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  Post� le jeudi 14 mai 2009 @ 17:34:20 by AnarchOi
Contributed by: AnarchOi
Anarchie�dition : Les Amis de S�bastien Faure, 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)

FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12


Pr�face de G�rard de Lacaze-Duthiers




Il faut savoir gr� aux � Amis de S�bastien Faure � d�avoir pris l�heureuse initiative de r��diter ces douze Propos Subversifs qui r�sument trente-cinq ans de propagande libertaire, et qui, aujourd�hui, sont toujours d�actualit�. Nous nous trouvons en pr�sence de la m�me pourriture, consid�rablement aggrav�e. Dans ces Propos, c�est toute la soci�t� capitaliste qui est jug�e, dans ses tenants et aboutissants. C�est le proc�s d�un monde qui meurt et qui tente de prolonger son agonie par toutes sortes d�exp�dients.

Reportons-nous � trente ans en arri�re, aux ann�es 1920-1921, au cours desquelles ces Proposfurent prononc�s. On nageait en pleine euphorie, apr�s la victoire remport�e sur � l�ennemi h�r�ditaire �, mais l�ennemi int�rieur - b�tise, hypocrisie, ignorance et m�chancet� - �tait loin d�avoir �t� vaincu. C�est � cet ennemi que S�bastien Faure va livrer bataille, L�occasion s�offrait � lui de remettre en circulation certaines v�rit�s premi�res que l��lite et la pl�be semblaient avoir oubli�es.

Rappelons en peu de mots quelques dates importantes dans la vie de S�bastien Faure. Elles nous permettront de mieux comprendre ces Propos. Aucun homme n�a mis avec autant de pers�v�rance sa conduite en accord avec ses id�es. Parti d�une �ducation religieuse et destin�, par ses ma�tres de la Compagnie de J�sus � la vie eccl�siastique, il en est arriv�, � la lumi�re de la raison, et l�exp�rience aidant, � d�couvrir � sa v�rit� �. Les dons exceptionnels qu�il tenait de la nature et qu�il avait mis d�abord au service de sa foi chr�tienne, il les employa � propager autour de lui sa foi humaine, avec la m�me ardeur et la m�me sinc�rit�. Drame d�une conscience aux prises avec elle-m�me et qui, ayant trouv� sa voie, la suivra jusqu�au bout. Il aurait pu, comme tant d�autres, mettre son talent au service des puissants du jour. Il aurait pu faire un de ces � m�tiers ha�ssables � qu�il a stigmatis�s dans l�un de ces Propos. � Tu aurais pu �tre d�put� �, lui disait sa m�re, navr�e de voir qu�il avait si mal tourn�. Il pr�f�ra n��tre que le � commis-voyageur de l�anarchie �, comme l�a �crit Z�va�s. Mieux que le commis-voyageur, il en fut le missionnaire, lui qui, ainsi que le rappelle Jeanne Humbert, dans l��mouvante biographie qu�elle lui a consacr�e aux �ditions du Libertaire, fut pendant plus d�un demi-si�cle, depuis 1888, � le porte-parole �loquent de l�id�e anarchiste. �

� Si on veut mener une vie enviable, une existence sup�rieure, affirme S�bastien Faure dans un de ces Propos, il est n�cessaire de diriger ses efforts vers une cause noble et juste, un id�al grand et g�n�reux, et d�y consacrer toute sa vie, d�t-on renoncer � la famille, � l�amiti�, � l�amour, � l�ambition, � la fortune, � la gloire, au succ�s facile, aux vanit�s mondaines, d�t-on m�me essuyer les outrages, braver les infamies, s�exposer aux calomnies et subir les pers�cutions. � Programme que l�auteur des Propos a rempli � la lettre, sans s�en �carter un seul instant.

Nous le trouvons inculp� de � crime contre la paix publique � dans le proc�s des Trente, le 6 ao�t 1894, � la suite de la condamnation � mort de Caserio qui avait voulu, en assassinant Carnot, venger Vaillant ex�cut� � la suite de son attentat contre la Chambre des D�put�s. La magistrature apeur�e, servante du pouvoir, avait rassembl�e au petit bonheur, dans une pr�tendue association de malfaiteurs, des libertaires de toutes tendances. S�bastien Faure plaida sa cause avec une telle �loquence, d�montant pi�ce par pi�ce cette absurde machination, que les jur�s s��tant montr�s pour une fois humains, l�acquitt�rent, lui et ses compagnons.

Nous le retrouvons pendant l�Affaire Dreyfus, de 1894 � 1899, du c�t� des pers�cut�s contre les pers�cuteurs. Les anarchistes ne pouvaient se d�sint�resser d�une telle affaire o� l�autorit� et la libert� s�affrontaient. Il mit son talent au service de la v�rit� et publia, comme l�avait fait Zola, un � J�accuse �, qui est l�un des meilleurs r�quisitoires qui aient jamais �t� prononc�s contre l�iniquit� sous toutes ses formes.

Nous le retrouvons ensuite � la Ruche, essai d��ducation libertaire des plus int�ressants, �uvre qui fut malheureusement interrompue par le grand crime de 1914. La m�me ann�e il fonda Ce qu�il faut dire, apr�s bien d�autres feuilles d�avant-garde, parmi lesquelles Le Libertaire, avec Louise Michel, le 16 novembre 1895, en attendant de mettre au point cette �uvre consid�rable, que l�on consultera toujours avec fruit : L�Encyclop�die Anarchiste, � laquelle j�eus l�honneur de collaborer.

Vie bien remplie, comme on le voit, jusqu�� sa mort, survenue en 1942. Sa correspondance nous le montre alors douloureusement atteint, au moral comme au physique, par le nouveau crime de1939, r�duit � l�inaction dans sa petite maison de Royan, mais ne d�sesp�rant point du destin de l�homme.

Ces douze Conf�rences sont, ainsi que le d�clare leur auteur au d�but de la premi�re, � l�arbre de la propagande �, propagande qui ne s�est jamais abaiss�e � de vulgaires proc�d�s. Elle a toujours tendu � �lever son public, sans condescendre pour cela � des concessions de fond et de forme.

Apr�s avoir, dans le premier de ces Propos, La Fausse R�demption, rappel� ses origines bourgeoises, et comment il parvint � s��vader de l��ducation qu�il avait re�ue, S�bastien Faure s�efforce de d�montrer que ni le christianisme, devenu entre les mains de ses exploiteurs l�alli� de la force et de l�autorit�, ni la R�volution fran�aise, pass�e au service de la bourgeoisie qui l�a accapar�e � son profit, n�ont apport� aux hommes le bonheur. Elles ont fait faillite. Il faut donc s�engager dans une autre voie. Cette voie, c�est l�anarchie, la vraie, oppos�e � l�anarchie capitaliste, qui est le d�cha�nement des plus bas instincts et des passions les plus viles.

La dictature de la bourgeoisie (titre du deuxi�me Propos) a supprim� la libert�, l��galit� et la fraternit� qu�elle avait pourtant inscrites en t�te de la D�claration des droits de l�homme. Elle n�en a donn� aux individus que l�illusion, les plongeant avec cette illusion dans une servitude plus profonde. Cette dictature n�est que � la Conf�d�ration g�n�rale du vol, du mensonge et de la violence �. C�est un r�gime d�oppression qui, tant qu�il subsistera, s�opposera � toute am�lioration sociale.

Le parlementarisme, et avec lui la politique qui en est ins�parable, est l�une des causes qui retardent l��mancipation des individus. L�action parlementaire - on devait plut�t dire l�agitation parlementaire - se r�sume en quatre mots : absurdit�, impuissance, corruption, nocivit�. Elle est pleine d�incoh�rences et de contradictions. La pourriture parlementaire contient en son sein toutes les autres (Propos 3). La souverainet� du peuple est une duperie, l�union sacr�e en est une autre. L��lecteur est un �tre inconscient, qui ne sait ce qu�il fait, ou un roublard, qui ne le sait que trop. S�bastien Faure est plein de piti�, pour ne pas dire de m�pris, pour ces politiciens qui trahissent leur mandat, et ces �lecteurs, qui se trahissent eux-m�mes. Le r�formisme et le minist�rialisme, cons�quences du parlementarisme, sont deux maladies aussi funestes que lui.

