France sont les plus honn�tes.
Ce patriote raisonneur - conscient et �clair� - est celui
qui nous bourre magistralement le cr�ne, afin de nous persuader que
le patrimoine fran�ais, que jalousent et convoitent les autres peuples,
vaut la peine qu�on le d�fende au prix de son sang.
Oui, dit-il, les commer�ants de France sont les plus honn�tes,
les patrons de France les plus paternels, les g�n�raux de
France les strat�ges les plus consomm�s, les administrateurs
de France les plus int�gres, les magistrats de France les plus ind�pendants,
les diplomates de France les plus fins et les hommes d��tat de France
les plus probes.
Je savais bien que je vous ferais rire. Cependant ce que je dis n�est
que la stricte v�rit�. Il faut bien s�en rendre compte. Ce
n�est pas une simple � rigolade �. C�est � l�aide de
ces choses-l� qu�on bourre le cr�ne au peuple et qu�on lui
fait prendre des vessies pour des lanternes. Vous le savez aussi bien que
moi.
Enfin et surtout, ce qui domine cet ensemble de choses extraordinaires,
c�est le soldat. Oh ! le soldat de France, � lui seul, vaut deux
Italiens, trois Espagnols, quatre Anglais, cinq Allemands, six Russes,
etc...
Eh bien ! allez dans les autres pays, et vous entendrez tenir un langage
semblable. Partout, en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Suisse,
dans les grands comme dans les petits pays, partout vous entendrez ce m�me
langage absurde, ces m�mes mensonges. Ici, vous le voyez, le mensonge
s�apparente � la folie, et pourtant j�ai cru cela longtemps. Et
m�me - il m�en co�te de le dire, mais, puisque c�est la v�rit�,
je dois vous en faire l�aveu - je gardais au fond de moi-m�me quelque
fiert� d��tre Fran�ais. Je ne pouvais pas oublier que
la France �tait le pays de la R�volution, que c�est en France
qu�on avait d�moli la Bastille, symbole de la prison d��tat.
Je ne pouvais pas m�conna�tre que les philosophes, les encyclop�distes
fran�ais qui, au XVIIIe si�cle, ont lanc� �
travers le monde un �vangile nouveau, ont contribu� ainsi,
dans une large mesure, � ce courant d�id�es dont nous sommes
les h�ritiers, dont nous avons recueilli la saine tradition et auquel
nous avons la pr�tention de donner aujourd�hui, en dehors de toute
id�ologie, un caract�re pratique et positif. La France, terre
classique de la libert�, je l�aimais malgr� tout. Seulement
les cinq ans de guerre ont pass�, et nous savons ce qu�il faut entendre
maintenant par cette terre classique de la libert�, par ce pays
de la R�volution, par ce pays de la civilisation, du droit, de la
justice, du progr�s et de la Fraternit� ! H�las !
nous sommes oblig�s de constater que la France est devenue, peut-�tre
parce que victorieuse et trop victorieuse, le c�ur, le cerveau et la caisse
de la contre-r�volution mondiale.
Alors, dites, patriotes : si je devais aimer et d�fendre la France
d�hier parce qu�elle repr�sentait le progr�s, parce qu�elle
constituait non seulement pour la France elle-m�me mais pour l�humanit�
tout enti�re le patrimoine extraordinairement abondant et riche
de libert�s et de droits, faut-il que je la d�teste et que
je la combatte aujourd�hui, puisqu�elle a gaspill�, dilapid�
honteusement ce patrimoine de droits et de libert�s ?
Vous le voyez, nous sommes en pleine d�mence. En voil�
assez. Cessons de divaguer. Parlons maintenant le langage de la raison.
Cherchons et trouvons � la patrie un sens pr�cis, et au patriotisme
une base s�rieuse. Il nous faut briser avec un patriotisme vide
de sens et examiner la question � la lueur des faits.
� Apr�s tout, - dit un jour ce triste individu dont on
nous a apport� ce matin de mauvaises nouvelles - apr�s tout,
les anarchistes ont raison : les pauvres n�ont pas de patrie. � C�est
Clemenceau qui a dit cela. Cette parole est profond�ment vraie.
Et il suffit de r�fl�chir quelques minutes pour en discerner
toute l�exactitude.
Ils ne poss�dent rien, les pauvres. Ils ne peuvent pas avoir
de patrie. Quel que soit le coin du globe sur lequel ils tra�nent
leur mis�re, ils sont partout exploit�s, ils sont partout
traqu�s par la police, condamn�s et ex�cut�s
par la magistrature. Ils n�ont rien � d�fendre puisqu�ils
ne poss�dent rien. D�une guerre ils n�ont rien � esp�rer
; ils ont tout � craindre. Ils savent que, vainqueurs ou vaincus,
quel que soit le pays pour lequel ils combattent, leur sort restera demain
lamentable, le sort des d�sh�rit�s, des pauvres, des
exploit�s.
Seuls, les riches ont une patrie : leur patrie. Tout est � eux.
