�dition : Les Amis de S�bastien Faure , 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12
2. La Dictature de la Bourgeoisie
La Bourgeoisie, h�riti�re de la R�volution
Fran�aise. - Sous le masque du Lib�ralisme, elle pratique
tous les abus de la Dictature. - Les deux erreurs fondamentales qui ont
annul� les conqu�tes r�volutionnaires de 1789. - �
Libert� � � �galit� � � Fraternit�
�. Telle est la devise de la R�publique bourgeoise et du R�gime
d�mocratique. - Contraste scandaleux entre les termes de cette trilogie
et la r�alit� des faits. - Les Classes ont remplac�
les Castes de l�ancien R�gime. - La Classe bourgeoise constitue
une vaste Association de Malfaiteurs qu�on peut appeler � LA CONF�D�RATION
G�N�RALE DU VOL, DU MENSONGE ET DE LA VIOLENCE �.
Camarades,
Mardi dernier, je vous ai dit que ce continent sur lequel nous vivons
avait �t� par deux fois le th��tre d�une fausse
r�demption : la premi�re fois, il y a deux mille ans, par
le Christianisme ; la seconde fois, il y a cent trente ans, par la R�volution
fran�aise. J�ai consacr� ma premi�re conf�rence
� l��tude de la fausse r�demption chr�tienne.
Je me propose de consacrer celle-ci � la faillite de la r�demption
bourgeoise.
Je dis : r�demption bourgeoise parce que c�est la bourgeoisie
qui a �t� historiquement la continuatrice de la R�volution
fran�aise. C�est elle qui, depuis 1789, a dirig� les destin�es
de ce pays et g�re ses affaires. C�est la classe bourgeoise qui
s�est install�e dans la fonction gouvernementale ; c�est elle qui,
apr�s avoir pris le triple pouvoir : ex�cutif, l�gislatif
et judiciaire, a peupl� le parlement de ses cr�atures, plac�
les siens � la t�te des minist�res, dans les administrations,
au sommet de tous les services ayant un caract�re public. Elle a
envahi le commerce, l�industrie, l�agriculture, la finance.
Elle a fait la loi � son image. Elle l�a appliqu�e au
mieux de ses int�r�ts. Avec une astuce incomparable, la classe
bourgeoise a r�ussi � confondre ses int�r�ts
de classe si �troitement avec ceux du pays qu�elle est parvenue
� faire croire � la masse ignorante que sa s�curit�,
c�est la s�curit� de la France, que sa prosp�rit�,
c�est la prosp�rit� de la nation et que d�fendre les
int�r�ts de la classe capitaliste, c�est d�fendre les
int�r�ts du pays tout entier.
Depuis 1830, la bourgeoisie, sans interruption, a exerc� un pouvoir
absolu. Sous Louis-Philippe comme sous Napol�on III, sous la R�publique
de 1848 comme sous celle de 1871, c�est la classe bourgeoise qui a �t�
ma�tresse absolue. C�est elle qui a gouvern� et dirig�
les �v�nements � son gr�.
Dans ce but, elle s�est servie de tous les moyens, des pires surtout.
Elle n�a recul� devant rien. Tout a �t� bon �
la classe bourgeoise pour maintenir son pouvoir et �tendre sa domination
: ruse, violence, terreur.
F�vrier 1848 et mai 1871 marquent les �poques de violence
o�, dans les rues, sur les boulevards, sur les places publiques,
les populations insurg�es ont �t� odieusement massacr�es.
Fourmies, Narbonne, Draveil-Vigneux, Villeneuve-St-Georges, Raon-l��tape
nous rappellent les victoires d�shonorantes que la bourgeoisie a
remport�es sur la classe ouvri�re revendiquant ses droits.
Aujourd�hui enfin, nous assistons � une r�pression sans
pr�c�dent. Les prisons sont pleines de militants syndicalistes,
socialistes, libertaires, communistes, qui n�ont commis d�autre crime que
celui de tenir la t�te haute alors que la multitude rampe et courbe
l��chine. C�est ce r�gime de pouvoir absolu, sans pudeur
ni scrupules, que j�appelle la Dictature de la bourgeoisie.
Or, l�exp�rience a dur� depuis plus d�un si�cle.
L�heure est venue pour nous d�examiner, � la lueur des faits, la
valeur et les r�sultats de cette exp�rience, sans autre souci
que celui de l�exactitude, sans autre passion que celle de la v�rit�.
Mais je veux tout d�abord �carter une objection que j�ai entendu
fr�quemment formuler. La voici.
Des adversaires nous disent : � Vous portez sur la R�volution
fran�aise, sur la R�publique, sur le r�gime d�mocratique,
un jugement pr�matur� que pourraient infirmer les �v�nements
; vous �tes bien press� ; permettez aux institutions que la
France d�mocratique et lib�rale s�est donn�es de se
d�velopper pleinement ; permettez � l�arbre plant�
en 1789 de porter ses fruits �.
Et nos adversaires ajoutent : � Le progr�s s�avance lentement
; les progr�s trop brusques, trop rapides sont presque toujours
plus apparents que r�els ; ce sont des progr�s sans lendemain
; attendez ; le pr�sent est triste et difficile, mais l�avenir de
la France r�publicaine est plein de promesses ; patientez ! �.
Telle est l�objection qui nous est faite, tendant � insinuer
que nous portons avec trop de pr�cipitation un jugement pr�matur�
sur le r�gime social actuel. Notez en passant, camarades, que les
m�mes personnes qui tiennent ce langage, qui nous invitent �
attendre, qui craignent que nous ne nous laissions aller � un jugement
pr�cipit�, sont celles qui condamnent sans appel la jeune
R�publique sovi�tique qui, elle, n�a encore que trois ann�es
d�existence, et qui, d�s le premier jour, dans un pays immense,
peupl� de 150 millions d�habitants, s�est trouv�e aux prises
avec les difficult�s les plus extraordinaires et est oblig�e
de se d�fendre, au prix de mille sacrifices et de privations indicibles,
contre la coalition monstrueuse, faite de haines et de convoitises. Ils
jugent sans appel, eux, ce r�gime qui ne vit que depuis trois ans
et trouvent que nous nous laissons aller � un jugement trop h�tif
lorsque nous jugeons, nous, un r�gime qui a cent trente ann�es
d�existence. Car, il y a cent trente ans, ne l�oubliez pas, que la Bastille
a �t� prise et que chaque ann�e on nous invite �
en c�l�brer le glorieux anniversaire. Et il y a cinquante
ans que, sans solution de continuit�, le r�gime r�publicain
et d�mocratique fonctionne dans ce pays. La preuve, c�est que, il
y a quelques jours, on nous conviait � comm�morer avec pi�t�
et enthousiasme le cinquantenaire de cette R�publique.
Nous disons que l�exp�rience a �t� assez longue,
qu�elle a suffisamment dur�. Le cr�dit que notre raison et
notre esprit pouvaient accorder � ce r�gime avant de le juger
est largement expir� et nous avons le droit de nous prononcer nettement
sur lui.
La R�volution fran�aise, il faut le reconna�tre,
a �t� un bouleversement profond. Elle a modifi� les
situations acquises. Elle a jet� dans le monde une foule d�id�es.
Elle a transform� dans une large mesure les bases de la soci�t�
f�odale.
Face aux r�sultats piteux - je me r�serve de les qualifier
plus s�v�rement par la suite - dont nous avons sous le regard
le d�cevant spectacle, nous sommes tout naturellement amen�s
� nous demander si la pens�e de ceux qui, encyclop�distes,
philosophes, juristes, hommes publics, furent les pr�curseurs de
la R�volution fran�aise, si cette pens�e fut r�ellement
loyale et sinc�re. Nous sommes amen�s � nous demander
si leur action de libert�, d��galit�, de fraternit�,
action aujourd�hui d�form�e, m�connue, violent�e
par le r�gime de r�pression et de tyrannie qui p�se
sur nous, si cette action fut une action virile et r�solue ou si
elle ne fut pas simplement une attitude th��trale de duplicit�
et de cabotinage.
En raison de la ressemblance qui existe entre la R�publique de
1920 et la royaut� de 1789, nous �prouvons quelque inqui�tude
et nous nous demandons si ceux qui, en janvier 1793, ont d�capit�
la monarchie en la personne de Louis XVI ont accompli ce geste uniquement
pour remplacer par un Poincar� ou un Millerand (je ne parle pas
du fantoche Deschanel), non pas au Louvre ou � Versailles, mais
� l�Elys�e, le monarque que la France vomissait avec indignation.
