�dition : Les Amis de S�bastien Faure , 1950 (approximativement : pas de date sur le livre)
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 2 et 3
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 4 et 5
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 6 et 7
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 8 et 9
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 10
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 11
FAURE (S�bastien) - Propos subversifs - Chapitre 12
Pr�face de G�rard de Lacaze-Duthiers
Il faut savoir gr� aux � Amis de S�bastien Faure
� d�avoir pris l�heureuse initiative de r��diter ces
douze Propos Subversifs qui r�sument trente-cinq ans de propagande
libertaire, et qui, aujourd�hui, sont toujours d�actualit�. Nous
nous trouvons en pr�sence de la m�me pourriture, consid�rablement
aggrav�e. Dans ces Propos, c�est toute la soci�t�
capitaliste qui est jug�e, dans ses tenants et aboutissants. C�est
le proc�s d�un monde qui meurt et qui tente de prolonger son agonie
par toutes sortes d�exp�dients.
Reportons-nous � trente ans en arri�re, aux ann�es
1920-1921, au cours desquelles ces Proposfurent prononc�s. On nageait
en pleine euphorie, apr�s la victoire remport�e sur �
l�ennemi h�r�ditaire �, mais l�ennemi int�rieur
- b�tise, hypocrisie, ignorance et m�chancet� - �tait
loin d�avoir �t� vaincu. C�est � cet ennemi que S�bastien
Faure va livrer bataille, L�occasion s�offrait � lui de remettre
en circulation certaines v�rit�s premi�res que l��lite
et la pl�be semblaient avoir oubli�es.
Rappelons en peu de mots quelques dates importantes dans la vie de S�bastien
Faure . Elles nous permettront de mieux comprendre ces Propos. Aucun homme
n�a mis avec autant de pers�v�rance sa conduite en accord
avec ses id�es. Parti d�une �ducation religieuse et destin�,
par ses ma�tres de la Compagnie de J�sus � la vie eccl�siastique,
il en est arriv�, � la lumi�re de la raison, et l�exp�rience
aidant, � d�couvrir � sa v�rit� �.
Les dons exceptionnels qu�il tenait de la nature et qu�il avait mis d�abord
au service de sa foi chr�tienne, il les employa � propager
autour de lui sa foi humaine, avec la m�me ardeur et la m�me
sinc�rit�. Drame d�une conscience aux prises avec elle-m�me
et qui, ayant trouv� sa voie, la suivra jusqu�au bout. Il aurait
pu, comme tant d�autres, mettre son talent au service des puissants du
jour. Il aurait pu faire un de ces � m�tiers ha�ssables
� qu�il a stigmatis�s dans l�un de ces Propos. � Tu
aurais pu �tre d�put� �, lui disait sa m�re,
navr�e de voir qu�il avait si mal tourn�. Il pr�f�ra
n��tre que le � commis-voyageur de l�anarchie �, comme
l�a �crit Z�va�s. Mieux que le commis-voyageur, il
en fut le missionnaire, lui qui, ainsi que le rappelle Jeanne Humbert,
dans l��mouvante biographie qu�elle lui a consacr�e aux �ditions
du Libertaire, fut pendant plus d�un demi-si�cle, depuis 1888, �
le porte-parole �loquent de l�id�e anarchiste. �
� Si on veut mener une vie enviable, une existence sup�rieure,
affirme S�bastien Faure dans un de ces Propos, il est n�cessaire
de diriger ses efforts vers une cause noble et juste, un id�al grand
et g�n�reux, et d�y consacrer toute sa vie, d�t-on
renoncer � la famille, � l�amiti�, � l�amour,
� l�ambition, � la fortune, � la gloire, au succ�s
facile, aux vanit�s mondaines, d�t-on m�me essuyer les
outrages, braver les infamies, s�exposer aux calomnies et subir les pers�cutions.
� Programme que l�auteur des Propos a rempli � la lettre,
sans s�en �carter un seul instant.
Nous le trouvons inculp� de � crime contre la paix publique
� dans le proc�s des Trente, le 6 ao�t 1894, �
la suite de la condamnation � mort de Caserio qui avait voulu, en
assassinant Carnot, venger Vaillant ex�cut� � la suite
de son attentat contre la Chambre des D�put�s. La magistrature
apeur�e, servante du pouvoir, avait rassembl�e au petit bonheur,
dans une pr�tendue association de malfaiteurs, des libertaires de
toutes tendances. S�bastien Faure plaida sa cause avec une telle
�loquence, d�montant pi�ce par pi�ce cette
absurde machination, que les jur�s s��tant montr�s
pour une fois humains, l�acquitt�rent, lui et ses compagnons.
Nous le retrouvons pendant l�Affaire Dreyfus, de 1894 � 1899,
du c�t� des pers�cut�s contre les pers�cuteurs.
Les anarchistes ne pouvaient se d�sint�resser d�une telle
affaire o� l�autorit� et la libert� s�affrontaient.
Il mit son talent au service de la v�rit� et publia, comme
l�avait fait Zola, un � J�accuse �, qui est l�un des meilleurs
r�quisitoires qui aient jamais �t� prononc�s
contre l�iniquit� sous toutes ses formes.
Nous le retrouvons ensuite � la Ruche, essai d��ducation
libertaire des plus int�ressants, �uvre qui fut malheureusement
interrompue par le grand crime de 1914. La m�me ann�e il fonda
Ce qu�il faut dire, apr�s bien d�autres feuilles d�avant-garde,
parmi lesquelles Le Libertaire, avec Louise Michel, le 16 novembre 1895,
en attendant de mettre au point cette �uvre consid�rable, que l�on
consultera toujours avec fruit : L�Encyclop�die Anarchiste, �
laquelle j�eus l�honneur de collaborer.
Vie bien remplie, comme on le voit, jusqu�� sa mort, survenue
en 1942. Sa correspondance nous le montre alors douloureusement atteint,
au moral comme au physique, par le nouveau crime de1939, r�duit
� l�inaction dans sa petite maison de Royan, mais ne d�sesp�rant
point du destin de l�homme.
Ces douze Conf�rences sont, ainsi que le d�clare leur
auteur au d�but de la premi�re, � l�arbre de la propagande
�, propagande qui ne s�est jamais abaiss�e � de vulgaires
proc�d�s. Elle a toujours tendu � �lever son
public, sans condescendre pour cela � des concessions de fond et
de forme.
Apr�s avoir, dans le premier de ces Propos, La Fausse R�demption,
rappel� ses origines bourgeoises, et comment il parvint �
s��vader de l��ducation qu�il avait re�ue, S�bastien
Faure s�efforce de d�montrer que ni le christianisme, devenu entre
les mains de ses exploiteurs l�alli� de la force et de l�autorit�,
ni la R�volution fran�aise, pass�e au service de la
bourgeoisie qui l�a accapar�e � son profit, n�ont apport�
aux hommes le bonheur. Elles ont fait faillite. Il faut donc s�engager
dans une autre voie. Cette voie, c�est l�anarchie, la vraie, oppos�e
� l�anarchie capitaliste, qui est le d�cha�nement des
plus bas instincts et des passions les plus viles.
La dictature de la bourgeoisie (titre du deuxi�me Propos)
a supprim� la libert�, l��galit� et la fraternit�
qu�elle avait pourtant inscrites en t�te de la D�claration
des droits de l�homme. Elle n�en a donn� aux individus que l�illusion,
les plongeant avec cette illusion dans une servitude plus profonde. Cette
dictature n�est que � la Conf�d�ration g�n�rale
du vol, du mensonge et de la violence �. C�est un r�gime d�oppression
qui, tant qu�il subsistera, s�opposera � toute am�lioration
sociale.
Le parlementarisme, et avec lui la politique qui en est ins�parable,
est l�une des causes qui retardent l��mancipation des individus.
L�action parlementaire - on devait plut�t dire l�agitation parlementaire
- se r�sume en quatre mots : absurdit�, impuissance, corruption,
nocivit�. Elle est pleine d�incoh�rences et de contradictions.
La pourriture parlementaire contient en son sein toutes les autres (Propos
3). La souverainet� du peuple est une duperie, l�union sacr�e
en est une autre. L��lecteur est un �tre inconscient, qui
ne sait ce qu�il fait, ou un roublard, qui ne le sait que trop. S�bastien
Faure est plein de piti�, pour ne pas dire de m�pris, pour
ces politiciens qui trahissent leur mandat, et ces �lecteurs, qui
se trahissent eux-m�mes. Le r�formisme et le minist�rialisme,
cons�quences du parlementarisme, sont deux maladies aussi funestes
que lui.
