En mars
2006, dans une ville de Floride, un homme malheureux, trompé par sa
femme, tape dans un moteur de recherche : « Ma femme ne m’aime plus ».
Il cherche aussi « Je veux me venger de ma femme », « addiction à
l’alcool » et « problèmes d’érection ». Le 1er avril, il interroge le
moteur pour trouver un médium qui pourrait lui « prédire mon futur ».
Cet utilisateur ressemble à des milliers d’autres qui utilisent chaque
jour internet. Sauf que ses requêtes faisaient partie des millions de
données retrouvées sur le réseau cet été et donc malencontreusement
rendues publiques. Près de 20 millions d’informations sur sur 658 000
visiteurs d’AOL pendant trois mois se sont ainsi baladées dans la
nature. La société s’est excusée pour cette bourde monumentale, a
retiré de la Toile ces documents confidentiels qui n’auraient pas du
s’y trouver et a sanctionné les « responsables ». Trop tard, bien sûr
pour empêcher la circulation et le téléchargement, qui a notamment
débouché sur la création d’un moteur (sic) sur ces 20 millions de
données. L’identité des personnes était, certes remplacées par des
numéros, mais accompagnés du numéro de sécurité sociale, du thème de
recherche, de la date et de l’heure, des liens cliqués pour chaque
requête. De quoi, sur trois mois d’historique, rendre l’internaute
identifiable.
Ce
récent scandale dit deux choses : des sites puissants conservent
abusivement (elles n’y sont pas obligées) des éléments d’identité de
tous les internautes de la planète et leur utilisation peut être
explosive. D’après une société américaine spécialisée dans la mesure de
l’Internet, comScore, les Américains ont réalisé en octobre 6,8
milliards de requêtes en ligne, 3% de plus qu’en septembre (soit une
augmentation annuelle de 33%). Google se situe bien sûr en tête avec
3,1 milliards de requêtes, suivi par Yahoo (1,9 milliard) et
MSN-Microsoft (796 millions). Toutes ces informations sont stockées,
ces moteurs identifiant chaque ordinateur qui se connecte à eux avec
des cookies. Et leurs cookies ont des durées de vie fort longue : 2016
pour Microsoft, 2010 pour Yahoo, 2038 pour Google…
D’autres événements ont montré l’intérêt de ces données
personnelles. En début d’année, le ministère de la Justice américain a
demandé aux moteurs de recherche de lui donner leurs historiques de
recherche dans le cadre de la lutte contre la pornographie enfantine
sur le Net. Microsoft, Yahoo et AOL se sont exécutés. De son côté,
Google a refusé de les livrer en considérant que cette demande était
contraire à la confidentialité de son activité et à la protection de la
vie privée de ses utilisateurs. L’ogre de Mountain View était en même
temps mis en cause par ailleurs pour avoir accepté de s’autocensurer en
Chine...
Au cours de cette année riche en rebondissements sur la mémoire
gloutonne des moteurs, l’un d’entre eux, précisément un métamoteur,
a décidé de devenir éthique. En juin dernier, Ixquick a ainsi annoncé
que toutes les recherches personnelles de ses utilisateurs contenues
dans ses « fichiers journaliers » avaient été effacées (adresses IP des
ordinateurs qui peuvent mener à une adresse de domicile et autres
paramètres), et qu’il en serait toujours de même à l’avenir dans un
délai de 48 heures. « En général les moteurs de recherche conservent
ces données pour une longue période, étant donné l’intérêt qu’elles
représentent pour les entreprises, les autorités, mais aussi pour les
criminels », explique un communiqué de cette entreprise basée aux
Pays-Bas. Un de ses responsables ajoute : « Beaucoup de moteurs de
recherche utilisent ces données sans restrictions à des fins
commerciales. Qu’on en fasse un usage abusif n’est qu’une question de
temps. »
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