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  Post� le jeudi 14 mai 2009 @ 17:39:39 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Anarchie�dition : Les Amis de S�bastien Faure, 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)

FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12


2. La Dictature de la Bourgeoisie




La Bourgeoisie, h�riti�re de la R�volution Fran�aise. - Sous le masque du Lib�ralisme, elle pratique tous les abus de la Dictature. - Les deux erreurs fondamentales qui ont annul� les conqu�tes r�volutionnaires de 1789. - � Libert� � � �galit� � � Fraternit� �. Telle est la devise de la R�publique bourgeoise et du R�gime d�mocratique. - Contraste scandaleux entre les termes de cette trilogie et la r�alit� des faits. - Les Classes ont remplac� les Castes de l�ancien R�gime. - La Classe bourgeoise constitue une vaste Association de Malfaiteurs qu�on peut appeler � LA CONF�D�RATION G�N�RALE DU VOL, DU MENSONGE ET DE LA VIOLENCE �.

Camarades,

Mardi dernier, je vous ai dit que ce continent sur lequel nous vivons avait �t� par deux fois le th��tre d�une fausse r�demption : la premi�re fois, il y a deux mille ans, par le Christianisme ; la seconde fois, il y a cent trente ans, par la R�volution fran�aise. J�ai consacr� ma premi�re conf�rence � l��tude de la fausse r�demption chr�tienne. Je me propose de consacrer celle-ci � la faillite de la r�demption bourgeoise.

Je dis : r�demption bourgeoise parce que c�est la bourgeoisie qui a �t� historiquement la continuatrice de la R�volution fran�aise. C�est elle qui, depuis 1789, a dirig� les destin�es de ce pays et g�re ses affaires. C�est la classe bourgeoise qui s�est install�e dans la fonction gouvernementale ; c�est elle qui, apr�s avoir pris le triple pouvoir : ex�cutif, l�gislatif et judiciaire, a peupl� le parlement de ses cr�atures, plac� les siens � la t�te des minist�res, dans les administrations, au sommet de tous les services ayant un caract�re public. Elle a envahi le commerce, l�industrie, l�agriculture, la finance.

Elle a fait la loi � son image. Elle l�a appliqu�e au mieux de ses int�r�ts. Avec une astuce incomparable, la classe bourgeoise a r�ussi � confondre ses int�r�ts de classe si �troitement avec ceux du pays qu�elle est parvenue � faire croire � la masse ignorante que sa s�curit�, c�est la s�curit� de la France, que sa prosp�rit�, c�est la prosp�rit� de la nation et que d�fendre les int�r�ts de la classe capitaliste, c�est d�fendre les int�r�ts du pays tout entier.

Depuis 1830, la bourgeoisie, sans interruption, a exerc� un pouvoir absolu. Sous Louis-Philippe comme sous Napol�on III, sous la R�publique de 1848 comme sous celle de 1871, c�est la classe bourgeoise qui a �t� ma�tresse absolue. C�est elle qui a gouvern� et dirig� les �v�nements � son gr�.

Dans ce but, elle s�est servie de tous les moyens, des pires surtout. Elle n�a recul� devant rien. Tout a �t� bon � la classe bourgeoise pour maintenir son pouvoir et �tendre sa domination : ruse, violence, terreur.

F�vrier 1848 et mai 1871 marquent les �poques de violence o�, dans les rues, sur les boulevards, sur les places publiques, les populations insurg�es ont �t� odieusement massacr�es. Fourmies, Narbonne, Draveil-Vigneux, Villeneuve-St-Georges, Raon-l��tape nous rappellent les victoires d�shonorantes que la bourgeoisie a remport�es sur la classe ouvri�re revendiquant ses droits.

Aujourd�hui enfin, nous assistons � une r�pression sans pr�c�dent. Les prisons sont pleines de militants syndicalistes, socialistes, libertaires, communistes, qui n�ont commis d�autre crime que celui de tenir la t�te haute alors que la multitude rampe et courbe l��chine. C�est ce r�gime de pouvoir absolu, sans pudeur ni scrupules, que j�appelle la Dictature de la bourgeoisie.

Or, l�exp�rience a dur� depuis plus d�un si�cle. L�heure est venue pour nous d�examiner, � la lueur des faits, la valeur et les r�sultats de cette exp�rience, sans autre souci que celui de l�exactitude, sans autre passion que celle de la v�rit�.

Mais je veux tout d�abord �carter une objection que j�ai entendu fr�quemment formuler. La voici.

Des adversaires nous disent : � Vous portez sur la R�volution fran�aise, sur la R�publique, sur le r�gime d�mocratique, un jugement pr�matur� que pourraient infirmer les �v�nements ; vous �tes bien press� ; permettez aux institutions que la France d�mocratique et lib�rale s�est donn�es de se d�velopper pleinement ; permettez � l�arbre plant� en 1789 de porter ses fruits �.

Et nos adversaires ajoutent : � Le progr�s s�avance lentement ; les progr�s trop brusques, trop rapides sont presque toujours plus apparents que r�els ; ce sont des progr�s sans lendemain ; attendez ; le pr�sent est triste et difficile, mais l�avenir de la France r�publicaine est plein de promesses ; patientez ! �.

Telle est l�objection qui nous est faite, tendant � insinuer que nous portons avec trop de pr�cipitation un jugement pr�matur� sur le r�gime social actuel. Notez en passant, camarades, que les m�mes personnes qui tiennent ce langage, qui nous invitent � attendre, qui craignent que nous ne nous laissions aller � un jugement pr�cipit�, sont celles qui condamnent sans appel la jeune R�publique sovi�tique qui, elle, n�a encore que trois ann�es d�existence, et qui, d�s le premier jour, dans un pays immense, peupl� de 150 millions d�habitants, s�est trouv�e aux prises avec les difficult�s les plus extraordinaires et est oblig�e de se d�fendre, au prix de mille sacrifices et de privations indicibles, contre la coalition monstrueuse, faite de haines et de convoitises. Ils jugent sans appel, eux, ce r�gime qui ne vit que depuis trois ans et trouvent que nous nous laissons aller � un jugement trop h�tif lorsque nous jugeons, nous, un r�gime qui a cent trente ann�es d�existence. Car, il y a cent trente ans, ne l�oubliez pas, que la Bastille a �t� prise et que chaque ann�e on nous invite � en c�l�brer le glorieux anniversaire. Et il y a cinquante ans que, sans solution de continuit�, le r�gime r�publicain et d�mocratique fonctionne dans ce pays. La preuve, c�est que, il y a quelques jours, on nous conviait � comm�morer avec pi�t� et enthousiasme le cinquantenaire de cette R�publique.

Nous disons que l�exp�rience a �t� assez longue, qu�elle a suffisamment dur�. Le cr�dit que notre raison et notre esprit pouvaient accorder � ce r�gime avant de le juger est largement expir� et nous avons le droit de nous prononcer nettement sur lui.

La R�volution fran�aise, il faut le reconna�tre, a �t� un bouleversement profond. Elle a modifi� les situations acquises. Elle a jet� dans le monde une foule d�id�es. Elle a transform� dans une large mesure les bases de la soci�t� f�odale.

Face aux r�sultats piteux - je me r�serve de les qualifier plus s�v�rement par la suite - dont nous avons sous le regard le d�cevant spectacle, nous sommes tout naturellement amen�s � nous demander si la pens�e de ceux qui, encyclop�distes, philosophes, juristes, hommes publics, furent les pr�curseurs de la R�volution fran�aise, si cette pens�e fut r�ellement loyale et sinc�re. Nous sommes amen�s � nous demander si leur action de libert�, d��galit�, de fraternit�, action aujourd�hui d�form�e, m�connue, violent�e par le r�gime de r�pression et de tyrannie qui p�se sur nous, si cette action fut une action virile et r�solue ou si elle ne fut pas simplement une attitude th��trale de duplicit� et de cabotinage.

En raison de la ressemblance qui existe entre la R�publique de 1920 et la royaut� de 1789, nous �prouvons quelque inqui�tude et nous nous demandons si ceux qui, en janvier 1793, ont d�capit� la monarchie en la personne de Louis XVI ont accompli ce geste uniquement pour remplacer par un Poincar� ou un Millerand (je ne parle pas du fantoche Deschanel), non pas au Louvre ou � Versailles, mais � l�Elys�e, le monarque que la France vomissait avec indignation.