Quant � l��tat, � qu�il soit d�mocratique,
aristocratique, r�publicain ou monarchique, c�est l�installation
au pouvoir d�une poign�e d�individus constitu�s en castes
selon les temps et les lieux, guerriers, nobles ou ploutocrates, qui, apr�s
s��tre empar�s du gouvernement, le font servir aux int�r�ts
et privil�ges de leur classe ou de leur caste, et se passionnent
� la prosp�rit� de leurs propres affaires au d�triment
de la population asservie par eux. � Il n�est gu�re possible
de donner de l��tat une meilleure d�finition. L��tat
est l�ennemi n�1 de l�individu, �tant l�alli� du capital,
qu�il sert et qui le sert.
Il y a des � m�tiers ha�ssables � (Propos 9),
que tout homme libre doit s�interdire d�exercer, car ils concourent au
maintien d�un �difice pourri, avec lequel ils sont condamn�s
� dispara�tre. On n�a pas de peine � deviner lesquels
: juge, soldat, pr�tre, policier (avec ou sans uniforme), etc. sont
de ceux-l�. Quant aux professions lib�rales, tout d�pend
de la valeur morale de ceux qui les pratiquent, �ducateurs, m�decins,
avocats, artistes, journalistes, etc. Au sujet de ces derniers, S�bastien
Faure va nous dire : � Le journalisme est le m�tier le plus
honorable si on l�accomplit dans certaines conditions ; c�est le m�tier
le plus m�prisable, si l�on n�y attache pas sa conscience et sa
dignit�. � Le cin�ma ne vaut pas mieux. � O cin�ma,
toi qui pourrais tant servir � �duquer les foules, comment
se fait-il que tu ne serves qu�� leur abrutissement ? �
S�bastien Faure a bien vu le r�le que la femme est appel�e
� jouer (Propos 6) dans la soci�t�. R�le des
plus importants, qu�elle a m�connu jusqu�ici. Elle n�est pas plus
l�esclave de l�homme qu�elle n�en est l�ennemie (ce que certain f�minisme
voudrait qu�elle f�t). Le vrai f�minisme ne consiste pas pour
elle � politicailler et � imiter les travers du sexe m�le.
Elle ne doit se prostituer en aucune fa�on (la prostitution est
une institution sociale qui dispara�tra avec l��tat). Quant
� l�enfant (Propos 7) � cet �tre d�avenir �, son
�ducation est � refaire. Cette �ducation est le contraire
du dressage. Il ne sied pas plus d�abrutir l�enfant par des punitions que
de le soumettre � une ob�issance passive en l�all�chant
par des r�compenses. On n�obtient rien par la contrainte, on obtient
tout par la confiance. Si vous ne voulez pas qu�un enfant vous mente, ne
lui mentez pas. D�autre part l�enseignement officiel laisse � d�sirer.
Il fait trop appel � la m�moire et pas assez � la
raison. Les programmes sont charg�s et les classes sont surcharg�es.
La culture physique, intellectuelle et morale de l�enfant exige d�autre
m�thodes. L�auteur des Propos ne nous dit rien de l��ducation
sexuelle qui, intelligemment pratiqu�e, modifierait nos m�urs et
nos institutions. Je suppose qu�elle est sous entendue et qu�il aurait
parl� � ce sujet avec la m�me franchise que pour tout
le reste, si on lui avait demand� son avis.
Ici se pose le probl�me des familles nombreuses (Propos 8), v�ritable
fl�au social. La limitation des naissances s�impose. En fait d�enfants
la qualit� vaut mieux que la quantit�. L�eug�nisme
et le n�o-malthusianisme mettront un frein � la surpopulation
que pr�che la bourgeoisie �go�ste et jouisseuse, �
laquelle il faut de la chair � canon et de la chair � plaisir
pour consolider son pouvoir sur les masses.
L�amour - avili et prostitu� dans la soci�t� capitaliste
au point qu�il n�est qu�une caricature - devait avoir sa place dans ces
Propos, au chapitre de la femme. S�bastien Faure en a d�fini
les caract�res, qui se ram�nent � quatre, d�apr�s
lui : l�amour est spontan�, inanalysable, capricieux et irr�sistible.
Il n�y a point d�amour sans affinit� de la chair. Le facteur sexuel
joue en amour un r�le de premier plan. Sans lui l�amour est incomplet.
S�bastien Faure ne pr�chait point le renoncement �
la vie. Point de mortifications en vue de gagner le ciel. Point de sacrifices
sous pr�texte de r�compenses dans un autre monde. Point d�asc�tisme,
c�est bon pour les eunuques. Tous les plaisirs sont l�gitimes. L�homme
est total. Tout concourt � sa lib�ration : l�esprit, le c�ur,
les sens.
La morale officielle pr�che aux individus la r�signation,
la pr�voyance et la charit�, afin de les asservir. Morale
conformiste et anti-humaine. Il en est une autre, qui n�impose de cha�nes
� personne et qui pratique avant tout la fraternit� non du
bout des l�vres, mais par des actes de v�ritable solidarit�.
(Propos 5).
La Patrie ? Autre idole qu�il s�agit d�abattre, car elle est funeste
au bonheur de l�homme (Propos 4). Rien n�est plus fragile d�ailleurs que
l�id�e de patrie. Le moindre raisonnement en fait justice. Elle
ne repose sur aucune base solide. Il y a diverses sortes de patriotes dont
l�illogisme saute aux yeux. Il est facile de d�celer le point faible
par o� ils p�chent. Le patriotisme des poss�dants est
sujet � caution. C�est un mouvement destin� � masquer
leurs intentions criminelles. La guerre en est le produit. Elle a inspir�
� notre orateur des pages ma�tresses : � La guerre est
une folie et un crime, une folie qui ne peut �tre commise que par
des insens�s, un crime qui ne peut �tre pr�m�dit�
et accompli que par des bandits. � Et il rappelle que le crime l�gal
n�a apport� aux peuples que mis�res et calamit�s.
S�bastien Faure n��tait pas pour la violence. Elle n��tait
pour lui qu�un pis aller. Il ne fallait y avoir recours qu�� la
derni�re extr�mit�, lorsqu�on ne pouvait pas faire
autrement. Il m�a souvent expos� sa fa�on de voir �
ce sujet, au cours des conversations o� je lui demandais de pr�ciser
de que devait �tre l�action r�volutionnaire : le moins d�effusion
de sang possible, et pas du tout si c��tait possible, mais �tait-ce
toujours possible ? Pour abattre la forteresse capitaliste, les mots ne
suffisent pas. Il pensait m�me (Propos 9), que pour combattre l�ennemi
ext�rieur, et ici il s�agit d�un quelconque pays �tranger,
il fallait improviser � une arm�e destin�e �
repousser l�attaque, pour la d�fense de la patrie nouvelle, de la
patrie r�volutionnaire. � Inutile d�ajouter que je ne partage
nullement cette opinion. Elle me para�t p�rim�e. La
patrie r�volutionnaire ne vaut pas mieux que toutes les autres.
On l�a vue � l��uvre.
Il pr�conisait avec juste raison l�abstentionnisme. Non seulement
l�homme libre soit s�abstenir de voter, mais encore il doit s�abstenir
de tout geste et de toute fonction destin�s � soutenir l�autorit�
et l��tat. Sur ce point, S�bastien Faure rejoignait la non-violence
de Gandhi.
Il �tait pour l��ducation, sans laquelle il n�est point
de r�volution possible. L��ducation morale, intellectuelle
et sociale de l�individu est la base de tout. Elle concourt � l��volution
des id�es, des m�urs et des sentiments. � �volution
d�abord, r�volution ensuite �, voil� ce que l�on constate
au cours de l�histoire humaine et des diff�rents �ges de la
terre. M�me chose s�accomplit chez l�individu. La r�volution
int�rieure est le pr�lude de la r�volution �conomique
et sociale. Comment changer la soci�t� si les individus qui
la composent ne changent pas eux-m�mes ? S�ils ne modifient point
leur conception de la vie et leur mentalit� ? Le communisme libertaire
de S�bastien Faure rejoint ici l�individualisme anarchiste qui attribue
la plus grande importance � cette r�volution int�rieure
: � Avant tout, donc, r�volution en soi � (Chambardement,
Propos 9). Autrement, il n�y a rien de fait. Combattre d�abord tout ce
que le social a introduit en nous de bastilles, sous formes de pr�jug�s
absurdes et de traditions ridicules, alors seulement on pourra parler de
R�volution.