Quant � l��tat, � qu�il soit d�mocratique, aristocratique, r�publicain ou monarchique, c�est l�installation au pouvoir d�une poign�e d�individus constitu�s en castes selon les temps et les lieux, guerriers, nobles ou ploutocrates, qui, apr�s s��tre empar�s du gouvernement, le font servir aux int�r�ts et privil�ges de leur classe ou de leur caste, et se passionnent � la prosp�rit� de leurs propres affaires au d�triment de la population asservie par eux. � Il n�est gu�re possible de donner de l��tat une meilleure d�finition. L��tat est l�ennemi n�1 de l�individu, �tant l�alli� du capital, qu�il sert et qui le sert.

Il y a des � m�tiers ha�ssables � (Propos 9), que tout homme libre doit s�interdire d�exercer, car ils concourent au maintien d�un �difice pourri, avec lequel ils sont condamn�s � dispara�tre. On n�a pas de peine � deviner lesquels : juge, soldat, pr�tre, policier (avec ou sans uniforme), etc. sont de ceux-l�. Quant aux professions lib�rales, tout d�pend de la valeur morale de ceux qui les pratiquent, �ducateurs, m�decins, avocats, artistes, journalistes, etc. Au sujet de ces derniers, S�bastien Faure va nous dire : � Le journalisme est le m�tier le plus honorable si on l�accomplit dans certaines conditions ; c�est le m�tier le plus m�prisable, si l�on n�y attache pas sa conscience et sa dignit�. � Le cin�ma ne vaut pas mieux. � O cin�ma, toi qui pourrais tant servir � �duquer les foules, comment se fait-il que tu ne serves qu�� leur abrutissement ? �

S�bastien Faure a bien vu le r�le que la femme est appel�e � jouer (Propos 6) dans la soci�t�. R�le des plus importants, qu�elle a m�connu jusqu�ici. Elle n�est pas plus l�esclave de l�homme qu�elle n�en est l�ennemie (ce que certain f�minisme voudrait qu�elle f�t). Le vrai f�minisme ne consiste pas pour elle � politicailler et � imiter les travers du sexe m�le. Elle ne doit se prostituer en aucune fa�on (la prostitution est une institution sociale qui dispara�tra avec l��tat). Quant � l�enfant (Propos 7) � cet �tre d�avenir �, son �ducation est � refaire. Cette �ducation est le contraire du dressage. Il ne sied pas plus d�abrutir l�enfant par des punitions que de le soumettre � une ob�issance passive en l�all�chant par des r�compenses. On n�obtient rien par la contrainte, on obtient tout par la confiance. Si vous ne voulez pas qu�un enfant vous mente, ne lui mentez pas. D�autre part l�enseignement officiel laisse � d�sirer. Il fait trop appel � la m�moire et pas assez � la raison. Les programmes sont charg�s et les classes sont surcharg�es. La culture physique, intellectuelle et morale de l�enfant exige d�autre m�thodes. L�auteur des Propos ne nous dit rien de l��ducation sexuelle qui, intelligemment pratiqu�e, modifierait nos m�urs et nos institutions. Je suppose qu�elle est sous entendue et qu�il aurait parl� � ce sujet avec la m�me franchise que pour tout le reste, si on lui avait demand� son avis.

Ici se pose le probl�me des familles nombreuses (Propos 8), v�ritable fl�au social. La limitation des naissances s�impose. En fait d�enfants la qualit� vaut mieux que la quantit�. L�eug�nisme et le n�o-malthusianisme mettront un frein � la surpopulation que pr�che la bourgeoisie �go�ste et jouisseuse, � laquelle il faut de la chair � canon et de la chair � plaisir pour consolider son pouvoir sur les masses.

L�amour - avili et prostitu� dans la soci�t� capitaliste au point qu�il n�est qu�une caricature - devait avoir sa place dans ces Propos, au chapitre de la femme. S�bastien Faure en a d�fini les caract�res, qui se ram�nent � quatre, d�apr�s lui : l�amour est spontan�, inanalysable, capricieux et irr�sistible. Il n�y a point d�amour sans affinit� de la chair. Le facteur sexuel joue en amour un r�le de premier plan. Sans lui l�amour est incomplet.

S�bastien Faure ne pr�chait point le renoncement � la vie. Point de mortifications en vue de gagner le ciel. Point de sacrifices sous pr�texte de r�compenses dans un autre monde. Point d�asc�tisme, c�est bon pour les eunuques. Tous les plaisirs sont l�gitimes. L�homme est total. Tout concourt � sa lib�ration : l�esprit, le c�ur, les sens.

La morale officielle pr�che aux individus la r�signation, la pr�voyance et la charit�, afin de les asservir. Morale conformiste et anti-humaine. Il en est une autre, qui n�impose de cha�nes � personne et qui pratique avant tout la fraternit� non du bout des l�vres, mais par des actes de v�ritable solidarit�. (Propos 5).

La Patrie ? Autre idole qu�il s�agit d�abattre, car elle est funeste au bonheur de l�homme (Propos 4). Rien n�est plus fragile d�ailleurs que l�id�e de patrie. Le moindre raisonnement en fait justice. Elle ne repose sur aucune base solide. Il y a diverses sortes de patriotes dont l�illogisme saute aux yeux. Il est facile de d�celer le point faible par o� ils p�chent. Le patriotisme des poss�dants est sujet � caution. C�est un mouvement destin� � masquer leurs intentions criminelles. La guerre en est le produit. Elle a inspir� � notre orateur des pages ma�tresses : � La guerre est une folie et un crime, une folie qui ne peut �tre commise que par des insens�s, un crime qui ne peut �tre pr�m�dit� et accompli que par des bandits. � Et il rappelle que le crime l�gal n�a apport� aux peuples que mis�res et calamit�s.

S�bastien Faure n��tait pas pour la violence. Elle n��tait pour lui qu�un pis aller. Il ne fallait y avoir recours qu�� la derni�re extr�mit�, lorsqu�on ne pouvait pas faire autrement. Il m�a souvent expos� sa fa�on de voir � ce sujet, au cours des conversations o� je lui demandais de pr�ciser de que devait �tre l�action r�volutionnaire : le moins d�effusion de sang possible, et pas du tout si c��tait possible, mais �tait-ce toujours possible ? Pour abattre la forteresse capitaliste, les mots ne suffisent pas. Il pensait m�me (Propos 9), que pour combattre l�ennemi ext�rieur, et ici il s�agit d�un quelconque pays �tranger, il fallait improviser � une arm�e destin�e � repousser l�attaque, pour la d�fense de la patrie nouvelle, de la patrie r�volutionnaire. � Inutile d�ajouter que je ne partage nullement cette opinion. Elle me para�t p�rim�e. La patrie r�volutionnaire ne vaut pas mieux que toutes les autres. On l�a vue � l��uvre.

Il pr�conisait avec juste raison l�abstentionnisme. Non seulement l�homme libre soit s�abstenir de voter, mais encore il doit s�abstenir de tout geste et de toute fonction destin�s � soutenir l�autorit� et l��tat. Sur ce point, S�bastien Faure rejoignait la non-violence de Gandhi.

Il �tait pour l��ducation, sans laquelle il n�est point de r�volution possible. L��ducation morale, intellectuelle et sociale de l�individu est la base de tout. Elle concourt � l��volution des id�es, des m�urs et des sentiments. � �volution d�abord, r�volution ensuite �, voil� ce que l�on constate au cours de l�histoire humaine et des diff�rents �ges de la terre. M�me chose s�accomplit chez l�individu. La r�volution int�rieure est le pr�lude de la r�volution �conomique et sociale. Comment changer la soci�t� si les individus qui la composent ne changent pas eux-m�mes ? S�ils ne modifient point leur conception de la vie et leur mentalit� ? Le communisme libertaire de S�bastien Faure rejoint ici l�individualisme anarchiste qui attribue la plus grande importance � cette r�volution int�rieure : � Avant tout, donc, r�volution en soi � (Chambardement, Propos 9). Autrement, il n�y a rien de fait. Combattre d�abord tout ce que le social a introduit en nous de bastilles, sous formes de pr�jug�s absurdes et de traditions ridicules, alors seulement on pourra parler de R�volution.