Ne nous h�tons pas de juger trop s�v�rement l�attitude de ceux qui ont �t� les pr�curseurs de la R�volution fran�aise. L�action de ces hommes �nergiques qui accomplirent cet immense mouvement qui va de 1789 � 1795, tenons-la pour loyale et sinc�re, pour virile et r�solue. S�il y a quelque similitude entre la R�publique d�aujourd�hui et la monarchie croulante de 1789, sachons que cette ressemblance est un d�fi port�, un outrage jet� aux hommes qui firent la R�volution.

Mais alors, comment expliquer, me dira-t-on, ce contraste singulier entre les faits que nous avons le regret de constater et la pens�e, la volont�, l�action de ces hommes ?

C�est que ceux qui ont pr�par� et plus tard accompli la R�volution fran�aise sont tomb�s dans deux erreurs. Je parle des deux erreurs les plus importantes - ils en ont commis bien d�autres - de celles qu�on peut qualifier de fondamentales, de ces erreurs qui vicient, t�t ou tard mais fatalement, tout un r�gime.

La premi�re, c�est d�avoir ignor�, m�connu ou sous-estim� l�importance capitale du probl�me �conomique. Ils n�ont pas, ces animateurs de la R�volution fran�aise, attribu� au probl�me �conomique la place pr�pond�rante qu�il occupe dans les relations humaines et dans la constitution des Soci�t�s. Ont-ils cru � l�attrait irr�sistible des id�es ? Se sont-ils imagin�, ces id�ologues, ces sp�culatifs, ces m�taphysiciens, qu�il suffirait d�affirmer la libert�, l��galit� et la fraternit� pour que, ipso facto, c�est-�-dire tout de suite, imm�diatement et n�cessairement, les hommes � qui on tenait un tel langage devinssent libres, �gaux et fraternels ? C�est possible.

Satur�s d�esprit religieux - je ne dis pas catholique, - imbus de th�ories sp�culatives, aimant la dissertation bas�e sur les id�es plus que sur les faits, ces hommes ont-ils cru que l�id�e d�termine le fait et non que le fait d�termine l�id�e ? C�est encore possible.

Enfin, ont-ils na�vement pens� que r�soudre le probl�me politique et moral c��tait en m�me temps r�soudre le probl�me �conomique ? Il se peut.

Nous ne pouvons sur ces diff�rents points qu�enregistrer des suppositions.

Toujours est-il qu�ils n�glig�rent toutes les questions que soul�vent les relations du capital et du travail, la cr�ation et l�accaparement des richesses, le transport et la r�partition des produits, en un mot le probl�me �conomique. Voil� leur premi�re erreur.

Non moins grave est la seconde. Ils ont attribu� � la Royaut�, au Gouvernement par un seul, � la forme constitutionnelle qui porte l��tiquette de Monarchie, les fautes imputables en r�alit� � tous les r�gimes bas�s sur l�autorit�, � tous les �tats, � tous les gouvernements quelles que soient leurs origines, leur forme, leurs modalit�s, leur d�nomination. Ils n�ont pas compris que, l��tat, qu�il soit d�mocratique ou aristocratique, r�publicain ou monarchique, c�est l�installation au pouvoir d�une poign�e d�individus constitu�s en caste, selon les temps et selon les lieux, guerriers, nobles ou ploutocrates, qui, apr�s s��tre empar�s du gouvernement, le font servir aux int�r�ts et privil�ges de leur classe ou de leur caste et se passionnent � la prosp�rit� de leurs propres affaires au d�triment de la population asservie par eux.

Tel est l��tat, qu�il soit monarchique ou r�publicain, qu�il s�inspire de la pens�e th�ocratique, aristocratique ou bourgeoise. L��tat c�est cela, c�est son r�le, c�est sa raison d��tre, c�est sa fonction. Il ne peut pas agir autrement.

Rappelez-vous la th�se que j�ai soumise � votre appr�ciation et livr�e � vos r�flexions, mardi dernier, th�se qui consiste � interpr�ter l�histoire de la mani�re suivante. Tout mouvement partant du principe d�autorit�, tout courant d�opinion, toute action historique bas�e sur le principe d�autorit� retourne au principe d�autorit� d�o� ce mouvement est sorti apr�s avoir travers� trois phases, : celle du ridicule ou du d�dain, celle de l�examen ou de la pers�cution, celle du triomphe ou de l�escamotage.

Il �tait fatal que, ne pr�voyant pas ce retour � la forme tyrannique, au principe d�autorit�, la R�volution, affirm�e au d�but comme un mouvement irr�sistible de lib�ration et d�ind�pendance, rev�nt � son point de d�part, � la tyrannie et � la dictature.

Telles sont les deux erreurs qui ont engendr� la faillite de la r�demption bourgeoise. Et ces deux erreurs se sont en quelque sorte conjugu�es et ont engendr� la situation pr�sente.

Entrons dans le d�tail de cette faillite sur laquelle je me reprocherais d�insister, tant elle est �vidente, si je n�avais la ferme intention de donner � ces conf�rences un caract�re �ducatif et d�en faire un enseignement. Entrons dans le d�tail et cette faillite de la r�demption bourgeoise va appara�tre imm�diatement certaine, manifeste, indiscutable.

Les grands mouvements historiques ont tous, camarades, une devise qui les r�sume et qui frappe en m�me temps le c�ur et l�imagination des foules. � Libert�, �galit�, Fraternit� �, telle fut la devise de la R�volution fran�aise. Ces mots merveilleux ont �t�, depuis, tellement galvaud�s, ils couvrent aujourd�hui tant de hontes, tant de vilenies, tant de crimes, tant de forfaits, tant de bassesses, que nous avons peine � nous imaginer la magique vertu de cette trilogie. Nous avons peine � croire jusqu�� quel point ces trois mots fulgurants se grav�rent dans la pens�e en m�me temps que dans le c�ur des hommes de cette �poque, et exerc�rent sur eux un prestige et une fascination incomparables. Cependant cela est vrai.

� Libert� ? � La D�claration des Droits de l�Homme et du Citoyen, cette charte qui devait r�unir, grouper toutes les consciences et tous les cerveaux de l��poque, d�butait par cette affirmation magnifique : � Tous les hommes naissent libres ! �.

� �galit� ? � Cette m�me D�claration continuait par cette affirmation qui, �tant donn�e l��poque, �tait superbement r�volutionnaire : � Tous les hommes naissent �gaux ! �.

� Fraternit� ? �. Et enfin, la D�claration des Droits de l�Homme et du Citoyen affirmait : � Tous les hommes sont fr�res ! �.

O puissance du verbe ! Dois-je m�en r�jouir ou m�en attrister ? O magie des mots ! C�est cette trilogie qui, s��levant au-dessus des monarques, des nobles, des clerg�s de toutes les castes qui repr�sentaient le pass�, c�est cette trilogie qui fit trembler les rois, les seigneurs et les pr�tres et jeta dans le c�ur des hommes une exaltation sans pr�c�dent.

Qu�en avons-nous fait de ces trois mots incomparables ? Est-ce qu�ils trouvent leur application dans la d�mocratie de nos jours ? Nous allons le voir.

Analysons d�abord la Libert�.

Libert�, voil� un des plus beaux mots de la langue fran�aise. C�est au nom de la libert� que les hommes se sont lev�s, qu�ils ont de temps en temps tent� de briser leurs cha�nes pour conqu�rir la libert� de l�estomac, la libert� de l�esprit, la libert� du c�ur. Ce mot magique a soulev� les foules et les a port�es, fr�missantes, sur la route du progr�s. C�est par centaines, c�est par milliers que des h�ros ont succomb� pour la libert�, laissant dans le sillon de l�histoire la trace de leur sang, f�cond et r�g�n�rateur. Oui : � Libert� � est certainement un des mots les plus beaux, les plus magnifiques de notre langue. Il exprime le bien supr�me, sans lequel les autres ne sont rien. Soyez heureux mat�riellement, ne manquez de rien, mais soyez enferm�s, isol�s, captifs et dans l�impossibilit� de communiquer avec vos fr�res en humanit�, manquez de ce bien pr�cieux qu�est la libert�, et vous aurez beau avoir tout le reste, vous manquerez de tout.