Ne nous h�tons pas de juger trop s�v�rement l�attitude
de ceux qui ont �t� les pr�curseurs de la R�volution
fran�aise. L�action de ces hommes �nergiques qui accomplirent
cet immense mouvement qui va de 1789 � 1795, tenons-la pour loyale
et sinc�re, pour virile et r�solue. S�il y a quelque similitude
entre la R�publique d�aujourd�hui et la monarchie croulante de 1789,
sachons que cette ressemblance est un d�fi port�, un outrage
jet� aux hommes qui firent la R�volution.
Mais alors, comment expliquer, me dira-t-on, ce contraste singulier
entre les faits que nous avons le regret de constater et la pens�e,
la volont�, l�action de ces hommes ?
C�est que ceux qui ont pr�par� et plus tard accompli la
R�volution fran�aise sont tomb�s dans deux erreurs.
Je parle des deux erreurs les plus importantes - ils en ont commis bien
d�autres - de celles qu�on peut qualifier de fondamentales, de ces erreurs
qui vicient, t�t ou tard mais fatalement, tout un r�gime.
La premi�re, c�est d�avoir ignor�, m�connu ou sous-estim�
l�importance capitale du probl�me �conomique. Ils n�ont pas,
ces animateurs de la R�volution fran�aise, attribu�
au probl�me �conomique la place pr�pond�rante
qu�il occupe dans les relations humaines et dans la constitution des Soci�t�s.
Ont-ils cru � l�attrait irr�sistible des id�es ? Se
sont-ils imagin�, ces id�ologues, ces sp�culatifs,
ces m�taphysiciens, qu�il suffirait d�affirmer la libert�,
l��galit� et la fraternit� pour que, ipso facto, c�est-�-dire
tout de suite, imm�diatement et n�cessairement, les hommes
� qui on tenait un tel langage devinssent libres, �gaux et
fraternels ? C�est possible.
Satur�s d�esprit religieux - je ne dis pas catholique, - imbus
de th�ories sp�culatives, aimant la dissertation bas�e
sur les id�es plus que sur les faits, ces hommes ont-ils cru que
l�id�e d�termine le fait et non que le fait d�termine
l�id�e ? C�est encore possible.
Enfin, ont-ils na�vement pens� que r�soudre le probl�me
politique et moral c��tait en m�me temps r�soudre le
probl�me �conomique ? Il se peut.
Nous ne pouvons sur ces diff�rents points qu�enregistrer des
suppositions.
Toujours est-il qu�ils n�glig�rent toutes les questions
que soul�vent les relations du capital et du travail, la cr�ation
et l�accaparement des richesses, le transport et la r�partition
des produits, en un mot le probl�me �conomique. Voil�
leur premi�re erreur.
Non moins grave est la seconde. Ils ont attribu� � la
Royaut�, au Gouvernement par un seul, � la forme constitutionnelle
qui porte l��tiquette de Monarchie, les fautes imputables en r�alit�
� tous les r�gimes bas�s sur l�autorit�, �
tous les �tats, � tous les gouvernements quelles que soient
leurs origines, leur forme, leurs modalit�s, leur d�nomination.
Ils n�ont pas compris que, l��tat, qu�il soit d�mocratique
ou aristocratique, r�publicain ou monarchique, c�est l�installation
au pouvoir d�une poign�e d�individus constitu�s en caste,
selon les temps et selon les lieux, guerriers, nobles ou ploutocrates,
qui, apr�s s��tre empar�s du gouvernement, le font
servir aux int�r�ts et privil�ges de leur classe ou
de leur caste et se passionnent � la prosp�rit� de
leurs propres affaires au d�triment de la population asservie par
eux.
Tel est l��tat, qu�il soit monarchique ou r�publicain,
qu�il s�inspire de la pens�e th�ocratique, aristocratique
ou bourgeoise. L��tat c�est cela, c�est son r�le, c�est sa
raison d��tre, c�est sa fonction. Il ne peut pas agir autrement.
Rappelez-vous la th�se que j�ai soumise � votre appr�ciation
et livr�e � vos r�flexions, mardi dernier, th�se
qui consiste � interpr�ter l�histoire de la mani�re
suivante. Tout mouvement partant du principe d�autorit�, tout courant
d�opinion, toute action historique bas�e sur le principe d�autorit�
retourne au principe d�autorit� d�o� ce mouvement est sorti
apr�s avoir travers� trois phases, : celle du ridicule ou
du d�dain, celle de l�examen ou de la pers�cution, celle
du triomphe ou de l�escamotage.
Il �tait fatal que, ne pr�voyant pas ce retour �
la forme tyrannique, au principe d�autorit�, la R�volution,
affirm�e au d�but comme un mouvement irr�sistible
de lib�ration et d�ind�pendance, rev�nt � son
point de d�part, � la tyrannie et � la dictature.
Telles sont les deux erreurs qui ont engendr� la faillite de
la r�demption bourgeoise. Et ces deux erreurs se sont en quelque
sorte conjugu�es et ont engendr� la situation pr�sente.
Entrons dans le d�tail de cette faillite sur laquelle je me reprocherais
d�insister, tant elle est �vidente, si je n�avais la ferme intention
de donner � ces conf�rences un caract�re �ducatif
et d�en faire un enseignement. Entrons dans le d�tail et cette faillite
de la r�demption bourgeoise va appara�tre imm�diatement
certaine, manifeste, indiscutable.
Les grands mouvements historiques ont tous, camarades, une devise qui
les r�sume et qui frappe en m�me temps le c�ur et l�imagination
des foules. � Libert�, �galit�, Fraternit�
�, telle fut la devise de la R�volution fran�aise.
Ces mots merveilleux ont �t�, depuis, tellement galvaud�s,
ils couvrent aujourd�hui tant de hontes, tant de vilenies, tant de crimes,
tant de forfaits, tant de bassesses, que nous avons peine � nous
imaginer la magique vertu de cette trilogie. Nous avons peine �
croire jusqu�� quel point ces trois mots fulgurants se grav�rent
dans la pens�e en m�me temps que dans le c�ur des hommes de
cette �poque, et exerc�rent sur eux un prestige et une fascination
incomparables. Cependant cela est vrai.
� Libert� ? � La D�claration des Droits de
l�Homme et du Citoyen, cette charte qui devait r�unir, grouper toutes
les consciences et tous les cerveaux de l��poque, d�butait
par cette affirmation magnifique : � Tous les hommes naissent libres
! �.
� �galit� ? � Cette m�me D�claration
continuait par cette affirmation qui, �tant donn�e l��poque,
�tait superbement r�volutionnaire : � Tous les hommes
naissent �gaux ! �.
� Fraternit� ? �. Et enfin, la D�claration
des Droits de l�Homme et du Citoyen affirmait : � Tous les hommes
sont fr�res ! �.
O puissance du verbe ! Dois-je m�en r�jouir ou m�en attrister
? O magie des mots ! C�est cette trilogie qui, s��levant au-dessus
des monarques, des nobles, des clerg�s de toutes les castes qui
repr�sentaient le pass�, c�est cette trilogie qui fit trembler
les rois, les seigneurs et les pr�tres et jeta dans le c�ur des hommes
une exaltation sans pr�c�dent.
Qu�en avons-nous fait de ces trois mots incomparables ? Est-ce qu�ils
trouvent leur application dans la d�mocratie de nos jours ? Nous
allons le voir.
Analysons d�abord la Libert�.
Libert�, voil� un des plus beaux mots de la langue fran�aise.
C�est au nom de la libert� que les hommes se sont lev�s,
qu�ils ont de temps en temps tent� de briser leurs cha�nes
pour conqu�rir la libert� de l�estomac, la libert�
de l�esprit, la libert� du c�ur. Ce mot magique a soulev�
les foules et les a port�es, fr�missantes, sur la route du
progr�s. C�est par centaines, c�est par milliers que des h�ros
ont succomb� pour la libert�, laissant dans le sillon de
l�histoire la trace de leur sang, f�cond et r�g�n�rateur.
Oui : � Libert� � est certainement un des mots les plus
beaux, les plus magnifiques de notre langue. Il exprime le bien supr�me,
sans lequel les autres ne sont rien. Soyez heureux mat�riellement,
ne manquez de rien, mais soyez enferm�s, isol�s, captifs
et dans l�impossibilit� de communiquer avec vos fr�res en
humanit�, manquez de ce bien pr�cieux qu�est la libert�,
et vous aurez beau avoir tout le reste, vous manquerez de tout.