Le communiste libertaire comprenait, d�apr�s lui, deux phases
distinctes. D�abord une p�riode de destruction, au cours de laquelle
on sape les fondements de l�ordre (ou du d�sordre) �tabli.
Ici, toutes les forces de r�volutions entrent en jeu : libre-pens�e,
socialisme, syndicalisme, coop�ratisme, plus l�anarchisme, leur
synth�se, ensuite une p�riode de construction, � laquelle
concourent les m�mes forces, car � quoi bon d�truire
si l�on ne met rien � la place de de que l�on vient de d�truire
? Le terrain d�blay�, la mauvaise herbe arrach�e on
peut �difier sur des ruines une soci�t� plus parfaite
(Propos 10 et 11). Il importe n�anmoins, pour cette double op�ration,
� la fois destructive et constructive, d��viter de tomber
dans le pi�ge o� trop de militants sont malheureusement tomb�s
: la d�viation de ces forces dans le domaine politique, et ici l�orateur
adjurait ses camarades socialistes de quitter sur le champ le Parlement,
o� ils risquaient d��tre corrompus, et qui, ainsi qu�il l�avait
d�montr�, �tait l�impuissance m�me. Il citait
l�exemple d�un Briand qui avait reni� ses id�es d�s
que devenu d�put�.
La libre pens�e courait les m�mes dangers, en se confinant
uniquement dans l�anticl�ricalisme. Elle devait faire front contre
toutes
les superstitions et s��tendre � toutes les formes de mensonge.
Et il proposait de substituer � la libre pens�e la formule
beaucoup plus large de pens�e libre.
Il �tait, qu�est-il besoin de le dire, contre toutes les dictatures,
quelles qu�elles soient, aussi bien celle du prol�tariat que les
autres, leurs m�thodes �tant les m�mes, ainsi que leurs
r�sultats. Fatalement elle en arrivent � la suppression de
toute libert�. Dans toute dictature il y a des meneurs et des men�s,
des exploiteurs et des exploit�s, des ma�tres et des esclaves.
Il condamnait, cela va de soi, la discipline aveugle qui conduit �
la mort des troupeaux de droite et de gauche. Il stigmatisait la l�chet�
des foules qui faisaient leurs malheurs elles-m�mes, en acclamant
leurs mauvais bergers.
Comme beaucoup d�entre nous il avait fond� les plus grands espoirs
sur la R�volution Russe. Mais il adjurait ses repr�sentants,
ainsi qu�il l�avait fait pour ses amis socialistes, de renoncer au parlementarisme.
Qu�e�t-il dit s�il les avait vu � l��uvre aujourd�hui ! Il
n�e�t pas �t� le dernier, � coup s�r,
� leur dire leurs quatre v�rit�s. Le militant qui
devient fonctionnaire dans un parti est comme le prol�taire que
le peuple a �lu pour le repr�senter : il trahit sa classe
et fait passer ses int�r�ts avant ceux dont il se dit le porte-parole
et le d�fenseur.
Pour ce qui est du probl�me �conomique, �troitement
li� au probl�me social et moral, il l�a examin� sous
toutes ses faces. Sur la production, la consommation et la r�partition
des richesses, il a �mis des vues neuves et hardies. Il pr�conisait
en ce temps-l� la gr�ve sur le tas, qu�il jugeait bien pr�f�rable
aux d�monstrations tapageuses dans les rues. Il �tait, naturellement,
pour la suppression du salariat. Il indiquait comment devrait s�effectuer
le passage de la soci�t� capitaliste � la soci�t�
libertaire, par la prise de possession des instrument de travail et des
postes de commande. D�autre part, le machinisme n�avait point lib�r�
l�individu. Gr�ce � lui l�ouvrier aurait pu voir son existence
am�lior�e. Quelques heures de travail lui eussent suffi,
il aurait employ� le reste de son temps � s�instruire et
� se distraire. Le capitalisme en a d�cid� autrement.
Dans cette �dification de la cit� future, S�bastien
Faure comptait beaucoup sur le coop�rativisme et le f�d�ralisme,
deux autres forces de r�volution � ne pas n�gliger.
Ayant inaugur� cette s�rie de Propos par la critique de
La Fausse R�demption, l�orateur devait la clore par La V�ritable
R�demption. Quelles perspectives infinies il nous fait entrevoir
lorsqu�il d�crit cette soci�t� libertaire o�
toutes les richesses, tant mat�rielles que spirituelles, appartiendront
� tous, sans distinction de classes ni de castes. Soci�t�s
o� la libert�, l��galit� et la fraternit�
auront cess� d��tre des mots, o� il n�y aura plus ni
ma�tres ni esclaves, o� personne n�ob�ira plus parce
que personne ne commandera plus, o� chaque individu jouira int�gralement
de l�existence sans nuire � ses voisins. Anticipation o�
tous les hommes go�teront le vrai bonheur, qui consiste dans la triple
satisfaction des besoins physiques, intellectuels et moraux de l�individu.
Puis il trace, dans une magnifique p�roraison, le portrait de l�anarchiste
id�al.
Il se d�gage de l�ensemble une haute le�on de sagesse.
L�orateur n�impose point ses id�es, il les expose et les propose.
Il pousse la tol�rance jusqu�� ses extr�mes limites,
sans rien abdiquer de ses opinions, mais pour leur donner plus de poids.
Tol�rer n�est pas abdiquer, c�est faire preuve de compr�hension.
S�il se montre s�v�re envers les oppresseurs, il leur accorde
cependant des circonstances att�nuantes, �tant donn�
le milieu o� ils sont n�s et l��ducation qu�ils ont
re�ue. Il va m�me jusqu�� leur pardonner. Il est �
sa fa�on un moraliste qui conna�t � fond la nature
humaine, sachant combien elle est faillible, mais ne lui dissimulant point
pour cela ses d�fauts.
On retrouve dans ces Propos, le parfait orateur que fut S�bastien
Faure , dont l��loquence persuasive s�adressait � la fois
au c�ur et � l�esprit de ses auditeurs. A la diff�rence de
tant d�autres, il ne parlait jamais pour ne rien dire. Ses Propos n��taient
pas des propos en l�air. Il n�avait rien du charlatan de r�union
publique, qui se donne de grands coups de poings sur la poitrine, avec
des tr�molos dans la voix. Son �loquence se tenait �
�gale distance du verbiage acad�mique et de la jactance foraine.
Point de vaines fioritures et de fleurs de rh�torique. Point de
phrases creuses et de p�riodes ronflantes. Clart�, limpidit�,
fluidit�. Telles sont les qualit�s de S�bastien Faure ,
orateur. C�est net, pr�cis, cat�gorique, sans trompe-l��il.
Sa logique �tait impeccable. Il allait droit au but. Il apportait
chaque fois la preuve de ce qu�il affirmait. Pr�sentant le pour
et le contre, il pr�voyait les objections que l�on ne manquerait
point de lui faire, et il les r�futait sure le champ. Il ne laissait
dans l�ombre aucun aspect de la question. Il avait soin de pr�ciser
le sens des mots et de le faire pr�ciser par ses interlocuteurs.
Il divisait son sujet en points pr�cis, selon une m�thode
toute cart�sienne. Il �maillait son discours de citations,
d�anecdotes et de comparaisons propres � illustrer ses arguments,
ceux-ci s�encha�nant avec une rigueur quasi-math�matique,
pour aboutir, de d�ductions en d�ductions, aux conclusions
qui s�imposaient. Son style direct, non d�pourvu de lyrisme, avec
�� et l� une pointe d�ironie, d�sarmait l�adversaire.
Il a trac�, des repr�sentants de la soci�t�
bourgeoise, des portraits d�finitifs, dignes de figurer dans une
anthologie, tels que le gouvernant, l��lecteur, le politicien, le
patriote, le magistrat, le pr�tre, l�homme de police, le patron,
le jaune et autres personnages ind�sirables. Son langage familier
�tait compris de tous. Un charmeur, a-t-on dit, mais un charmeur
qui, loin d�endormir les m�ninges de ses auditeurs, les incitait
� r�fl�chir. Ajoutez au charme de la parole une voix
chaude et entra�nante, le geste sobre, une taille au-dessus de la
moyenne et un physique agr�able, ce qui achevait de le rendre sympathique
m�me � ceux qui ne partageaient point ses id�es.