De quelles libert�s jouissons-nous ?

Ou, plus exactement, quelles sont les libert�s que nous avons conquises ? Car vous pensez bien que ces libert�s si infimes que nous poss�dons aujourd�hui, on ne nous les a pas donn�es. Nous les avons arrach�es � l�adversaire, conquises de haute lutte. Quelles sont ces libert�s conquises ?

En principe, nous les poss�dons toutes. Mais en r�alit�, nous n�en exer�ons aucune. Nous avons th�oriquement le droit de penser, d��crire, de parler, de circuler, d�aller et de venir, de nous r�unir, de manger � notre guise, de nous loger et de nous v�tir � notre convenance... Oui, en droit, nous poss�dons toutes ces libert�s ; mais en fait nous n�en poss�dons aucune.

Un exemple. Prenons, si vous voulez, la libert� de penser, Elle semble incontestable. Mais nous ne poss�dons m�me pas cette libert�-l�. J�entends un bourgeois protester et me dire : � Vous �tes fou en pr�tendant qu�on n�a pas la libert� de penser ; qui vous emp�che de penser comme bon vous semble ? Personne n�apporte d�entrave � la libert� de penser de qui que ce soit. Vous �tes injuste, vous �tes un homme de parti pris. Vous commencez par d�clarer que nous ne jouissons pas de cette libert� primordiale qui s�appelle la libert� de penser ? Allons donc ! �.

Je r�ponds : � Ne jouons pas sur les mots. Quand je parle de la libert� de penser, qu�implique cette libert� ?

Elle implique trois choses. Premi�rement, la pens�e, car pour que la pens�e soit libre, encore faut-il qu�elle existe. Deuxi�mement, la pens�e libre. Troisi�mement, l�expression libre de cette pens�e libre. En dehors de ces trois �l�ments constitutifs de la libert� de penser, il n�y a pas de libert� de penser.

Examinons-les. La pens�e, d�abord. Est-ce que tout le monde pense ? Est-ce que tout le monde a la possibilit� de penser ? Mais l�action de penser n�cessite une sorte de m�canisme avec lequel il faut se familiariser. Le fait de penser exige des connaissances qui permettent � la pens�e de se former et de se d�velopper. La pens�e est une fleur d�licate, un arbuste fragile, qu�il faut cultiver avec soin, qui ne se d�veloppe que lentement et peu � peu. L�enfant qui na�t ne pense pas. Ce n�est que plus tard, par les enseignements, les observations, les sensations venues de l�ext�rieur que la pens�e, petit � petit, se forme. Ah ! que j�en connais des hommes et des femmes qui ne pensent � rien, quoique parvenus � l��ge de raison ! S�il n�y en a pas ici parce que vous �tes studieux, vous en connaissez bien, vous aussi, qui traversent la vie sans voir, sans entendre, comme s�ils �taient par la nature frapp�s de c�cit� ; comme s�il leur �tait impossible d�ouvrir l�oreille aux bruits de l�ext�rieur, pauvres d�esprit ne comprenant rien, ferm�s � tout, parce que toute pens�e est inexistante chez eux.

Il faut donc, pour qu�il y ait libert� de pens�e, qu�il y ait d�abord pens�e.

En second lieu, il faut qu�il y ait pens�e libre. Mais une pens�e n�est libre qu�� une condition : c�est qu�au lieu d�entendre un seul son de cloche, on entende tous les sons de cloche, on connaisse la pens�e voisine, la pens�e contradictoire, le pour et le contre, afin de comparer et de comprendre. Alors, et alors seulement la pens�e se d�gage avec ind�pendance et libert�.

Enfin la libert� de penser implique cette troisi�me condition : la facult� d�exprimer librement, par la parole ou par l��crit, sa pens�e libre. De quoi me sert de penser, si je ne puis pas exprimer ma pens�e ? Cette pens�e alors, au lieu d��tre un bien, devient pour ainsi dire un mal, puisque, au lieu d�avoir la joie de l�exprimer, j�ai la douleur de l��touffer en moi.

Croyez-vous maintenant que nous soyons libres de penser ? Avais-je raison lorsque, tout � l�heure, je disais que nous ne poss�dons m�me pas cette libert� ? En r�alit�, personne ne poss�de et n�exerce ce droit de penser librement, les uns parce qu�ils ne pensent pas, les autres parce qu�ils ne pensent pas librement, les troisi�mes enfin parce que, s�ils pensent et pensent librement, ils ne peuvent pas exprimer librement leur pens�e.

Il n�y a que ceux dont la pens�e est esclave et se courbe docilement devant l�aristocratie du moment, religieuse ou civile, il n�y a que ceux-l� qui ont le droit de penser et d�exprimer leur pens�e. Mais les autres, ceux qui pensent librement, d�une fa�on ind�pendante, s�ils veulent dire ce qu�ils croient �tre la v�rit�, ceux-l� sont pers�cut�s et calomni�s pour que la foule ne pr�te pas l�oreille aux v�rit�s qu�ils proclament.

Autre exemple : la libert� du travail ? J�entends encore un bon bourgeois me dire : � Cela ne fait pas l�ombre d�un doute. Bien s�r qu�elle existe, cette libert�. Il y a m�me des lois qui l�assurent et la prot�gent, et quiconque veut l�entraver est consid�r� comme dangereux ou criminel, poursuivi et condamn�. Vous voyez bien que la libert� du travail existe. �

Je r�ponds : � La libert� du travail pr�suppose la facult� de travailler ou de ne pas travailler. Si le travail est impos�, si je n�ai pas la libert� de travailler ou de ne rien faire, c�est que je suis oblig� de travailler. L�obligation n�est pas la libert�, �a en est tout le contraire. La libert� de travailler, seuls les bourgeois la poss�dent. Ils ont la libert� de travailler ou de ne rien faire ou de faire travailler les autres. Et c�est en g�n�ral le seul mode d�activit� auquel ils ont recours. Ils pr�f�rent pour eux-m�mes la fain�antise. Le travailleur, lui, n�est pas libre de travailler, mais oblig� de travailler puisqu�il est pris dans cette alternative : travailler ou mourir de faim. �

Je fais une supposition. H�las, ce n�est qu�une hypoth�se. Je suppose que des travailleurs se soient empar�s d�un capitaliste puissant, riche. Je ne d�signe personne. Chacun de vous pourra, dans sa pens�e, supposer X, Y ou Z. Disons simplement qu�il s�agit d�un millionnaire, d�un capitaliste puissamment riche.

Bons gar�ons, pas m�chants, les travailleurs qui se sont empar�s de cet homme, ne lui veulent aucun mal, n�attentent pas � sa vie. Ils se bornent tout simplement � l�enfermer, � le garder de fa�on qu�il ne puisse pas s��vader. Ils en font en quelque sorte leur otage. Vingt-quatre, trente-six, quarante-huit heures s��coulent. Le millionnaire captif commence � trouver le temps long. Il frappe, il appelle, on vient.
�� Que d�sirez-vous ?
�� J�ai faim, j�ai soif, je voudrais manger et boire.
�� Tr�s bien, vous allez boire, vous allez manger, que d�sirez-vous manger et boire ?
�� Oh ! n�importe quoi ; je ne serai pas difficile, j�ai faim ; vous me donnerez si vous voulez des pommes de terre, des harengs. Si �a vous fait plaisir, un morceau de pain et du fromage et une demi-bouteille de vin, je m�en contenterai.
�� Parfait, on va vous servir ; mais vous savez : c�est cent mille francs.
�� Cent mille francs ! C�est une plaisanterie ! Ce n�est pas possible !
�� Oh ! vous �tes libre, enti�rement libre ; ce n�est pas nous qui avons faim et soif, c�est vous : vous �tes libre de payer ou de ne pas payer le prix que nous vous demandons ; mais si vous voulez boire et manger, c�est cent mille francs ; c�est � prendre ou � laisser. Personne ne vous force.