Ils sont ma�tres souverains, ma�tres du pouvoir, ma�tres
de la fortune, ma�tres de l�opinion publique, ma�tres des bras
et des consciences, ma�tres des c�urs. Avec l�argent, ils poss�dent
tout. Vieux, ils restent jeunes ; b�tes, ils sont d�clar�s
spirituels ; ignorants, ils passent pour savants ; m�chants, on
les prend pour des bienfaiteurs ; il suffit qu�ils soient millionnaires
pour qu�on leur attribue toutes les vertus en m�me temps que toutes
les sup�riorit�s.
Touteslesinstitutions fonctionnant � leur profit, ils ont usurp�
toutes les situations avantageuses. Les positions qu�ils occupent pourraient
leur �tre ravies, les richesses qu�ils ont vol�es pourraient
leur �tre confisqu�es. De voleurs qu�ils sont aujourd�hui,
ils pourraient demain �tre vol�s.
Il s�agit donc pour eux de conserver la possession de ces biens vol�s,
de ces situations usurp�es. Mieux encore, il importe pour la classe
bourgeoise, pour la classe riche, non seulement de consolider et de fortifier
les situations conquises, mais d��tendre sa domination, et d�accro�tre
ses moyens d�expansion.
La France est trop petite, ils ont besoin de se donner de l�air. On
y �touffe ; il faut �largir le champ d�action de la voracit�
capitaliste. Les colonies sont l�. Seulement - car il y a un seulement
- la France n�est pas seule dans le monde. Les autres nations, qui sont
aussi travaill�es par les m�mes besoins imp�rialistes,
par les m�mes int�r�ts capitalistes, veulent �tendre
aussi leur expansion, leur domination � l�ext�rieur. Les
grandes nations veulent devenir plus grandes encore, les petites tentent
de devenir grandes � leur tour. Chacune d�elles veut avoir, dans
le concert europ�en, une note plus entendue et, dans l��quilibre
europ�en, une place plus consid�rable. Chacune �touffe,
chacune veut de l�air. Chacune veut ouvrir les portes � l�expansion
coloniale, et, l�, les imp�rialismes rivaux entrent en comp�tition
; � chaque instant, des conflits sont possibles.
Et, sur ces questions, la guerre dont nous sortons projette une lumi�re
�blouissante, et non seulement la guerre elle-m�me - mais
encore et surtout la paix - car c�est lorsque le massacre a eu pris fin
que tous ces app�tits, toutes ces convoitises qui couvaient jusque-l�,
qui avaient �t� l�objet de trait�s secrets gard�s
dans les archives gouvernementales, tout cela se d�couvre et nous
voyons quelles ont �t� les rivalit�s en m�me
temps que les comp�titions, les convoitises et les app�tits.
La bourgeoisie de chaque pays a deux ennemis : un ennemi � l�int�rieur
et un ennemi � l�ext�rieur.
L�ennemi de l�int�rieur, c�est l�ennemi constant, celui de tous
les jours ; l�ennemi de l�ext�rieur, c�est l�ennemi occasionnel,
�ventuel, possible.
Que faire pour se d�fendre contre l�un et l�autre ?
La bourgeoisie capitaliste a fait une d�couverte g�niale.
Je n�h�site pas � la qualifier de merveilleuse. Les d�couvertes
des Franklin, des Pasteur, des Edison p�lissent � c�t�
de celle que je vais vous indiquer. Les merveilles de l�automobilisme,
de l�aviation ne sont rien compar�es � cette merveille que
les capitalistes ont trouv�e pour d�fendre, � l�int�rieur,
leur coffre-fort, � l�ext�rieur, leur influence, leur zone
d�action, leurs tarifs de commerce, leurs tarifs douaniers, leur expansion
coloniale. Ce qu�ils ont trouv�, je vous l�ai dit : c�est le Patriotisme.
Non pas le patriotisme b�b�te, primitif ou sentimental
dont je vous ai entretenu il y a un instant, mais un patriotisme pr�cis,
positif, pratique, agissant, un patriotisme qui implique n�cessairement
une arm�e forte, disciplin�e, arm�e dont on se sert,
selon les circonstances, soit contre l�ennemi int�rieur, soit contre
l�ennemi ext�rieur.
Voil� la d�couverte merveilleuse de la bourgeoisie. Faire
que ceux qu�on �crase d�imp�ts soient toujours les maltrait�s
de la guerre ; alors qu�ils devraient �tre oppos�s �
toute guerre, et, qu�en cas de conflit � l�int�rieur, ils
devraient pactiser avec les ouvriers des villes et des champs, avec leurs
fr�res de l�usine et de l�atelier, au lieu de s��riger en
massacreurs contre eux, faire que ces gens-l� soient transform�s
en d�fenseurs de l�Ordre et de la Patrie, n�est-ce pas merveilleux
? Si bien que j�avais raison de vous dire qu�il y a l� une d�couverte
g�niale devant laquelle les Edison, les Franklin et les Pasteur
n�ont qu�� s�incliner.
On dit que trois mois suffisent pour apprendre � se battre, et
vous savez que l�on a fortement discut� sur la dur�e du service
militaire et le nombre des effectifs ; certains g�n�raux
comme Sarrail, Percin, Verraux, sont venus dire qu�il n�est pas n�cessaire
de garder six mois, un an ou deux ans nos jeunes gens � la caserne
pour en faire des soldats : au bout de trois mois un soldat sait se battre.