C��tait un cerveau remarquablement dou�, au courant des
derni�res d�couvertes de la science et connaissant �
fond tous les sujets qu�il traitait. Il �tait de la lign�e
des Kropotkine
et des Reclus , dont il �largissait les point de vue,
p�n�trant, avec plus d�acuit� peut-�tre, au
fond d�une organisation sociale dont il d�masquait les vices. Son
message � lui, sa t�che personnelle dans le mouvement anarchiste,
ce fut - et ici ce mot n�a rien de p�joratif - d�en vulgariser les
id�es directement en les mettant � la port�e du plus
grand nombre.
Que nous manque-t-il, � l�heure actuelle, pour semer parmi les
foules, le bon grain qui, t�t ou tard, germera ? Il nous manque un
S�bastien Faure . Certes, nous avons d�excellents orateurs libertaires,
qui poss�dent de remarquables qualit�s, mais ils n�ont point
ce prestige dont jouissait notre camarade. Partout o� il passait,
� Paris ou en province, un public nombreux accourait. Il faisait
salle comble. Sympathisants et adversaires se coudoyaient. On venait pour
entendre S�bastien Faure . C��tait un �v�nement
!
Ces Propos n�ont point vieilli, bien qu�� la faveur des circonstances
leur auteur e�t certainement modifi� ou envisag� sous
un autre angle quelques-unes de ses th�ses. Depuis qu�elles furent
prononc�es, que d��v�nements se sont d�roul�s,
surtout apr�s la mort du grand disparu ! Que de d�ceptions
e�t �prouv� le vieux lutteur, lui qui n�en �tait
pas � une d�ception pr�s, ainsi qu�il me le confia
maintes fois ! Se d�courageait-il pour cela ? Nullement. Il continuait
le bon combat pour l�id�al humain qui �tait la raison d��tre
de sa vie.
Ces Propos sont comme les munitions de l�anarchie. Les jeunes y puiseront
des arguments pour fortifier leurs convictions, les vieux prendront plaisir
� les relire. Il sera toujours r�confortant de les consulter
aux heures de doute et de d�couragement. Que de passages il y aurait
� citer, que de le�ons � en tirer ! Il �tait
bon qu�ils fussent r��dit�s. Ils occupent le centre
de l��uvre s�bastienne. Ils en contiennent l�esprit. L�auteur de
La Douleur Universelle et de Mon Communisme s�y retrouve tout entier.
Amis, lisez ces Propos. �coutez la voix de S�bastien Faure
qui vous parle par del� le tombeau. Elle vous dit, cette voix, de
ne jamais d�sesp�rer de la vie. Elle vous dit de lutter jusqu��
la mort pour le triomphe de vos id�es. Elle vous dit de mettre constamment
vos actes en accord avec vos sentiments. Elle vous dit de n��tre
ni exploiteur ni exploit�. Elle vous dit de n�exercer aucun m�tier,
de n�accomplir aucune t�che qui soit pour vous un esclavage. Elle
vous dit d��tre bon, juste et loyal et de pratiquer la tol�rance,
m�me envers vos ennemis. Elle vous dit d�avoir foi en la raison.
Elle vous dit de ne pas vous d�courager dans le combat que vous
livrez contre toutes les tyrannies. Elle ne vous dissimule aucune des difficult�s
que vous aurez � surmonter, aucun des dangers que vous pouvez courir
dans cette lutte in�gale contre toutes les forces du pass�
ligu�es contre vous, mais vous aurez, en compensation, la joie d�avoir
agi selon votre conscience. Gravez dans votre esprit, comme sur un m�tal
indestructible, cette formule salvatrice qui est comme la clef de vo�te
de l��thique libertaire, formule � laquelle S�bastien
Faure est rest� fid�le jusqu�� son dernier souffle
:
Ni Dieu ni Ma�tre !
G�rard de Lacaze-Duthiers.
1. La Fausse R�demption
Vie mis�rable des premiers groupes humains.
- Leur ignorante cr�dulit� les pousse � attendre d�un
Messie la R�demption � laquelle ils aspirent. - Le Christianisme
leur promit cette R�demption. Par lui, les Hommes n�ont �t�
sauv�s ni de la Mis�re ni de la Servitude, ni du Mensonge,
ni de la Haine. - Principes et Morale du Christianisme sont en opposition
formelle avec le but d�une R�demption v�ritable. - L��glise
est devenue le plus ferme soutien des Institutions bourgeoises : Capitalisme
et �tat. - Les Bataillons rouges doivent combattre inlassablement
les Bataillons noirs.
Mes Chers Camarades,
D�o� vient que j��prouve ce soir tant de joie et tant
d��motion ?
Est-ce de vous revoir, mes vieux et chers compagnons, vous avec qui,
depuis 25, 30 ou 35 ans, je milite pour la r�volution sociale ?
Le travail et les ans se sont appesantis sur vos robustes �paules.
De son aile avertisseuse, la vieillesse a fr�l� vos rudes
et fiers visages. Et pourtant - est-ce r�alit�, est-ce illusion
de ma chaude et vieille amiti� - je revois en vos yeux la flamme
que je connais depuis si longtemps. Vous �tes venus �couter
votre vieux camarade. Vous �tes venus r�chauffer votre c�ur
au contact du sien. Vous avez voulu, une fois encore, entendre de sa bouche
l�expression des saines col�res, des justes r�voltes, qui,
pas plus en vous qu�en lui, ne se sont apais�es, - et aussi des
esp�rances et des certitudes qui, en lui comme en vous, ne s��teindront
qu�avec le dernier souffle.
Est-ce de vous revoir tous autour de moi ce soir, dites, mes vieux et
chers amis, que je suis si content et si �mu ?
Est-ce aussi de vous voir en foule, mes jeunes camarades, militants
d�j� �prouv�s - on vit rapidement �
notre �poque o� les �v�nements se pr�cipitent,
- socialistes, syndicalistes, communistes, libertaires, enfi�vr�s
par l�ardeur de la bataille que vous sentez in�vitable et proche
? Est-ce d�avoir sous les yeux le spectacle r�confortant de vos
physionomies �nergiques et de vos regards de feu ? Est-ce parce
que, si pour vous je suis quelque peu le pass�, vous �tes
pour moi le pr�sent et l�avenir, le pr�sent charg�
de promesses, l�avenir plein de r�alisations ? Est-ce de cela que
je ressens tant de joie et d��motion ?
Enfin, est-ce de vous contempler nombreuses, tr�s nombreuses
dans cette salle, vous, mes ch�res compagnes, m�res, femmes,
filles, amantes, s�urs et, ce qui est mieux encore, camarades de c�ur et
d�id�es de tous ceux qui pr�sentement constituent les bataillons
incessamment accrus de l�arm�e r�volutionnaire ? Qui donc
disait que la femme reste irr�ductiblement coquette et frivole,
demeur�e triste esclave, soumise devant le patronat arrogant, le
gouvernement oppresseur et l��glise menteuse, la femme �tait
la derni�re � s�occuper de son destin ? Qui donc osait pr�tendre
que la femme se soucie fort peu d�entendre parler - et moins encore de
discuter - de choses s�rieuses ? Qui donc osait dire qu�elle est
incapable d��lever sa sensibilit� et son esprit jusqu��
la hauteur des probl�mes graves qui pr�sentement tourmentent,
passionnent les c�urs les plus g�n�reux et les intelligences
les plus nobles de notre �poque ? Qui disait cela blasph�mait,
mentait, et votre pr�sence l�atteste.
Oui, c�est de tout cela, c�est de vous voir, c�est de vous revoir, mes
chers et vieux compagnons, et vous, mes jeunes camarades, et vous mes ch�res
compagnes, accourus, fi�vreux, empress�s, vibrants, que j��prouve
une joie sans bornes et une indicible �motion.
Vous �tes venus ici sur l�annonce de mes douze conf�rences.
Vous avez pens� que, en vous conviant � y assister, le vieux
militant que je suis entreprenait un travail peut-�tre au-dessus
de ses forces, qu�en tout cas il commen�ait une lourde besogne,
et vous avez voulu all�ger ce fardeau par le pr�cieux encouragement
de votre pr�sence. Soyez-en tous remerci�s.
Vous avez esp�r� que de cet arbre de la propagande dont,
depuis trente-cinq ans, avec tant d�autres, j�entretiens autant que possible
la force, je secouerai vigoureusement les branches pour en faire tomber
� votre usage quelques fruits dont vous pourriez appr�cier
la saveur.
J�ose esp�rer que votre espoir ne sera pas d��u
et je m�y emploierai de mon mieux.