Tout d�abord exasp�r�, notre homme rentre dans sa prison et ne veut rien savoir. Mais vingt-quatre, trente-six, quarante-huit heures s��coulent encore. Tout le monde n�est pas comme l�h�ro�que maire de Cork, et notre homme, qui avait l�habitude de manger � sa faim copieusement finit par se dire : C�est bien emb�tant de payer cent mille francs ce qui vaut cent sous, mais apr�s tout c�est encore plus emb�tant de ne pas manger. Et il finit, tout en protestant, par accepter les conditions qu�on lui impose.

Eh bien, travailleurs, estimez-vous que cet homme est libre ? Qu�ayant besoin de boire et de manger, il est enti�rement libre de le faire ou de ne pas le faire ?

Maintenant retournez le probl�me. Et ceci, ce n�est pas une supposition, h�las, c�est une douloureuse r�alit�. Celui qui n�a pas d�argent va � travers le monde et dit : j�ai faim, j�ai soif, j�ai froid.

Et le patron capitaliste vient et lui dit : Vous avez faim mon ami, je vais vous donner � manger, mais vous savez, il vous faudra travailler, dix heures par jour pour douze francs de salaire.

Le travailleur r�pondra : C�est trop bon march�, comme tout � l�heure le capitaliste � qui on demandait cent mille francs disait : c�est trop cher. Dix heures de travail et douze francs de salaire, je ne pourrai pas vivre avec cela !

Et le patron de lui r�pondre : Oh ! vous �tes libre, enti�rement libre, tout ce qu�il y a de plus libre ; gr�ce � la R�volution fran�aise, vous n��tes plus, comme votre grand-p�re, l�esclave oblig� de travailler parce qu�il appartenait � son ma�tre... Vous �tes libre, tout ce qu�il y a de plus libre. Mais moi aussi, je suis libre de vous occuper ou non et si vous ne voulez pas travailler dix heures pour douze francs par jour, c�est � prendre ou � laisser.

Telle est, camarades, votre libert�. Je vais peut-�tre soulever quelque �tonnement en disant : le travail ne sera libre que lorsqu�il sera obligatoire pour tous.

Alors il n�y aura plus de parasites. Les parasites peuvent se dispenser de travailler parce que les autres, ceux qui ne sont pas des parasites, sont dans la n�cessit� de travailler et de produire pour ceux qui ne produisent pas. Le jour au contraire o� il n�y aura plus de parasites, tout naturellement le travail deviendra obligatoire, tout au moins moralement obligatoire, et ce sera justice. Il n�y a dans la vie que deux gestes indispensables. On peut se passer de gouvernement, de police, de magistrature, de parlement, d�arm�e, mais on ne peut se passer de travailler ni de consommer. Produire et consommer sont les deux gestes indispensables de la vie. Les bourgeois ne connaissent que l�un d�eux : consommer ; ils ne connaissent pas l�autre : produire. On ne peut consommer que ce qui a �t� au pr�alable produit. Or, si pour vivre il faut consommer, ceux qui veulent vivre ont le devoir de produire. Ce n�est pas une obligation impos�e par X, Y ou Z, mais par la vie m�me. � Si tu ne produis pas, tu ne mangeras pas ! � Le travail ne sera lib�r� que lorsque tout le monde sera oblig� de mettre la main � la p�te.

Un dernier exemple. On s�imagine que nous avons tous la libert� de manger � notre faim et ce qui nous pla�t. Oui, travailleur, tu as le droit de manger tous les jours un perdreau truff� arros� de champagne. Je te mets au d�fi de trouver dans le code un article qui t�interdise de manger tous les jours ce perdreau truff� arros� de champagne. Ton droit est absolu, mais il est platonique. As-tu le moyen de te procurer champagne et perdreau ? Non. Or le droit n�est rien sans la possibilit� d�en user. Le riche, le capitaliste, le banquier peuvent, si cela leur fait plaisir, absorber les mets les plus d�licats et les arroser des crus les plus exquis. Ils en ont non seulement le droit, mais la facult�, les moyens. Toi, au contraire, prol�taire, tu n�as que le droit platonique. Tu n�as donc pas m�me le droit de manger � ta guise.

Les exemples que je viens de citer sont des plus criants et je ne veux pas pousser plus loin cette d�monstration. Je me borne simplement � dire que hommes, femmes, enfants, vieillards, tout le monde porte des cha�nes et que les bagnes et les prisons ne sont que l�image de la captivit� dans ce qu�elle a de plus douloureux. Attentats � la libert� commis sur l�enfant � l��cole, sur le jeune homme � la caserne, sur l�adulte � l�usine, sur le vieillard dans les hospices, sur les malades dans les h�pitaux, attentats � la libert� partout et sur tous ! Nous sommes cens�s avoir toutes les libert�s : en r�alit� nous n�en avons aucune.

Un notable bourgeois, qui joue au d�mocrate. me dit :

� Eh bien ! soit, en ce qui concerne la libert� je vous donne raison et reconnais avec vous que depuis 1789 nous n�avons gu�re progress� dans ce domaine ; mais rendez justice aux progr�s accomplis dans le domaine de l��galit�. Il n�y a plus aujourd�hui ni castes, ni classes. Les in�galit�s ont disparu. Nous vivons au sein d�une d�mocratie v�ritable et, comme dit l�autre, la d�mocratie coule � pleins bords. Par le travail et l��conomie, tout le monde peut devenir riche, de m�me que par le savoir et le talent tout le monde peut atteindre aux dignit�s et au pouvoir, m�me � la premi�re magistrature de l��tat qui peut �tre exerc�e par un paysan adroit, comme, dans le domaine �conomique, la fabrique la plus consid�rable peut �tre dirig�e par un ouvrier intelligent. Vous voyez bien que l��galit� existe... �

Il y a longtemps que je connais cette chanson dont les couplets valent le refrain comme le refrain vaut les couplets. Mais il ne s�agit pas de chanter, il faut vivre. Or, tout ce qui existe : sol, sous-sol, instruments de travail, les maisons que nous habitons, les v�tements que nous portons, les biblioth�ques dans lesquelles sont accumul�es toutes les connaissances humaines, les mus�es dans lesquels sont entass�s tous les tr�sors artistiques de l�humanit�, en un mot tout cet entassement de richesses et cette accumulation de tr�sors qui caract�risent notre soci�t� contemporaine, tout cela ce n�est pas l��uvre de quelques-uns, d�une minorit� ni d�une majorit�, c�est l��uvre de tous. Il a fallu le travail opini�tre, le labeur pers�v�rant de toutes les g�n�rations qui nous ont pr�c�d�s dans l�histoire pour arriver � un r�sultat aussi merveilleux dans le domaine de la science, de l�art, de l�industrie, de l�agriculture, etc. Ce n�est pas seulement aux patientes recherches de quelques savants ou de quelques inventeurs que nous devons l�automobilisme, l�aviation, les chemins de fer, la navigation,lemachinisme et les autres progr�s de la science, c�est aux recherches obstin�es de tous les hommes qu�est d� tout cela. Par cons�quent cela devrait constituer le patrimoine de tous, l�h�ritage commun. Il n�en est rien. Quelques hommes, group�s en classe poss�dante et dirigeante, se sont taill�s la part du lion dans ce patrimoine. Ils ont tout pris, ne laissant aux autres, que ce qu�ils ne pouvaient pas utiliser eux-m�mes. Vous voyez bien qu�il n�y a pas d��galit�.

Vous pr�tendez que les castes ont disparu ? Mais les classes ont persist�. Il y a aujourd�hui comme autrefois ceux qui sont riches et ceux qui sont pauvres, ceux qui travaillent et ne poss�dent rien, et ceux qui ne travaillent pas et poss�dent tout.

Vous dites : � Tout de m�me ce n�est pas comme autrefois ; il y avait d�une part les nobles et d�autre part les roturiers ; aujourd�hui les riches, les millionnaires ne pourraient pas se permettre les violences que se permettaient les seigneurs d�autrefois envers les manants. �

Oui, c�est possible. Mais je n�en suis pas encore tr�s s�r. Les millionnaires d�aujourd�hui y mettent peut-�tre plus de formes. Mais ce n�est pas qu�ils n�aient la tentation d�imiter les seigneurs d�autrefois ; seulement le prol�taire d�aujourd�hui ne tol�rerait pas de telles fa�ons !