De quelles libert�s jouissons-nous ?
Ou, plus exactement, quelles sont les libert�s que nous avons
conquises ? Car vous pensez bien que ces libert�s si infimes que
nous poss�dons aujourd�hui, on ne nous les a pas donn�es.
Nous les avons arrach�es � l�adversaire, conquises de haute
lutte. Quelles sont ces libert�s conquises ?
En principe, nous les poss�dons toutes. Mais en r�alit�,
nous n�en exer�ons aucune. Nous avons th�oriquement le droit
de penser, d��crire, de parler, de circuler, d�aller et de venir,
de nous r�unir, de manger � notre guise, de nous loger et
de nous v�tir � notre convenance... Oui, en droit, nous poss�dons
toutes ces libert�s ; mais en fait nous n�en poss�dons aucune.
Un exemple. Prenons, si vous voulez, la libert� de penser, Elle
semble incontestable. Mais nous ne poss�dons m�me pas cette
libert�-l�. J�entends un bourgeois protester et me dire :
� Vous �tes fou en pr�tendant qu�on n�a pas la libert�
de penser ; qui vous emp�che de penser comme bon vous semble ? Personne
n�apporte d�entrave � la libert� de penser de qui que ce
soit. Vous �tes injuste, vous �tes un homme de parti pris.
Vous commencez par d�clarer que nous ne jouissons pas de cette libert�
primordiale qui s�appelle la libert� de penser ? Allons donc ! �.
Je r�ponds : � Ne jouons pas sur les mots. Quand je parle
de la libert� de penser, qu�implique cette libert� ?
Elle implique trois choses. Premi�rement, la pens�e, car
pour que la pens�e soit libre, encore faut-il qu�elle existe. Deuxi�mement,
la pens�e libre. Troisi�mement, l�expression libre de cette
pens�e libre. En dehors de ces trois �l�ments constitutifs
de la libert� de penser, il n�y a pas de libert� de penser.
Examinons-les. La pens�e, d�abord. Est-ce que tout le monde pense
? Est-ce que tout le monde a la possibilit� de penser ? Mais l�action
de penser n�cessite une sorte de m�canisme avec lequel il
faut se familiariser. Le fait de penser exige des connaissances qui permettent
� la pens�e de se former et de se d�velopper. La pens�e
est une fleur d�licate, un arbuste fragile, qu�il faut cultiver
avec soin, qui ne se d�veloppe que lentement et peu � peu.
L�enfant qui na�t ne pense pas. Ce n�est que plus tard, par les enseignements,
les observations, les sensations venues de l�ext�rieur que la pens�e,
petit � petit, se forme. Ah ! que j�en connais des hommes et des
femmes qui ne pensent � rien, quoique parvenus � l��ge
de raison ! S�il n�y en a pas ici parce que vous �tes studieux, vous
en connaissez bien, vous aussi, qui traversent la vie sans voir, sans entendre,
comme s�ils �taient par la nature frapp�s de c�cit�
; comme s�il leur �tait impossible d�ouvrir l�oreille aux bruits
de l�ext�rieur, pauvres d�esprit ne comprenant rien, ferm�s
� tout, parce que toute pens�e est inexistante chez eux.
Il faut donc, pour qu�il y ait libert� de pens�e, qu�il
y ait d�abord pens�e.
En second lieu, il faut qu�il y ait pens�e libre. Mais une pens�e
n�est libre qu�� une condition : c�est qu�au lieu d�entendre un
seul son de cloche, on entende tous les sons de cloche, on connaisse la
pens�e voisine, la pens�e contradictoire, le pour et le contre,
afin de comparer et de comprendre. Alors, et alors seulement la pens�e
se d�gage avec ind�pendance et libert�.
Enfin la libert� de penser implique cette troisi�me condition
: la facult� d�exprimer librement, par la parole ou par l��crit,
sa pens�e libre. De quoi me sert de penser, si je ne puis pas exprimer
ma pens�e ? Cette pens�e alors, au lieu d��tre un bien,
devient pour ainsi dire un mal, puisque, au lieu d�avoir la joie de l�exprimer,
j�ai la douleur de l��touffer en moi.
Croyez-vous maintenant que nous soyons libres de penser ? Avais-je raison
lorsque, tout � l�heure, je disais que nous ne poss�dons
m�me pas cette libert� ? En r�alit�, personne
ne poss�de et n�exerce ce droit de penser librement, les uns parce
qu�ils ne pensent pas, les autres parce qu�ils ne pensent pas librement,
les troisi�mes enfin parce que, s�ils pensent et pensent librement,
ils ne peuvent pas exprimer librement leur pens�e.
Il n�y a que ceux dont la pens�e est esclave et se courbe docilement
devant l�aristocratie du moment, religieuse ou civile, il n�y a que ceux-l�
qui ont le droit de penser et d�exprimer leur pens�e. Mais les autres,
ceux qui pensent librement, d�une fa�on ind�pendante, s�ils
veulent dire ce qu�ils croient �tre la v�rit�, ceux-l�
sont pers�cut�s et calomni�s pour que la foule ne
pr�te pas l�oreille aux v�rit�s qu�ils proclament.
Autre exemple : la libert� du travail ? J�entends encore un bon
bourgeois me dire : � Cela ne fait pas l�ombre d�un doute. Bien s�r
qu�elle existe, cette libert�. Il y a m�me des lois qui l�assurent
et la prot�gent, et quiconque veut l�entraver est consid�r�
comme dangereux ou criminel, poursuivi et condamn�. Vous voyez bien
que la libert� du travail existe. �
Je r�ponds : � La libert� du travail pr�suppose
la facult� de travailler ou de ne pas travailler. Si le travail
est impos�, si je n�ai pas la libert� de travailler ou de
ne rien faire, c�est que je suis oblig� de travailler. L�obligation
n�est pas la libert�, �a en est tout le contraire. La libert�
de travailler, seuls les bourgeois la poss�dent. Ils ont la libert�
de travailler ou de ne rien faire ou de faire travailler les autres. Et
c�est en g�n�ral le seul mode d�activit� auquel ils
ont recours. Ils pr�f�rent pour eux-m�mes la fain�antise.
Le travailleur, lui, n�est pas libre de travailler, mais oblig�
de travailler puisqu�il est pris dans cette alternative : travailler ou
mourir de faim. �
Je fais une supposition. H�las, ce n�est qu�une hypoth�se.
Je suppose que des travailleurs se soient empar�s d�un capitaliste
puissant, riche. Je ne d�signe personne. Chacun de vous pourra,
dans sa pens�e, supposer X, Y ou Z. Disons simplement qu�il s�agit
d�un millionnaire, d�un capitaliste puissamment riche.
Bons gar�ons, pas m�chants, les travailleurs qui se sont
empar�s de cet homme, ne lui veulent aucun mal, n�attentent pas
� sa vie. Ils se bornent tout simplement � l�enfermer, �
le garder de fa�on qu�il ne puisse pas s��vader. Ils en font
en quelque sorte leur otage. Vingt-quatre, trente-six, quarante-huit heures
s��coulent. Le millionnaire captif commence � trouver le
temps long. Il frappe, il appelle, on vient.
�� Que d�sirez-vous ?
�� J�ai faim, j�ai soif, je voudrais manger et boire.
�� Tr�s bien, vous allez boire, vous allez manger, que
d�sirez-vous manger et boire ?
�� Oh ! n�importe quoi ; je ne serai pas difficile, j�ai faim
; vous me donnerez si vous voulez des pommes de terre, des harengs. Si
�a vous fait plaisir, un morceau de pain et du fromage et une demi-bouteille
de vin, je m�en contenterai.
�� Parfait, on va vous servir ; mais vous savez : c�est cent mille
francs.
�� Cent mille francs ! C�est une plaisanterie ! Ce n�est pas possible
!
�� Oh ! vous �tes libre, enti�rement libre ; ce n�est
pas nous qui avons faim et soif, c�est vous : vous �tes libre de
payer ou de ne pas payer le prix que nous vous demandons ; mais si vous
voulez boire et manger, c�est cent mille francs ; c�est � prendre
ou � laisser. Personne ne vous force.
