Nouvelle de Cory Doctorow publiée dans Radar magazine, Numéro d'Octobre 2007
« Qu'on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme,
j'y trouverai de quoi le faire pendre » Cardinal Richelieu
« Nous n'en savons pas assez sur vous » Eric Schmidt, PDG de Google
Greg atterrit à l'aéroport international de San
Francisco à 20 heures, mais il était minuit passé quand arriva son tour
aux services de douane. Il était descendu de première classe, doré
comme un pti't Lu, mal rasé, détendu après un mois à la plage de Cabo
(3 jours de plongée par semaine, les autres consacrés à draguer les
étudiantes françaises). Quand il avait quitté la ville un mois plus
tôt, il était une ruine ventripotente aux épaules affaissées.
Maintenant il ressemblait à un dieu grec, et s'attirait les regards
admiratifs de l'équipage à l'avant de la cabine.
Quatre heures plus tard, dans la file d'attente des douanes, il
était revenu à sa condition de simple mortel. Son état légèrement
euphorique avait disparu, la sueur courrait le long de la raie de ses
fesses, ses épaules et sa nuque étaient si tendus que le haut de son
dos ressemblait à une raquette de tennis. La batterie de son iPod était
morte depuis longtemps, le laissant inactif, réduit à tendre l'oreille
vers ce que disait le couple d'âge moyen qui se tenait devant lui.
« Les merveilles de la technologie moderne » disait la femme, en contemplant un panneau tout proche: Immigration – Powered by Google. « Je croyais que ça ne commençait que le mois prochain ? » L'homme faisait passer son large sombrero alternativement de sa tête à ses mains.
Take Off, par Bringo via Flickr
Le gouvernement des États-Unis a dépensé 15 milliards de dollars et
n'a pas attrapé un seul terroriste. A l'évidence, le secteur public
n'était pas équipé pour Pour Bien Chercher [2].
Se faire Googliser à la frontière ! Dingue ! Greg avait quitté
Google six mois plus tôt, transformant ses stock-options en cash et prenant un peu de temps pour lui,
ce qui s'était avéré moins gratifiant qu'il ne l'espérait. Pour
l'essentiel il passa les 5 mois qui suivirent à réparer l'ordinateur de
ses amis, à regarder la Télé en journée, et à prendre 5 kilos, qu'il
attribua au fait de rester à la maison au lieu d'être dans le
Googleplex, avec sa salle de gym bien équipée et ouverte 24 heures sur
24.
Bien entendu, il aurait dû voir ça venir. C'est vrai, le
gouvernement des États-Unis avait bien dépensé 15 milliards de dollars
pour un programme d'enregistrement des empreintes digitales et des
portraits des visiteurs à la frontière, et n'avait pas intercepté un
seul terroriste. Clairement, le secteur public n'était pas équipé Pour Bien Chercher.
L'officier du DHS [3]
avait des cernes et plissait les yeux devant son écran, tapant sur son
clavier avec des doigts boudinés. Pas étonnant que ça prenne 4 heures
pour sortir de ce foutu aéroport.
« 'soir », dit Greg, en tendant à l'homme
son passeport poisseux de sueur. L'officier grommela, l'essuya, puis
fixa son écran, en tapant. Tapant beaucoup. Un peu de nourriture séchée
était restée accrochée au coin de sa bouche, il tira la langue et la
lécha.
« Pouvez-vous me parler de Juin 1998 ? »
Greg leva les yeux de son magazine Departures. « Pardon ? »
« Vous avez envoyé un message à alt.burningman le
17 Juin 1998, concernant votre projet de participer à un festival. Et
vous y avez demandé Les champis, sont-ils vraiment une mauvaise idée ? »
L'interrogateur de la salle des vérifications complémentaires était
un homme plus âgé, tellement maigre qu'on aurait dit qu'il était
sculpté dans du bois. Ses questions allaient bien au delà des champis.
« Parlez-moi de vos passe-temps. Êtes-vous versé dans les modèles réduits de fusées ? »
« Quoi ? »
« Les modèles réduits de fusées ».
« Non », dit Greg, « Non, pas du tout ». Il commençait à sentir dans quelle direction on l'emmenait.
L'homme saisi une note, cliqua trois quatre fois. « Voyez-vous,
je demande ça parce que je vois s'afficher de nombreuses publicités
pour des modèles réduits de fusées dans vos résultats de recherche et
vos mails Google ».