Le communiste libertaire comprenait, d�apr�s lui, deux phases distinctes. D�abord une p�riode de destruction, au cours de laquelle on sape les fondements de l�ordre (ou du d�sordre) �tabli. Ici, toutes les forces de r�volutions entrent en jeu : libre-pens�e, socialisme, syndicalisme, coop�ratisme, plus l�anarchisme, leur synth�se, ensuite une p�riode de construction, � laquelle concourent les m�mes forces, car � quoi bon d�truire si l�on ne met rien � la place de de que l�on vient de d�truire ? Le terrain d�blay�, la mauvaise herbe arrach�e on peut �difier sur des ruines une soci�t� plus parfaite (Propos 10 et 11). Il importe n�anmoins, pour cette double op�ration, � la fois destructive et constructive, d��viter de tomber dans le pi�ge o� trop de militants sont malheureusement tomb�s : la d�viation de ces forces dans le domaine politique, et ici l�orateur adjurait ses camarades socialistes de quitter sur le champ le Parlement, o� ils risquaient d��tre corrompus, et qui, ainsi qu�il l�avait d�montr�, �tait l�impuissance m�me. Il citait l�exemple d�un Briand qui avait reni� ses id�es d�s que devenu d�put�.

La libre pens�e courait les m�mes dangers, en se confinant uniquement dans l�anticl�ricalisme. Elle devait faire front contre toutes les superstitions et s��tendre � toutes les formes de mensonge. Et il proposait de substituer � la libre pens�e la formule beaucoup plus large de pens�e libre.

Il �tait, qu�est-il besoin de le dire, contre toutes les dictatures, quelles qu�elles soient, aussi bien celle du prol�tariat que les autres, leurs m�thodes �tant les m�mes, ainsi que leurs r�sultats. Fatalement elle en arrivent � la suppression de toute libert�. Dans toute dictature il y a des meneurs et des men�s, des exploiteurs et des exploit�s, des ma�tres et des esclaves.

Il condamnait, cela va de soi, la discipline aveugle qui conduit � la mort des troupeaux de droite et de gauche. Il stigmatisait la l�chet� des foules qui faisaient leurs malheurs elles-m�mes, en acclamant leurs mauvais bergers.

Comme beaucoup d�entre nous il avait fond� les plus grands espoirs sur la R�volution Russe. Mais il adjurait ses repr�sentants, ainsi qu�il l�avait fait pour ses amis socialistes, de renoncer au parlementarisme. Qu�e�t-il dit s�il les avait vu � l��uvre aujourd�hui ! Il n�e�t pas �t� le dernier, � coup s�r, � leur dire leurs quatre v�rit�s. Le militant qui devient fonctionnaire dans un parti est comme le prol�taire que le peuple a �lu pour le repr�senter : il trahit sa classe et fait passer ses int�r�ts avant ceux dont il se dit le porte-parole et le d�fenseur.

Pour ce qui est du probl�me �conomique, �troitement li� au probl�me social et moral, il l�a examin� sous toutes ses faces. Sur la production, la consommation et la r�partition des richesses, il a �mis des vues neuves et hardies. Il pr�conisait en ce temps-l� la gr�ve sur le tas, qu�il jugeait bien pr�f�rable aux d�monstrations tapageuses dans les rues. Il �tait, naturellement, pour la suppression du salariat. Il indiquait comment devrait s�effectuer le passage de la soci�t� capitaliste � la soci�t� libertaire, par la prise de possession des instrument de travail et des postes de commande. D�autre part, le machinisme n�avait point lib�r� l�individu. Gr�ce � lui l�ouvrier aurait pu voir son existence am�lior�e. Quelques heures de travail lui eussent suffi, il aurait employ� le reste de son temps � s�instruire et � se distraire. Le capitalisme en a d�cid� autrement. Dans cette �dification de la cit� future, S�bastien Faure comptait beaucoup sur le coop�rativisme et le f�d�ralisme, deux autres forces de r�volution � ne pas n�gliger.

Ayant inaugur� cette s�rie de Propos par la critique de La Fausse R�demption, l�orateur devait la clore par La V�ritable R�demption. Quelles perspectives infinies il nous fait entrevoir lorsqu�il d�crit cette soci�t� libertaire o� toutes les richesses, tant mat�rielles que spirituelles, appartiendront � tous, sans distinction de classes ni de castes. Soci�t�s o� la libert�, l��galit� et la fraternit� auront cess� d��tre des mots, o� il n�y aura plus ni ma�tres ni esclaves, o� personne n�ob�ira plus parce que personne ne commandera plus, o� chaque individu jouira int�gralement de l�existence sans nuire � ses voisins. Anticipation o� tous les hommes go�teront le vrai bonheur, qui consiste dans la triple satisfaction des besoins physiques, intellectuels et moraux de l�individu. Puis il trace, dans une magnifique p�roraison, le portrait de l�anarchiste id�al.

Il se d�gage de l�ensemble une haute le�on de sagesse. L�orateur n�impose point ses id�es, il les expose et les propose. Il pousse la tol�rance jusqu�� ses extr�mes limites, sans rien abdiquer de ses opinions, mais pour leur donner plus de poids. Tol�rer n�est pas abdiquer, c�est faire preuve de compr�hension. S�il se montre s�v�re envers les oppresseurs, il leur accorde cependant des circonstances att�nuantes, �tant donn� le milieu o� ils sont n�s et l��ducation qu�ils ont re�ue. Il va m�me jusqu�� leur pardonner. Il est � sa fa�on un moraliste qui conna�t � fond la nature humaine, sachant combien elle est faillible, mais ne lui dissimulant point pour cela ses d�fauts.

On retrouve dans ces Propos, le parfait orateur que fut S�bastien Faure, dont l��loquence persuasive s�adressait � la fois au c�ur et � l�esprit de ses auditeurs. A la diff�rence de tant d�autres, il ne parlait jamais pour ne rien dire. Ses Propos n��taient pas des propos en l�air. Il n�avait rien du charlatan de r�union publique, qui se donne de grands coups de poings sur la poitrine, avec des tr�molos dans la voix. Son �loquence se tenait � �gale distance du verbiage acad�mique et de la jactance foraine. Point de vaines fioritures et de fleurs de rh�torique. Point de phrases creuses et de p�riodes ronflantes. Clart�, limpidit�, fluidit�. Telles sont les qualit�s de S�bastien Faure, orateur. C�est net, pr�cis, cat�gorique, sans trompe-l��il. Sa logique �tait impeccable. Il allait droit au but. Il apportait chaque fois la preuve de ce qu�il affirmait. Pr�sentant le pour et le contre, il pr�voyait les objections que l�on ne manquerait point de lui faire, et il les r�futait sure le champ. Il ne laissait dans l�ombre aucun aspect de la question. Il avait soin de pr�ciser le sens des mots et de le faire pr�ciser par ses interlocuteurs. Il divisait son sujet en points pr�cis, selon une m�thode toute cart�sienne. Il �maillait son discours de citations, d�anecdotes et de comparaisons propres � illustrer ses arguments, ceux-ci s�encha�nant avec une rigueur quasi-math�matique, pour aboutir, de d�ductions en d�ductions, aux conclusions qui s�imposaient. Son style direct, non d�pourvu de lyrisme, avec �� et l� une pointe d�ironie, d�sarmait l�adversaire. Il a trac�, des repr�sentants de la soci�t� bourgeoise, des portraits d�finitifs, dignes de figurer dans une anthologie, tels que le gouvernant, l��lecteur, le politicien, le patriote, le magistrat, le pr�tre, l�homme de police, le patron, le jaune et autres personnages ind�sirables. Son langage familier �tait compris de tous. Un charmeur, a-t-on dit, mais un charmeur qui, loin d�endormir les m�ninges de ses auditeurs, les incitait � r�fl�chir. Ajoutez au charme de la parole une voix chaude et entra�nante, le geste sobre, une taille au-dessus de la moyenne et un physique agr�able, ce qui achevait de le rendre sympathique m�me � ceux qui ne partageaient point ses id�es.