� Et puis, ajoute le bourgeois, il n�y a plus aujourd�hui, entre les uns et les autres, les barri�res infranchissables qui s�paraient ceux-ci de ceux-l�. �

Je ne vous le fais pas dire : barri�res infranchissables ! Mais, s�il n�y avait plus de barri�res, vous n�auriez pas besoin d�ajouter qu�elles ne sont plus infranchissables. Dire qu�il n�y a plus de barri�res infranchissables, c�est reconna�tre qu�il y a tout de m�me encore des barri�res.

Aujourd�hui on appelle cela la barricade.

Vous dites que tel qui �tait pauvre a pu devenir riche ? Mais si la situation de X, Y ou Z s�est modifi�e, il n�y a eu qu�un changement de personne ; celui qui �tait � droite est pass� � gauche, celui qui �tait � gauche est pass� � droite, mais en r�alit� la barricade reste quand m�me. Elle reste debout, comme le veau d�or.

Les titres nobiliaires ont �t� abolis ? Peut-�tre. Mais que faites-vous des titres de rente ? La f�odalit� de la finance existe toujours. Jadis la richesse appartenait � quelques familles nobles. Aujourd�hui elle appartient � environ dix mille individus, industriels, commer�ants, banquiers. On rencontre ces gens, dans toutes les grosses affaires, dans toutes les vastes entreprises, dans toutes les sp�culations. Ils constituent la vaste association de malfaiteurs qui fait peser sur nous sa tyrannie ; ils s�entendent comme larrons en foire. Quand ils font semblant de se quereller, leurs querelles sont plus apparentes que r�elles. Elles ne sont que de surface. Quand ils ont l�air de se faire la guerre ils se r�concilient sur notre dos et leurs querelles s�apaisent, aussit�t que nous leur inspirons quelques craintes.

Plus de castes ? - Si vous voulez, mais il y a deux classes antagoniques, deux classes dont les int�r�ts sont irr�ductiblement oppos�s. Tout ce qui fortifie l�une affaiblit l�autre. Quand l�une s�enrichit, l�autre s�appauvrit. Quand l�une avance, l�autre recule. C�est math�matique et c�est fatal. Pourquoi ? Parce que la richesse et le pouvoir des uns sont faits de la pauvret� et de l�asservissement des autres.

Je veux insister sur ce point fort important parce que je veux le rattacher non seulement � la banqueroute de l��galit�, mais aussi � la faillite de la fraternit�. Et laissez-moi, pour cela, recourir � un de ces moyens oratoires qui me sont familiers : une image.

Voici deux berceaux. Deux enfants viennent de na�tre ; ils sont venus au monde dans les m�mes conditions ; la nature n�a pas fait, d�avance l�un riche et l�autre pauvre. Et cependant, l�un est dans un berceau de paille et de mis�re, l�autre est dans un berceau de dentelle et de soie. Ce dernier trouve cent mille francs de rente dans son berceau. Il a la bonne fortune d�appartenir � une famille millionnaire. Et l�autre, que trouve-t-il dans ce berceau ? Rien, me direz-vous ? Erreur.

Tout le monde trouve quelque chose dans son berceau : les uns des rentes, les autres des dettes. Si l�on trouve cent mille francs de rente dans son berceau, c�est parce que dix, vingt, trente, cinquante autres enfants trouvent cent mille francs de dettes dans le leur. Et cela se comprend. Poss�der cent mille francs de rente, qu�est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire pouvoir d�penser chaque ann�e, en objets de toute nature, jusqu�� concurrence de cent mille francs, sans �tre oblig� de produire soi-m�me la valeur d�un centime. Or, il est �vident que consommer ce qu�on ne produit pas soi-m�me, c�est consommer ce qui a �t� produit par les autres, et ce sont ces dix, vingt, trente, cinquante enfants pauvres qui auront � produire, leur vie durant, de quoi permettre � l�enfant riche de d�penser chaque ann�e, sans rien faire, ses cent mille francs de rente.

Je crois qu�il est difficile d�expliquer d�une fa�on plus claire et plus simple cette v�rit� fondamentale, � savoir que la richesse des uns est faite de la pauvret� des autres comme l�oisivet� dor�e des uns est entretenue par le travail excessif des autres.

Et vous voulez que dans un pareil monde il y ait �galit� et fraternit� ?

Fraternit� ? Quelle cruelle ironie ! Les uns ont h�rit� de tout, les autres ont �t� d�poss�d�s de tout. Les uns voient s�ouvrir devant eux une carri�re magnifique et facile, et l�horizon des autres est d�j� sombre quand ils sont petits. Aux uns tous les sourires, toutes les joies ; aux autres toutes les amertumes de la vie. Belle fraternit�, vraiment ! Au lieu de partager les joies et les peines, les craintes et les esp�rances, les douleurs et les satisfactions, les d�faites et les victoires, l�abondance et la disette, le contraste de la richesse et de la pauvret� rend la mis�re plus douloureuse encore !

Avez-vous remarqu� le dimanche, les mal v�tus ? Ils semblent encore plus loqueteux que les jours de semaine. Ils paraissent encore plus d�guenill�s que les autres jours. Pourquoi ? Parce que les bien v�tus sont, ce jour-l�, encore mieux habill�s. De telle sorte que la mis�re se trouve en quelque sorte accrue par le contraste existant entre la d�tresse des uns et l�opulence des autres. A la campagne, les enfants marchent pieds nus. On n�y fait pas attention. Et en ville, quand vous voyez un pauvre enfant n�ayant pas de chaussures � ses pieds, en plein hiver, ne sentez-vous pas qu�il y a l� quelque chose de plus poignant encore que si c��tait � la campagne ?

Et l�affam� � la porte d�un restaurant ? Que l�on y mange bien ou mal, pour lui �a n�a pas d�importance, cela f�t-il mauvais, c�est encore meilleur que rien ! Avez-vous vu la figure d�un affam�, plus contract�e par la d�tresse, quand il se trouve en face d�un restaurant ? Pourquoi ? Parce qu�il y a contraste entre le besoin non satisfait du ventre creux et l�app�tit largement satisfait des autres.

Mirabeau, un des plus grands orateurs de la R�volution fran�aise, le plus grand peut-on dire, disait : � Je ne connais que trois moyens de vivre, pour celui qui ne poss�de pas de fortune : mendier, voler ou travailler. �

La parole de Mirabeau est aujourd�hui aussi exacte que lorsque, il y a cent trente ans, ce grand orateur l�a prononc�e. Je ne connais pas, pour l�homme qui n�a pas de fortune d�autre moyen de vivre que de mendier, voler ou travailler.

Mendier, lorsqu�on a des bras vigoureux et que l�on peut gagner sa vie en travaillant, c�est une humiliation contre laquelle notre dignit� se cabre et s�insurge. Et puis, mendier, c�est d�fendu ! Les prisons regorgent de pauvres diables qui ont additionn�, multipli� les condamnations pour vagabondage et mendicit�, et qui passent dans les prisons la moiti� de leur vie ! A peine sortis, ils tendent � nouveau la main. C�est un d�lit. On n�a m�me pas le droit de mendier et d��tre sans le sou !

Voler ! Ma foi, c�est chose dangereuse, je ne parle pas des vautours d�ployant leurs larges ailes sur les hauts sommets de la finance, de la mercante, de l�industrie ou du commerce et qui, de ces hauteurs foncent impun�ment sur les passereaux qui s�aventurent dans leurs parages ! Non, je ne parle pas de ces grands rapaces. Je parle du petit oiseau qui grappille, du petit voleur qui prend un morceau de pain ici, une bricole l�, qui vit comme il peut, qui se d�fend selon les circonstances. Celui-l� commet un crime, ou un d�lit, il est ch�ti� ! Et puis, le vol, ce n�est pas un moyen d�existence. Je me garderai bien de le conseiller � qui que ce soit, parce que �a ne nourrit m�me pas son homme ?