Greg sentit sa gorge se serrer. « Vous êtes en train de regarder dans mes recherches internet et mes mails ? »
Il n'avait pas approché un clavier depuis un mois, mais il savait que
ce qu'il saisissait dans sa barre de recherche en disait bien plus long
sur lui que tout ce qu'il pourrait jamais confier à son psy.
« Monsieur, calmez-vous, s'il vous plaît. Non je ne suis pas en train de regarder dans vos recherches. » répondit l'homme sur un ton railleur. « Ce
serait inconstitutionnel. Nous regardons uniquement les publicités qui
s'affichent quand vous lisez vos mails ou effectuez vos recherches.
J'ai une brochure qui explique tout ça, je vous la donnerai quand nous
en aurons fini. »
« Mais les publicité ne veulent rien dire », déglutit Greg. «
Je reçois des publicités pour les sonneries de téléphone Ann Coulter
chaque fois que je reçois un e-mail de mon ami qui vit à Coulter, dans
l'Iowa ! ».
L'homme opina. « je comprends, monsieur. Et c'est
la raison pour laquelle je suis en train de vous parler. A votre avis
pourquoi les maquettes de fusées apparaissent-elles aussi
fréquemment ? »
Greg se creusa le ciboulot. « Ok, alors faites la chose suivante. Lancez une recherche pour fanatiques de café ».
Il avait été très actif dans ce groupe, et les avait aidé à construire
leur site le café du mois, un service par abonnement. Ils avaient nommé
kérosène le mélange de café dont ils préparaient le lancement. kérosène
et lancement devaient certainement aiguiller Google vers les publicités
pour les modèles réduits de fusées.
Il se voyait déjà sur le chemin du retour à la maison quand l'homme
découvrit les photos de Halloween. Elles étaient enterrées trois écrans
plus loin dans la liste des résultats de la recherche Greg Lupinski.
« C'était une soirée déguisée, sur le thème de la guerre du Golfe, » dit-il. « dans&< Castro [4]. »
« Et vous étiez habillé comment...? »
« En kamikaze », répondit-il sur un ton de soumission. Le simple fait de prononcer les mots l'avaient fait défaillir.
« Venez donc avec moi, M. Lupinski », dit l'homme.
Il était plus de trois heures du mat quand il fut relâché. Ses
valises tournaient tristement sur le tapis à bagages. En les soulevant,
il vit qu'elles avaient été ouvertes et refermées à la va vite. Ses
habits dépassaient des bords.
En rentrant chez lui, il s'aperçut que toutes ses imitations de
statues précolombiennes avaient été brisées et qu'une sinistre
empreinte de botte marquait le milieu de sa toute nouvelle chemise
mexicaine en coton blanc. Ses vêtements ne sentaient plus le Mexique.
Ils sentaient l'aéroport.
Il n'était pas question de dormir. Il avait besoin de parler de tout
ça. Il n'y avait qu'une personne qui pourrait comprendre. Et par
chance, elle était généralement debout à cette heure tardive.
Maya avait commencé à travailler chez Google deux ans après Greg.
C'était elle qui l'avait convaincu de partir au Mexique une fois ses
indemnités en poche. « Pars n'importe-où pour rebooter ta vie » avait-elle dit.
Maya avait deux énormes labradors chocolat et une petite amie très
très patiente du nom de Laurie, qui pouvait tout supporter excepté
d'être traînée autour du Parc Dolores par cent soixante dix kilos de
chiens baveux.
Alors que Greg courait vers elle, Maya saisit son Mace [5],
puis s'apprêta à lui faire une prise d'aïkido avant de lui ouvrir grand
ses bras, retenant les chiens en coinçant les laisses sous ses pieds.
« Mais où t'as mis le reste de toi-même ? Chéri, t'es kiffant ! »
Il la serra dans ses bras à son tour, tout en prenant conscience de
son odeur particulière après une nuit entière de Googling intrusif. « Maya », dit il, « que sais-tu des relations entre Google et le DHS ? »
À peine avait-il posé la question, qu'elle se figeait. Un des chiens
commença à pleurnicher. Elle regarda à droite et à gauche puis d'un
geste du menton, désigna les courts de tennis. « En haut du lampadaire là-bas. Ne regarde pas », dit-elle. « Il y a un de nos points d'accès wifi municipaux, équipés d'une webcam grand angle. Tourne lui le dos quand tu parles ».