C��tait un cerveau remarquablement dou�, au courant des derni�res d�couvertes de la science et connaissant � fond tous les sujets qu�il traitait. Il �tait de la lign�e des Kropotkine et des Reclus, dont il �largissait les point de vue, p�n�trant, avec plus d�acuit� peut-�tre, au fond d�une organisation sociale dont il d�masquait les vices. Son message � lui, sa t�che personnelle dans le mouvement anarchiste, ce fut - et ici ce mot n�a rien de p�joratif - d�en vulgariser les id�es directement en les mettant � la port�e du plus grand nombre.

Que nous manque-t-il, � l�heure actuelle, pour semer parmi les foules, le bon grain qui, t�t ou tard, germera ? Il nous manque un S�bastien Faure. Certes, nous avons d�excellents orateurs libertaires, qui poss�dent de remarquables qualit�s, mais ils n�ont point ce prestige dont jouissait notre camarade. Partout o� il passait, � Paris ou en province, un public nombreux accourait. Il faisait salle comble. Sympathisants et adversaires se coudoyaient. On venait pour entendre S�bastien Faure. C��tait un �v�nement !

Ces Propos n�ont point vieilli, bien qu�� la faveur des circonstances leur auteur e�t certainement modifi� ou envisag� sous un autre angle quelques-unes de ses th�ses. Depuis qu�elles furent prononc�es, que d��v�nements se sont d�roul�s, surtout apr�s la mort du grand disparu ! Que de d�ceptions e�t �prouv� le vieux lutteur, lui qui n�en �tait pas � une d�ception pr�s, ainsi qu�il me le confia maintes fois ! Se d�courageait-il pour cela ? Nullement. Il continuait le bon combat pour l�id�al humain qui �tait la raison d��tre de sa vie.

Ces Propos sont comme les munitions de l�anarchie. Les jeunes y puiseront des arguments pour fortifier leurs convictions, les vieux prendront plaisir � les relire. Il sera toujours r�confortant de les consulter aux heures de doute et de d�couragement. Que de passages il y aurait � citer, que de le�ons � en tirer ! Il �tait bon qu�ils fussent r��dit�s. Ils occupent le centre de l��uvre s�bastienne. Ils en contiennent l�esprit. L�auteur de La Douleur Universelle et de Mon Communisme s�y retrouve tout entier.

Amis, lisez ces Propos. �coutez la voix de S�bastien Faure qui vous parle par del� le tombeau. Elle vous dit, cette voix, de ne jamais d�sesp�rer de la vie. Elle vous dit de lutter jusqu�� la mort pour le triomphe de vos id�es. Elle vous dit de mettre constamment vos actes en accord avec vos sentiments. Elle vous dit de n��tre ni exploiteur ni exploit�. Elle vous dit de n�exercer aucun m�tier, de n�accomplir aucune t�che qui soit pour vous un esclavage. Elle vous dit d��tre bon, juste et loyal et de pratiquer la tol�rance, m�me envers vos ennemis. Elle vous dit d�avoir foi en la raison. Elle vous dit de ne pas vous d�courager dans le combat que vous livrez contre toutes les tyrannies. Elle ne vous dissimule aucune des difficult�s que vous aurez � surmonter, aucun des dangers que vous pouvez courir dans cette lutte in�gale contre toutes les forces du pass� ligu�es contre vous, mais vous aurez, en compensation, la joie d�avoir agi selon votre conscience. Gravez dans votre esprit, comme sur un m�tal indestructible, cette formule salvatrice qui est comme la clef de vo�te de l��thique libertaire, formule � laquelle S�bastien Faure est rest� fid�le jusqu�� son dernier souffle :

Ni Dieu ni Ma�tre !

G�rard de Lacaze-Duthiers.


1. La Fausse R�demption




Vie mis�rable des premiers groupes humains. - Leur ignorante cr�dulit� les pousse � attendre d�un Messie la R�demption � laquelle ils aspirent. - Le Christianisme leur promit cette R�demption. Par lui, les Hommes n�ont �t� sauv�s ni de la Mis�re ni de la Servitude, ni du Mensonge, ni de la Haine. - Principes et Morale du Christianisme sont en opposition formelle avec le but d�une R�demption v�ritable. - L��glise est devenue le plus ferme soutien des Institutions bourgeoises : Capitalisme et �tat. - Les Bataillons rouges doivent combattre inlassablement les Bataillons noirs.

Mes Chers Camarades,

D�o� vient que j��prouve ce soir tant de joie et tant d��motion ?

Est-ce de vous revoir, mes vieux et chers compagnons, vous avec qui, depuis 25, 30 ou 35 ans, je milite pour la r�volution sociale ? Le travail et les ans se sont appesantis sur vos robustes �paules. De son aile avertisseuse, la vieillesse a fr�l� vos rudes et fiers visages. Et pourtant - est-ce r�alit�, est-ce illusion de ma chaude et vieille amiti� - je revois en vos yeux la flamme que je connais depuis si longtemps. Vous �tes venus �couter votre vieux camarade. Vous �tes venus r�chauffer votre c�ur au contact du sien. Vous avez voulu, une fois encore, entendre de sa bouche l�expression des saines col�res, des justes r�voltes, qui, pas plus en vous qu�en lui, ne se sont apais�es, - et aussi des esp�rances et des certitudes qui, en lui comme en vous, ne s��teindront qu�avec le dernier souffle.

Est-ce de vous revoir tous autour de moi ce soir, dites, mes vieux et chers amis, que je suis si content et si �mu ?

Est-ce aussi de vous voir en foule, mes jeunes camarades, militants d�j� �prouv�s - on vit rapidement � notre �poque o� les �v�nements se pr�cipitent, - socialistes, syndicalistes, communistes, libertaires, enfi�vr�s par l�ardeur de la bataille que vous sentez in�vitable et proche ? Est-ce d�avoir sous les yeux le spectacle r�confortant de vos physionomies �nergiques et de vos regards de feu ? Est-ce parce que, si pour vous je suis quelque peu le pass�, vous �tes pour moi le pr�sent et l�avenir, le pr�sent charg� de promesses, l�avenir plein de r�alisations ? Est-ce de cela que je ressens tant de joie et d��motion ?

Enfin, est-ce de vous contempler nombreuses, tr�s nombreuses dans cette salle, vous, mes ch�res compagnes, m�res, femmes, filles, amantes, s�urs et, ce qui est mieux encore, camarades de c�ur et d�id�es de tous ceux qui pr�sentement constituent les bataillons incessamment accrus de l�arm�e r�volutionnaire ? Qui donc disait que la femme reste irr�ductiblement coquette et frivole, demeur�e triste esclave, soumise devant le patronat arrogant, le gouvernement oppresseur et l��glise menteuse, la femme �tait la derni�re � s�occuper de son destin ? Qui donc osait pr�tendre que la femme se soucie fort peu d�entendre parler - et moins encore de discuter - de choses s�rieuses ? Qui donc osait dire qu�elle est incapable d��lever sa sensibilit� et son esprit jusqu�� la hauteur des probl�mes graves qui pr�sentement tourmentent, passionnent les c�urs les plus g�n�reux et les intelligences les plus nobles de notre �poque ? Qui disait cela blasph�mait, mentait, et votre pr�sence l�atteste.

Oui, c�est de tout cela, c�est de vous voir, c�est de vous revoir, mes chers et vieux compagnons, et vous, mes jeunes camarades, et vous mes ch�res compagnes, accourus, fi�vreux, empress�s, vibrants, que j��prouve une joie sans bornes et une indicible �motion.

Vous �tes venus ici sur l�annonce de mes douze conf�rences. Vous avez pens� que, en vous conviant � y assister, le vieux militant que je suis entreprenait un travail peut-�tre au-dessus de ses forces, qu�en tout cas il commen�ait une lourde besogne, et vous avez voulu all�ger ce fardeau par le pr�cieux encouragement de votre pr�sence. Soyez-en tous remerci�s.

Vous avez esp�r� que de cet arbre de la propagande dont, depuis trente-cinq ans, avec tant d�autres, j�entretiens autant que possible la force, je secouerai vigoureusement les branches pour en faire tomber � votre usage quelques fruits dont vous pourriez appr�cier la saveur.

J�ose esp�rer que votre espoir ne sera pas d��u et je m�y emploierai de mon mieux.