Tout d�abord exasp�r�, notre homme rentre dans sa prison
et ne veut rien savoir. Mais vingt-quatre, trente-six, quarante-huit heures
s��coulent encore. Tout le monde n�est pas comme l�h�ro�que
maire de Cork, et notre homme, qui avait l�habitude de manger �
sa faim copieusement finit par se dire : C�est bien emb�tant de payer
cent mille francs ce qui vaut cent sous, mais apr�s tout c�est encore
plus emb�tant de ne pas manger. Et il finit, tout en protestant,
par accepter les conditions qu�on lui impose.
Eh bien, travailleurs, estimez-vous que cet homme est libre ? Qu�ayant
besoin de boire et de manger, il est enti�rement libre de le faire
ou de ne pas le faire ?
Maintenant retournez le probl�me. Et ceci, ce n�est pas une supposition,
h�las, c�est une douloureuse r�alit�. Celui qui n�a
pas d�argent va � travers le monde et dit : j�ai faim, j�ai soif,
j�ai froid.
Et le patron capitaliste vient et lui dit : Vous avez faim mon ami,
je vais vous donner � manger, mais vous savez, il vous faudra travailler,
dix heures par jour pour douze francs de salaire.
Le travailleur r�pondra : C�est trop bon march�, comme
tout � l�heure le capitaliste � qui on demandait cent mille
francs disait : c�est trop cher. Dix heures de travail et douze francs
de salaire, je ne pourrai pas vivre avec cela !
Et le patron de lui r�pondre : Oh ! vous �tes libre, enti�rement
libre, tout ce qu�il y a de plus libre ; gr�ce � la R�volution
fran�aise, vous n��tes plus, comme votre grand-p�re,
l�esclave oblig� de travailler parce qu�il appartenait �
son ma�tre... Vous �tes libre, tout ce qu�il y a de plus libre.
Mais moi aussi, je suis libre de vous occuper ou non et si vous ne voulez
pas travailler dix heures pour douze francs par jour, c�est � prendre
ou � laisser.
Telle est, camarades, votre libert�. Je vais peut-�tre
soulever quelque �tonnement en disant : le travail ne sera libre
que lorsqu�il sera obligatoire pour tous.
Alors il n�y aura plus de parasites. Les parasites peuvent se dispenser
de travailler parce que les autres, ceux qui ne sont pas des parasites,
sont dans la n�cessit� de travailler et de produire pour
ceux qui ne produisent pas. Le jour au contraire o� il n�y aura
plus de parasites, tout naturellement le travail deviendra obligatoire,
tout au moins moralement obligatoire, et ce sera justice. Il n�y a dans
la vie que deux gestes indispensables. On peut se passer de gouvernement,
de police, de magistrature, de parlement, d�arm�e, mais on ne peut
se passer de travailler ni de consommer. Produire et consommer sont les
deux gestes indispensables de la vie. Les bourgeois ne connaissent que
l�un d�eux : consommer ; ils ne connaissent pas l�autre : produire. On
ne peut consommer que ce qui a �t� au pr�alable produit.
Or, si pour vivre il faut consommer, ceux qui veulent vivre ont le devoir
de produire. Ce n�est pas une obligation impos�e par X, Y ou Z,
mais par la vie m�me. � Si tu ne produis pas, tu ne mangeras
pas ! � Le travail ne sera lib�r� que lorsque tout
le monde sera oblig� de mettre la main � la p�te.
Un dernier exemple. On s�imagine que nous avons tous la libert�
de manger � notre faim et ce qui nous pla�t. Oui, travailleur,
tu as le droit de manger tous les jours un perdreau truff� arros�
de champagne. Je te mets au d�fi de trouver dans le code un article
qui t�interdise de manger tous les jours ce perdreau truff� arros�
de champagne. Ton droit est absolu, mais il est platonique. As-tu le moyen
de te procurer champagne et perdreau ? Non. Or le droit n�est rien sans
la possibilit� d�en user. Le riche, le capitaliste, le banquier
peuvent, si cela leur fait plaisir, absorber les mets les plus d�licats
et les arroser des crus les plus exquis. Ils en ont non seulement le droit,
mais la facult�, les moyens. Toi, au contraire, prol�taire,
tu n�as que le droit platonique. Tu n�as donc pas m�me le droit de
manger � ta guise.
Les exemples que je viens de citer sont des plus criants et je ne veux
pas pousser plus loin cette d�monstration. Je me borne simplement
� dire que hommes, femmes, enfants, vieillards, tout le monde porte
des cha�nes et que les bagnes et les prisons ne sont que l�image
de la captivit� dans ce qu�elle a de plus douloureux. Attentats
� la libert� commis sur l�enfant � l��cole,
sur le jeune homme � la caserne, sur l�adulte � l�usine,
sur le vieillard dans les hospices, sur les malades dans les h�pitaux,
attentats � la libert� partout et sur tous ! Nous sommes
cens�s avoir toutes les libert�s : en r�alit�
nous n�en avons aucune.
Un notable bourgeois, qui joue au d�mocrate. me dit :
� Eh bien ! soit, en ce qui concerne la libert� je vous
donne raison et reconnais avec vous que depuis 1789 nous n�avons gu�re
progress� dans ce domaine ; mais rendez justice aux progr�s
accomplis dans le domaine de l��galit�. Il n�y a plus aujourd�hui
ni castes, ni classes. Les in�galit�s ont disparu. Nous vivons
au sein d�une d�mocratie v�ritable et, comme dit l�autre,
la d�mocratie coule � pleins bords. Par le travail et l��conomie,
tout le monde peut devenir riche, de m�me que par le savoir et le
talent tout le monde peut atteindre aux dignit�s et au pouvoir,
m�me � la premi�re magistrature de l��tat qui
peut �tre exerc�e par un paysan adroit, comme, dans le domaine
�conomique, la fabrique la plus consid�rable peut �tre
dirig�e par un ouvrier intelligent. Vous voyez bien que l��galit�
existe... �
Il y a longtemps que je connais cette chanson dont les couplets valent
le refrain comme le refrain vaut les couplets. Mais il ne s�agit pas de
chanter, il faut vivre. Or, tout ce qui existe : sol, sous-sol, instruments
de travail, les maisons que nous habitons, les v�tements que nous
portons, les biblioth�ques dans lesquelles sont accumul�es
toutes les connaissances humaines, les mus�es dans lesquels sont
entass�s tous les tr�sors artistiques de l�humanit�,
en un mot tout cet entassement de richesses et cette accumulation de tr�sors
qui caract�risent notre soci�t� contemporaine, tout
cela ce n�est pas l��uvre de quelques-uns, d�une minorit� ni d�une
majorit�, c�est l��uvre de tous. Il a fallu le travail opini�tre,
le labeur pers�v�rant de toutes les g�n�rations
qui nous ont pr�c�d�s dans l�histoire pour arriver
� un r�sultat aussi merveilleux dans le domaine de la science,
de l�art, de l�industrie, de l�agriculture, etc. Ce n�est pas seulement
aux patientes recherches de quelques savants ou de quelques inventeurs
que nous devons l�automobilisme, l�aviation, les chemins de fer, la navigation,lemachinisme
et les autres progr�s de la science, c�est aux recherches obstin�es
de tous les hommes qu�est d� tout cela. Par cons�quent cela
devrait constituer le patrimoine de tous, l�h�ritage commun. Il
n�en est rien. Quelques hommes, group�s en classe poss�dante
et dirigeante, se sont taill�s la part du lion dans ce patrimoine.
Ils ont tout pris, ne laissant aux autres, que ce qu�ils ne pouvaient pas
utiliser eux-m�mes. Vous voyez bien qu�il n�y a pas d��galit�.
Vous pr�tendez que les castes ont disparu ? Mais les classes
ont persist�. Il y a aujourd�hui comme autrefois ceux qui sont riches
et ceux qui sont pauvres, ceux qui travaillent et ne poss�dent rien,
et ceux qui ne travaillent pas et poss�dent tout.
Vous dites : � Tout de m�me ce n�est pas comme autrefois
; il y avait d�une part les nobles et d�autre part les roturiers ; aujourd�hui
les riches, les millionnaires ne pourraient pas se permettre les violences
que se permettaient les seigneurs d�autrefois envers les manants. �
Oui, c�est possible. Mais je n�en suis pas encore tr�s s�r.
Les millionnaires d�aujourd�hui y mettent peut-�tre plus de formes.