Dans sa stratégie globale, cela n'avait pas coûté grand chose à
Google d'équiper toute la ville avec des webcams. C'était pas cher payé
pour pouvoir refiler des pubs choisies en fonction de l'endroit où la
personne était assise. Greg n'avait pas vraiment fait attention quand
on avait avait permis au public d'utiliser toutes ces caméras. Il y
avait bien eu quelques jours de fièvre pendant lesquels les gens
s'amusaient comme des petits fous à zoomer sur tous les trottoirs à
prostituées, mais très vite l'excitation était retombée.
Un peu penaud, Greg marmonna « tu te fiches de moi ».
« Viens par là », dit elle, en s'éloignant du lampadaire.
Webcams, par Tim in Sydney via Flickr
Les chiens n'étaient pas très contents d'écourter leur promenade et
exprimaient leur contrariété dans la cuisine pendant que Maya préparait
un café.
« Nous avons négocié un compromis avec le DHS » dit-elle en attrapant le lait. « Ils
ont arrêté de vouloir récupérer toutes les archives de notre moteur de
recherche, en échange de quoi nous les laissons regarder la liste des
publicités affichées dans les écrans de nos utilisateurs ».
Greg se sentait mal. « Pourquoi ? Ne me dis pas que Yahoo! le fait déjà... »
« Non, non. Enfin oui, bien entendu. Yahoo! le
faisait, mais ce n'était pas le motif principal pour Google. Tu sais
bien que les Républicains détestent Google. On nous a une fois pour
toute étiquetés démocrates alors nous avons fait tout ce que
nous pouvions pour faire la paix avec eux avant qu'ils ne nous
dézinguent. De toute façon, ce ne sont pas des I.N. - Informations
nominatives, cette fumée suspecte à l'ère de l'information. Ce sont
juste des métadonnées. C'est pas vraiment le Mal ».
« Pourquoi tout ce mic-mac alors ? »
Maya soupira et enserra le labrador qui avait posé sa grosse tête sur ses genoux. « Leurs
agents sont comme des morpions. Ils vont partout. Ils se pointent à nos
conférences. On se croirait dans un ministère soviétique. Quant au
service de sécurité – nous sommes répartis en deux camps. Les clairs et
les suspects. Nous savons tous qui n'est pas clair, mais personne ne
sait pourquoi. Je suis claire. Heureusement pour moi, être lesbienne ne
vous disqualifie plus. Aucune personne considérée comme claire ne
daignerait déjeuner avec un pas clair.
Greg se sentait très fatigué. « j'en déduis que
j'ai de la chance d'être sorti vivant de l'aéroport. J'aurais pu être
considéré comme disparu si ça avait mal tourné, 'spa ? »
Maya le regarda fixement. Il attendait sa réponse.
« qu'est ce qu'il y a ? »
« Je vais te confier un truc, mais jure moi de ne jamais le répéter, OK ? »
« Hmm, tu n'vas pas me dire que tu fais partie d'une cellule terroriste ? »
« Pas si simple. Voilà le truc : la surveillance
du DHS dans les aéroports n'est rien qu'un premier tri. Cela permet aux
affreux d'affiner leurs critères de recherche. Une fois que tu as été
retenu pour un interrogatoire complémentaire à la frontière, tu rentres
dans la catégorie personne intéressante - et ça ne s'arrête
plus jamais. Il vont passer en revue les webcams à la recherche de ton
visage et de ta démarche . Il vont lire ton courrier, il vont étudier
tes recherches en ligne. »
« Je croyais que tu avais dit que la justice ne les laisserait pas... »
« Les juges ne les laisseront pas Googliser tout
azimut. Mais une fois que tu es dans le système, cela devient une
recherche sélective... c'est tout à fait légal. Et quand tu te fais
Googliser, ils finissent toujours par trouver quelque chose. Toutes tes
données sont introduites dans un grand filtre qui recherche des motifs
de suspicion en s'appuyant sur toute déviation de la norme statistique
pour t'épingler ».
Greg avait l'impression qu'il allait vomir. « Mais putain, comment une chose pareille a pu arriver ? Google était plutôt sympa. Don't be evil c'est ça ? ».
C'était le slogan de l'entreprise, et pour Greg, cela avait été une de
ses motivations principales pour intégrer Mountain View dès sa thèse
d'informatique de Stanford en poche.
Le rire de Maya se fendit jusqu'aux oreilles.« Don't be evil ?
Tu te fiches de moi Greg. Notre groupe de pression est composé de la
même bande de crypto-fascistes qui ont essayé de descendre en flamme
Kerry. Ça fait belle lurette qu'on a laissé tomber la fable du Mal.