Et puis, vous �tes venus sans doute pour m�apporter le t�moignage,
qui m�est si cher, de votre sympathie, et aussi peut-�tre un peu
le tribut de votre reconnaissance pour l�ardeur, pour la pers�v�rance
avec lesquelles, depuis trente-cinq ans, je d�fends l�id�al
auquel je me suis vou� et qui est le v�tre.
J�accepte de tout c�ur le t�moignage de votre amiti�,
mais je repousse le tribut de votre reconnaissance. Je n�ai pas droit �
votre gratitude. Vous ne me devez rien. C�est, au contraire, moi qui vous
dois tout. Et au seuil de ces conf�rences, il me pla�t de
vous ouvrir mon c�ur et de vous dire que si je suis quelqu�un, si je suis
quelque chose, c�est � vous travailleurs, c�est � vous foule
anonyme et obscure que je le dois. Parvenu � la vieillesse et apr�s
trente-cinq ans d�un apostolat qui fut, j�ose le dire, sans peur et sans
reproche, c�est une sorte de confession que je veux vous faire, et ce sera,
en m�me temps, comme une mani�re de testament philosophique
et social dont je vous fais, d�s ce soir, mes chers amis, les d�positaires.
�coutez,
Je vis au milieu de vous depuis tant d�ann�es que les jeunes
peuvent ignorer mes origines, et les vieux peuvent les avoir oubli�es.
Moi je m�en souviens. Par ma naissance, par mon �ducation, j�appartiens
� une famille bourgeoise, au monde bourgeois. Tout petit j�ai �t�
berc� sur les genoux de l��glise. Adolescent au c�ur enthousiaste,
� l�imagination ardente, au temp�rament apostolique - oui
apostolique - je me rappelle que, tout jeune encore, ma joie la plus grande
�tait, quand une id�e me poss�dait, de la d�fendre
si elle �tait attaqu�e, de la r�pandre autour de moi
; adolescent, je fus distingu� par les �ducateurs auxquels
ma famille m�avait confi�. Ceux-ci, des religieux, me persuad�rent
que pour un bon chr�tien - et je croyais jusqu�au fanatisme - rien
n��tait plus beau, plus noble, plus grand, plus vertueux, que de
renoncer aux joies de la famille, aux douceurs de l�amiti�, aux
ivresses de l�amour, � la fortune, � la gloire, aux vanit�s
mondaines, pour se consacrer tout entier � la propagation de sa
foi, pour aller planter sur les terres lointaines le drapeau du Christ,
pour �vang�liser les sauvages et civiliser les barbares,
pour faire resplendir la clart� �blouissante de la foi.
Cet enseignement cadrait si bien avec mon temp�rament romanesque,
po�tique, sentimental et g�n�reux que mes �ducateurs
n�eurent pas de peine � me convaincre et je suivis leurs conseils.
J�entrai au Noviciat de la Compagnie de J�sus. Je pris la soutane
et je v�cus dans un clo�tre. Et j��tais sur le point
de prononcer mes v�ux, � la veille de lier mon existence �
l�apostolat auquel j�aspirais, quand un �v�nement douloureux
et subit m�arracha � cette vocation : mon p�re mourut presque
inopin�ment, je quittai le couvent et rentrai dans ma famille et
dans le monde.
Mais j�emportais du couvent cette id�e, ce sentiment, que je
devais consacrer ma vie � quelque chose de grand, � quelque
chose de noble, � un id�al merveilleux, � l�amour
et au salut de mes semblables ; cette conviction �tait entr�e
en moi ; elle ne devait plus en sortir. Je puis affirmer que je lui suis
rest� fid�le.
Sans doute ceux qui ne voient dans les �v�nements que
les lignes superficielles, sans apercevoir dans les profondeurs les liens
qui les unissent peuvent estimer que j�ai tout abandonn� de mon
enfance. Sans doute il y a loin de l�homme que vous �coutez aujourd�hui
et que je suis � celui qui vivait il y a quarante ou quarante-cinq
ans. Je viens du principe de l�autorit� la plus absolue et je suis
all� au principe de la libert� int�grale. Je suis
parti de l�affirmation autoritaire et je suis all� jusqu��
la n�gation libertaire. Et � toutes ces institutions - patrie,
famille, �tat, propri�t�, religion - dont on m�avait
enseign� le culte au temps de ma jeunesse, et qui, dans le milieu
auquel j�appartenais, passaient pour �tre sacr�es et intangibles,
mon c�ur et ma raison, parvenus � la connaissance des �tres
et des choses, ont d�clar� une guerre de tous les instants.
De conservateur - oh ! oui - que j��tais, et dans tous les domaines,
je suis devenu r�volutionnaire - oh ! oui - et de toutes fa�ons.
Et cependant, j�affirme que je suis rest� fid�le �
ce principe de ma jeunesse, � ce principe qui m�avait �t�
enseign� et qui a toujours dirig� ma conscience, et qui a
�t� le moteur de mes actes : si on veut mener une vie enviable,
une existence sup�rieure, il est n�cessaire de diriger ses
efforts vers une cause noble et juste, un id�al grand et g�n�reux,
et d�y consacrer toute sa vie, d�t-on renoncer � la famille,
� l�amiti�, � l�amour, � l�ambition, �
la fortune, � la gloire, au succ�s facile, aux vanit�s
mondaines, d�t-on m�me essuyer les outrages, braver les infamies,
s�exposer aux calomnies et subir les pers�cutions.
Je dis que je suis reste fid�le � ce principe. Seulement,
entre 20 et 30 ans, il s�est fait dans ma vie une mani�re de r�volution,
Du ciel, r�gion du r�ve, mes regards se sont abaiss�s
sur la terre, r�gion des r�alit�s. Et l� j�ai
vu des injustices sans nombre et des souffrances indicibles, J�ai vu des
yeux s�ouvrir pour des torrents de larmes et j�ai vu des veines �clater
pour des fleuves de sang. J�ai vu le producteur, le paysan et l�ouvrier
vivre dans les privations et mourir dans l�indigence, � c�t�
de parasites qui vivaient dans l�orgie et mouraient dans l�opulence. J�ai
vu le travail dans les taudis et l�oisivet� dans les palais. J�ai
vu le mensonge triomphant et la v�rit� encha�n�e.
J�ai vu la couardise en libert� et le courage en prison. J�ai vu
la l�chet�, la duplicit�, l�ignorance port�es
sur les �paules des foules, acclam�es, port�es au
pinacle, et la franchise et la vaillance honnies.
Oui, j�ai vu cela, et alors je me suis dit : Les sauvages ne sont pas
dans les pays lointains, ils sont ici. Les barbares ne sont pas au loin,
ils sont tout pr�s. Il faut les �vang�liser. Il faut
les cat�chiser, mais pas avec la bible caduque, pas avec la foi
d�su�te, pas avec le culte mensonger. Il faut trouver autre
chose. Ces hommes vivent dans la mis�re. Ce n�est pas l��vangile
qu�il faut leur apporter, c�est l�abondance. Ces hommes vivent dans l�esclavage,
il faut leur apporter la libert�. Ils vivent dans la haine, il faut
leur apporter l�amour. Ils vivent dans les t�n�bres, il faut
leur apporter la lumi�re. Et j�ai cherch� partout cette lumi�re,
En vain je l�ai cherch�e en haut, parmi ceux de ma classe. Je ne
l�y ai pas trouv�e. Alors j�ai abandonn� les grands et je
me suis rapproch� des petits. Je me suis �loign� des
puissants, et des humbles j�ai fait mes compagnons. J�ai d�clar�
la guerre aux ma�tres et j�ai tendu aux esclaves une main fraternelle,
loyale et secourable.
Vous voyez bien que j�avais raison de dire tout � l�heure que
j��tais rest� fid�le aux principes de ma jeunesse.
Alors que je n�avais pas trouv� la lumi�re en haut, je l�ai
trouv�e en bas. C�est chez les humbles, chez les pauvres, chez les
ignorants, chez les d�sh�rit�s que j�ai enfin rencontr�
la cendre sous laquelle dormait le feu sacr� que je cherchais. Il
m�a suffi de souffler quelque peu sur la cendre et la chaleur s�en est
d�gag�e ; et peu � peu la flamme en a jailli.