Et puis, vous �tes venus sans doute pour m�apporter le t�moignage, qui m�est si cher, de votre sympathie, et aussi peut-�tre un peu le tribut de votre reconnaissance pour l�ardeur, pour la pers�v�rance avec lesquelles, depuis trente-cinq ans, je d�fends l�id�al auquel je me suis vou� et qui est le v�tre.

J�accepte de tout c�ur le t�moignage de votre amiti�, mais je repousse le tribut de votre reconnaissance. Je n�ai pas droit � votre gratitude. Vous ne me devez rien. C�est, au contraire, moi qui vous dois tout. Et au seuil de ces conf�rences, il me pla�t de vous ouvrir mon c�ur et de vous dire que si je suis quelqu�un, si je suis quelque chose, c�est � vous travailleurs, c�est � vous foule anonyme et obscure que je le dois. Parvenu � la vieillesse et apr�s trente-cinq ans d�un apostolat qui fut, j�ose le dire, sans peur et sans reproche, c�est une sorte de confession que je veux vous faire, et ce sera, en m�me temps, comme une mani�re de testament philosophique et social dont je vous fais, d�s ce soir, mes chers amis, les d�positaires.

�coutez,

Je vis au milieu de vous depuis tant d�ann�es que les jeunes peuvent ignorer mes origines, et les vieux peuvent les avoir oubli�es. Moi je m�en souviens. Par ma naissance, par mon �ducation, j�appartiens � une famille bourgeoise, au monde bourgeois. Tout petit j�ai �t� berc� sur les genoux de l��glise. Adolescent au c�ur enthousiaste, � l�imagination ardente, au temp�rament apostolique - oui apostolique - je me rappelle que, tout jeune encore, ma joie la plus grande �tait, quand une id�e me poss�dait, de la d�fendre si elle �tait attaqu�e, de la r�pandre autour de moi ; adolescent, je fus distingu� par les �ducateurs auxquels ma famille m�avait confi�. Ceux-ci, des religieux, me persuad�rent que pour un bon chr�tien - et je croyais jusqu�au fanatisme - rien n��tait plus beau, plus noble, plus grand, plus vertueux, que de renoncer aux joies de la famille, aux douceurs de l�amiti�, aux ivresses de l�amour, � la fortune, � la gloire, aux vanit�s mondaines, pour se consacrer tout entier � la propagation de sa foi, pour aller planter sur les terres lointaines le drapeau du Christ, pour �vang�liser les sauvages et civiliser les barbares, pour faire resplendir la clart� �blouissante de la foi.

Cet enseignement cadrait si bien avec mon temp�rament romanesque, po�tique, sentimental et g�n�reux que mes �ducateurs n�eurent pas de peine � me convaincre et je suivis leurs conseils. J�entrai au Noviciat de la Compagnie de J�sus. Je pris la soutane et je v�cus dans un clo�tre. Et j��tais sur le point de prononcer mes v�ux, � la veille de lier mon existence � l�apostolat auquel j�aspirais, quand un �v�nement douloureux et subit m�arracha � cette vocation : mon p�re mourut presque inopin�ment, je quittai le couvent et rentrai dans ma famille et dans le monde.

Mais j�emportais du couvent cette id�e, ce sentiment, que je devais consacrer ma vie � quelque chose de grand, � quelque chose de noble, � un id�al merveilleux, � l�amour et au salut de mes semblables ; cette conviction �tait entr�e en moi ; elle ne devait plus en sortir. Je puis affirmer que je lui suis rest� fid�le.

Sans doute ceux qui ne voient dans les �v�nements que les lignes superficielles, sans apercevoir dans les profondeurs les liens qui les unissent peuvent estimer que j�ai tout abandonn� de mon enfance. Sans doute il y a loin de l�homme que vous �coutez aujourd�hui et que je suis � celui qui vivait il y a quarante ou quarante-cinq ans. Je viens du principe de l�autorit� la plus absolue et je suis all� au principe de la libert� int�grale. Je suis parti de l�affirmation autoritaire et je suis all� jusqu�� la n�gation libertaire. Et � toutes ces institutions - patrie, famille, �tat, propri�t�, religion - dont on m�avait enseign� le culte au temps de ma jeunesse, et qui, dans le milieu auquel j�appartenais, passaient pour �tre sacr�es et intangibles, mon c�ur et ma raison, parvenus � la connaissance des �tres et des choses, ont d�clar� une guerre de tous les instants. De conservateur - oh ! oui - que j��tais, et dans tous les domaines, je suis devenu r�volutionnaire - oh ! oui - et de toutes fa�ons. Et cependant, j�affirme que je suis rest� fid�le � ce principe de ma jeunesse, � ce principe qui m�avait �t� enseign� et qui a toujours dirig� ma conscience, et qui a �t� le moteur de mes actes : si on veut mener une vie enviable, une existence sup�rieure, il est n�cessaire de diriger ses efforts vers une cause noble et juste, un id�al grand et g�n�reux, et d�y consacrer toute sa vie, d�t-on renoncer � la famille, � l�amiti�, � l�amour, � l�ambition, � la fortune, � la gloire, au succ�s facile, aux vanit�s mondaines, d�t-on m�me essuyer les outrages, braver les infamies, s�exposer aux calomnies et subir les pers�cutions.

Je dis que je suis reste fid�le � ce principe. Seulement, entre 20 et 30 ans, il s�est fait dans ma vie une mani�re de r�volution, Du ciel, r�gion du r�ve, mes regards se sont abaiss�s sur la terre, r�gion des r�alit�s. Et l� j�ai vu des injustices sans nombre et des souffrances indicibles, J�ai vu des yeux s�ouvrir pour des torrents de larmes et j�ai vu des veines �clater pour des fleuves de sang. J�ai vu le producteur, le paysan et l�ouvrier vivre dans les privations et mourir dans l�indigence, � c�t� de parasites qui vivaient dans l�orgie et mouraient dans l�opulence. J�ai vu le travail dans les taudis et l�oisivet� dans les palais. J�ai vu le mensonge triomphant et la v�rit� encha�n�e. J�ai vu la couardise en libert� et le courage en prison. J�ai vu la l�chet�, la duplicit�, l�ignorance port�es sur les �paules des foules, acclam�es, port�es au pinacle, et la franchise et la vaillance honnies.

Oui, j�ai vu cela, et alors je me suis dit : Les sauvages ne sont pas dans les pays lointains, ils sont ici. Les barbares ne sont pas au loin, ils sont tout pr�s. Il faut les �vang�liser. Il faut les cat�chiser, mais pas avec la bible caduque, pas avec la foi d�su�te, pas avec le culte mensonger. Il faut trouver autre chose. Ces hommes vivent dans la mis�re. Ce n�est pas l��vangile qu�il faut leur apporter, c�est l�abondance. Ces hommes vivent dans l�esclavage, il faut leur apporter la libert�. Ils vivent dans la haine, il faut leur apporter l�amour. Ils vivent dans les t�n�bres, il faut leur apporter la lumi�re. Et j�ai cherch� partout cette lumi�re, En vain je l�ai cherch�e en haut, parmi ceux de ma classe. Je ne l�y ai pas trouv�e. Alors j�ai abandonn� les grands et je me suis rapproch� des petits. Je me suis �loign� des puissants, et des humbles j�ai fait mes compagnons. J�ai d�clar� la guerre aux ma�tres et j�ai tendu aux esclaves une main fraternelle, loyale et secourable.