Oui. Sur ce point tout le monde est d�accord, m�me les professionnels
du m�tier, m�me ceux qui constituent ce qu�en temps de paix
on peut appeler le � Parti de la Guerre �, car, vous savez
qu�il y a un parti de la guerre - et j�en parlerai dans un instant. M�me
ceux-l� consid�rent en effet que trois mois sont largement
suffisants pour qu�un homme sache se battre. Mais trois mois ne sont pas
suffisants pour faire un soldat. Savoir se battre ? un simple p�kin
peut savoir se battre, cela ne signifie pas qu�il ait l�esprit militaire.
C�est un esprit bien sp�cial, l�esprit de la caserne : l�ob�issance
passive, la soumission aveugle, sans raisonnement, sans discernement. Il
faut que le soldat devienne entre les mains de ses chefs un instrument
docile, presque comme un cadavre - un cadavre avant la lettre. Il faut
que lorsqu�on lui donne un ordre, il l�ex�cute sans le comprendre
et sans le discuter. Il faut qu�entra�n� sur un champ de man�uvre,
il accomplisse, comme un pantin, comme un polichinelle, toujours les m�mes
gestes et qu�il finisse par les ex�cuter machinalement, en vertu
leur r�p�tition constante. Il faut que le jeune homme quand
on lui dit : � Prends un fusil �, le prenne ; quand on lui
dit : � Charge-le �, le charge ; quand on lui dit : �
Mets-le � l��paule �, le mette � l��paule
; quand on lui dit : � Tire �, tire, sans que seulement il
s�inqui�te de savoir sur quelle personne cette arme va cracher la
mort, d�t cette personne �tre sa propre m�re. Il faut
pour cela, non pas trois mois, mais des mois et des mois.
Et voil� pourquoi, alors m�me qu�il est d�montr�
que trois mois suffisent - la guerre l�a prouv� surabondamment -
pour qu�un soldat arrive � se battre et � se battre bien,
on impose et on continuera � imposer � nos jeunes gens, non
pas trois mois de caserne, mais dix-huit mois ou deux ans de service, parce
que ce qu�on veut avant tout, c�est �touffer dans toute la jeunesse
l�esprit de r�volte qui est le seul esprit lib�rateur.
Et puis, la guerre peut, apr�s tout, �clater brusquement.
Oh ! elle ne surprend que les travailleurs. Je vous ai dit que, si elle
est une folie pour les peuples, elle est un v�ritable crime �
la charge des Gouvernements. La guerre est en effet voulue, pr�par�e,
organis�e de longue main par la diplomatie secr�te. Il arrive
que l�horizon s�assombrit parfois momentan�ment. C�est une fausse
alerte ; mais ce n�est pas sans raison. Les dirigeants savent bien quand
les menaces de guerre ne sont pas s�rieuses. Ils mettent volontiers
en circulation des nouvelles pessimistes, des informations tendancieuses.
Pourquoi ?
Parce qu�il s�agit de tenir le peuple en haleine, parce qu�il faut de
temps en temps, quand le patriotisme s�endort, le r�veiller, quand
il couve sous la cendre, souffler sur la cendre pour que les �tincelles
p�tillent, parce qu�il faut justifier le budget de la guerre et
de la marine, et parce que lorsque les col�res grondent �
l�int�rieur il faut les d�tourner vers l�ext�rieur
pour leur faire oublier l�ennemi qui est � c�t� d�elles.
Toutefois, la guerre est toujours possible parce que dans chaque pays
il y a le parti de la guerre. Le parti de la guerre se compose d�abord
de tous ceux qui vivent de la guerre, qui n�ont pas d�autre raison d��tre,
d�autre m�tier que de porter les armes, ce sont les cadres, ce sont
les militaires professionnels, pour qui la vie tout enti�re se confine
dans une caserne, en vue et en pr�vision d�une guerre possible,
pr�ts � partir demain pour aller aux colonies frapper des
peuples qui ne peuvent se d�fendre, et r�colter des galons,
des d�corations, des traitements avantageux.
Il y a aussi les fournisseurs de l�arm�e, tous ceux qui sont
charg�s de chausser, d��quiper, de loger, de nourrir, de
soigner, quand ils sont malades, les quelques centaines de milliers de
jeunes hommes qui constituent les arm�es permanentes. Cela repr�sente
dans le budget un joli denier, quelques centaines de millions par an.
Il y a encore les autres fournisseurs, ceux qui ne fournissent pas directement
aux arm�es l��quipement, la chaussure, l�alimentation n�cessaires,
mais qui fournissent le mat�riel de guerre, les canons, les obus,
aujourd�hui les tanks, demain les avions. Et cela se chiffre par des centaines
de millions de fournitures annuelles. Il y a l� des firmes puissantes
qui ne vivent que de march�s pass�s avec le Minist�re
de la Guerre ou de la Marine. Vous pensez bien que supprimer les arm�es,
ce serait supprimer les b�n�fices de ces fournisseurs. Ils
ne veulent pas de cela.