Il restèrent silencieux quelques instants.
« Tout a commencé en Chine » reprit-elle au bout d'un moment « Une fois nos serveurs installés dans l'Empire du milieu, ils passaient sous juridiction chinoise. »
Greg opina. Il connaissait par coeur l'emprise de Google : chaque
page visitée comportant des pubs venant de Google, chaque carte
utilisée, chaque Gmail que vous envoyiez, même adressé à un autre
compte Gmail : l'entreprise collecte avec diligence vos informations.
Plus récemment, ces données ont permis au logiciel d'optimisation de
recherche d'adapter les résultats à chacun d'entre nous. Un outil
révolutionnaire au service des annonceurs. Un gouvernement autoritaire
pouvait avoir en tête bien d'autres usages.
« Les chinois nous utilisaient pour établir des profils personnels » continua-t-elle. « Quand
ils voulaient arrêter quelqu'un, ils se tournaient vers nous pour
trouver une raison. Et il n'y a pas grand chose que l'on puisse faire
sur le Net qui ne soit pas illégal en Chine. »
Greg secoua la tête. « Mais pourquoi ont-ils dû mettre les serveurs en Chine ? »
« Leur gouvernement nous a dit qu'en cas contraire ils nous bloqueraient. Et Yahoo! était déjà là ».
Maintenant ils avaient tous les deux grise mine. À un moment
indéterminé, Yahoo était devenu l'obsession des salariés de Google, qui
semblaient plus soucieux de ce que leur concurrent pouvait faire que
des résultats de leur propre entreprise. « Et donc nous l'avons fait. Mais nous étions nombreux et à ne pas aimer cette idée. »
Google en Chine, par Shellehs via Flickr
Maya buvait son café à petites gorgées et baissa la voix. Un des chiens reniflait avec insistance sous la chaise de Greg.
« Dans la foulée, les autorités chinoises nous ont demandé de commencer à censurer les résultats des recherches » ajouta Maya. «
Google donna son accord. La ligne de conduite de l'entreprise était à
mourir de rire. nous ne faisons pas le Mal – nous permettons aux
consommateur d'accéder à un meilleur outil de recherche!
Si nous leur avions montré des résultats de recherche auxquels ils ne
pouvaient accéder, cela aurait juste créé de la frustration. Cela eut
été une mauvaise expérience d'utilisateur[6] »
« Et maintenant, je fais quoi ? » Greg repoussa le chien. Maya eu l'air offusquée.
« Maintenant tu es une personne intéressante Greg. »
Chaque fois que tu as visité une page qui
comportait de la publicité Google, ou utilisé une carte Google ou le
courrier Gmail, ils ont collecté tes informations. Tu es en filature
Google. Maintenant du dois vivre ta vie en sachant qu'il y a
constamment une personne penchée sur ton épaule à surveiller ce que tu
fais. Tu connais la profession de foi, n'est ce pas ? Organiser toute l'information du Monde.
Toute l'information. Donne nous cinq ans et nous saurons combien de
crottes étaient dans ta cuvette avant de tirer la chasse d'eau. Rajoute
au tableau une suspicion automatisée de quiconque colle avec le
portrait statistique d'un méchant et tu es... »
« enGooglé »
« Complètement » approuva-t-elle de la tête.
Maya emmena les deux labradors le long du couloir en direction de la
chambre. Il entendit une discussion étouffée avec sa compagne, et elle
revint seule.
« Je peux arranger ça », dit-elle dans un soupir. « Une fois que les chinois eurent commencé à piéger les gens, mes potes et moi avons choisi un projet 20% pour les baiser ».
(Parmi les innovations du modèle de management de Google, chaque
employé devait consacrer 20% de son temps à des projets personnels de
haut niveau). « Nous l'avons appelé le
Googlenettoyeur. Il descend en profondeur dans la base de données et te
rend conforme aux statistiques. Tes recherches, tes histogrammes Gmail,
tes schémas de navigation. Tout ce genre de choses. Greg, je peux te
Googlenettoyer. C'est la seule solution. »
« Je ne veux pas te créer d'ennui ».
Elle secoua la tête. « Je suis déjà condamnée.
Chaque jour est un sursis depuis que j'ai écris ce putain de programme
- maintenant ce n'est plus qu'une question de temps jusqu'à ce que
quelqu'un signale mon expertise et mon histoire au DHS et alors... je
ne sais pas. Qu'est-ce qu'ils font à des gens comme moi dans cette
guerre des mots et des traces ? »
Greg se souvenait de l'aéroport. La recherche. Sa chemise, l'empreinte de la botte au beau milieu.