Reste donc le troisi�me moyen : travailler. Travailler ! Ah l si l�on pouvait toujours travailler ! S�il suffisait de vouloir travailler pour pouvoir le faire ! Je ne dis pas que le probl�me social serait r�solu, mais ce serait toujours un point acquis et un point d�importance. Or, promenez-vous actuellement dans les rues de Paris, allez � la porte de la Bourse du travail, allez dans les permanences de syndicats, allez dans les bureaux de placement, dans toutes les officines o� l�on s�occupe de trouver du travail et d�en donner � ceux qui en cherchent, et vous verrez l�interminable queue de ch�meurs. Et la crise de ch�mage n�est encore qu�� ses d�buts. Vous verrez dans deux ou trois mois.

Travailler n�est pas au pouvoir de tout le monde. Il faut avoir l�instrument de travail, le sol ou le sous-sol, l�usine, le chantier ou l�atelier. Aussi longtemps que le travailleur n�aura pas les instruments de travail, pour le paysan : le sol ; pour le mineur : la mine ; pour le m�tallurgiste : l�usine ; pour l�ouvrier du b�timent : la construction, etc., le droit au travail sera encore probl�matique.

Et, maintenant, il ne me reste plus qu�� r�capituler et � conclure.

J�ai tout d�abord �tabli que la bourgeoisie, depuis pr�s d�un si�cle, fait peser sur la Nation une Dictature de fer.

J�ai d�montr� que les trois grands principes proclam�s par la R�volution fran�aise : Libert�, �galit�, Fraternit�, ont �t� et sont odieusement viol�s.

J�ai prouv� l�existence d�une f�odalit� capitaliste plus oppressive peut-�tre que l�ancienne f�odalit�.

J�ai soulign� le contraste scandaleux entre l�opulence des uns et la d�tresse des autres.

J�ai signal� la formation d�une immense association de malfaiteurs bas�e sur le vol, le mensonge et la violence.

C�est cet ensemble de constatations et de faits qui affirme la faillite de la R�demption bourgeoise, apr�s celle de la R�demption chr�tienne.

Pour conclure, je voudrais jeter un coup d��il sur l�heure pr�sente.

Les pr�cheurs de guerre - ces amis de la fraternit� ! - ont dit et disent encore : � la guerre a tout chang�, les dissensions entre patrons et ouvriers, entre riches et pauvres se sont apais�es dans la fraternit� des tranch�es. Il s�est �tabli entre ces hommes confondus dans les m�mes dangers des relations affectueuses, une sorte d�union, de pacte d�sormais indissoluble �.

D�abord, ce langage n�est pas conforme � la v�rit�. Il n�y a pas eu entre patrons et ouvriers, entre riches et pauvres, ni � l�avant ni � l�arri�re, ni sur le front ni � l�int�rieur du pays, cette fraternit� dont on nous parle. Ceux qui en sont revenus nous ont formellement d�clar� qu�il y avait toujours eu, comme par le pass�, ces barri�res, ces cloisons �tanches entre les officiers et les simples soldats ; sans compter que si, au d�but, presque tous les hommes valides furent touch�s par la mobilisation, on sait que plus tard, quelques semaines apr�s, les riches, les patrons ont tir� parti de leur situation pour se faire r�former ou se faire rejeter dans un service de l�arri�re ou se faire embusquer dans un poste quelconque.

Les pauvres bougres, ceux de la campagne surtout, sont rest�s au danger. Par cons�quent cette pr�tendue confraternit� d�armes n�existe pas.

Je serais curieux de savoir quelle est la proportion des riches, des patrons, des privil�gi�s dans le chiffre de 1.700.000 morts et dans celui de 2 millions de mutil�s et victimes de la guerre.

Et, la guerre finie, nous voyons les nouveaux riches former une cat�gorie de parvenus plus exigeants, plus insolents, plus agressifs que jamais. Cette bande de flibustiers, qui ont tir� parti de la guerre pour ramasser des millions dans le sang, est sans pudeur et sans retenue. Patrons, ils organisent syst�matiquement le ch�mage pour mieux exploiter la classe ouvri�re, pour lutter contre les huit heures et les hauts salaires. Commer�ants, ils organisent la vie ch�re. Ces forbans sont appuy�s par le parlement, par la presse et par le gouvernement tomb�s dans la plus basse r�action. Aussi, ceux qui sont tent�s de parler haut sont arr�t�s, emprisonn�s et condamn�s au silence. La bourgeoisie se sent menac�e par la R�volution et, en pr�vision des assauts que les ouvriers pourraient diriger contre les usines, les centres industriels organisent des unions civiques et le gouvernement poss�de une arm�e de plus en plus consid�rable de soldats, de policiers et de gendarmes. Elle sent que nous marchons vers une R�volution et dresse contre elle, en �l�ments �troitement soud�s, toutes les forces que groupe ce que j�appelle la Conf�d�ration g�n�rale du Vol, du Mensonge et de la Violence.

Il importe d�opposer � cette dictature de la bourgeoisie, � cette vaste association de malfaiteurs que forment nos adversaires ce que j�appellerai la Conf�d�ration g�n�rale de la R�sistance.

Il est urgent d�appeler � nous tous ceux qui sont las et exasp�r�s d��tre les �ternels spoli�s, d��tre ceux qui produisent toujours et ne poss�dent jamais, qui vivent dans les privations tout en cr�ant toutes les richesses.

Faisons appel � tous les �tres de franchise, de loyaut�, de droiture, de conscience haute et de volont� ferme, d�esprit clair et de c�ur sensible, indign�s de voir le mensonge couler � pleins bords et r�gner en souverain dans la presse et au parlement ; enfin, faisons appel � toutes les �nergies, � toutes les volont�s qui veulent r�sister au patronat arrogant et au gouvernement dictatorial que nous subissons.

Ils seraient l�gion, si on le voulait, ceux que galvaniserait une croisade dirig�e dans ce sens contre le vol, le mensonge et la violence capitalistes, � condition que cette croisade soit passionn�e et pers�v�rante.

Eh bien, organisons-la et que rien ne nous emp�che de la mener jusqu�au bout, jusqu�� ses ultimes cons�quences.

Sans doute ceux qui forment la Conf�d�ration du Vol, du Mensonge et de la Violence ne manqueront pas de crier qu�il y a l� comme un complot dirig� contre la s�ret� int�rieure de l��tat, puisque l��tat c�est eux, puisque le vol pratiqu� par eux est, pour eux, l�honn�tet�, puisque le mensonge est pour eux, la v�rit�, puisque la violence est, pour eux, la persuasion.

Il est �vident qu�ils consid�reront qu�il y a l� mati�re � poursuites et qu�en voulant dresser contre eux la Conf�d�ration g�n�rale de la R�sistance nous commettrons un v�ritable attentat contre la s�ret� int�rieure de l��tat.

Cela, camarades, pour ma part, je l�accepte. Il y a trente-cinq ans que je conspire dans ces conditions et, ne f�t-ce qu�une fois dans ma vie, je veux �tre jusqu�au-boutiste : j�entends rester conspirateur jusqu�au bout.


3. La pourriture parlementaire




L��tat se pose en administrateur de la Chose publique, en d�fenseur de la Loi, en protecteur de l�Ordre ; il n�est, en r�alit�, que le Gendarme pr�pos� � la sauvegarde des Privil�ges Capitalistes.- La � Souverainet� du Peuple � est une duperie. - Le r�gime parlementaire est absurde ; Il est impuissant ; Il est corrupteur ; Il est nuisible aux v�ritables int�r�ts de la classe ouvri�re. - Les Anarchistes d�noncent la malfaisance du Parlementarisme. - Leur abstentionnisme agissant. - Sa valeur r�volutionnaire.

CAMARADES,

Je veux, avant tout, rattacher cette troisi�me conf�rence aux deux pr�c�dentes, afin que vous puissiez, plus facilement encore, saisir le lien qui les unit.

Je vous ai dit, lors de ma premi�re conf�rence : Ce continent sur lequel nous vivons a �t�, par deux fois, le th��tre d�une fausse r�demption : la premi�re fois, il y a un peu plus de dix-neuf si�cles, par le Christianisme ; la seconde fois, il y a cent trente ans, par la R�volution fran�aise. J�ai consacr� ma premi�re conf�rence � la faillite de la r�demption chr�tienne, et la seconde � la faillite de la r�demption bourgeoise. Ces deux faillites ont abouti : la premi�re � la dictature du Christianisme, du commencement du V�me jusqu�� la fin du XVIII�me si�cle, la seconde, � la dictature de la classe bourgeoise, de 1789 jusqu�� nos jours.