�
�
*
En sorte que le peu que je suis, le peu que je sais, et le peu que je
vaux, c�est � vous, travailleurs, c�est � vous mes amis,
que je le dois. Si vous n�aviez pas pleur� devant moi, aurais-je
connu vos larmes ? Aurais-je pu en chercher et en d�couvrir la source
? Si je n�avais pas eu sous les yeux, chez vous, le spectacle de votre
tristesse, aurais-je pu me l�imaginer et en d�couvrir les origines
? Si je ne m��tais pas assis � vos foyers, aurais-je pu conna�tre
les secr�tes douleurs, les angoisses de tant de c�urs pench�s
sur le berceau du tout-petit que guette la mort pr�matur�e
qui l�emportera bient�t parce qu�il est frapp� du p�ch�
originel des temps modernes : la pauvret� ? Si je ne m��tais
pas approch� de tant de vieillards, aurais-je entendu leurs lamentations
touchant le sort mis�rable qui leur est fait dans notre soci�t�
? Si je ne m��tais pas pench� sur toutes ces mis�res,
si mon c�ur n�en avait pas �t� ulc�r�, si ma
conscience n�en avait pas �t� r�volt�e, est-ce
que je pourrais, depuis trente-cinq ans, et aujourd�hui encore, pauvres,
infortun�s, esclaves et mis�reux, est-ce que je pourrais
exposer votre d�tresse et ses causes, est-ce que de ma bouche sortirait
l�expression de vos plaintes, est-ce que je pourrais traduire vos r�voltes,
affirmer vos col�res, chanter vos espoirs ?
Vous voyez bien que c�est vous qui m�avez fait ce que je suis. Vous
ne me devez donc rien, c�est moi qui vous dois tout.
Cette confession, cette mani�re de testament philosophique et
social que je voulais placer au seuil de mes conf�rences, vous le
connaissez maintenant, et j�aborde mon sujet en m�excusant de l�avoir fait
pr�c�der d�un aussi long pr�ambule.
�
�
* * *
Mon sujet est � La Fausse R�demption �.
L�accoutumance, camarades - l�habitude, pour parler plus simplement
- est, dit-on, une seconde nature. Elle joue, en effet, dans la vie de
l�homme, un r�le fort important. Or, depuis des temps imm�moriaux,
l�homme est accoutum� � lutter et � souffrir. Il souffre
du froid, de la faim, de la maladie, de l�intemp�rie des saisons.
Il souffre de l�incertitude du lendemain, de l�insuffisance de tout. Il
souffre dans sa chair, dans son c�ur, dans sa conscience. Bref, c�est une
vie constante de douleur que l�existence de l�homme sur la terre.
Mais, si habitu� que l�homme soit � souffrir, il vient
toujours une heure o� la mesure est comble, o� la somme de
r�signation que la nature et l�habitude ont mise en lui se trouve
�puis�e. Alors l�homme, tout naturellement, se r�fugie
ou dans la consolation ou dans la r�volte, parfois m�me dans
l�une et dans l�autre.
C�est pourquoi, si on voulait �tudier de pr�s l�histoire,
on constaterait que les �poques de r�demption co�ncident
avec les �poques de consolation ou de r�volte. Et si, jusqu��
ce jour, l�histoire n�a gu�re enregistr� que de fausses r�demptions,
c�est parce que le verbe r�dempteur n�apportait � l�humanit�
que des promesses fallacieuses et que la r�demption promise ne contenait
pas les r�alit�s qu�elle faisait esp�rer.
Par deux fois sur le continent que nous foulons aux pieds - je limite
ce soir � ce continent les observations que j�ai � vous soumettre,
et c�est tout naturel puisque c�est sur ce continent que nous vivons et
que nous sommes en quelque sorte li�s � celui-ci - par deux
fois, dis-je, la promesse d�une fausse r�demption a �t�
apport�e aux hommes : une premi�re fois, il y a deux mille
ans, par le Christianisme, une seconde fois, il y a cent trente ans, par
la R�volution fran�aise.
Je ne parlerai ce soir que de la premi�re de ces fausses r�demptions.
J�aurai l�occasion, par la suite, dans mes prochaines conf�rences,
de vous parler de la seconde.
Voici comment, camarades - et je tiens � vous le dire d�avance,
afin qu�il vous soit plus facile de me suivre dans mes d�veloppements
et pour vous permettre de reconstituer pour vous-m�mes, dans votre
atelier, dans votre bureau ou dans votre chambre, la conf�rence
que vous allez entendre ce soir - je d�velopperai mon sujet.
� Le Christianisme n�a apport� � l�humanit�
qu�une fausse r�demption �, tel sera mon premier point.
� Il ne pouvait en �tre autrement �, tel sera mon
deuxi�me point.
� Face au Christianisme, quelle attitude devons-nous avoir et
quel est notre devoir ? �, tel sera mon troisi�me et dernier
point.
L�homme du XXe si�cle, camarades, l�homme qui appartient au si�cle
de la vapeur et de l��lectricit�, de l�automobilisme et de
l�aviation et des merveilleuses applications de la science � l�agriculture
et � l�industrie, cet homme a quelque peine � imaginer la
vie lamentable de nos anc�tres.
L�homme d�il y a quelques milliers d�ann�es - je ne veux fixer
aucune date - �tait d�nu� de tout, et son d�nuement
n�avait d��gal que son ignorance. Il n�existe sur ce point aucune
contestation s�rieuse. Ici, je crois pouvoir dire que nous sommes
tous d�accord. Il ne vient � la pens�e de personne aujourd�hui
de placer l��ge d�or derri�re nous. Nous savons, au contraire,
qu�il est devant nous.
Mais comment expliquer que, d�nu� de tout et plong�
dans une ignorance profonde, l�homme ait pu, � un moment donn�,
s��lever jusqu�� la conception plus ou moins grossi�re,
mais conception quand m�me, de la divinit� ?
Comment expliquer qu�il ait attach� � cette id�e
de Dieu son besoin d�esp�rance et son d�sir de r�demption
? Et enfin comment se fait-il que, � un moment donn�, le
Christianisme apparut � l�humanit� comme le gage de cette
r�demption et le messager de cette esp�rance ?
Ici, le d�bat devient �pre. Il surgit violent et passionn�.
Quand et comment l�id�e de Dieu s�est-elle, � des �ges
fort �loign�s de nous, pr�sent�e pour la premi�re
fois � l�esprit de l�homme, sous quelle forme et dans quelles conditions
?
Les religions ont t�t fait de r�pondre � une question
pourtant si d�licate et si difficile � trancher. Vous savez
que les religions ont le privil�ge de r�soudre de la fa�on
la plus simple tous les probl�mes. Il est vrai que leurs explications
n�expliquent rien. On doit s�incliner et croire, faire un acte de foi ;
et ce geste initial pr�lude � tous les autres.
Ici la religion nous enseigne qu�il y a des id�es inn�es.
Il faut entendre par l� des id�es qu�on apporte avec soi
en naissant, des id�es qui jaillissent spontan�ment de nous-m�mes,
sans motif et sans cause. La religion ajoute que l�id�e de Dieu
doit �tre rang�e parmi les id�es inn�es ; que,
d�s la cr�ation, Dieu a jet� dans l��me de l�homme
des aspirations irr�ductibles vers l�infini ; que peu � peu,
l�homme, ayant fait jaillir de ses entrailles m�mes, spontan�ment
et sans motif, le faisceau des id�es inn�es, cette id�e,
grossi�re d�abord, mal d�cortiqu�e, mais id�e
quand m�me de la divinit�, s�est peu � peu ennoblie,
s�est �lev�e, � travers le polyth�isme grossier
et apr�s celui-ci, jusqu�� la conception d�un Dieu unique,
cr�ateur et ordonnateur supr�me, d�un Dieu-Providence, s�attachant
minutieusement � la marche r�guli�re de l�Univers,
d�un Dieu-Magistrat supr�me appel� � juger un jour
tous les hommes, � r�compenser les bons et � ch�tier
les m�chants.
Ces sp�culations, camarades, sont la preuve d�une imagination
fertile, mais elles ne sauraient �tre admises par la raison.
Si l�on voulait r�unir en une seule biblioth�que tous
les volumes �crits touchant l�origine des cultes, cette biblioth�que
serait vraisemblablement la biblioth�que la plus colossale qu�on
puisse imaginer. Et cependant, dans cet entassement de recherches, dans
cette accumulation inou�e de travaux et d�investigations, on ne trouve
que des hypoth�ses, des conjectures, des suppositions. Il n�y a
pas d�id�es inn�es, mais il y a des hypoth�ses qui,
a un moment donn�, tout naturellement, surgissent. Elles ne surgissent
pas spontan�ment. Ne vous imaginez pas que l�hypoth�se soit
une cr�ation pure et simple. L�hypoth�se n�est que l�ext�riorisation
d�un besoin int�rieur s�exer�ant sur des ph�nom�nes
ext�rieurs.