Vous voyez bien que j�avais raison de dire tout � l�heure que j��tais rest� fid�le aux principes de ma jeunesse. Alors que je n�avais pas trouv� la lumi�re en haut, je l�ai trouv�e en bas. C�est chez les humbles, chez les pauvres, chez les ignorants, chez les d�sh�rit�s que j�ai enfin rencontr� la cendre sous laquelle dormait le feu sacr� que je cherchais. Il m�a suffi de souffler quelque peu sur la cendre et la chaleur s�en est d�gag�e ; et peu � peu la flamme en a jailli.
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En sorte que le peu que je suis, le peu que je sais, et le peu que je vaux, c�est � vous, travailleurs, c�est � vous mes amis, que je le dois. Si vous n�aviez pas pleur� devant moi, aurais-je connu vos larmes ? Aurais-je pu en chercher et en d�couvrir la source ? Si je n�avais pas eu sous les yeux, chez vous, le spectacle de votre tristesse, aurais-je pu me l�imaginer et en d�couvrir les origines ? Si je ne m��tais pas assis � vos foyers, aurais-je pu conna�tre les secr�tes douleurs, les angoisses de tant de c�urs pench�s sur le berceau du tout-petit que guette la mort pr�matur�e qui l�emportera bient�t parce qu�il est frapp� du p�ch� originel des temps modernes : la pauvret� ? Si je ne m��tais pas approch� de tant de vieillards, aurais-je entendu leurs lamentations touchant le sort mis�rable qui leur est fait dans notre soci�t� ? Si je ne m��tais pas pench� sur toutes ces mis�res, si mon c�ur n�en avait pas �t� ulc�r�, si ma conscience n�en avait pas �t� r�volt�e, est-ce que je pourrais, depuis trente-cinq ans, et aujourd�hui encore, pauvres, infortun�s, esclaves et mis�reux, est-ce que je pourrais exposer votre d�tresse et ses causes, est-ce que de ma bouche sortirait l�expression de vos plaintes, est-ce que je pourrais traduire vos r�voltes, affirmer vos col�res, chanter vos espoirs ?

Vous voyez bien que c�est vous qui m�avez fait ce que je suis. Vous ne me devez donc rien, c�est moi qui vous dois tout.

Cette confession, cette mani�re de testament philosophique et social que je voulais placer au seuil de mes conf�rences, vous le connaissez maintenant, et j�aborde mon sujet en m�excusant de l�avoir fait pr�c�der d�un aussi long pr�ambule.
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Mon sujet est � La Fausse R�demption �.

L�accoutumance, camarades - l�habitude, pour parler plus simplement - est, dit-on, une seconde nature. Elle joue, en effet, dans la vie de l�homme, un r�le fort important. Or, depuis des temps imm�moriaux, l�homme est accoutum� � lutter et � souffrir. Il souffre du froid, de la faim, de la maladie, de l�intemp�rie des saisons. Il souffre de l�incertitude du lendemain, de l�insuffisance de tout. Il souffre dans sa chair, dans son c�ur, dans sa conscience. Bref, c�est une vie constante de douleur que l�existence de l�homme sur la terre.

Mais, si habitu� que l�homme soit � souffrir, il vient toujours une heure o� la mesure est comble, o� la somme de r�signation que la nature et l�habitude ont mise en lui se trouve �puis�e. Alors l�homme, tout naturellement, se r�fugie ou dans la consolation ou dans la r�volte, parfois m�me dans l�une et dans l�autre.

C�est pourquoi, si on voulait �tudier de pr�s l�histoire, on constaterait que les �poques de r�demption co�ncident avec les �poques de consolation ou de r�volte. Et si, jusqu�� ce jour, l�histoire n�a gu�re enregistr� que de fausses r�demptions, c�est parce que le verbe r�dempteur n�apportait � l�humanit� que des promesses fallacieuses et que la r�demption promise ne contenait pas les r�alit�s qu�elle faisait esp�rer.

Par deux fois sur le continent que nous foulons aux pieds - je limite ce soir � ce continent les observations que j�ai � vous soumettre, et c�est tout naturel puisque c�est sur ce continent que nous vivons et que nous sommes en quelque sorte li�s � celui-ci - par deux fois, dis-je, la promesse d�une fausse r�demption a �t� apport�e aux hommes : une premi�re fois, il y a deux mille ans, par le Christianisme, une seconde fois, il y a cent trente ans, par la R�volution fran�aise.

Je ne parlerai ce soir que de la premi�re de ces fausses r�demptions. J�aurai l�occasion, par la suite, dans mes prochaines conf�rences, de vous parler de la seconde.

Voici comment, camarades - et je tiens � vous le dire d�avance, afin qu�il vous soit plus facile de me suivre dans mes d�veloppements et pour vous permettre de reconstituer pour vous-m�mes, dans votre atelier, dans votre bureau ou dans votre chambre, la conf�rence que vous allez entendre ce soir - je d�velopperai mon sujet.

� Le Christianisme n�a apport� � l�humanit� qu�une fausse r�demption �, tel sera mon premier point.

� Il ne pouvait en �tre autrement �, tel sera mon deuxi�me point.

� Face au Christianisme, quelle attitude devons-nous avoir et quel est notre devoir ? �, tel sera mon troisi�me et dernier point.

L�homme du XXe si�cle, camarades, l�homme qui appartient au si�cle de la vapeur et de l��lectricit�, de l�automobilisme et de l�aviation et des merveilleuses applications de la science � l�agriculture et � l�industrie, cet homme a quelque peine � imaginer la vie lamentable de nos anc�tres.

L�homme d�il y a quelques milliers d�ann�es - je ne veux fixer aucune date - �tait d�nu� de tout, et son d�nuement n�avait d��gal que son ignorance. Il n�existe sur ce point aucune contestation s�rieuse. Ici, je crois pouvoir dire que nous sommes tous d�accord. Il ne vient � la pens�e de personne aujourd�hui de placer l��ge d�or derri�re nous. Nous savons, au contraire, qu�il est devant nous.

Mais comment expliquer que, d�nu� de tout et plong� dans une ignorance profonde, l�homme ait pu, � un moment donn�, s��lever jusqu�� la conception plus ou moins grossi�re, mais conception quand m�me, de la divinit� ?

Comment expliquer qu�il ait attach� � cette id�e de Dieu son besoin d�esp�rance et son d�sir de r�demption ? Et enfin comment se fait-il que, � un moment donn�, le Christianisme apparut � l�humanit� comme le gage de cette r�demption et le messager de cette esp�rance ?

Ici, le d�bat devient �pre. Il surgit violent et passionn�.

Quand et comment l�id�e de Dieu s�est-elle, � des �ges fort �loign�s de nous, pr�sent�e pour la premi�re fois � l�esprit de l�homme, sous quelle forme et dans quelles conditions ?

Les religions ont t�t fait de r�pondre � une question pourtant si d�licate et si difficile � trancher. Vous savez que les religions ont le privil�ge de r�soudre de la fa�on la plus simple tous les probl�mes. Il est vrai que leurs explications n�expliquent rien. On doit s�incliner et croire, faire un acte de foi ; et ce geste initial pr�lude � tous les autres.

Ici la religion nous enseigne qu�il y a des id�es inn�es. Il faut entendre par l� des id�es qu�on apporte avec soi en naissant, des id�es qui jaillissent spontan�ment de nous-m�mes, sans motif et sans cause. La religion ajoute que l�id�e de Dieu doit �tre rang�e parmi les id�es inn�es ; que, d�s la cr�ation, Dieu a jet� dans l��me de l�homme des aspirations irr�ductibles vers l�infini ; que peu � peu, l�homme, ayant fait jaillir de ses entrailles m�mes, spontan�ment et sans motif, le faisceau des id�es inn�es, cette id�e, grossi�re d�abord, mal d�cortiqu�e, mais id�e quand m�me de la divinit�, s�est peu � peu ennoblie, s�est �lev�e, � travers le polyth�isme grossier et apr�s celui-ci, jusqu�� la conception d�un Dieu unique, cr�ateur et ordonnateur supr�me, d�un Dieu-Providence, s�attachant minutieusement � la marche r�guli�re de l�Univers, d�un Dieu-Magistrat supr�me appel� � juger un jour tous les hommes, � r�compenser les bons et � ch�tier les m�chants.

Ces sp�culations, camarades, sont la preuve d�une imagination fertile, mais elles ne sauraient �tre admises par la raison.

Si l�on voulait r�unir en une seule biblioth�que tous les volumes �crits touchant l�origine des cultes, cette biblioth�que serait vraisemblablement la biblioth�que la plus colossale qu�on puisse imaginer. Et cependant, dans cet entassement de recherches, dans cette accumulation inou�e de travaux et d�investigations, on ne trouve que des hypoth�ses, des conjectures, des suppositions. Il n�y a pas d�id�es inn�es, mais il y a des hypoth�ses qui, a un moment donn�, tout naturellement, surgissent. Elles ne surgissent pas spontan�ment. Ne vous imaginez pas que l�hypoth�se soit une cr�ation pure et simple. L�hypoth�se n�est que l�ext�riorisation d�un besoin int�rieur s�exer�ant sur des ph�nom�nes ext�rieurs.