Puis, il y a les commer�ants et industriels pour qui l�expansion
coloniale est devenue une source intarissable de profits. La France ne
se suffit pas � elle-m�me, disent-ils ; si elle veut garder
son r�le de grande nation dans le monde, il est n�cessaire
que, comme les autres nations, elle ait un empire colonial important. Et
la voil� lanc�e dans tous les pays du monde � la recherche
de d�bouch�s nouveaux, pour cr�er des comptoirs pour
caser des fils � papa, pour toute une s�rie de combinaisons
qui viennent se greffer sur l�expansion coloniale et dont seule b�n�ficie
la classe capitaliste.
Puis, il y a les partis politiques qui vivent �galement de patriotisme,
qui n�ont pas d�autre programme que ce programme mis�rable qui consiste
� emboucher la trompette patriotique et � crier partout que
la France a besoin de soldats, que pour conserver sa tradition glorieuse,
il est n�cessaire qu�elle ait une arm�e consid�rable,
une arm�e forte, toujours pr�te en cas d�attaque �
r�pondre � l�agresseur.
Et au-dessus de tout cela il y a la finance cosmopolite qui, elle, ne
conna�t pas de patrie ou plut�t n�en a qu�une : la patrie des
Affaires, qui pratique, depuis des ann�es, on peut dire depuis toujours,
l�internationalisme le plus positif ; qui, au sein de chaque pays, pressure
l��pargne, la draine dans des sp�culations plus ou moins
scandaleuses et fait monter vers elle, � la mani�re d�une
pompe aspirante, les richesses cr��es par le travail de tous.
Tous ces profiteurs, en temps de paix, et plus encore en temps de guerre,
constituent le parti de la guerre ; car vous sentez bien que si, pendant
la guerre, il n�y avait pas de profiteurs, la guerre ne durerait pas longtemps
; elle ne durerait pas six mois. Lorsqu�on a vu ces profiteurs de la guerre
s�enrichir scandaleusement de votre sang et de vos larmes, on aurait pu
croire que le gouvernement allait s�vir. Mais il s�en gardait bien.
Il faisait semblant de lutter contre eux et de s�vir. Mais il voulait
au contraire les favoriser discr�tement ; il le fallait bien : �
c�t� de ceux qui souffraient de la guerre, il �tait
n�cessaire qu�il y e�t ceux qui n�en souffraient pas et m�me
qui en b�n�ficiaient.
Si tous avaient souffert de la guerre, la guerre n�aurait pas dur�
longtemps. Mais il y avait les profiteurs de la guerre, qui pendant que
les autres se battaient, empochaient des millions et trouvaient que la
guerre �tait bonne. Ils en salueraient le retour avec joie. On peut
dire avec certitude que s�il y a un parti de la paix, il y a aussi un parti
de la guerre.
Apr�s la guerre, on nous a dit pendant longtemps que le kaiser
serait ch�ti�, qu�il �tait indispensable que cet homme
qui, aux dires de la France, �tait responsable de la guerre, f�t
tra�n� devant un tribunal international, jug� et condamn�
selon son crime. Le kaiser est bien tranquille ; il n�y a pas de danger
qu�on le juge. Je l�ai d�j� dit il y a au moins dix-huit
mois et je le r�p�te aujourd�hui : On ne jugera jamais Guillaume.
Savez-vous pourquoi ? Parce que Guillaume ne se laisserait pas faire ;
parce que s�il �tait tra�n� devant un tribunal international,
on ne pourrait pas le juger sans l�entendre, et parce qu�alors on conna�trait
toutes les responsabilit�s de la guerre. On conna�trait les
v�ritables coupables, tous les coupables et il appara�trait,
� ce moment, � tous que la guerre n�a pas �t�
voulue par une seule nation, mais par toutes les chancelleries, toutes
les diplomaties, toutes les couronnes ou r�publiques, qu�elle a
�t� voulue et pr�par�e par tous les gouvernements
de tous les pays.
Comment s�expliquer qu�� certaines heures la barbarie puisse
s�emparer de tous les cerveaux, qu�en d�pit des engagements pris,
des paroles donn�es, il soit si facile d�entra�ner tous les
hommes � la bataille ? L�explication est simple. Les gouvernants
sentent venir la guerre. Ils la sentent d�autant plus facilement approcher
que ce sont eux qui la provoquent, qui la pr�parent, qui la d�clarent,
qui l�organisent.
Ils s�appliquent alors � brouiller les cartes. La diplomatie
secr�te agit et c�est elle qui, en fin de compte, aboutit �
l�action. La diplomatie officielle parle pour dire les choses que tout
le monde conna�t, pour n�apporter au public que les r�v�lations
qu�on ne peut pas tenir cach�es. Cela permet � la diplomatie
secr�te de garder ses allures myst�rieuses.
Les imb�ciles s�imaginent qu�on leur dit la v�rit�,
toute la v�rit�, rien que la v�rit�. Et c�est
au moment o� l�on semble en effet ne rien cacher qu�on cache davantage.