J�ai pr�cis� ce qu�il faut entendre par ces mots : dictature de la bourgeoisie. Et je l�ai r�sum� dans une formule aussi concise et aussi saisissante que possible : domination absolue de la classe bourgeoise sur la classe ouvri�re, domination�conomique par le Capital, domination politique par l��tat.

On comprend ais�ment que la classe qui poss�de � la fois le pouvoir et l�argent puisse faire peser le joug de sa dictature sur la classe qui ne poss�de ni l�argent ni le pouvoir. Le Capital, c�est-�-dire l�argent, ne serait toutefois rien sans l�appui du pouvoir, c�est-�-dire de l��tat.

Sans l��tat, le Capital serait comme une ville ouverte, expos�e � tous les assauts, � la merci de toutes les surprises, d�un simple coup de force. L��tat bourgeois a pour fonction de surveiller les man�uvres de la classe ouvri�re, d�emp�cher celle-ci de grouper ses forces, de fortifier son action, et, s�il advient que cette classe ouvri�re, sortant de sa torpeur, de son apathie accoutum�e, livre bataille, la mission - non, je ne dirai pas la mission, l�expression est trop noble - le r�le de l��tat est d�intervenir par la force et de mettre en d�route les insurg�s.

L��tat n�est pas seulement, comme on le croit commun�ment, un agent d�administration, il est encore et surtout un agent de r�pression. Il est comme le chien de garde qui, attach� � sa niche, pr�vient, d�abord par ses grognements, ensuite par ses aboiements furieux, les propri�taires du lieu de l�approche de l�ennemi ; et si, ne se laissant pas intimider par les hurlements du chien de garde, l�ennemi p�n�tre dans la place, l��tat devient la force pr�pos�e � la d�fense du coffre-fort et charg�e de sauver la caisse � tout prix, m�me au prix du sang.

Sous les aspects fallacieux d�administrateur de la chose publique, de d�fenseur de la loi, de protecteur de l�ordre, l��tat n�est, au fond, que le gendarme pr�pos� � la sauvegarde, par la violence, syst�matiquement organis�e, des institutions �tablies. Sans doute, l��tat a pour fonction d�administrer la chose publique. Seulement il n�y a pas de chose publique, il ne peut pas y en avoir dans un r�gime social o�, politiquement, tous ob�issent � quelques-uns et o�, �conomiquement, tout appartient � quelques-uns. Les int�r�ts sont divers, oppos�s, contradictoires. Il n�y a pas d�int�r�t commun, pas d�int�r�t g�n�ral, pas de chose publique.

L��tat est �galement le d�fenseur de la loi. Mais la loi - contrairement � ce qu�un vain peuple pense - n�est pas faite pour prot�ger les petits, les humbles et les pauvres contre les grands, les puissants et les riches. Elle est faite, au contraire, pour d�fendre les privil�ges des riches, des grands, des puissants contre les revendications constantes et les entreprises p�riodiques des d�pouill�s et des asservis.

Enfin, l��tat est protecteur de l�Ordre. C�est lui qui a la charge d�assurer l�Ordre et il n�y manque pas. Mais ce qu�on appelle l�Ordre, dans le jargon officiel, l�Ordre bourgeois, c�est le d�sordre le plus ignominieux et le plus criminel. Ecoutez ce qu�en dit Kropotkine :

� L�ordre, aujourd�hui - ce qu�ils entendent par ordre, - c�est les neuf dixi�mes de l�humanit� travaillant pour procurer le luxe, les jouissances, la satisfaction des passions les plus ex�crables � une poign�e de fain�ants.

� L�ordre, c�est la privation de ces neuf dixi�mes de tout ce qui est la condition n�cessaire d�une vie hygi�nique, d�un d�veloppement rationnel des qualit�s intellectuelles. R�duire neuf dixi�mes de l�humanit�, � l��tat de b�tes de somme vivant au jour le jour, sans jamais oser penser aux jouissances procur�es � l�homme par l��tude des sciences, par la cr�ation artistique, voil� l�ordre !

� L�ordre, c�est la mis�re, la famine, devenue l��tat normal de la soci�t�.

� L�ordre, c�est la femme qui se vend pour nourrir ses enfants ; c�est l�enfant r�duit � �tre enferm� dans une fabrique, ou � mourir d�inanition ; c�est l�ouvrier r�duit � l��tat de machine. C�est le fant�me de l�ouvrier insurg� aux portes du riche, le fant�me du peuple insurg� aux portes des gouvernants.

� L�ordre, c�est une minorit� infime, �lev�e dans les chaires gouvernementales, qui s�impose pour cette raison � la majorit� et qui dresse ses enfants pour occuper plus tard les m�mes fonctions, afin de maintenir les m�mes privil�ges, par la ruse, la corruption, la force, le massacre.

� L�ordre, c�est la guerre continuelle d�homme � homme, de m�tier � m�tier, de classe � classe, de nation � nation. C�est le canon qui ne cesse de gronder, c�est la d�vastation des campagnes, le sacrifice de g�n�rations enti�res sur les champs de bataille, la destruction en une ann�e des richesses accumul�es par des si�cles de dur labeur.

� L�ordre, c�est la servitude, l�encha�nement de la pens�e, l�avilissement de la race humaine maintenue par le fer et par le fouet. C�est la mort soudaine par le grisou, la mort lente par l�enfouissement de centaines de mineurs, d�chir�s ou enterr�s chaque ann�e par la cupidit� des patrons, et mitraill�s, pourchass�s � la ba�onnette, d�s qu�ils osent se plaindre.

� L�ordre, enfin, c�est la noyade dans le sang de la Commune de Paris. C�est la mort de trente mille hommes, femmes et enfants, d�chiquet�s par les obus, mitraill�s, enterr�s dans la chaux vive, sous les pav�s de Paris.

� Voil� l�ordre !

� Et le d�sordre ? ce qu�ils appellent le d�sordre ?

� C�est le soul�vement du peuple contre cet ordre ignoble, brisant ses fers, d�truisant les entraves et marchant vers un meilleur avenir. C�est ce que l�humanit� a de plus glorieux dans son histoire.

� C�est la r�volte de la pens�e � la veille des r�volutions ; c�est le renversement des hypoth�ses sanctionn�es par l�immobilit� des si�cles pr�c�dents ; c�est l��closion de tout un flot d�id�es nouvelles ; d�inventions audacieuses ; c�est la solution des probl�mes de la science.

� Le d�sordre, c�est l�abolition de l�esclavage antique : c�est l�insurrection des communes, l�abolition du servage f�odal, les tentatives d�abolition du servage �conomique.

� Le d�sordre, c�est l�insurrection des paysans, insurg�s contre les pr�tres et les seigneurs, br�lant les ch�teaux pour faire place aux chaumi�res, sortant de leurs tani�res pour prendre place au soleil.

� C�est la France abolissant la royaut� et portant un coup mortel au servage dans toute l�Europe occidentale.

� Le d�sordre, c�est 1848, faisant trembler les rois et proclamant le droit au travail. C�est le peuple de Paris qui combat pour une id�e nouvelle et qui, tout en succombant sous les massacres, l�gue � l�humanit� l�id�e de la commune libre, lui fraye le chemin vers cette r�volution dont nous sentons l�approche, et dont le nom sera la R�volution Sociale.

� Le d�sordre - ce qu�ils nomment le d�sordre - ce sont des �poques pendant lesquelles des g�n�rations enti�res supportent une lutte incessante et se sacrifient pour pr�parer � l�humanit� une meilleure existence, en la d�barrassant des servitudes du pass�. Ce sont les �poques pendant lesquelles le g�nie populaire prend son libre essor et fait en quelques ann�es des pas gigantesques, sans lesquels l�homme serait rest� � l��tat d�esclave antique, d��tre rampant, avili dans la mis�re.