Quel est ce besoin int�rieur qui, s�exer�ant sur des ph�nom�nes ext�rieurs, a pu donner naissance � l�id�e de Dieu ?

Voici quelles sont � ce sujet les hypoth�ses que je livre � votre appr�ciation.

Ce besoin int�rieur, c�est le besoin de savoir, de conna�tre, de comprendre, de se rendre compte de l�effet et de la cause, de rechercher la cause qui relie plusieurs ph�nom�nes, d��tablir des comparaisons entre eux. Ce besoin, on le rencontre, chose singuli�re, � toutes les �poques et partout.

Il est ind�niable puisqu�il est � la fois constant et universel.

Il est constant, car, aussi loin que vous puissiez en chercher les traces, vous avez la certitude de trouver celles-ci, m�me dans les p�riodes les plus recul�es. A toutes les �poques de l�histoire on rencontre les vestiges des travaux, des recherches, des investigations suscit�s par la curiosit� instinctive de l�esp�ce humaine.

Et puis, est-il utile d�ajouter que c�est un besoin universel, ce besoin de savoir qui tourmente l�esprit de l�homme ? mais on le rencontre partout, en toi, en moi, en nous, en tous. Voyez l�enfant : l�enfant est curieux, il cherche toujours � comprendre. Il pose mille et mille questions. C�est donc un besoin naturel que cela. Il est raisonnable de penser que, � un moment donn�, de ce besoin naturel a pu jaillir l�id�e de Dieu.

Ce point acquis, il s�agit de rattacher ce besoin de savoir � la conception de la divinit� ?? Voici, camarades, quelles sont mes suppositions.

L�homme des temps antiques ne savait rien des choses d�ici-bas. Il ignorait tout de la m�canique c�leste. Il �tait plong� dans un tel �tat d�ignorance qu�il lui �tait impossible de rattacher un ph�nom�ne quelconque � sa cause directe et, tous les ph�nom�nes petits et grands, le plongeaient dans une sorte de stupeur craintive : dans la pluie qui tombait, dans le soleil qui �clairait sa marche, dans l��clair qui sillonnait la nue, dans la foudre qui retentissait, dans le cours r�gulier des jours et des nuits, dans la succession math�matique des saisons, notre anc�tre vit tout naturellement, non pas des �l�ments ni des ph�nom�nes, mais des �tres anim�s. A travers le verre grossissant de son imagination, il vit dans ces ph�nom�nes et dans ces �l�ments des personnages existants, vivants, en chair et en os comme lui, plus puissants que lui, planant dans des r�gions sup�rieures et lointaines, mais ayant une existence comme la sienne.

Au point de vue mat�riel, l�id�e de Dieu est, � l�origine, vous le voyez, comme la personnification des �l�ments ou des ph�nom�nes naturels.

Au point de vue intellectuel, l�id�e de Dieu implique n�cessairement deux id�es : celle de temps et celle d�espace.

Comment expliquer que l�id�e de temps et l�id�e d�espace aient pu aboutir � l�id�e de Dieu dans l�esprit grossier, dans l�imagination rudimentaire de nos a�eux ?

Voici mon opinion.

� c�t� des �tres dont l�existence �tait extraordinairement �ph�m�re, � c�t� des fleurs, par exemple, qui naissaient le matin, s��panouissaient � midi, et se fl�trissaient le soir, � c�t� des fruits qui, verts la veille, �taient bons � manger aujourd�hui et ne valaient plus rien demain, il y avait des �tres dont l�existence paraissait extraordinairement prolong�e : dans chaque tribu, nomade ou s�dentaire, les plus jeunes interrogeaient les vieillards, disant � ceux-ci : � P�re, cet arbre gigantesque qui semble borner l�horizon et que nous apercevons depuis que nous sommes au monde, cet arbre colossal, l�avez-vous toujours vu, immobile, � la m�me place ? et ce rocher �norme, l�avez-vous toujours aper�u ? � Et le vieillard, secouant sa t�te blanche, de r�pondre : � Les enfants, cet arbre je l�ai toujours vu, immobile, r�pandant la m�me surface d�ombre sur le m�me terrain quand le soleil dardait sur ses rameaux ses rayons ardents ; ce rocher, je l�ai toujours vu ; et la question que vous me posez, je l�ai pos�e, moi aussi, quand j�avais votre �ge, aux vieillards de mon temps ; et la r�ponse que je vous fais, c�est celle que j�ai recueillie sur leurs l�vres : oui, toujours. �

Vous pensez bien que dans l�esprit de nos a�eux devait se faire une comparaison, un rapprochement, entre ces �tres dont je parlais tout � l�heure et dont l�existence �tait d�une extr�me fugacit� et ces �tres dont l�existence �tait tellement longue qu�en interrogeant les plus vieux, en les priant de faire appel � leurs premiers souvenirs - ce qui permettait de croire que cela remontait � des centaines d�ann�es - on ne pouvait pas plus en d�couvrir le commencement qu�en pr�voir la disparition. Alors l�id�e de temps sembla se r�sumer dans ces objets dont l�existence prolong�e embrassait les trois termes du temps : le pass�, le pr�sent, l�avenir. Et vous sentez bien que l�id�e d��ternit�, l�id�e d�un Dieu sans commencement ni fin peut, dans ces conditions, �tre affirm�e comme �tant le prolongement jusqu�� l�absolu des contingences observ�es, des relativit�s v�cues.

Je dirai de l�espace ce que je viens de dire du temps, Quand, pouss�s par l�esprit d�aventure, nos a�eux sortaient du cercle �troit dans lequel �tait enferm�e leur enfance, quand ils gravissaient la pente la plus voisine et d�couvraient des horizons nouveaux ; quand, voulant aller plus loin, ils gravissaient des altitudes plus �lev�es, alors, sous leurs yeux �blouis, se d�roulaient des perspectives pour ainsi dire infinies, et ils eurent tout naturellement l�id�e d�infini, d�illimit� et de sans borne dans l�Espace, comme, dans l�exemple que je citais tout � l�heure, ils avaient eu la sensation d�infini, d�illimit� et de sans borne dans le Temps.

Vous voyez que j�examine - peut-�tre est-ce un peu long, mais il me semble que c�est utile - j�examine la naissance de l�id�e de Dieu au triple point de vue : physique, intellectuel et moral.

Au point de vue moral, il y a deux id�es : l�id�e de bien et l�id�e de mal. Le bien, ce qu�il faut faire ; le mal, ce qu�il faut �viter ; le bien qui m�rite la r�compense, le mal qui attire le ch�timent.

Oh ! vous pouvez chercher dans la morale alambiqu�e de notre �poque, vous ne trouverez pas d�autres id�es essentielles que ces deux id�es : le bien et le mal.

Or, dans le soleil qui �clairait sa marche, qui emplissait sa grotte ou sa caverne de clart�, qui activait l��panouissement des fleurs et la maturit� des fruits, notre a�eul vit tout naturellement le bien, tandis que, au contraire, dans la nuit qui ralentissait la pousse des ?plantes, qui retardait la fructification, qui emplissait sa caverne de t�n�bres �paisses et qui faisait que tout semblait mort dans la nature, notre anc�tre vit tout naturellement l�ennemi, le mal.

Le bien, c��tait ce qui se traduisait pour lui par une satisfaction, se chiffrait par un plaisir ou une sensation de s�curit�. Le mal, c��tait ce qui, au contraire, se traduisait pour lui par une souffrance, ce qui �tait un p�ril pour ses jours, ce qui constituait � la fois un danger et une douleur.

C�est ainsi qu�il imagina de toutes pi�ces l�esprit du bien et l�esprit du mal, les puissances de bont� et de m�chancet�, les puissances qui r�pandaient sur lui leur protection et leurs bienfaits et les puissances qui faisaient, au contraire, �clater sur l�humanit� leur courroux : Dieu et Satan. Nous voil� donc arriv�s � une premi�re solution et j�ai le droit de dire qu�ils se trompent, ou qu�ils nous trompent - et, dans ce cas, ce sont des imposteurs - ceux qui affirment que c�est Dieu qui a cr�� l�homme � son image. Vous voyez que c�est l�op�ration inverse qui s�est produite et que c�est l�homme qui a cr�� Dieu � sa propre image.