« Vas-y » dit-il.
Le Googlenettoyeur fit des merveilles. Greg pouvait s'en rendre
compte en voyant toutes les publicités qui s'affichaient le long de ses
recherches, des pubs clairement destinées à quelqu'un d'autre :
Créationisme, Diplômes en ligne, Avenir radieux, Logiciels anti porno,
Section anti-homos, des entrées soldées au concert de Toby Keith [7].
C'était le produit du programme de Maya. Pour le programme de recherche
personnalisé de Google, il était devenu quelqu'un d'autre, un
conservateur, craignant Dieu, fan de country.
Et cela lui allait fort bien.
Puis il cliqua sur son carnet d'adresse et s'aperçut que la moitié
de ses contacts manquaient. Sa boîte de courrier Gmail étaient trouée
comme une souche rongée par les termites. Son profil Orkut normalisé.
Son calendrier, ses photos de familles, ses signets : tout avait été
vidé. Il n'avait pas réalisé jusqu'alors à quel point il avait
transféré de larges parts de sa vie vers le Web, et que tout cela se
retrouvaient maintenant dans les fermes de serveurs de Google - toute
son identité en ligne.
Maya l'avait gommé jusqu'à en être lisse, il était devenu l'homme invisible.
Tout endormi, Greg écrasa le clavier de son ordinateur portable posé
à côté de son lit, ranimant l'écran. Il plissa les yeux en regardant
l'horloge clignotante : 4 heures 13 du matin. Merde, qui frappe à sa
porte à une telle heure ?
Il cria « J'arrive ! » d'une voix embrumée
et enfila robe de chambre et chaussons. Il traîna des pieds dans le
couloir, allumant les lumières au fur et à mesure. Arrivé à la porte,
il regarda à l'oeilleton pour y découvrir Maya le fixant gravement.
Il défit la chaîne de sécurité et ouvrit la porte d'un coup sec.
Maya se précipita à l'intérieur, suivi de ses chiens et sa compagne.
Elle brillait de sueur, ses cheveux habituellement soigneusement
peignés, collaient en paquets sur son front. Elle se frotta les yeux,
qui étaient tout rouges.
« Fais ton sac » coassa-t-elle d'une voix rauque.
« Quoi ? »
Elle le prit par les épaules. « Fais-le », dit-elle.
« Où veux-tu...? »
« Au Mexique probablement. Je ne sais pas encore. Fais donc ton putain de sac ». Elle le repoussa pour aller dans sa chambre et commença à vider le contenu des tiroirs.
« Maya », dit-il brusquement. « je ne vais nulle part tant que tu ne me dis pas ce qui se passe ».
Elle le fixa et repoussa les cheveux de son visage. « le
Googlenettoyeur est vivant. Après t'avoir nettoyé, je l'ai fermé et je
suis partie. C'était trop dangereux de continuer à l'utiliser. Mais il
est toujours programmé pour m'envoyer des mails de confirmation quand
il tourne. Quelqu'un s'en est servi six fois pour récurer trois comptes
très particuliers. Des comptes appartenant à des membres de la
Commission du Commerce du Sénat qui sont en course pour leur
réélection. »
« Les gens de Google font du blanchiment de sénateur ? »
« Pas des gens de chez Google. Ceci a été
déclenché hors site. L'adresse IP est enregistrée dans le district de
Washington. Et ce sont tous des IP reliées à des utilisateurs de Gmail.
Devine à qui appartiennent ces comptes ? »
« Tu as espionné des comptes Gmail ? »
« OK, d'accord, j'ai regardé leur mail. Tout le
monde le fait de temps à autre, et pour des raisons bien pires que les
miennes. Mais écoute ça : toutes ces activités sont menées par notre
antenne de lobbying. Il font juste leur travail, ils défendent les
intérêts de l'entreprise.
Greg sentit son sang battre dans ses tempes. « Nous devrions en parler à quelqu'un »
« ça ne nous mènera nulle part. Ils savent tout
de nous. Ils peuvent voir chacune de nos recherches. Chaque e-mail.