Quel est ce besoin int�rieur qui, s�exer�ant sur des ph�nom�nes
ext�rieurs, a pu donner naissance � l�id�e de Dieu
?
Voici quelles sont � ce sujet les hypoth�ses que je livre
� votre appr�ciation.
Ce besoin int�rieur, c�est le besoin de savoir, de conna�tre,
de comprendre, de se rendre compte de l�effet et de la cause, de rechercher
la cause qui relie plusieurs ph�nom�nes, d��tablir
des comparaisons entre eux. Ce besoin, on le rencontre, chose singuli�re,
� toutes les �poques et partout.
Il est ind�niable puisqu�il est � la fois constant et
universel.
Il est constant, car, aussi loin que vous puissiez en chercher les traces,
vous avez la certitude de trouver celles-ci, m�me dans les p�riodes
les plus recul�es. A toutes les �poques de l�histoire on
rencontre les vestiges des travaux, des recherches, des investigations
suscit�s par la curiosit� instinctive de l�esp�ce
humaine.
Et puis, est-il utile d�ajouter que c�est un besoin universel, ce besoin
de savoir qui tourmente l�esprit de l�homme ? mais on le rencontre partout,
en toi, en moi, en nous, en tous. Voyez l�enfant : l�enfant est curieux,
il cherche toujours � comprendre. Il pose mille et mille questions.
C�est donc un besoin naturel que cela. Il est raisonnable de penser que,
� un moment donn�, de ce besoin naturel a pu jaillir l�id�e
de Dieu.
Ce point acquis, il s�agit de rattacher ce besoin de savoir �
la conception de la divinit� ?? Voici, camarades, quelles sont mes
suppositions.
L�homme des temps antiques ne savait rien des choses d�ici-bas. Il ignorait
tout de la m�canique c�leste. Il �tait plong�
dans un tel �tat d�ignorance qu�il lui �tait impossible de
rattacher un ph�nom�ne quelconque � sa cause directe
et, tous les ph�nom�nes petits et grands, le plongeaient
dans une sorte de stupeur craintive : dans la pluie qui tombait, dans le
soleil qui �clairait sa marche, dans l��clair qui sillonnait
la nue, dans la foudre qui retentissait, dans le cours r�gulier
des jours et des nuits, dans la succession math�matique des saisons,
notre anc�tre vit tout naturellement, non pas des �l�ments
ni des ph�nom�nes, mais des �tres anim�s. A
travers le verre grossissant de son imagination, il vit dans ces ph�nom�nes
et dans ces �l�ments des personnages existants, vivants,
en chair et en os comme lui, plus puissants que lui, planant dans des r�gions
sup�rieures et lointaines, mais ayant une existence comme la sienne.
Au point de vue mat�riel, l�id�e de Dieu est, �
l�origine, vous le voyez, comme la personnification des �l�ments
ou des ph�nom�nes naturels.
Au point de vue intellectuel, l�id�e de Dieu implique n�cessairement
deux id�es : celle de temps et celle d�espace.
Comment expliquer que l�id�e de temps et l�id�e d�espace
aient pu aboutir � l�id�e de Dieu dans l�esprit grossier,
dans l�imagination rudimentaire de nos a�eux ?
Voici mon opinion.
� c�t� des �tres dont l�existence �tait
extraordinairement �ph�m�re, � c�t�
des fleurs, par exemple, qui naissaient le matin, s��panouissaient
� midi, et se fl�trissaient le soir, � c�t�
des fruits qui, verts la veille, �taient bons � manger aujourd�hui
et ne valaient plus rien demain, il y avait des �tres dont l�existence
paraissait extraordinairement prolong�e : dans chaque tribu, nomade
ou s�dentaire, les plus jeunes interrogeaient les vieillards, disant
� ceux-ci : � P�re, cet arbre gigantesque qui semble
borner l�horizon et que nous apercevons depuis que nous sommes au monde,
cet arbre colossal, l�avez-vous toujours vu, immobile, � la m�me
place ? et ce rocher �norme, l�avez-vous toujours aper�u
? � Et le vieillard, secouant sa t�te blanche, de r�pondre
: � Les enfants, cet arbre je l�ai toujours vu, immobile, r�pandant
la m�me surface d�ombre sur le m�me terrain quand le soleil
dardait sur ses rameaux ses rayons ardents ; ce rocher, je l�ai toujours
vu ; et la question que vous me posez, je l�ai pos�e, moi aussi,
quand j�avais votre �ge, aux vieillards de mon temps ; et la r�ponse
que je vous fais, c�est celle que j�ai recueillie sur leurs l�vres
: oui, toujours. �
Vous pensez bien que dans l�esprit de nos a�eux devait se faire
une comparaison, un rapprochement, entre ces �tres dont je parlais
tout � l�heure et dont l�existence �tait d�une extr�me
fugacit� et ces �tres dont l�existence �tait tellement
longue qu�en interrogeant les plus vieux, en les priant de faire appel
� leurs premiers souvenirs - ce qui permettait de croire que cela
remontait � des centaines d�ann�es - on ne pouvait pas plus
en d�couvrir le commencement qu�en pr�voir la disparition.
Alors l�id�e de temps sembla se r�sumer dans ces objets dont
l�existence prolong�e embrassait les trois termes du temps : le
pass�, le pr�sent, l�avenir. Et vous sentez bien que l�id�e
d��ternit�, l�id�e d�un Dieu sans commencement ni
fin peut, dans ces conditions, �tre affirm�e comme �tant
le prolongement jusqu�� l�absolu des contingences observ�es,
des relativit�s v�cues.
Je dirai de l�espace ce que je viens de dire du temps, Quand, pouss�s
par l�esprit d�aventure, nos a�eux sortaient du cercle �troit
dans lequel �tait enferm�e leur enfance, quand ils gravissaient
la pente la plus voisine et d�couvraient des horizons nouveaux ;
quand, voulant aller plus loin, ils gravissaient des altitudes plus �lev�es,
alors, sous leurs yeux �blouis, se d�roulaient des perspectives
pour ainsi dire infinies, et ils eurent tout naturellement l�id�e
d�infini, d�illimit� et de sans borne dans l�Espace, comme, dans
l�exemple que je citais tout � l�heure, ils avaient eu la sensation
d�infini, d�illimit� et de sans borne dans le Temps.
Vous voyez que j�examine - peut-�tre est-ce un peu long, mais
il me semble que c�est utile - j�examine la naissance de l�id�e
de Dieu au triple point de vue : physique, intellectuel et moral.
Au point de vue moral, il y a deux id�es : l�id�e de bien
et l�id�e de mal. Le bien, ce qu�il faut faire ; le mal, ce qu�il
faut �viter ; le bien qui m�rite la r�compense, le
mal qui attire le ch�timent.
Oh ! vous pouvez chercher dans la morale alambiqu�e de notre
�poque, vous ne trouverez pas d�autres id�es essentielles
que ces deux id�es : le bien et le mal.
Or, dans le soleil qui �clairait sa marche, qui emplissait sa
grotte ou sa caverne de clart�, qui activait l��panouissement
des fleurs et la maturit� des fruits, notre a�eul vit tout
naturellement le bien, tandis que, au contraire, dans la nuit qui ralentissait
la pousse des ?plantes, qui retardait la fructification, qui emplissait
sa caverne de t�n�bres �paisses et qui faisait que
tout semblait mort dans la nature, notre anc�tre vit tout naturellement
l�ennemi, le mal.
Le bien, c��tait ce qui se traduisait pour lui par une satisfaction,
se chiffrait par un plaisir ou une sensation de s�curit�.
Le mal, c��tait ce qui, au contraire, se traduisait pour lui par
une souffrance, ce qui �tait un p�ril pour ses jours, ce
qui constituait � la fois un danger et une douleur.
C�est ainsi qu�il imagina de toutes pi�ces l�esprit du bien et
l�esprit du mal, les puissances de bont� et de m�chancet�,
les puissances qui r�pandaient sur lui leur protection et leurs
bienfaits et les puissances qui faisaient, au contraire, �clater
sur l�humanit� leur courroux : Dieu et Satan. Nous voil�
donc arriv�s � une premi�re solution et j�ai le droit
de dire qu�ils se trompent, ou qu�ils nous trompent - et, dans ce cas,
ce sont des imposteurs - ceux qui affirment que c�est Dieu qui a cr��
l�homme � son image. Vous voyez que c�est l�op�ration inverse
qui s�est produite et que c�est l�homme qui a cr�� Dieu �
sa propre image.