� Le d�sordre, c�est l��closion des plus belles passions et des plus grands d�vouements, c�est l��pop�e du supr�me amour de l�humanit�. �

On ne saurait mieux dire et c�est pour cette raison que j�ai tenu � vous lire cette page de Kropotkine qui est d�une vigueur magistrale.

Vous �tes-vous quelques fois demand� quels sont les services que le Gouvernement, le Pouvoir, l��tat rend � la classe ouvri�re, en �change de ce qu�il exige d�elle ? Car enfin, si l��tat exige de la classe ouvri�re une soumission absolue ; s�il l��crase d�imp�ts, confisquant ainsi � son unique profit une part des fruits de son travail ; s�il pr�l�ve sur le travailleur plusieurs ann�es de sa jeunesse pendant lesquelles celui-ci est enferm� � la caserne ; s�il ne sert aux vieux prol�taires qu�une retraite d�risoire, il serait raisonnable d�esp�rer qu�en �change de tout cela l��tat rend�t � la classe ouvri�re quelques services.

Eh bien ! voyez. Est-ce l��tat qui cultive la terre, qui s�me le grain, qui engrange la r�colte, qui p�trit le pain, qui construit les maisons, qui tisse les v�tements, qui, � l�usine, � l�atelier, actionne les machines et transforme intelligemment la mati�re premi�re en produits manufactur�s ? En un mot, est-ce l��tat qui assure, par son travail, la production n�cessaire � la satisfaction des besoins de la population ? Est-ce lui qui, cette production obtenue, en assure le transport, en surveille la r�partition �quitable de fa�on � �viter ce spectacle r�voltant d�une poign�e d�individus qui ont trop et qui gaspillent, tandis qu�une multitude d�autres gens n�ont pas assez, se privent et se � serrent la ceinture � ?

H�las ! Non : l��tat ne travaille pas, il consomme ; il ne produit pas, il d�vore.

Dans le domaine intellectuel, l��tat rend-il quelques services � l�humanit� ? Distribue-t-il g�n�reusement l�instruction aux enfants du peuple, afin qu�aucune de ces intelligences ne reste ent�n�br�e et que par la suite ces intelligences, quelles qu�elles soient, deviennent des flambeaux destin�s � �clairer la route douloureuse de l�humanit� ? Est-ce l��tat qui �crit les livres, qui cr�e des �uvres d�art ? Est-ce lui qui favorise les d�couvertes g�niales, qui suscite les initiatives f�condes, qui jette la pens�e humaine sur des pistes nouvelles, qui brise les barri�res qui nous s�parent de l�avenir, qui �l�ve les sommets et qui �largit les horizons ?

H�las ! Non. L��tat ne peut qu�entretenir dans les masses l�ignorance profonde, parce qu�il sait que c�est le meilleur moyen d�asservir, de spolier et de domestiquer cette masse.

Vous voyez bien, par cons�quent, que l��tat ne rend aucun service.

Si ! Il en rend un. Mais pas � vous, pas � moi, pas � nous, pas � ceux qui peinent, pas � ceux qui souffrent. Il en rend un - et signal�, et important, et indispensable, - mais � la classe bourgeoise : il la d�fend, il d�fend ses privil�ges, il montre les dents � quiconque approche du coffre-fort, il sauve la caisse toutes les fois que celle-ci est menac�e ; il n�a, pour ainsi dire qu�un r�le, un seul : celui de gendarme. Tout le reste, ce n�est que mirage et prestidigitation.

Et, maintenant, camarades, que j�ai nettement d�fini et clairement pr�cis� - je l�esp�re, du moins - la fonction de l��tat, il faut se demander par quel tour de passe-passe le Gouvernement, l��tat parvient � masquer son r�le v�ritable aux yeux de la foule, r�le qui, s�il �tait connu, soul�verait d�indignation la masse ouvri�re.

Comme toutes les �uvres mauvaises, comme toutes les institutions de crime, l��tat se r�fugie dans le myst�re.

Pour dissimuler ses agissements criminels, il a besoin d�agir dans l�ombre sem�e d�emb�ches et de chausse-trappes, l�ombre du dogme, de ce je ne sais quoi, religieux ou la�que, qui s�oppose � tout contr�le et � toute discussion. Quel est donc le dogme sur lequel, pr�sentement, s�appuie l��tat ? Ce dogme, vous le connaissez. Il est cens� r�sider en nous tous, en vous comme en moi, en moi comme en vous : c�est le dogme de � la Souverainet� du Peuple �.

La souverainet� du peuple ! Mots cabalistiques dont se gargarisent volontiers les gosiers r�publicains et d�mocratiques sur les mille et mille tr�teaux o� l�on a coutume de faire entendre la parole d�mocratique et r�publicaine, o� s�agitent tous les bateleurs de la politique.

Le discours - j�allais dire le boniment - est toujours le m�me. Oyez plut�t. Tous les farceurs de la politique disent :

� Peuple, n��coute pas les S�bastien Faure de ton temps et leurs amis. Ils te disent que tu n�es pas libre, que tu subis une dictature.

� Imposture et mensonge ! Peuple, tu es libre, puisque tu es souverain. C�est l� une v�rit� tellement �vidente qu�il n�est pas n�cessaire d�en �tablir la d�monstration, un de ces truismes sur lesquels il n�est pas utile d�insister : tu es libre puisque tu es souverain. Sans doute, tu ne peux exercer directement cette souverainet�. Mais c�est parce qu�il y a une impossibilit� mat�rielle qui, pratiquement, nous �loigne de ce qui serait le r�ve ; le r�ve, ce serait que le peuple f�t perp�tuellement assembl�, discutant, d�battant les conditions de son existence, faisant entendre son opinion, son sentiment, et pr�valoir sa volont� sur tous les probl�mes qui tourmentent ou passionnent l�Humanit� en marche vers l�avenir. Ce serait le r�ve, un beau r�ve, mais tu sais bien, peuple, que la chose est impossible : le travail, la production n�cessaire aux besoins de la vie, comment seraient-ils obtenus ? Comment serait r�alis�e la production et ex�cut� le travail, si la population avait � se pr�occuper d��tudier d�abord, de discuter ensuite et de r�soudre enfin tous ces probl�mes qui, par milliers et par milliers, concernent le bien public ? Tu vois bien, peuple, que si tu poss�des la souverainet�, il ne t�est pas possible de l�exercerdirectement. Mais rassure-toi : notre fraternelle et d�mocratique Constitution a tout pr�vu ; elle a tout r�gl� ; elle a divis� le pays en circonscriptions �lectorales, bas�es sur les divisions administratives, sur la superficie, sur le chiffre de la population.

� Citoyens, r�unissez-vous dans vos coll�ges �lectoraux ; �tudiez ensemble le programme sur lequel vous pourrez vous mettre d�accord ; �tablissez le cahier de vos revendications communes ; puis, quand vous aurez fait ce travail, vous choisirez parmi vous les meilleurs, les plus honn�tes, les plus comp�tents, ceux en qui vous aurez le plus de confiance, et vous les chargerez de vos int�r�ts ; ils penseront, ils travailleront, ils parleront, ils d�cideront pour vous ; et dans toutes les assembl�es : communales, d�partementales, nationales, c�est, par leur interm�diaire, votre volont� qui s�affirmera ; en sorte que, ayant des repr�sentants partout, c�est en r�alit� vous, et vous tous, qui, par le truchement de vos d�l�gu�s, administrerez la commune, le d�partement et la nation.

� Sans doute, le Parlement �dictera la Loi et vous, travailleurs, vous serez dans l�obligation de vous incliner devant elle, de vous conformer aux r�glements, aux d�cisions du L�gislateur. Mais, puisque ce l�gislateur sera votre porte-parole, votre repr�sentant, puisque la Loi ne sera que l�expression de votre volont� et de vos aspirations, autant dire que c�est vous-m�mes qui ferez la Loi et, quand on ob�it � soi-m�me, c�est comme si on n�ob�issait � personne. Vous voyez bien que vous �tes libres, tout ce qu�il y a de plus libres, puisque vous �tes souverains. Et, enfin, s�il advenait que, d�aventure, votre choix ait �t� malheureux, que votre mandataire m�connaisse


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