Chaque fois qu'ils nous ont choppé avec leurs webcams. Qui est dans
notre réseau social... Sais-tu que si tu as rentré quinze contacts dans
Orkut, il est statistiquement certain que tu n'es pas à plus de trois
degrés de quelqu'un qui a participé au financement d'une cause
terroriste ? Tu te souviens de l'aéroport ? On trouvera bien d'autres
motifs pour te choper »
« Maya », Greg ajouta, en reprenant ses esprits. « est
ce que partir à Mexico n'est pas exagéré ? Démissionne plutôt. On
pourrait créer une start-up ou quelque chose du genre. Tout ça est
fou. »
« Ils sont venus me voir aujourd'hui » dit-elle. « Deux des officiers politiques du DHS. Ils ne m'ont pas quitté pendant des heures. Et ils m'ont bombardée de questions ».
« A propos du Googlenettoyeur ? »
« A propos de de ma famille et de mes amis. De l'historique de mes recherches. De mon histoire personnelle. »
« Putain ! »
« Ils essayaient de me faire passer un message.
Ils surveillent chacun de mes clics et toutes mes recherches. Il est
temps d'y aller. Il est temps de sortir du rang. »
« Tu sais qu'il y a un bureau de Google à Mexico ? »
« Il faut qu'on se barre », renchérit-elle fermement.
« Laurie, qu'est ce que tu penses de tout ça ? » demanda Greg ?
Laurie tapotait les chiens entre les épaules. « Mes
parents ont quitté l'Allemagne de l'Est en 65. Ils me parlaient souvent
de la Stasi. La police secrète mettait tout ce qu'elle savait sur vous
dans un fichier, si vous aviez raconté une blague anti-patriotique,
n'importe quoi. Qu'ils le veuillent ou non, ce qu'a créé Google n'est
pas très différent. »
« Greg, viens-tu avec nous ? »
Il lança un regard aux chiens et secoua la tête. « Il me reste quelques pesos », dit-il. « Prends les. Et fais gaffe à toi, OK ? »
Maya semblait prête à le frapper. S'adoucissant soudain, elle le serra dans ses bras de toutes ses forces.
« Fais gaffe toi aussi », murmura-t-elle dans son oreille.
Ils vinrent le voir une semaine plus tard. Chez lui, au milieu de la nuit, juste comme il l'avait imaginé.
Deux hommes se manifestèrent à sa porte juste après 2 heures du
matin. L'un se tenait silencieux, près de la porte. L'autre était plus
souriant, court sur pattes et ébouriffé, vêtu d'un blouson avec une
tâche sur une épaule et un drapeau américain sur l'autre.« Greg Lupinski, nous avons quelques raisons de penser que vous violez la Loi sur la sécurité et la liberté informatique », dit-il, en guise d'introduction. « En
particulier, en outrepassant vos droits d'accès et ce faisant en
obtenant des informations. Dix ans en premier délit. De plus il
apparaît que ce que vous et votre amie avez fait à Google peut être
qualifié de trahison. Et quand à ce qui sera révélé au cours du
procès... tout ce que vous avez éliminé de votre profil, ce n'est que
l'apéritif ».
Greg s'était projeté la scène mentalement toute la semaine. Il avait
préparé toutes sortes de réponses courageuses. Ça lui avait donné
quelque chose à faire en attendant de recevoir des nouvelles de Maya.
Elle n'avait pas appelé.
« Je voudrais parler à mon avocat » est tout ce qu'il réussit à formuler.
« Vous pouvez vous y prendre comme ça » répondit le petit homme. « Mais on peut aussi trouver un arrangement. »
Greg retrouva sa voix. « j'aimerais voir votre carte », bredouilla-t-il.
Le visage de l'homme à la tête de basset s'éclaircit et il fit entendre un gloussement perplexe.
« Mec, je ne suis pas flic », répondit-il. « Je
suis consultant. Google m'a engagé - mon entreprise défend ses intérêts
à Washington – pour construire des relations. Bien entendu nous
n'impliquerions pas la police sans t'en avoir parlé auparavant. Tu fais
partie de la famille. En fait, je voudrais te faire une offre. »
Greg se retourna vers la machine à café, et jeta le vieux filtre.
« Je vais aller voir les journaux», dit-il.
L'homme hocha la tête comme s'il réfléchissait à cette hypothèse. « Oui, bien entendu. Tu peux pousser la porte du bureau du Chronicle
demain matin et tout cracher. Ils se mettront à chercher une
confirmation. Et ils n'en trouveront pas. Et quand ils se mettront à
chercher, nous les trouverons. Donc mec, tu ferais mieux de m'écouter.