Quand une id�e s�empare d�un certain nombre de cerveaux, quand
elle se g�n�ralise dans les esprits et s�acclimate dans les
c�urs, elle devient � la longue un sentiment ; et ce sentiment,
qui est une force dans l�individu et dans la collectivit�, se prolonge
dans le domaine social et, parvenu � un certain d�veloppement,
s�affirme historiquement.
Quand l�id�e de Dieu, apr�s s��tre g�n�ralis�e,
devint un sentiment, ce sentiment devint, � son tour, une force
sociale. Mais cette force sociale rencontra une autre force qui l�avait
pr�c�d�e dans l�histoire : c��tait la force
brutale.
C��tait, en effet, dans chaque tribu, l�homme le plus fort, le
plus robuste, le mieux muscl�, celui dont les biceps �taient
�normes et les bras formidables qui faisait la loi, qui commandait,
qui �tait le ma�tre respect� et ob�i.
Oh ! la loi �tait bien simple et la r�gle vite formul�e
: � Je suis le plus fort, tu es le plus faible, si tu te r�voltes,
je te tue �. C��tait brutal et franc.
Je ne suis pas bien s�r que l�autorit�, aujourd�hui, bien
que rev�tue de formes moins brutales, ne soit pas aussi cynique et
aussi violente.
Quand l�homme de religion se trouva en face de l�homme de proie, de
violence et de bestialit�, on put pr�voir que la lutte allait
s�engager entre eux.
Qu�allait faire le colosse, l�hercule, l�homme qui commandait gr�ce
� la vigueur de ses biceps ? Allait-il se d�barrasser de
son comp�titeur ? Allait-il supprimer ce rival comme les rivaux
pr�c�dents ? Ou bien, au contraire, allait-il en faire son
collaborateur, son associ�, son auxiliaire, son coadjuteur ?
Et voici que l�homme de proie et de brutalit� eut une id�e
intelligente.
Ordinairement, les hommes taill�s en force ne font aux aigles
qu�une concurrence lointaine. Cela ne signifie pas qu�il suffit d��tre
un colosse et un hercule pour �tre tout � fait un cr�tin.
Mais enfin, c�est la r�gle : d�ordinaire, les individus tr�s
d�velopp�s en muscles sont peu d�velopp�s en
cervelle.
Pour une fois, l�homme de bestialit� et de violence eut une id�e
lumineuse : il pensa qu�il valait mieux autoriser l�homme de religion �
s�asseoir aupr�s de lui, � vivre dans son entourage et �
partager en quelque sorte la domination et l�autorit� avec lui.
A c�t� de la force brutale qui disposait des corps, il
y aurait, d�sormais, la force mystique qui disposerait des consciences.
Les deux comp�res �taient faits pour s�entendre et pour
s�unir.
Vous voyez que, quand nous parlons de l�alliance du sabre et du goupillon,
nous nous servons d�une expression nouvelle, mais qui indique un �tat
de choses fort ancien.
Ce que je dis est si vrai que la premi�re manifestation sous
laquelle nous appara�t le culte, c�est la manifestation du culte
vou� au Dieu des arm�es. Vous savez qu�� cette �poque,
sur laquelle l�histoire et la tradition ne fixent aucune date, la guerre
n��tait pas ce fl�au qui, comme aujourd�hui, passe p�riodiquement
sur l�humanit� et couche sur les champs de bataille ce qu�il y a
de plus jeune, de plus vigoureux et de meilleur. La guerre �tait
un fl�au end�mique ; elle existait � l��tat
permanent. On couchait chaque soir sur le champ de bataille, on fourbissait
ses armes, on pr�parait la lutte du lendemain, c��tait la
veill�e des armes tous les jours, et tous les jours aussi, dans
l�anxi�t� o� l�on �tait de savoir si, le lendemain,
on serait vainqueur ou vaincu, on immolait des victimes, on consultait
leurs entrailles ; les pythonisses rendaient des oracles, et il n��tait
pas rare qu�une multitude de combattants f�t frapp�e de panique
et mise en d�route par une poign�e d�ennemis, parce que l�oracle
s��tait prononc� contre la premi�re.
Mais il n�y avait pas que le Dieu des arm�es. Il y avait autant
de Dieux que de manifestations de la vie individuelle ou collective. Il
y avait le Dieu des moissons que le laboureur conjurait de lui �tre
propice. Il y avait le Dieu des temp�tes, que le navigateur suppliait
de lui �tre favorable. Il y avait le Dieu des amours que les jeunes
gens et les jeunes filles - et peut-�tre m�me les personnes
d��ge mur, car le c�ur n�a pas de rides ? - suppliaient d��tre
favorable � leurs intrigues amoureuses. Il y avait Mercure, le Dieu
des commer�ants et aussi des voleurs, ce qui semble indiquer qu�il
existait, d�s cette �poque, entre le commerce et le vol de
singuli�res affinit�s.
Puis vinrent des hommes au sens philosophique plus d�velopp�,
au sens critique plus aigu, � l�observation plus p�n�trante,
qui comprirent que la toute-puissance ne pouvait pas se diviser, qu�il
ne pouvait pas y avoir plusieurs dieux co-existants, qu�en tout cas ces
dieux ne pouvaient pas �tre des dieux arm�s d�une puissance
�quivalente, car un conflit pouvait �clater entre eux, et
la toute-puissance de l�un contrebalancerait ou paralyserait la toute-puissance
de l�autre.
C�est sous la pouss�e de ces observations philosophiques que
le monoth�isme, c�est-�-dire la croyance en un seul dieu,
se substitua au polyth�isme, au paganisme, croyance en plusieurs
dieux.
Alors le terrain �tait d�blay� et le Christianisme
allait para�tre. Vous comprenez maintenant pourquoi je me suis tant
attard� � cette �tude d�un pass� religieux
qui aboutit au Christianisme. Le Christianisme est un �v�nement
historique consid�rable et qui jette dans le pass� ses racines
profondes ; de m�me, il les projette dans l�avenir, car, s�il est
appel� � dispara�tre, aujourd�hui encore il a des attaches
puissantes et il est naturel que nous cherchions � savoir comment
il est n�, dans quelles conditions et dans quelles circonstances,
quelle morale il a enseign�e, quelles esp�rances il est venu
prodiguer au monde, quels engagements il a pris envers l�humanit�,
et s�il a tenu ces engagements ou s�il les a viol�s.
Toute la doctrine chr�tienne repose sur l�id�e de R�demption.
Rappelez-vous la l�gende : Adam et �ve chass�s du
Paradis apr�s avoir d�sob�i � Dieu, frapp�s
par la mal�diction divine, poursuivis par le courroux c�leste
de g�n�ration en g�n�ration.
Il y eut pendant des si�cles une sorte de malveillance et d�hostilit�
contre ce dieu myst�rieux qui faisait �clater sa col�re
sur l�humanit� sous la forme de famine, de haine, de guerre, de
mis�re et d�ignorance. Alors un besoin fou de R�demption
s�empara des hommes. Ces hommes qui �taient des esclaves aspiraient
� la libert�. Ces hommes qui avaient froid, faim, aspiraient
au bien-�tre. Ces hommes qui �taient tourment�s par
le d�sir de savoir, aspiraient � la science. De telle sorte
qu�ils attendaient d�un Messie une R�demption, un salut.
Le Christianisme est venu apporter au monde ce salut. Telle est du moins
sa pr�tention. Et non seulement le salut dans l�autre monde, mais
le salut ici bas.
Eh bien ! de quoi, je vous prie, avons-nous �t� rachet�s
par le Christianisme ? Avons-nous �t� par lui rachet�s
de la mis�re, de la servitude, du mensonge, de la haine ?
De la mis�re ? Mais, ouvrez les yeux : Le chancre du paup�risme
continue � �tendre sur l�humanit� ses ravages d�vastateurs.
Les masses humaines continuent � �tre �cras�es
sous le fardeau du froid, de la faim et des privations. La mis�re
n�atteint-elle pas, aujourd�hui autant et peut-�tre plus qu�il y
a deux mille ans, des enfants, de tout petits enfants desquels il est impossible
de dire que s�ils sont malheureux et priv�s de tout c�est qu�ils
l�ont m�rit� ? Leur existence en est � ses d�buts.
Ils n�ont ni m�rit�, ni d�m�rit�, et
cependant combien, tout jeunes, connaissent les privations et la mis�re
! La mis�re n�atteint-elle pas, aujourd�hui autant et peut-�tre
plus qu�il y a deux mille ans, des vieillards qui, apr�s avoir fo
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