Mais ce n�est pas qu�ils n�aient la tentation d�imiter les seigneurs d�autrefois
; seulement le prol�taire d�aujourd�hui ne tol�rerait pas
de telles fa�ons !
� Et puis, ajoute le bourgeois, il n�y a plus aujourd�hui, entre
les uns et les autres, les barri�res infranchissables qui s�paraient
ceux-ci de ceux-l�. �
Je ne vous le fais pas dire : barri�res infranchissables ! Mais,
s�il n�y avait plus de barri�res, vous n�auriez pas besoin d�ajouter
qu�elles ne sont plus infranchissables. Dire qu�il n�y a plus de barri�res
infranchissables, c�est reconna�tre qu�il y a tout de m�me
encore des barri�res.
Aujourd�hui on appelle cela la barricade.
Vous dites que tel qui �tait pauvre a pu devenir riche ? Mais
si la situation de X, Y ou Z s�est modifi�e, il n�y a eu qu�un changement
de personne ; celui qui �tait � droite est pass� �
gauche, celui qui �tait � gauche est pass� �
droite, mais en r�alit� la barricade reste quand m�me.
Elle reste debout, comme le veau d�or.
Les titres nobiliaires ont �t� abolis ? Peut-�tre.
Mais que faites-vous des titres de rente ? La f�odalit� de
la finance existe toujours. Jadis la richesse appartenait � quelques
familles nobles. Aujourd�hui elle appartient � environ dix mille
individus, industriels, commer�ants, banquiers. On rencontre ces
gens, dans toutes les grosses affaires, dans toutes les vastes entreprises,
dans toutes les sp�culations. Ils constituent la vaste association
de malfaiteurs qui fait peser sur nous sa tyrannie ; ils s�entendent comme
larrons en foire. Quand ils font semblant de se quereller, leurs querelles
sont plus apparentes que r�elles. Elles ne sont que de surface.
Quand ils ont l�air de se faire la guerre ils se r�concilient sur
notre dos et leurs querelles s�apaisent, aussit�t que nous leur inspirons
quelques craintes.
Plus de castes ? - Si vous voulez, mais il y a deux classes antagoniques,
deux classes dont les int�r�ts sont irr�ductiblement
oppos�s. Tout ce qui fortifie l�une affaiblit l�autre. Quand l�une
s�enrichit, l�autre s�appauvrit. Quand l�une avance, l�autre recule. C�est
math�matique et c�est fatal. Pourquoi ? Parce que la richesse et
le pouvoir des uns sont faits de la pauvret� et de l�asservissement
des autres.
Je veux insister sur ce point fort important parce que je veux le rattacher
non seulement � la banqueroute de l��galit�, mais
aussi � la faillite de la fraternit�. Et laissez-moi, pour
cela, recourir � un de ces moyens oratoires qui me sont familiers
: une image.
Voici deux berceaux. Deux enfants viennent de na�tre ; ils sont
venus au monde dans les m�mes conditions ; la nature n�a pas fait,
d�avance l�un riche et l�autre pauvre. Et cependant, l�un est dans un berceau
de paille et de mis�re, l�autre est dans un berceau de dentelle
et de soie. Ce dernier trouve cent mille francs de rente dans son berceau.
Il a la bonne fortune d�appartenir � une famille millionnaire. Et
l�autre, que trouve-t-il dans ce berceau ? Rien, me direz-vous ? Erreur.
Tout le monde trouve quelque chose dans son berceau : les uns des rentes,
les autres des dettes. Si l�on trouve cent mille francs de rente dans son
berceau, c�est parce que dix, vingt, trente, cinquante autres enfants trouvent
cent mille francs de dettes dans le leur. Et cela se comprend. Poss�der
cent mille francs de rente, qu�est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire
pouvoir d�penser chaque ann�e, en objets de toute nature,
jusqu�� concurrence de cent mille francs, sans �tre oblig�
de produire soi-m�me la valeur d�un centime. Or, il est �vident
que consommer ce qu�on ne produit pas soi-m�me, c�est consommer ce
qui a �t� produit par les autres, et ce sont ces dix, vingt,
trente, cinquante enfants pauvres qui auront � produire, leur vie
durant, de quoi permettre � l�enfant riche de d�penser chaque
ann�e, sans rien faire, ses cent mille francs de rente.
Je crois qu�il est difficile d�expliquer d�une fa�on plus claire
et plus simple cette v�rit� fondamentale, � savoir
que la richesse des uns est faite de la pauvret� des autres comme
l�oisivet� dor�e des uns est entretenue par le travail excessif
des autres.
Et vous voulez que dans un pareil monde il y ait �galit�
et fraternit� ?
Fraternit� ? Quelle cruelle ironie ! Les uns ont h�rit�
de tout, les autres ont �t� d�poss�d�s
de tout. Les uns voient s�ouvrir devant eux une carri�re magnifique
et facile, et l�horizon des autres est d�j� sombre quand
ils sont petits. Aux uns tous les sourires, toutes les joies ; aux autres
toutes les amertumes de la vie. Belle fraternit�, vraiment ! Au
lieu de partager les joies et les peines, les craintes et les esp�rances,
les douleurs et les satisfactions, les d�faites et les victoires,
l�abondance et la disette, le contraste de la richesse et de la pauvret�
rend la mis�re plus douloureuse encore !
Avez-vous remarqu� le dimanche, les mal v�tus ? Ils semblent
encore plus loqueteux que les jours de semaine. Ils paraissent encore plus
d�guenill�s que les autres jours. Pourquoi ? Parce que les
bien v�tus sont, ce jour-l�, encore mieux habill�s.
De telle sorte que la mis�re se trouve en quelque sorte accrue par
le contraste existant entre la d�tresse des uns et l�opulence des
autres. A la campagne, les enfants marchent pieds nus. On n�y fait pas
attention. Et en ville, quand vous voyez un pauvre enfant n�ayant pas de
chaussures � ses pieds, en plein hiver, ne sentez-vous pas qu�il
y a l� quelque chose de plus poignant encore que si c��tait
� la campagne ?
Et l�affam� � la porte d�un restaurant ? Que l�on y mange
bien ou mal, pour lui �a n�a pas d�importance, cela f�t-il
mauvais, c�est encore meilleur que rien ! Avez-vous vu la figure d�un affam�,
plus contract�e par la d�tresse, quand il se trouve en face
d�un restaurant ? Pourquoi ? Parce qu�il y a contraste entre le besoin
non satisfait du ventre creux et l�app�tit largement satisfait des
autres.
Mirabeau, un des plus grands orateurs de la R�volution fran�aise,
le plus grand peut-on dire, disait : � Je ne connais que trois moyens
de vivre, pour celui qui ne poss�de pas de fortune : mendier, voler
ou travailler. �
La parole de Mirabeau est aujourd�hui aussi exacte que lorsque, il y
a cent trente ans, ce grand orateur l�a prononc�e. Je ne connais
pas, pour l�homme qui n�a pas de fortune d�autre moyen de vivre que de
mendier, voler ou travailler.
Mendier, lorsqu�on a des bras vigoureux et que l�on peut gagner sa vie
en travaillant, c�est une humiliation contre laquelle notre dignit�
se cabre et s�insurge. Et puis, mendier, c�est d�fendu ! Les prisons
regorgent de pauvres diables qui ont additionn�, multipli�
les condamnations pour vagabondage et mendicit�, et qui passent
dans les prisons la moiti� de leur vie ! A peine sortis, ils tendent
� nouveau la main. C�est un d�lit. On n�a m�me pas
le droit de mendier et d��tre sans le sou !
Voler ! Ma foi, c�est chose dangereuse, je ne parle pas des vautours
d�ployant leurs larges ailes sur les hauts sommets de la finance,
de la mercante, de l�industrie ou du commerce et qui, de ces hauteurs foncent
impun�ment sur les passereaux qui s�aventurent dans leurs parages
! Non, je ne parle pas de ces grands rapaces. Je parle du petit oiseau
qui grappille, du petit voleur qui prend un morceau de pain ici, une bricole
l�, qui vit comme il peut, qui se d�fend selon les circonstances.
Celui-l� commet un crime, ou un d�lit, il est ch�ti�
! Et puis, le vol, ce n�est pas un moyen d�existence. Je me garderai bien
de le conseiller � qui que ce soit, parce que �a ne nourrit
m�me pas son homme ?
Reste donc le troisi�me moyen : travailler. Travailler ! Ah l
si l�on pouvait toujours travailler ! S�il suffisait de vouloir travailler
pour pouvoir le faire ! Je ne dis pas que le probl�me social serait
r�solu, mais ce serait toujours un point acquis et un point d�importance.