Les cartes, dis-je, sont brouill�es, les nouvelles transform�es.
Les mensonges s�ajoutent aux mensonges. La censure est l� et ne
laisse passer que les informations que l�on veut porter � la connaissance
du public. Par le moyen de la ruse et du mensonge, chaque gouvernement
s�arrange de fa�on � mettre son pays en face du fait accompli.
Chaque gouvernement a soin de dire : � Ce n�est pas moi qui ai voulu
la guerre, j�ai fait, tout ce qui �tait en mon pouvoir pour l��viter,
j�ai fait toutes les concessions possibles, compatibles avec nos int�r�ts
et notre dignit� ; j�ai consenti tous les sacrifices que nous pouvions
d�cemment consentir ; mais la guerre nous a �t� impos�e
; nous sommes attaqu�s, il faut nous d�fendre ; ce serait
une l�chet� que de ne pas le faire. �
Ce qui s�est dit en France en 1914, s�est dit aussi en Allemagne, en
Russie, partout. Les Allemands ont pu croire pendant toute la guerre, alors
qu�ils se battaient pour ainsi dire seuls contre le monde entier, que r�ellement
l�Allemagne avait �t� attaqu�e, jugul�e, vou�e
� l�isolement si elle ne l�emportait sur l�Angleterre, la France
et la Russie ligu�es contre elle. Ils ont cru que c��tait
une question de vie ou de mort pour leur pays ; qu�il fallait lutter contre
le monde avec d�sespoir, qu�il s�agissait, pour l�Allemagne, d��tre
ou de dispara�tre. Et on nous a dit la m�me chose en France.
En France nous avons cru aussi - pas moi, mais peut-�tre beaucoup
d�entre vous - que nous avions r�ellement �t� victimes
d�une agression brutale, inconcevable, sans pr�c�dent dans
l�histoire.
Voil� ce qui explique que des hommes, dont on aurait cru la conscience
plus ferme, l�intelligence plus lucide, des hommes qui �taient des
socialistes, des syndicalistes, des anarchistes, ont perdu tout sang-froid
et reni� tout leur pass�. Je n�ai pas � les juger,
ils se jugent eux-m�mes. Et certains, �tant donn� l�isolement
qui s�est fait autour d�eux, doivent comprendre aujourd�hui jusqu��
quel point ils se sont tromp�s. On pourrait encore les pardonner,
s�ils reconnaissaient publiquement leur erreur, s�ils avaient ce supr�me
courage de dire : � Je me suis tromp� �. Mais ils ne
le font pas. Ils s�attachent obstin�ment � leur erreur. Ils
veulent que cette erreur soit prise pour v�rit�. Ils consid�rent
comme adversaire quiconque ne pense pas comme eux. Ceux qui sont rest�s
dans l�endurcissement de leur erreur doivent rester dans leur isolement.
Un dernier mot, camarades, et j�aurai fini. Ce que je vous ai dit ce
soir, je n�ai cess� de le dire depuis trente ans. Sur la patrie,
sur le patriotisme, sur la d�fense nationale, sur la duperie de
l�union sacr�e en cas de guerre, ce que je vous ai expos�,
c�est la doctrine constante et invariable des anarchistes. Cette doctrine
est rendue plus forte par les derniers �v�nements. Ceux-ci
n�ont pas �branl� la rigidit� de notre doctrine :
ils l�ont confirm�e. Cette guerre n�est pas venue amener la r�vision
de nos id�es. Elle est venue apporter la confirmation de celles-ci.
Plus solide que jamais est notre point de vue sur tout ce qui concerne
le militarisme, la guerre, la patrie, la d�fense nationale, l�union
sacr�e. Depuis vingt ans nous avons dit : il n�y a pas pour nous
de patrie ; de devoir national nous n�en connaissons pas ; l�union sacr�e
ne peut jamais se faire, elle se ferait sur notre dos ; les anarchistes
restent, aussi longtemps que l�iniquit� durera, en �tat d�insurrection
permanente ; nous sommes toujours des r�volt�s et dans ces
conditions nous ne pouvons pas nous unir � ceux que nous combattons.
Cette doctrine n��tait pas seulement la n�tre. Elle �tait
et est encore la doctrine de tous les socialistes sinc�res et de
tous les syndicalistes convaincus. Depuis trente ans, elle a �t�
affermie de la fa�on la plus �clatante par des d�cisions
de congr�s, par des ordres du jour, par des d�clarations
retentissantes, par des engagements formels, par des serments sacr�s
et solennels. Peut-on attribuer � une autre cause qu�� cette
crise de folie dont je parlais tout � l�heure la violation de ces
serments sacr�s, de ces engagements solennels ?
Mais cela, c�est le pass�, c�est l�histoire d�hier, c�est derri�re
nous. C�est devant nous qu�il faut chercher du regard ce que nous r�serve
demain ; c�est l�avenir que nous devons envisager ; et l�avenir se r�sume
pour nous dans ces quelques mots :Plus de guerre !
� Effectifs limit�s �, dit la Soci�t�
des Nations. � R�duction du service militaire �, ajoute-t-elle.