Quand une id�e s�empare d�un certain nombre de cerveaux, quand elle se g�n�ralise dans les esprits et s�acclimate dans les c�urs, elle devient � la longue un sentiment ; et ce sentiment, qui est une force dans l�individu et dans la collectivit�, se prolonge dans le domaine social et, parvenu � un certain d�veloppement, s�affirme historiquement.

Quand l�id�e de Dieu, apr�s s��tre g�n�ralis�e, devint un sentiment, ce sentiment devint, � son tour, une force sociale. Mais cette force sociale rencontra une autre force qui l�avait pr�c�d�e dans l�histoire : c��tait la force brutale.

C��tait, en effet, dans chaque tribu, l�homme le plus fort, le plus robuste, le mieux muscl�, celui dont les biceps �taient �normes et les bras formidables qui faisait la loi, qui commandait, qui �tait le ma�tre respect� et ob�i.

Oh ! la loi �tait bien simple et la r�gle vite formul�e : � Je suis le plus fort, tu es le plus faible, si tu te r�voltes, je te tue �. C��tait brutal et franc.

Je ne suis pas bien s�r que l�autorit�, aujourd�hui, bien que rev�tue de formes moins brutales, ne soit pas aussi cynique et aussi violente.

Quand l�homme de religion se trouva en face de l�homme de proie, de violence et de bestialit�, on put pr�voir que la lutte allait s�engager entre eux.

Qu�allait faire le colosse, l�hercule, l�homme qui commandait gr�ce � la vigueur de ses biceps ? Allait-il se d�barrasser de son comp�titeur ? Allait-il supprimer ce rival comme les rivaux pr�c�dents ? Ou bien, au contraire, allait-il en faire son collaborateur, son associ�, son auxiliaire, son coadjuteur ?

Et voici que l�homme de proie et de brutalit� eut une id�e intelligente.

Ordinairement, les hommes taill�s en force ne font aux aigles qu�une concurrence lointaine. Cela ne signifie pas qu�il suffit d��tre un colosse et un hercule pour �tre tout � fait un cr�tin. Mais enfin, c�est la r�gle : d�ordinaire, les individus tr�s d�velopp�s en muscles sont peu d�velopp�s en cervelle.

Pour une fois, l�homme de bestialit� et de violence eut une id�e lumineuse : il pensa qu�il valait mieux autoriser l�homme de religion � s�asseoir aupr�s de lui, � vivre dans son entourage et � partager en quelque sorte la domination et l�autorit� avec lui.

A c�t� de la force brutale qui disposait des corps, il y aurait, d�sormais, la force mystique qui disposerait des consciences.

Les deux comp�res �taient faits pour s�entendre et pour s�unir.

Vous voyez que, quand nous parlons de l�alliance du sabre et du goupillon, nous nous servons d�une expression nouvelle, mais qui indique un �tat de choses fort ancien.

Ce que je dis est si vrai que la premi�re manifestation sous laquelle nous appara�t le culte, c�est la manifestation du culte vou� au Dieu des arm�es. Vous savez qu�� cette �poque, sur laquelle l�histoire et la tradition ne fixent aucune date, la guerre n��tait pas ce fl�au qui, comme aujourd�hui, passe p�riodiquement sur l�humanit� et couche sur les champs de bataille ce qu�il y a de plus jeune, de plus vigoureux et de meilleur. La guerre �tait un fl�au end�mique ; elle existait � l��tat permanent. On couchait chaque soir sur le champ de bataille, on fourbissait ses armes, on pr�parait la lutte du lendemain, c��tait la veill�e des armes tous les jours, et tous les jours aussi, dans l�anxi�t� o� l�on �tait de savoir si, le lendemain, on serait vainqueur ou vaincu, on immolait des victimes, on consultait leurs entrailles ; les pythonisses rendaient des oracles, et il n��tait pas rare qu�une multitude de combattants f�t frapp�e de panique et mise en d�route par une poign�e d�ennemis, parce que l�oracle s��tait prononc� contre la premi�re.

Mais il n�y avait pas que le Dieu des arm�es. Il y avait autant de Dieux que de manifestations de la vie individuelle ou collective. Il y avait le Dieu des moissons que le laboureur conjurait de lui �tre propice. Il y avait le Dieu des temp�tes, que le navigateur suppliait de lui �tre favorable. Il y avait le Dieu des amours que les jeunes gens et les jeunes filles - et peut-�tre m�me les personnes d��ge mur, car le c�ur n�a pas de rides ? - suppliaient d��tre favorable � leurs intrigues amoureuses. Il y avait Mercure, le Dieu des commer�ants et aussi des voleurs, ce qui semble indiquer qu�il existait, d�s cette �poque, entre le commerce et le vol de singuli�res affinit�s.

Puis vinrent des hommes au sens philosophique plus d�velopp�, au sens critique plus aigu, � l�observation plus p�n�trante, qui comprirent que la toute-puissance ne pouvait pas se diviser, qu�il ne pouvait pas y avoir plusieurs dieux co-existants, qu�en tout cas ces dieux ne pouvaient pas �tre des dieux arm�s d�une puissance �quivalente, car un conflit pouvait �clater entre eux, et la toute-puissance de l�un contrebalancerait ou paralyserait la toute-puissance de l�autre.

C�est sous la pouss�e de ces observations philosophiques que le monoth�isme, c�est-�-dire la croyance en un seul dieu, se substitua au polyth�isme, au paganisme, croyance en plusieurs dieux.

Alors le terrain �tait d�blay� et le Christianisme allait para�tre. Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis tant attard� � cette �tude d�un pass� religieux qui aboutit au Christianisme. Le Christianisme est un �v�nement historique consid�rable et qui jette dans le pass� ses racines profondes ; de m�me, il les projette dans l�avenir, car, s�il est appel� � dispara�tre, aujourd�hui encore il a des attaches puissantes et il est naturel que nous cherchions � savoir comment il est n�, dans quelles conditions et dans quelles circonstances, quelle morale il a enseign�e, quelles esp�rances il est venu prodiguer au monde, quels engagements il a pris envers l�humanit�, et s�il a tenu ces engagements ou s�il les a viol�s.

Toute la doctrine chr�tienne repose sur l�id�e de R�demption. Rappelez-vous la l�gende : Adam et �ve chass�s du Paradis apr�s avoir d�sob�i � Dieu, frapp�s par la mal�diction divine, poursuivis par le courroux c�leste de g�n�ration en g�n�ration.

Il y eut pendant des si�cles une sorte de malveillance et d�hostilit� contre ce dieu myst�rieux qui faisait �clater sa col�re sur l�humanit� sous la forme de famine, de haine, de guerre, de mis�re et d�ignorance. Alors un besoin fou de R�demption s�empara des hommes. Ces hommes qui �taient des esclaves aspiraient � la libert�. Ces hommes qui avaient froid, faim, aspiraient au bien-�tre. Ces hommes qui �taient tourment�s par le d�sir de savoir, aspiraient � la science. De telle sorte qu�ils attendaient d�un Messie une R�demption, un salut.

Le Christianisme est venu apporter au monde ce salut. Telle est du moins sa pr�tention. Et non seulement le salut dans l�autre monde, mais le salut ici bas.

Eh bien ! de quoi, je vous prie, avons-nous �t� rachet�s par le Christianisme ? Avons-nous �t� par lui rachet�s de la mis�re, de la servitude, du mensonge, de la haine ?

De la mis�re ? Mais, ouvrez les yeux : Le chancre du paup�risme continue � �tendre sur l�humanit� ses ravages d�vastateurs. Les masses humaines continuent � �tre �cras�es sous le fardeau du froid, de la faim et des privations. La mis�re n�atteint-elle pas, aujourd�hui autant et peut-�tre plus qu�il y a deux mille ans, des enfants, de tout petits enfants desquels il est impossible de dire que s�ils sont malheureux et priv�s de tout c�est qu�ils l�ont m�rit� ? Leur existence en est � ses d�buts. Ils n�ont ni m�rit�, ni d�m�rit�, et cependant combien, tout jeunes, connaissent les privations et la mis�re ! La mis�re n�atteint-elle pas, aujourd�hui autant et peut-�tre plus qu�il y a deux mille ans, des vieillards qui, apr�s avoir fo


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