Or, promenez-vous actuellement dans les rues de Paris, allez � la
porte de la Bourse du travail, allez dans les permanences de syndicats,
allez dans les bureaux de placement, dans toutes les officines o�
l�on s�occupe de trouver du travail et d�en donner � ceux qui en
cherchent, et vous verrez l�interminable queue de ch�meurs. Et la
crise de ch�mage n�est encore qu�� ses d�buts. Vous
verrez dans deux ou trois mois.
Travailler n�est pas au pouvoir de tout le monde. Il faut avoir l�instrument
de travail, le sol ou le sous-sol, l�usine, le chantier ou l�atelier. Aussi
longtemps que le travailleur n�aura pas les instruments de travail, pour
le paysan : le sol ; pour le mineur : la mine ; pour le m�tallurgiste
: l�usine ; pour l�ouvrier du b�timent : la construction, etc., le
droit au travail sera encore probl�matique.
Et, maintenant, il ne me reste plus qu�� r�capituler et
� conclure.
J�ai tout d�abord �tabli que la bourgeoisie, depuis pr�s
d�un si�cle, fait peser sur la Nation une Dictature de fer.
J�ai d�montr� que les trois grands principes proclam�s
par la R�volution fran�aise : Libert�, �galit�,
Fraternit�, ont �t� et sont odieusement viol�s.
J�ai prouv� l�existence d�une f�odalit� capitaliste
plus oppressive peut-�tre que l�ancienne f�odalit�.
J�ai soulign� le contraste scandaleux entre l�opulence des uns
et la d�tresse des autres.
J�ai signal� la formation d�une immense association de malfaiteurs
bas�e sur le vol, le mensonge et la violence.
C�est cet ensemble de constatations et de faits qui affirme la faillite
de la R�demption bourgeoise, apr�s celle de la R�demption
chr�tienne.
Pour conclure, je voudrais jeter un coup d��il sur l�heure pr�sente.
Les pr�cheurs de guerre - ces amis de la fraternit� ! -
ont dit et disent encore : � la guerre a tout chang�, les
dissensions entre patrons et ouvriers, entre riches et pauvres se sont
apais�es dans la fraternit� des tranch�es. Il s�est
�tabli entre ces hommes confondus dans les m�mes dangers des
relations affectueuses, une sorte d�union, de pacte d�sormais indissoluble
�.
D�abord, ce langage n�est pas conforme � la v�rit�.
Il n�y a pas eu entre patrons et ouvriers, entre riches et pauvres, ni
� l�avant ni � l�arri�re, ni sur le front ni �
l�int�rieur du pays, cette fraternit� dont on nous parle.
Ceux qui en sont revenus nous ont formellement d�clar� qu�il
y avait toujours eu, comme par le pass�, ces barri�res, ces
cloisons �tanches entre les officiers et les simples soldats ; sans
compter que si, au d�but, presque tous les hommes valides furent
touch�s par la mobilisation, on sait que plus tard, quelques semaines
apr�s, les riches, les patrons ont tir� parti de leur situation
pour se faire r�former ou se faire rejeter dans un service de l�arri�re
ou se faire embusquer dans un poste quelconque.
Les pauvres bougres, ceux de la campagne surtout, sont rest�s
au danger. Par cons�quent cette pr�tendue confraternit�
d�armes n�existe pas.
Je serais curieux de savoir quelle est la proportion des riches, des
patrons, des privil�gi�s dans le chiffre de 1.700.000 morts
et dans celui de 2 millions de mutil�s et victimes de la guerre.
Et, la guerre finie, nous voyons les nouveaux riches former une cat�gorie
de parvenus plus exigeants, plus insolents, plus agressifs que jamais.
Cette bande de flibustiers, qui ont tir� parti de la guerre pour
ramasser des millions dans le sang, est sans pudeur et sans retenue. Patrons,
ils organisent syst�matiquement le ch�mage pour mieux exploiter
la classe ouvri�re, pour lutter contre les huit heures et les hauts
salaires. Commer�ants, ils organisent la vie ch�re. Ces forbans
sont appuy�s par le parlement, par la presse et par le gouvernement
tomb�s dans la plus basse r�action. Aussi, ceux qui sont
tent�s de parler haut sont arr�t�s, emprisonn�s
et condamn�s au silence. La bourgeoisie se sent menac�e par
la R�volution et, en pr�vision des assauts que les ouvriers
pourraient diriger contre les usines, les centres industriels organisent
des unions civiques et le gouvernement poss�de une arm�e
de plus en plus consid�rable de soldats, de policiers et de gendarmes.
Elle sent que nous marchons vers une R�volution et dresse contre
elle, en �l�ments �troitement soud�s, toutes
les forces que groupe ce que j�appelle la Conf�d�ration g�n�rale
du Vol, du Mensonge et de la Violence.
Il importe d�opposer � cette dictature de la bourgeoisie, �
cette vaste association de malfaiteurs que forment nos adversaires ce que
j�appellerai la Conf�d�ration g�n�rale de la
R�sistance.
Il est urgent d�appeler � nous tous ceux qui sont las et exasp�r�s
d��tre les �ternels spoli�s, d��tre ceux qui
produisent toujours et ne poss�dent jamais, qui vivent dans les
privations tout en cr�ant toutes les richesses.
Faisons appel � tous les �tres de franchise, de loyaut�,
de droiture, de conscience haute et de volont� ferme, d�esprit clair
et de c�ur sensible, indign�s de voir le mensonge couler �
pleins bords et r�gner en souverain dans la presse et au parlement
; enfin, faisons appel � toutes les �nergies, � toutes
les volont�s qui veulent r�sister au patronat arrogant et
au gouvernement dictatorial que nous subissons.
Ils seraient l�gion, si on le voulait, ceux que galvaniserait
une croisade dirig�e dans ce sens contre le vol, le mensonge et
la violence capitalistes, � condition que cette croisade soit passionn�e
et pers�v�rante.
Eh bien, organisons-la et que rien ne nous emp�che de la mener
jusqu�au bout, jusqu�� ses ultimes cons�quences.
Sans doute ceux qui forment la Conf�d�ration du Vol, du
Mensonge et de la Violence ne manqueront pas de crier qu�il y a l�
comme un complot dirig� contre la s�ret� int�rieure
de l��tat, puisque l��tat c�est eux, puisque le vol pratiqu�
par eux est, pour eux, l�honn�tet�, puisque le mensonge est
pour eux, la v�rit�, puisque la violence est, pour eux, la
persuasion.
Il est �vident qu�ils consid�reront qu�il y a l�
mati�re � poursuites et qu�en voulant dresser contre eux
la Conf�d�ration g�n�rale de la R�sistance
nous commettrons un v�ritable attentat contre la s�ret�
int�rieure de l��tat.
Cela, camarades, pour ma part, je l�accepte. Il y a trente-cinq ans
que je conspire dans ces conditions et, ne f�t-ce qu�une fois dans
ma vie, je veux �tre jusqu�au-boutiste : j�entends rester conspirateur
jusqu�au bout.
3. La pourriture parlementaire
L��tat se pose en administrateur de la Chose
publique, en d�fenseur de la Loi, en protecteur de l�Ordre ; il
n�est, en r�alit�, que le Gendarme pr�pos�
� la sauvegarde des Privil�ges Capitalistes.- La �
Souverainet� du Peuple � est une duperie. - Le r�gime
parlementaire est absurde ; Il est impuissant ; Il est corrupteur ; Il
est nuisible aux v�ritables int�r�ts de la classe ouvri�re.
- Les Anarchistes d�noncent la malfaisance du Parlementarisme. -
Leur abstentionnisme agissant. - Sa valeur r�volutionnaire.
CAMARADES,
Je veux, avant tout, rattacher cette troisi�me conf�rence
aux deux pr�c�dentes, afin que vous puissiez, plus facilement
encore, saisir le lien qui les unit.
Je vous ai dit, lors de ma premi�re conf�rence : Ce continent
sur lequel nous vivons a �t�, par deux fois, le th��tre
d�une fausse r�demption : la premi�re fois, il y a un peu
plus de dix-neuf si�cles, par le Christianisme ; la seconde fois,
il y a cent trente ans, par la R�volution fran�aise. J�ai
consacr� ma premi�re conf�rence � la faillite
de la r�demption chr�tienne, et la seconde � la faillite
de la r�demption bourgeoise. Ces deux faillites ont abouti : la
premi�re � la dictature du Christianisme, du commencement
du V�me jusqu�� la fin du XVIII�me si�cle,
la seconde, � la dictature de la classe bourgeoise, de 1789 jusqu��
nos jours.