Non ! Ce que nous voulons, ce ne sont pas des effectifs r�duits,
mais � pas d�effectifs � ; ce n�est pas un service militaire
r�duit, mais � pas de service militaire du tout �.
Ce que nous voulons, c�est le d�sarmement total, parce que nous
savons que tant qu�il y aura une caserne, tant que dans cette caserne il
y aura un soldat, tant qu�entre les mains du soldat il y aura un fusil,
l�esprit de guerre ne sera pas mort et la guerre ne sera pas tu�e.
Combattants d�hier, vous qui avez eu la bonne fortune, dans quel �tat
peut-�tre ? mais enfin, la bonne fortune d��chapper au massacre,
vous avez fait la guerre, vous avez �t� le troupeau qu�on
a conduit � l�abattoir. Vous laisserez-vous encore tromper, guider
par de mauvais bergers ? Ah ! jurez, d�s ce soir, � l�instant
m�me, jurez en votre �me et conscience, prenez l�engagement
solennel et sacr�, devant vous-m�me, de ne pas recommencer,
de ne plus vous laisser tromper, quoi qu�on dise et quoi qu�on fasse. Mettez-vous
bien dans la t�te que ces grands mots : Patrie, Honneur, Drapeau,
D�fense du sol national, Droit, Justice, Libert�, Progr�s,
Civilisation, sont simplement destin�s � masquer les app�tits
les plus grossiers, les int�r�ts les plus vils, les combinaisons
les plus louches, les dessous les plus fangeux, les imp�rialismes
les plus criminels.
Combattez la guerre, vous, combattants qui, l�ayant faite, en avez mesur�
plus que quiconque l�horreur, la folie et le crime.
Combattez la guerre, Instituteurs et Institutrices, dans l��me
des enfants qui vous sont confi�s ; �touffez les germes qu�on
aurait pu jeter dans ces �mes ; les germes de la col�re et
de la haine des autres peuples, et efforcez-vous � y faire �panouir
la fleur splendide de la fraternit� universelle.
Combattez la guerre, femmes, � qui elle enl�ve les compagnons
que vous aimez ! M�res, combattez la guerre qui assassine vos enfants
!
Et vous, militants, propagandistes de toutes les �coles, de toutes
les tendances, combattez la guerre ; combattez sans distinction toutes
les guerres, offensives ou d�fensives ; elles sont les m�mes
pour les peuples qui les subissent ; elles ont, au fond, la m�me
origine. Il n�y a que com�die dans les distinctions qu�on peut �tablir
entre les unes et les autres.
Offensives ou d�fensives, tontes les guerres sont voulues, pr�m�dit�es,
pr�par�es, organis�es par le crime des gouvernants,
et elles sont subies par la folie des gouvern�s.
On nous a jur� que cette guerre serait la derni�re. Il
faut, camarades, qu�il en soit ainsi. La guerre n�a que trop dur�.
Elle n�a que trop tu�. Il faut qu�� son tour elle meure,
et qu�elle reste � jamais ensevelie dans le suaire du pass�.
Alors la paix, la paix radieuse et f�conde, se l�vera
sur l�humanit� d�finitivement r�concili�e et,
le c�ur d�bordant de joie, d�bordant d�esp�rance,
d�bordant d�id�alisme fraternel, nous verrons se r�aliser
cette proph�tie dont parle le po�te : Nous assisterons �
l�embrassement fraternel des peuples et des races, sous les cieux d�finitivement
accalm�s.
5. La Morale officielle... et l�Autre
Toute la Morale repose sur deux notions fondamentales
: le Bien, le Mal. - D�apr�s la Morale officielle, est � Bien
� tout ce qui sert les int�r�ts des Gouvernants et Poss�dants,
est � Mal � tout ce qui nuit aux dits int�r�ts.
- Similitude entre la Loi et la Foi. - La valeur morale d�une action, sanction
ext�rieure et int�rieure. - Les trois Vertus cardinales de
la Morale officielle : 1� La R�signation ; 2� La Pr�voyance.
3� La Charit�. - Type du Bourgeois et de l�Ouvrier d�riv�
de la Morale officielle. - La vraie Morale ne peut s��panouir qu�entre
� �gaux � : morale solidaire et fraternelle.
CAMARADES,
Je ne me propose pas d�embrasser ce soir, dans son ensemble, tout le
probl�me de la morale. D�illustres penseurs, des savants consid�rables,
des historiens distingu�s, des philosophes �minents s�y sont
essay�s. Je ne dirai pas s�ils y ont pleinement r�ussi ;
mais je sais qu�ils y ont consacr� de lourds in-folios, sans qu�il
leur ait �t� possible, cependant, d��puiser la mati�re,
tant le probl�me est vaste et profond. Je n�aurai donc pas la vanit�
de pr�tendre exposer dans son ensemble, et � plus forte raison
� �puiser, dans une heure, un probl�me aussi d�licat
et aussi complexe. Je laisserai de c�t�, en cons�quence,
l��tude de la Morale, Science du bien et du mal, sorte de classification
g�n�rale, en vertu de certains principes directeurs, des
actions qu�il est recommandable d�accomplir, m�ritoire de faire,
et des actions qu�il est r�pr�hensible de commettre. Je me
bornerai � �tudier ce qu�est pr�sentement la Morale
officielle, celle qui est en rapport avec le milieu social dans lequel
nous vivons, dont nous faisons partie, la morale que l�on enseigne du haut
des chaires officielles, dans les �coles et un peu partout. C�est
du reste dans ce cadre, dans ces conditions et dans ces limites que je
rattacherai l��tude de la morale que je me propose de poursuivre
ce soir, l��tude de critique sociale que comportent mes Propos Subversifs.