Je te fais une offre gagnant-gagnant, c'est mon job. » Il s'interrompit. « Au
fait, ces graines de café ont l'air excellentes, mais tu devrais les
rincer d'abord pour enlever l'amertume et développer l'arôme. Tiens,
passe-moi l'égouttoir. »
Alors que l'homme enlevait silencieusement son blouson, le
suspendait au dossier d'une chaise de cuisine, déboutonnait ses
manchettes et les remontait soigneusement jusqu'au coude, glissant une
montre bas de gamme dans sa poche, Greg observait la scène. Il enleva
les grains du moulin, les mit dans l'égouttoir de Greg, et les rinça
dans l'évier.
Il était un peu grassouillet et très pâle, doté de la subtilité
naturelle d'un ingénieur en électronique. En fait, il avait l'air
d'être un vrai Googler, obsédé par les vétilles. Autre signe, il savait
manier un moulin à café.
Il n'y a pas de Batiment 49, par Laughing Squid via Flickr
« Nous sommes en train de mettre sur pied une équipe pour le Bâtiment 49... »
« il n'y a pas de Bâtiment 49 », répondit Greg sans réfléchir.
« bien entendu », répondit l'homme avec un sourire en coin. « Il
n'y a pas de Bâtiment 49. Mais nous sommes en train de constituer une
équipe pour remettre d'équerre le Googlenettoyeur. Le code de Maya
n'était pas très efficace, tu sais, plein de bugs. Nous avons besoin
d'une nouvelle version. On pense que tu es la bonne personne pour le
faire, et ce que tu sais n'aurait plus d'importance si tu revenais
parmi nous. »
« Incroyable » s'esclaffa Greg. « Si
vous croyez que je vais vous aider à diffamer des hommes politiques en
échange de vos faveurs, vous êtes encore plus fous que ce que je
croyais ».
« Greg », dit l'homme, «
nous
ne diffamons personne, nous voulons juste nettoyer un peu les choses.
Pour quelques personnes soigneusement sélectionnées. Tu vois ce que je
veux dire ? Tout le monde a un profil Google un peu douteux quand on le
regarde de près. Et le mot d'ordre en politique d'aujourd'hui, c'est
regarde de près. Être candidat, c'est comme passer une coloscopie en
public. »
Il remplit la cafetière et pressa le filtre; son visage plissé sous la
concentration. Greg attrapa deux tasses à café – des tasses Google
bien-sûr - et les lui tendit.
« Nous allons faire pour nos amis ce que Maya a
fait pour toi. Juste un petit ménage. Tout ce que nous voulons c'est
protéger leur vie privée. C'est tout. »
Greg sirotait son café. « Et qu'arrive-t-il aux candidats que vous ne nettoyez pas ? »
« Ouais », dit le type, en adressant à Greg un petit sourire. « Ouais, t'as raison. ça risque d'être chaud pour eux ». Il fouilla dans la poche intérieure de sa veste et en sortit une série de feuilles de papier pliées.
La Stasi compilait tout ce qu'elle savait sur vous dans un fichier.
Qu'on le veuille ou non, ce que faisait Google n'était pas très
différent... Il jeta un oeil sur les papiers et les remis sur la table.
« Celui-ci est un des gars qui a besoin de notre aide ».
C'était l'impression de l'historique des recherches d'un candidat que
Greg avait soutenu financièrement lors des trois dernières élections.
« Ce gars-là est rentré dans son hôtel après une
rude journée de campagne au porte à porte, il a allumé son ordi et tapé
petits culs tout chauds
dans sa barre de recherche. La belle affaire. De notre point de vue,
disqualifier un bon gars pour ça et l'empêcher de servir son pays est
tout simplement anti-américain ».
Greg secouait la tête doucement.
« Alors tu vas aider le gars à s'en sortir ? » lui demanda l'homme.
« D'accord »
« Bien. Il y a quelque chose d'autre. Nous avons
besoin que tu nous aides à retrouver Maya. Elle n'a pas bien compris
nos objectifs, et maintenant elle a l'air de s'être envolée du nid. Une
fois qu'on lui aura expliqué, il ne fait aucun doute qu'elle reviendra ».
Il jeta un oeil à l'historique de recherche du candidat.
« ça se pourrait bien » répliqua-t-il.
Il fallu onze jours pleins au Congrès tout juste élu pour voter la
Loi sur la sécurisation et le dénombrement des communications et des
hypertextes américains, qui autorisait le DHS et la NSA à déléguer
environ 80% de l'espionnage à des sociétés privées. En théorie, les
contrats faisaient l'objet d'appels d'offre, mais dans la
confidentialité du Bâtiment 49 nul ne doutait du résultat des courses.