J�ai pr�cis� ce qu�il faut entendre par ces mots : dictature
de la bourgeoisie. Et je l�ai r�sum� dans une formule aussi
concise et aussi saisissante que possible : domination absolue de la classe
bourgeoise sur la classe ouvri�re, domination�conomique par
le Capital, domination politique par l��tat.
On comprend ais�ment que la classe qui poss�de �
la fois le pouvoir et l�argent puisse faire peser le joug de sa dictature
sur la classe qui ne poss�de ni l�argent ni le pouvoir. Le Capital,
c�est-�-dire l�argent, ne serait toutefois rien sans l�appui du
pouvoir, c�est-�-dire de l��tat.
Sans l��tat, le Capital serait comme une ville ouverte, expos�e
� tous les assauts, � la merci de toutes les surprises, d�un
simple coup de force. L��tat bourgeois a pour fonction de surveiller
les man�uvres de la classe ouvri�re, d�emp�cher celle-ci de
grouper ses forces, de fortifier son action, et, s�il advient que cette
classe ouvri�re, sortant de sa torpeur, de son apathie accoutum�e,
livre bataille, la mission - non, je ne dirai pas la mission, l�expression
est trop noble - le r�le de l��tat est d�intervenir par la
force et de mettre en d�route les insurg�s.
L��tat n�est pas seulement, comme on le croit commun�ment,
un agent d�administration, il est encore et surtout un agent de r�pression.
Il est comme le chien de garde qui, attach� � sa niche, pr�vient,
d�abord par ses grognements, ensuite par ses aboiements furieux, les propri�taires
du lieu de l�approche de l�ennemi ; et si, ne se laissant pas intimider
par les hurlements du chien de garde, l�ennemi p�n�tre dans
la place, l��tat devient la force pr�pos�e �
la d�fense du coffre-fort et charg�e de sauver la caisse
� tout prix, m�me au prix du sang.
Sous les aspects fallacieux d�administrateur de la chose publique, de
d�fenseur de la loi, de protecteur de l�ordre, l��tat n�est,
au fond, que le gendarme pr�pos� � la sauvegarde,
par la violence, syst�matiquement organis�e, des institutions
�tablies. Sans doute, l��tat a pour fonction d�administrer
la chose publique. Seulement il n�y a pas de chose publique, il ne peut
pas y en avoir dans un r�gime social o�, politiquement, tous
ob�issent � quelques-uns et o�, �conomiquement,
tout appartient � quelques-uns. Les int�r�ts sont divers,
oppos�s, contradictoires. Il n�y a pas d�int�r�t commun,
pas d�int�r�t g�n�ral, pas de chose publique.
L��tat est �galement le d�fenseur de la loi. Mais
la loi - contrairement � ce qu�un vain peuple pense - n�est pas
faite pour prot�ger les petits, les humbles et les pauvres contre
les grands, les puissants et les riches. Elle est faite, au contraire,
pour d�fendre les privil�ges des riches, des grands, des
puissants contre les revendications constantes et les entreprises p�riodiques
des d�pouill�s et des asservis.
Enfin, l��tat est protecteur de l�Ordre. C�est lui qui a la charge
d�assurer l�Ordre et il n�y manque pas. Mais ce qu�on appelle l�Ordre,
dans le jargon officiel, l�Ordre bourgeois, c�est le d�sordre le
plus ignominieux et le plus criminel. Ecoutez ce qu�en dit Kropotkine
:
� L�ordre, aujourd�hui - ce qu�ils entendent par ordre, - c�est
les neuf dixi�mes de l�humanit� travaillant pour procurer
le luxe, les jouissances, la satisfaction des passions les plus ex�crables
� une poign�e de fain�ants.
� L�ordre, c�est la privation de ces neuf dixi�mes de tout
ce qui est la condition n�cessaire d�une vie hygi�nique,
d�un d�veloppement rationnel des qualit�s intellectuelles.
R�duire neuf dixi�mes de l�humanit�, � l��tat
de b�tes de somme vivant au jour le jour, sans jamais oser penser
aux jouissances procur�es � l�homme par l��tude des
sciences, par la cr�ation artistique, voil� l�ordre !
� L�ordre, c�est la mis�re, la famine, devenue l��tat
normal de la soci�t�.
� L�ordre, c�est la femme qui se vend pour nourrir ses enfants
; c�est l�enfant r�duit � �tre enferm� dans
une fabrique, ou � mourir d�inanition ; c�est l�ouvrier r�duit
� l��tat de machine. C�est le fant�me de l�ouvrier
insurg� aux portes du riche, le fant�me du peuple insurg�
aux portes des gouvernants.
� L�ordre, c�est une minorit� infime, �lev�e
dans les chaires gouvernementales, qui s�impose pour cette raison �
la majorit� et qui dresse ses enfants pour occuper plus tard les
m�mes fonctions, afin de maintenir les m�mes privil�ges,
par la ruse, la corruption, la force, le massacre.
� L�ordre, c�est la guerre continuelle d�homme � homme,
de m�tier � m�tier, de classe � classe, de
nation � nation. C�est le canon qui ne cesse de gronder, c�est la
d�vastation des campagnes, le sacrifice de g�n�rations
enti�res sur les champs de bataille, la destruction en une ann�e
des richesses accumul�es par des si�cles de dur labeur.
� L�ordre, c�est la servitude, l�encha�nement de la pens�e,
l�avilissement de la race humaine maintenue par le fer et par le fouet.
C�est la mort soudaine par le grisou, la mort lente par l�enfouissement
de centaines de mineurs, d�chir�s ou enterr�s chaque
ann�e par la cupidit� des patrons, et mitraill�s,
pourchass�s � la ba�onnette, d�s qu�ils osent
se plaindre.
� L�ordre, enfin, c�est la noyade dans le sang de la Commune de
Paris. C�est la mort de trente mille hommes, femmes et enfants, d�chiquet�s
par les obus, mitraill�s, enterr�s dans la chaux vive, sous
les pav�s de Paris.
� Voil� l�ordre !
� Et le d�sordre ? ce qu�ils appellent le d�sordre
?
� C�est le soul�vement du peuple contre cet ordre ignoble,
brisant ses fers, d�truisant les entraves et marchant vers un meilleur
avenir. C�est ce que l�humanit� a de plus glorieux dans son histoire.
� C�est la r�volte de la pens�e � la veille
des r�volutions ; c�est le renversement des hypoth�ses sanctionn�es
par l�immobilit� des si�cles pr�c�dents ; c�est
l��closion de tout un flot d�id�es nouvelles ; d�inventions
audacieuses ; c�est la solution des probl�mes de la science.
� Le d�sordre, c�est l�abolition de l�esclavage antique
: c�est l�insurrection des communes, l�abolition du servage f�odal,
les tentatives d�abolition du servage �conomique.
� Le d�sordre, c�est l�insurrection des paysans, insurg�s
contre les pr�tres et les seigneurs, br�lant les ch�teaux
pour faire place aux chaumi�res, sortant de leurs tani�res
pour prendre place au soleil.
� C�est la France abolissant la royaut� et portant un coup
mortel au servage dans toute l�Europe occidentale.
� Le d�sordre, c�est 1848, faisant trembler les rois et
proclamant le droit au travail. C�est le peuple de Paris qui combat pour
une id�e nouvelle et qui, tout en succombant sous les massacres,
l�gue � l�humanit� l�id�e de la commune libre,
lui fraye le chemin vers cette r�volution dont nous sentons l�approche,
et dont le nom sera la R�volution Sociale.
� Le d�sordre - ce qu�ils nomment le d�sordre -
ce sont des �poques pendant lesquelles des g�n�rations
enti�res supportent une lutte incessante et se sacrifient pour pr�parer
� l�humanit� une meilleure existence, en la d�barrassant
des servitudes du pass�. Ce sont les �poques pendant lesquelles
le g�nie populaire prend son libre essor et fait en quelques ann�es
des pas gigantesques, sans lesquels l�homme serait rest� �
l��tat d�esclave antique, d��tre rampant, avili dans la mis�re.