Cette conf�rence sera donc, comme les pr�c�dentes,
la suite m�thodique, rigoureuse, logique, de celles que vous avez
d�j� entendues.
Rappelez-vous qu�au cours de ma premi�re conf�rence j�ai
trait� de la question religieuse. J�ai consacr� la deuxi�me
� l��tude de la propri�t� ; la troisi�me
� l�examen de l��tat ; la quatri�me � l��tude
de la patrie. Celle-ci, la cinqui�me, aura pour objet l��tude
de la morale. Et de m�me que j�ai pu dire en parlant de la religion
� leur religion � - j�entends par l� celle des capitalistes
; - de m�me que, me situant en 1920, j�ai pu, parlant de la propri�t�,
dire � leur propri�t� �, parlant de l��tat
dire � leur �tat �, parlant de la patrie dire �
leur patrie �, de m�me je vais pouvoir aujourd�hui, parlant
de la morale, dire � leur morale �.
La morale officielle, en effet, c�est la morale des Gouvernants, c�est
la morale � l�aide de laquelle ils vivent, satisfaits et arrogants,
au sein de la d�tresse g�n�rale, de l�affaiblissement
et de la d�pression des consciences et des volont�s.
En morale, camarades, il n�y a que deux notions essentielles, fondamentales.
Ces deux notions soutiennent � elles seules l��difice moral
tout entier : c�est la notion du Bien et la notion du Mal. Le Bien c�est
ce qu�on doit faire, le Mal c�est ce qu�on doit �viter.
� l�id�e de Bien on a coutume de rattacher l�id�e
de r�compense, et � l�id�e du Mal celle de ch�timent,
de punition.
Vous pouvez chercher, vous ne trouverez pas, dans les trait�s
de morale plus ou moins alambiqu�s que les �diteurs peuvent
mettre � votre disposition, autre chose de v�ritablement
essentiel, fondamental, que ces deux notions : le bien et le mal, le bien
ce qu�il faut faire, le mal ce qu�il faut �viter ; sanction du bien
: la r�compense, sanction du mal : la punition.
� premi�re vue, il semble facile de pr�ciser ce
qu�il faut entendre par le bien et par le mal. Oui, c�est facile, en effet,
quand on parle soit au nom de la Foi, soit au nom de la Loi. Religion et
l�gislation se sont charg�es d�accomplir cette besogne. Et
cette rencontre du pr�tre et du juge, de celui qui repr�sente
Dieu et de celui qui repr�sente la Justice, est extraordinairement
suggestive. Cette collusion du pr�tre et du magistrat d�nonce
les affinit�s qui existent entre ces deux �tres. Pr�tre
et juge repr�sentent, aux yeux de la classe ignorante, cr�dule,
superstitieuse, quelque chose de sacr�, d�incompr�hensible,
de myst�rieux, quelque chose au-dessus de la nature, quelque chose
d�extra-humain, planant au-dessus de nos petites mis�res, de nos
d�faillances, de nos fautes et de nos erreurs. Dieu d�un c�t�,
la Justice de l�autre. L�un et l�autre : pr�tre et magistrat, poss�dent
les pouvoirs les plus absolus, les plus �tendus, les plus illimit�s.
C�est au nom de Dieu que le premier, le pr�tre, rend pour ainsi dire
des arr�ts, et des arr�ts qui d�cident de notre sort
�ternel, ciel ou enfer. Peut-on imaginer un homme disposant d�une
autorit� plus consid�rable, d�un pouvoir plus absolu, plus
indiscutable que l�autorit� de cet homme qui ouvre ou ferme �
sa volont� les portes du paradis ou les portes de l�enfer ?
Le magistrat, lui, dispose de notre libert�, de notre honneur,
de nos int�r�ts. Il peut saisir celui qui passe sous une accusation
fausse, mensong�re. Par suite de sa d�formation professionnelle,
il voit toujours dans cet homme tra�n� devant lui, un coupable.
Disposant de la libert� de ce pr�sum� coupable, il
le s�pare du reste des vivants, le traque, le poursuit devant un
tribunal, forme contre lui un dossier redoutable par lequel, d�avance,
il est condamn�, car le magistrat transmet le dossier � d�autres
magistrats comme lui et les magistrats ne peuvent pas se d�juger
entre eux. Pouvez-vous imaginer une autorit� plus absolue, un pouvoir
plus redoutable que celui-l� ?
