Source : H. Bourgin , article �Proudhon�, La Grande Encyclop�die,tome 27e, La Grande Encyclop�die, Paris, Soci�t� anonyme, n.d. (d�but 20e)
La place de Proudhon est consid�rable dans l'histoire de la pens�e fran�aise et du socialisme fran�ais. Il a fait passer � l'�preuve de sa critique s�v�re, g�n�ralement pr�venue, mais presque toujours perspicace, toutes les th�ories �conomiques et sociales notables, produites en France depuis la fin du XVIIIe si�cle; il les a parfois mal jug�es, mais, par une rude analyse, il en a toujours exprim� le contenu et mis en lumi�re les �l�ments constitutifs. La partie de dialectique et de pol�mique de son �uvre pr�sente ainsi le tableau � peu pr�s complet de ces th�ories,
rationnellement distribu�es, plac�es � leur rang, dispos�es entre elles
selon leurs rapports. Mais, dans ce mouvement d'id�es, dont il ne s'est
pas s�par�, il a pris � son compte ou �labor� de lui-m�me un certain
nombre de propositions ou de syst�mes que l'�conomie politique ou le
socialisme ont regard�s comme des acquisitions positives. Il a donn� au
f�d�ralisme et � l'anarchisme une doctrine; il a con�u une organisation
d�mocratique du cr�dit; il a, sinon cr��, du moins pr�cis� et fix� les
th�ories socialistes de la valeur, de la rente, du droit de l'ouvrier
au produit int�gral de son travail: on peut ainsi appr�cier sa part
dans la formation ou dans la direction des doctrines contemporaines.
Proudhon n'a pas fait �cole. L'extr�me
personnalit� et l'�volution constante de sa pens�e rendaient difficile
un groupement net et durable de disciples. Cependant il a eu autour de
lui un certain nombre d'hommes m�diocres, mais d�vou�s, qui ont d�fendu
les plus communicables, les plus simples et les plus actives de ses
id�es. Darimon, Langlois, Chaudey, Duch�ne et une douzaine d'autres,
ses collaborateurs et ses amis, ont vulgaris� les conclusions pratiques
dont ils ne comprenaient pas toujours les pr�misses et qu'ils
d�naturaient parfois. Bakounine doit � Proudhon plus de la moiti� de
ses id�es.
Ces r�sultats d'un grand effort paraissent
faibles; mais il n'y a l� qu'un insucc�s doctrinal, qui s'explique,
Proudhon ayant dit tout ce qu'il avait � dire, et ne laissant: presque
rien � d�velopper de ce qu'il avait une fois dit.
Son action directe sur le publie a �t�
notable et efficace. Jusqu'en 1848, ses ouvrages, assez peu lus, n'ont
int�ress� que le monde savant et les th�oriciens; mais en 1848, entr�
dans la lutte, il s'est fait connaitre du peuple, et il a eu sur lui
une imm�diate influence. Ses journaux �taient parmi les plus importants
de Paris; le Repr�sentant du peuple acquit � la Banque d'�change les adh�sions d'une partie de la presse; le Peuple, presque
aussit�t apr�s sa fondation, tira � 30.000 exemplaires, puis
r�guli�rement � 50.000, et parfois jusqu'� 70.000; sa propagande attira
� la Banque du peuple, en moins de deux mois, plus de 12.000 adh�rents: la Voix du peuple tirait
encore � plus de 20.000 exemplaires. �cras�s d'amendes, ces journaux
succomb�rent les uns apr�s les autres, mais l'effet produit par eux
avait �t� grand. Au contraire, l'action de Proudhon sur les partis
politiques fut nulle; ses attaques violentes contre la gauche
l'isol�rent � l'Assembl�e nationale et dans le parti d�mocratique tout
entier. Il s'effor�a de constituer en France un parti purement socialiste et r�volutionnaire, et
peut-�tre e�t-il r�ussi sans le coup d'�tat et la r�action
bonapartiste: son incarc�ration n'avait pas diminu� son influence; son Id�e g�n�rale de la R�volution se
vendit �plus de 42.000 exemplaires. Le coup d'�tat, en lui r�v�lant
l'aveuglement du peuple, non instruit par ses anciens ma�tres, et les
dix ann�es d'imp�rialisme autoritaire et cl�rical qui suivirent, en lui
d�couvrant la l�chet� et la d�composition morale de la haute
bourgeoisie, modifi�rent ses vues politiques: il se proposa de faire
l'union entre la petite bourgeoisie, qui touchait au prol�tariat, et la partie sup�rieure et cultiv�e du prol�tariat; c'est
� cette classe nouvelle qu'il destinait ses th�ories revis�es et
accommod�es � une application imm�diate. Apr�s 1860, par ses amis
bourgeois et ensuite par ses publications, ses id�es recommenc�rent �
p�n�trer dans le peuple. Le r�veil d�mocratique de 1863 leur fut une
occasion de s'affirmer. Des centres d'opposition se form�rent, � Paris
et dans quelques d�partements, pour protester contre l'Empire par
l'abstention �lectorale, en r�clamant, � d�faut de f�d�ration, la d�centralisation et le mutualisme; il
y eut, aux �lections de 1863, � l'occasion desquelles on se compta,
environ 4.600 protestataires pour Paris et 63.000 pour les
d�partements. Mais la politique de Proudhon continua � faire des
adh�rents, et, au mois de mars 1864, la consultation que lui demanda un
groupe d'ouvriers de Paris sur la situation �lectorale et le Manifeste des soixante est une preuve des progr�s qu'avaient faits ses id�es dans l'opinion d�mocratique et populaire.
Son influence ne cessa pas � sa mort; elle dure encore, plus ou moins reconnue. Le mouvement important de la mutualit� dans les derni�res ann�es de l'Empire se rattache en partie � lui; la Commune, dont
plusieurs des principaux membres avaient �t� les propagateurs de ses
th�ories, en fut un essai d'application fragmentaire, incoh�rent et
violent; l'Internationale mit
en pr�sence et en conflit l'anarchisme proudhonien et le marxisme
organis�, qui n'en triompha, aux congr�s, que par l'exclusion et le
coup d'�tat; l'esprit de Proudhon s'affirmait encore dans les
assembl�es du socialisme fran�ais (congr�s de Marseille, 1889); il dirige � cette heure de nombreuses organisations ouvri�res, qui
n'ont pas adh�r� au collectivisme, et ne se disent pas socialistes; ce
qu'il reste de lui peut faire pr�voir des transformations peut-�tre
profondes du socialisme, sur lequel il n'a pas �puis� sa puissance de
critique et d'action.
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