� Le d�sordre, c�est l��closion des plus belles
passions et des plus grands d�vouements, c�est l��pop�e
du supr�me amour de l�humanit�. �
On ne saurait mieux dire et c�est pour cette raison que j�ai tenu �
vous lire cette page de Kropotkine
qui est d�une vigueur magistrale.
Vous �tes-vous quelques fois demand� quels sont les services
que le Gouvernement, le Pouvoir, l��tat rend � la classe
ouvri�re, en �change de ce qu�il exige d�elle ? Car enfin,
si l��tat exige de la classe ouvri�re une soumission absolue
; s�il l��crase d�imp�ts, confisquant ainsi � son unique
profit une part des fruits de son travail ; s�il pr�l�ve
sur le travailleur plusieurs ann�es de sa jeunesse pendant lesquelles
celui-ci est enferm� � la caserne ; s�il ne sert aux vieux
prol�taires qu�une retraite d�risoire, il serait raisonnable
d�esp�rer qu�en �change de tout cela l��tat rend�t
� la classe ouvri�re quelques services.
Eh bien ! voyez. Est-ce l��tat qui cultive la terre, qui s�me
le grain, qui engrange la r�colte, qui p�trit le pain, qui
construit les maisons, qui tisse les v�tements, qui, � l�usine,
� l�atelier, actionne les machines et transforme intelligemment
la mati�re premi�re en produits manufactur�s ? En
un mot, est-ce l��tat qui assure, par son travail, la production
n�cessaire � la satisfaction des besoins de la population
? Est-ce lui qui, cette production obtenue, en assure le transport, en
surveille la r�partition �quitable de fa�on �
�viter ce spectacle r�voltant d�une poign�e d�individus
qui ont trop et qui gaspillent, tandis qu�une multitude d�autres gens n�ont
pas assez, se privent et se � serrent la ceinture � ?
H�las ! Non : l��tat ne travaille pas, il consomme ; il
ne produit pas, il d�vore.
Dans le domaine intellectuel, l��tat rend-il quelques services
� l�humanit� ? Distribue-t-il g�n�reusement
l�instruction aux enfants du peuple, afin qu�aucune de ces intelligences
ne reste ent�n�br�e et que par la suite ces intelligences,
quelles qu�elles soient, deviennent des flambeaux destin�s �
�clairer la route douloureuse de l�humanit� ? Est-ce l��tat
qui �crit les livres, qui cr�e des �uvres d�art ? Est-ce
lui qui favorise les d�couvertes g�niales, qui suscite les
initiatives f�condes, qui jette la pens�e humaine sur des
pistes nouvelles, qui brise les barri�res qui nous s�parent
de l�avenir, qui �l�ve les sommets et qui �largit
les horizons ?
H�las ! Non. L��tat ne peut qu�entretenir dans les masses
l�ignorance profonde, parce qu�il sait que c�est le meilleur moyen d�asservir,
de spolier et de domestiquer cette masse.
Vous voyez bien, par cons�quent, que l��tat ne rend aucun
service.
Si ! Il en rend un. Mais pas � vous, pas � moi, pas �
nous, pas � ceux qui peinent, pas � ceux qui souffrent. Il
en rend un - et signal�, et important, et indispensable, - mais
� la classe bourgeoise : il la d�fend, il d�fend ses
privil�ges, il montre les dents � quiconque approche du coffre-fort,
il sauve la caisse toutes les fois que celle-ci est menac�e ; il
n�a, pour ainsi dire qu�un r�le, un seul : celui de gendarme. Tout
le reste, ce n�est que mirage et prestidigitation.
Et, maintenant, camarades, que j�ai nettement d�fini et clairement
pr�cis� - je l�esp�re, du moins - la fonction de l��tat,
il faut se demander par quel tour de passe-passe le Gouvernement, l��tat
parvient � masquer son r�le v�ritable aux yeux de la
foule, r�le qui, s�il �tait connu, soul�verait d�indignation
la masse ouvri�re.
Comme toutes les �uvres mauvaises, comme toutes les institutions de
crime, l��tat se r�fugie dans le myst�re.
Pour dissimuler ses agissements criminels, il a besoin d�agir dans l�ombre
sem�e d�emb�ches et de chausse-trappes, l�ombre du dogme,
de ce je ne sais quoi, religieux ou la�que, qui s�oppose �
tout contr�le et � toute discussion. Quel est donc le dogme
sur lequel, pr�sentement, s�appuie l��tat ? Ce dogme, vous
le connaissez. Il est cens� r�sider en nous tous, en vous
comme en moi, en moi comme en vous : c�est le dogme de � la Souverainet�
du Peuple �.
La souverainet� du peuple ! Mots cabalistiques dont se gargarisent
volontiers les gosiers r�publicains et d�mocratiques sur
les mille et mille tr�teaux o� l�on a coutume de faire entendre
la parole d�mocratique et r�publicaine, o� s�agitent
tous les bateleurs de la politique.
Le discours - j�allais dire le boniment - est toujours le m�me.
Oyez plut�t. Tous les farceurs de la politique disent :
� Peuple, n��coute pas les S�bastien Faure de ton
temps et leurs amis. Ils te disent que tu n�es pas libre, que tu subis
une dictature.
� Imposture et mensonge ! Peuple, tu es libre, puisque tu es souverain.
C�est l� une v�rit� tellement �vidente qu�il
n�est pas n�cessaire d�en �tablir la d�monstration,
un de ces truismes sur lesquels il n�est pas utile d�insister : tu es libre
puisque tu es souverain. Sans doute, tu ne peux exercer directement cette
souverainet�. Mais c�est parce qu�il y a une impossibilit�
mat�rielle qui, pratiquement, nous �loigne de ce qui serait
le r�ve ; le r�ve, ce serait que le peuple f�t perp�tuellement
assembl�, discutant, d�battant les conditions de son existence,
faisant entendre son opinion, son sentiment, et pr�valoir sa volont�
sur tous les probl�mes qui tourmentent ou passionnent l�Humanit�
en marche vers l�avenir. Ce serait le r�ve, un beau r�ve, mais
tu sais bien, peuple, que la chose est impossible : le travail, la production
n�cessaire aux besoins de la vie, comment seraient-ils obtenus ?
Comment serait r�alis�e la production et ex�cut�
le travail, si la population avait � se pr�occuper d��tudier
d�abord, de discuter ensuite et de r�soudre enfin tous ces probl�mes
qui, par milliers et par milliers, concernent le bien public ? Tu vois
bien, peuple, que si tu poss�des la souverainet�, il ne t�est
pas possible de l�exercerdirectement. Mais rassure-toi : notre fraternelle
et d�mocratique Constitution a tout pr�vu ; elle a tout r�gl�
; elle a divis� le pays en circonscriptions �lectorales,
bas�es sur les divisions administratives, sur la superficie, sur
le chiffre de la population.
� Citoyens, r�unissez-vous dans vos coll�ges �lectoraux
; �tudiez ensemble le programme sur lequel vous pourrez vous mettre
d�accord ; �tablissez le cahier de vos revendications communes ;
puis, quand vous aurez fait ce travail, vous choisirez parmi vous les meilleurs,
les plus honn�tes, les plus comp�tents, ceux en qui vous aurez
le plus de confiance, et vous les chargerez de vos int�r�ts
; ils penseront, ils travailleront, ils parleront, ils d�cideront
pour vous ; et dans toutes les assembl�es : communales, d�partementales,
nationales, c�est, par leur interm�diaire, votre volont�
qui s�affirmera ; en sorte que, ayant des repr�sentants partout,
c�est en r�alit� vous, et vous tous, qui, par le truchement
de vos d�l�gu�s, administrerez la commune, le d�partement
et la nation.
� Sans doute, le Parlement �dictera la Loi et vous, travailleurs,
vous serez dans l�obligation de vous incliner devant elle, de vous conformer
aux r�glements, aux d�cisions du L�gislateur. Mais,
puisque ce l�gislateur sera votre porte-parole, votre repr�sentant,
puisque la Loi ne sera que l�expression de votre volont� et de vos
aspirations, autant dire que c�est vous-m�mes qui ferez la Loi et,
quand on ob�it � soi-m�me, c�est comme si on n�ob�issait
� personne. Vous voyez bien que vous �tes libres, tout ce
qu�il y a de plus libres, puisque vous �tes souverains. Et, enfin,
s�il advenait que, d�aventure, votre choix ait �t� malheureux,
que votre mandataire m�connaisse
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