Dans toute religion il y a deux parties : la partie th�orique
: principes, dogmes, croyances, celle qui sert de fondement � la
religion tout enti�re ; et ensuite, la partie morale ou pratique
: celle qui trace la ligne de conduite des adeptes en application de ces
principes.
Dans la l�gislation, il en est de m�me. Le droit comporte,
en effet, d�abord, les principes sur lesquels repose ce qu�on peut appeler
la justice ; puis, ces principes ayant �t� pos�s,
�tablis, comme s�ils �taient � l�abri et au-dessus
de toute discussion, il ne reste plus qu�� en fixer l�application,
- c�est la partie morale de la l�gislation.
Pour la religion comme pour la l�gislation, il est extr�mement
facile de pr�ciser ce qu�il faut entendre par le bien et par le
mal.
Le pr�tre dit : est Bien, doit �tre consid�r�
comme tel, tout ce qui est conforme � la loi, aux commandements
de Dieu et aux enseignements de l��glise. Un point, c�est tout.
Est Mal, tout ce qui est contraire � cette loi de Dieu, �
ces enseignements de l��glise, aux Commandements de Dieu et de l��glise.
Et le l�gislateur, employant la m�me formule, dit, avec
la m�me autorit�, la m�me certitude, en termes aussi
cat�goriques : le Bien, c�est ce qui est conforme � la Loi
; le Mal, c�est ce qui est contraire � celle-ci.
Il y a l�, vous le reconna�trez, une mani�re exp�ditive
et simpliste de r�soudre les cas de conscience. Inutile, en effet,
de se mettre martel en t�te. Pourquoi, � certaines heures,
dans des circonstances troubles, pourquoi rechercher confus�ment
et dans l�obscurit�, la direction que notre volont� doit
prendre ? Pourquoi sentir cette perplexit�, ou tout au moins cette
h�sitation, qui fait qu�avant de nous d�cider nous r�fl�chissons.
Pour celui qui s�inspire de la foi ou de la loi, pour celui qui accepte
cette d�finition : � le Bien est ce qui est conforme �
la loi � et, en religion, � le Mal est ce qui est contraire
� la religion �, cette h�sitation n�a aucune raison
d��tre. Tout se borne tout simplement � �tablir, dans
une bonne comptabilit�, sur deux colonnes distinctes, d�une part,
la liste de toutes les actions conformes � la loi et � la
religion, et d�clar�es bonnes, et m�ritoires, et,
sur l�autre colonne, la liste des actions qui, contraires � la loi
et � la religion, sont d�clar�es coupables et r�pr�hensibles.
Alors, plus de cas de conscience. Il s�agit tout simplement de consulter
les deux colonnes, de voir dans laquelle se trouve l�action qu�on va commettre
et de se dire : � Ai-je avantage � me d�cider pour
l�action m�ritoire qui m�attirera la r�compense, ou bien
vais-je me laisser aller � l�action coupable, d�t-elle me
valoir un ch�timent ? � C�est l�objet d�une bonne comptabilit�.
On est plus ou moins adroit en pareille circonstance, mais en r�alit�
la morale n�a rien � voir l�-dedans.
Aux si�cles de loi, pendant tout le moyen-�ge et pendant
presque tout le XVIIIe si�cle, on peut dire qu�entre la religion
et la loi, entre la r�gle chr�tienne et la r�gle civile,
un accord parfait existait. C��tait fatal. La loi civile s�inspirait
de la religion. Elle �tait, en quelque sorte, domin�e par
la pens�e chr�tienne, p�n�tr�e, pour
ainsi dire, par celle-ci. Loi et foi �taient deux choses si �troitement
li�es qu�elles n�en faisaient, en quelque sorte, qu�une. La r�gle
civile n��tait, en r�alit�, que la r�gle religieuse
d�pouill�e de sa parure mystique. Dans le domaine temporel,
les rois, les seigneurs, les vassaux �taient exactement comme le
pape, les �v�ques, les fid�les - rois, seigneurs et
vassaux - dans le domaine spirituel. La hi�rarchie chr�tienne
et la hi�rarchie civile �taient le reflet l�une de l�autre
et il �tait naturel que la r�gle de l�une f�t �
peu pr�s celle de l�autre.
Mais 1789 survint, �branlant quelque peu cet accord. Oh ! rassurez-vous.
L�accord ne fut pas compl�tement rompu, si ce n�est en apparence.
Il a persist�. Aujourd�hui, il est plus discret. L�intelligence
entre les deux forces - loi et foi - se fait d�une fa�on plus d�tourn�e
; ce n�est pas une charte officielle, ouverte, c�est une convention secr�te
; voil� tout.
Il a bien fallu tenir compte de l�esprit nouveau. La morale officielle
est aujourd�hui une sorte d�amalgame moiti� spiritualiste, moiti�
mat�rialiste, satur�e de toute la pens�e chr�tienne
d�avant 1789 et s�inspirant en m�me temps des id�es nouvelles
dans une certaine mesure.
Remarquez encore ce trait de ressemblance entre la foi et la loi. Dans
le cours de notre existence, quand il s�agit d�un fait marquant de notre
vie, d�un fait qui fait �poque, regardez : vous avez pr�s
de
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