Si Google avait dépensé 15 millions de dollars dans un programme pour
attraper les indésirables à la frontière, vous pouvez parier qu'ils les
auraient bien attrapés – les gouvernements ne sont tout simplement pas
équipés Pour Bien Chercher.
Le lendemain matin, Greg s'examinait en se rasant (les vigiles
n'aimaient pas le look mal rasé des hackers et ne se privaient pas de
le leur rappeler), tout en réalisant qu'il entamait sa première journée
en tant qu'agent secret de facto pour le gouvernement des États-Unis.
Finalement est ce que ça allait être si moche ? Ne valait-il pas mieux
que ce soit Google qui fasse ce boulot qu'un quelconque employé de
bureau branquignole du DHS ?
Le Googleplex, par Mariachily via Flickr
Le temps qu'il se gare au pied du Googleplex, au milieu des voitures
au GPL et des garages à vélos bondés, il avait réussi à se convaincre
lui-même. Il était en train de se demander quelle gâterie bio il allait
pouvoir commander à la cantine quand sa carte magnétique refusa de lui
ouvrir la porte du Bâtiment 49. La diode rouge s'allumait
automatiquement chaque fois qu'il passait sa carte. Dans n'importe quel
autre bâtiment, il y aurait eu quelqu'un pour lui ouvrir la porte, les
gens entraient et sortaient toute la journée. Mais les Googlers du 49
ne sortaient que pour déjeuner, parfois même pas du tout.
Il passait et repassait sa carte. Tout à coup il entendit une voix derrière lui
« Greg, puis-je te voir s'il te plaît ? »
L'ébouriffé lui passa le bras autour des épaules, et Greg put sentir
les effluves citronnées de son après-rasage. C'était la même odeur que
celle de son prof de plongée à Baja quand ils partaient faire la
tournée des bars le soir. Greg ne se rappelait même plus son nom. Juan
Carlos ? Juan Luis ?
Le bras autour de ses épaules, l'homme l'entraînait loin de la
porte, en direction de la pelouse tondue à ras, au delà du jardin des
herbes aromatiques derrière la cuisine. « Nous te donnons deux jours de congés », dit-il.
Greg sentit une bouffée d'anxiété. « Pourquoi ? » Qu'avait -il fait ? Allait-il être mis en prison ?
« C'est Maya. » L'homme tournait autour de lui, croisant ses yeux de son regard sans fond. « Elle s'est suicidée. Au Guatemala. Je suis désolée, Greg. »
Greg semblait glisser au loin, à des milliers de kilomètres de là,
regardant le Googleplex comme au travers de GoogleEarth, se voyant aux
côtés du type ébouriffé, comme une paire de points, deux pixels, tous
petits et insignifiants. Il se retint de s'arracher les cheveux, de
tomber à genoux et d'éclater en sanglots.
Comme venant de très loin, il s'entendit dire « je n'ai pas besoin de jours de repos. Tout va bien. »
Comme venant de très loin, il entendit l'ébouriffé insister.
La discussion se poursuivit pendant un bon moment, puis les deux
pixels prirent la direction du Bâtiment 49, et la porte se referma sur
eux.
Cory Doctorow, le 12 septembre 2007
[1] Le
titre original de la nouvelle de Cory Doctorow est Scroogled.
Scroogle est un mot valise composé de Screw (visser, baiser) et Google.
C'est aussi le nom d'un proxy pour le moteur de recherche Google dont
le but est de nettoyer les résultats des publicités et d'empêcher le
traçage de l'activité de l'utilisateur via l'utilisation des cookies. http://fr.wikipedia.org/wiki/Scroogle
[2] La formule originale est Do Search Right, qui est bien plus expressive en anglais.
[3] DHS : Department of Homeland Security, l'équivalent de la Police de l'Air et des Frontières.
[4] Castro : Quartier gay de San Francisco.
[5] Mace : spray de gaz au poivre utilisé en auto-défense.
[6] Référence
à une expression marketing courante dans les entreprises de
technologies de l'information : améliorer l'expérience utilisateur.
[7] Compositeur et chanteur de country très conservateur, qui joue souvent pour les troupes américaines.
Traduction depuis l'anglais par Valérie Peugeot, Hervé Le Crosnier et Nicolas Taffin pour C & F éditions.
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